‹ Croquis laurentiens [microforme]Chapitre 4 sur 31 · ET UN AUTRE ENFANT ONDOYÉ ET MORT LE MÊME JOUR · texte numérisé non relu

ET UN AUTRE ENFANT ONDOYÉ ET MORT LE MÊME JOUR

Et la liste se continue, glorieuse, sur les s 188, tout autour de l’obseur mémorial, arrivant jusqu’aux barons d'aujourd'hui, les Grant de Blairfindie, anglais et protestants.

Disons-le en Passant et sans y insister : quelle tristesse qu’un si beau sang n'ait pas su rester français, et soit allé enrichir l’armorial britannique!

Les Le Moyne ne sont plus, mais il reste aux excentriques qui, en ces jours de démolition universelle, ne veulent Pas renier l’héritage du passé, la liberté de se souvenir, Pour moi, il m’ impossible de descendre jusqu’à la grève où le

ruisseau Saint-Antoine, —bien déchu depuis temps où il faisait tourner les moulins, —se perd dans les jones fleuris, sans revenir à trois siècles en arrière et revoir toute la scène, là, sous mes yeux :

En 1675. Beau soir d'été.

De grands ormes forment rideau devant le défrichement commencé et, penchés sur la rive,

vierge,

et, sur le fond mauve de l'horizon, c’est la hachure

noire des arbres, partout.

Parti du Pied-du-Courant, un grand canot file droit sur nous. Les deux avirons, vigoureusement maniés, rythmenc la marche. Nous distin- &uons maintenant la fine proue d’écorce et les deux lignes d’eau qui fuient, derrière, sur le miroir brisé,

Trois minutes !... Le canot crisse sur le gravier. Charles Le Moyne et son fils sautent à terre. L'histoire a oublié de nous laisser les traits physiques de cet étonnant pionnier. Mais luimême a gravé l’essentiei de sa forte personnalité dans les actes de sa vie, et plus encore, dans l’âme et la chair de ses fils. Interprète, traiteur, colon, scldat, Charles Le Moyne fut tout cela, mais il fut surtout un père admirable, un patriarche à l’hébreu, égaré hors de la Genèse sur les bords du fleuve étranger.

Le voici sur la grève, haut de taille, botté, bien serré dans son pourpoint, la main sur la garde de l'épée, l’œil brillant sous le feutre mou. Son fils Charles, bel adolescent de dix-huit ans, est près de lui, occupé à ranger les avirons et à tirer le canot au sec.

On les a vus venir de la maison, et, dans la porte, madame Le Moyne est apparue, son enfant dans les bras. Quelqu'un qui travaillait au potager a planté sa bêche dans le terreau : c’est Jacques de Sainte-Hélène, seize ans, grands yeux candides où brille une superbe flamme d'énergie. Peutêtre, en regardant bien au fond de ces yeux:-là, verrait-on déjà sur le bleu noir de l'iris, une flotte anglaise fuyant sans pavillon !...

Les cheveux en broussaille, et troussés ,usqu'aux genoux, deux garçonnets pourchassaient des vairons dans l’eau basse du ruisseau. Tont

LE VIRUX LONGUEUIL 19

à leur absorbante occupation, ils n’ont pas vu venir le canot ; mais au sonore bonjour de Charles Le Moyne, Paul de Maricourt et François de Bienville sont ACCourus, pieds nus, embrasser leur père. Deux hommes de guerre, deux bons serviteurs de la Nouvelle-France |...

Le Moyne, les petites mains de ses fils dans les siennes, monte le sentier,

venu du ciel, ile dans ses bras t s'asseoir au foyer

et Joseph de Sérigny sauteni sur ses genoux. De Sérigny deviendrbeau capitaine sur les vaisseaux du Roy, et le sieur de Sauvole, à côté du plus célèbre de ses frères, fera la grendeur de la France aux plages lointaines du Golfe du Mexique.

Le Moyne, tout à 1: douceur du soir, nerre à sa femme les événements

de Chomedey, derniers messire Bénigne Basset.

—Mais où donc est Pierre ?

—Parti tout seul, dans son canot, à l'aube !

Je crains toujours à le voir s’aventurer ainsi hors de la portée du canon de Ville-Marie ! S'il fallait que...

—AÀ quatorze ans, c’est un homme. J'ai parlé aujourd’hui au capitaine du vaisseau du Roy qui veut bien le prendre comme garde-marine. Pierre y servira vaillamment, j’en suis sûr !

Un coup de mousquet qui claque dans l'air plus dense du soir, du bruit, des cris Jetant sur les chenêts deux gros castors, Pierre d’Iberville, rouge et suant, vient embrasser son père. Ila déjà l'œil corsaire. Le nez court donne au visage une expression de malice qui sera bientôt de l’audace, et fera de lui le plus terrible homme de guerre du Nouveau-Monde. D'Iberville ! Des forts qui s’écroulent, des caravelles anglaises éventrées qui sombrent ! Le drapeau fleurdelisé Courant au pas de charge, du pôle à 1’Équateur !

—Pierre, mon fils ! grande et bonne nouvelle ! Je]dînai aujourd’hui sur le vaisseau du Roy où tu entreras demain comme garde-marine. Tu as quatorze ans | À cet Âge, les Le Moyne sont des soldats. Tu vas donc servir Sa Majesté Très Chrétienne. Aie souvenance qu’un bon français ne capitule jamais devant l’ennemi de la France.

Et la voix de la mère, très douce :

—Et n'oublie pas a être toujours fidèle à Dieu, de dire tes pâtenôtres et de prier la

Benoîte Vierge du Bon Secours qu’elle tait toujours en sa sainte garde !...

Sur le seuil des pas lourds résonnent : Michel Dubue, Pierre Benoist, Jacques Trudeau viennent saluer eur seigneur. On approche des escabeaux, et le cercle se forme à la lueur des bougies sllumées sur le manteau de l: cheminée. On discourt sur l’état des moissons, sur le temps qu’il fait et qu’il fera, sur le progrès du défrichement et la santé des familles. On parle aussi de la grande rivière que viennent de découvrir, le Père Marquette et Louis Jolliet, de l'immense et fabuleux empire dont ils viennent de doter la France.

Un son de eloche lointain, porté sur les eaux ! Le couvre-feu de Ville-Marie ! Les tenanciers 3ortent en saluant. Devant le crucifix de bois pendu au mur, Le Moyne s’agenouille avec ses enfants, près de son épouse dont la main balance le berceau de chêne. Et la voix mâle du patriarche de la Nouvelle-France commence le Notre Père.

Au dehors, la nuit est délicieuse, les feuiliages bruissent, le flot se repose et les grillons psalmodient sous les étoiles pâles......

« Que votre règne arrive ! »

Les mains bien jointes sur le coin de la table, Pierre d’Iberville ne voit plus le crucifix, ni l’estampe de la Benoîte Vierge. ..... Il est déjà sur les flots bleus, flamme à la drisse, courant les léopards !......

Mais surtout, Pour une multitude de petites gens de la grande ville, pour la foule noire enchaînée dans la Puanteur des usines et la fièvre des comptoirs, c’est Je voyage idéal et rêvé qui fait patienter six jours de la semaine, et qui, pour cinq sous, donne quelques bonnes heures de soleil, de fraîcheur et d’oubli. Simples promeneurs, cueilleurs de fraises ou de cerises à grappes, chasseurs d’improbables perdrix, ou fervents de la

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pêche à la ligne, on les voit, par les après-midi du samedi ou les beaux dimanches, s’engouffrer dans le couloir de la rue Poupart qui, par une courbe soudaine, les déverse sur le quai, dans la pleine lumière d’un herizon bleu.

Semaine ça dimanche, beau temps ou mauvais temps, de cinq heures du matin À minuit, il y a toujours affluence au quai de la Traverse. Mais la plus grande activité s’y manifeste nécessairement aux heures du commencement et de la cessation du travail, et sur le haut du jour. Dans l'ombre d’une baraque grise, un policier, généralement du type dodu, laisse doucement couler les heures. Derrière un comptoir, à l’intérieur, les réclames coloriées, les chocolats insinuants et les cigares premier choix encadrent la figure joviale du fonctionnaire de la Compagnie qui vend billets et douceurs, et donne Pour rien sourires et bons mots. Le gros des Passagers stationne sur le quai, et goûte, sans toujours bien se l’exprimer à soi-même, le charme du si joli tableau : un horizon très vaste, les petits flots olive caressant le cou mince de la grosse bouée rouge qui tire sur son ancre ; en face, à plus d’un mille, épousant les contours adoucis de l’autre rive, la dentelle de verdure, le pointillé blanc des villas, la flèche ha «lie de l’église qui dénonce le village embusqué dans les frondaisons.

À mi-fleuve le Vapeur s’avance, souillant le ciel d’une longue traînée de fumée naire.

que la proue fait té

sur le flanc de bois.

évacuée. Dans le b

la manœuvre, le bateau aCcoste, au grincement des amarres, perdu dans le clapotement des eaux troublées. Les Passerelles, hâtivement baissées, dégorgent pêle-mêle tures, ouvriers, touristes.

ui-même, s'éloigne, porté

Les bras tendus par de retardataires, haletants

& sous le viadue, pendant que

Au sortir de la fournaise urbaine, le passager aspire délicieusement la bouffée d’air pur venue du sud, tout en laissant l'œil courir en liberté au long des lignes do:-ces du paysage. [Làbas, vers l’est, la courbe gracieuse des deux rives étreint toute une troupe d'iles basses et verdoyantes qui s’estompent légèrement dans le

lointain. Les Voyageurs s’émerveillent devant ce fleuve qui prend, quand il lui plaît, l'ampleur d'un bras de mer. Dans la vieille Europe, il baïignerait des centaines de villes et refléterait les ruines pleines de passé d'innombrables châteaux. Tai, le fleuve roule ses eaux royales entre deux fs de el'aières et se met en beauté pour d’iumbles paysans.

Intéressante aussi pour l'étranger, la longue théorie des piliers du pont Victoria, qui semble, — effet de perspective—amarrer aux deux rives le radeau verdoyant de l'Île Sainte-Hélène, l'ile légendaire où les arbres vieillis racontent toujours le geste du grand soldat brisant sa bonne épée, et l’héroïque flambée des drapeaux vaincus.

La ville est ]à, aussi, dévalant la course molle du Mont-Royal, et vient de terrasse en terrasse, déborder sur le port encombré et grouillant. Le tableau fait rêver. Si le capitaine Jacques Cartier, après avoir dormi trois siècles, voulait enfin faire son cinquième voyage sur le (fleuve de Saint-Laurent » son étonnement serait considérable de voir, remplaçant la bourgade d’Hochelaga et la forêt primitive, cette végétation serrée de gratte-ciel et de clochers, entre lesquels monte, noire et torse, la fumée de centaines d’usines !

Il ne faut pas oublier de saluer les deux vieux pilotes qui ont blanchi là-haut, à la roue,

et qui, depuis trente ans, voient défiler À leurs pieds, la figure changeante et cependant toujours la même, de la fourmi humaine. Songeons que depuis un demi-siècle environ, le traversier de Longueuil est le carrefour flottant où passent, se croisent, se heurtent deux vies, deux activités, la vie grouillante de la métropole, la vie plus saine, mais abondante aussi, de la Campagne du sud. Sans doute, le quai de Longueuil n’est plus, comme avant la construction du pont Victoria, le point de convergence de toutes les routes ferrées venant de la république américaine, mais telle quelle, tranquille et déchue, la Traverse présente encore un des aspects curieux de la vie montréalaise.

La charge de foin et la voiture du laitier y frôlent démocratiquement l'auto du touriste et l’attelage soigné du fermier riche. Le fromager de Marieville se range près du maraîcher de la Savane. C’est là aussi, que, sans descendre de la charrette de marché, Célina du Petit-Lac taille une bavette avec Catherine du Coteau- Rouge. A jours fixes, c’est l’essaim bourdonnant des collégiens qui envahit le pont supérieur, et rappelle aux bourgeois sur le retour, leurs frasques de jeunesse. Le premier mai, le bateau est encombré de camions surchargés où s’empilent, pattes en l'air, les trésors domestiques des déménageurs, Enfin, quand vient l'automne, on peut voir les gens des vingt-sept de Sainte-Julie, juchés

sur une charge de balais de branches, fumer leur pipe en supputant la recette. Ce ne sont là que quelques notations, quelques couleurs, mais comment peindre au naturel le protéisme du flot humain qui passe! Mieux vaudrait essayer, avec un vrai pinceau, de jeter sur la toile cette inexprimable glaucescence des eaux vivantes que les aubes des grandes roues font bouillonner autour de nous !

Mäis voici Longueuil ! La dentelle devient une forêt où se cache le village, la ville, si vous y tenez. La grève, toute rose de jones fleuris, monte insensiblement jusqu’à la blancheur liliale des chalets en sentinelle sous les ormes. Mais que font donc, près du rivage ces deux sauriens d’acier, qu’on dirait échappés d’un musée paléontologique, et dont le cou noir s’allonge, sinistre, au-dessus de l’escadrille des canots en danse sous la brise ? Des dragues, sans doute !

D'instinct, on se retourne, pour jouir du contraste. Ici, le vert, l’espace, la fraîcheur ; là-bas, sur l’autre rive, un mouvant rideau de fumée qui n’arrive pas à dissimuler la laideur carrée des usines, le Prosaïsme des gazomètres et le jet brutal des hautes cheminées.

Un son de cloche, qui se perd dans le tapage des eaux rebroussées. Le pilote se raidit à” la roue. Doucement, sans heurt, le flanc du bateau frôle le limon qu quai de bois. D’un geste sûr,

un manœuvre lance l’amarre à son camarade déjà rendu à terre ; la passerelle s’abat et le défilé s’institue sous le &cste engageant des :cochers. Les Piétons, conscients de leur dignité, résistent courageusement à l'invite, et se dirigent, par l’interminable trottoir, qui vers les épaisses frondaisons ou la brousse de Montréal-Sud, qui vers le pré où l’on fera dînette en famille, ou, par le raccourci de la c'ève, vers le fin clocher et le grand Christ priant qui flamboie, là-haut, dans la gloire du soleil clair.

Que pensez-vous de la glace ?

TE" Vous de la glace :

La même petite brise dégourdie qui soulève la page de mars sur nos calendriers, souffle sur Longueuil en vent de prophétie! Les braves riverains qui, en temps ordinaire, ent peine, tout comme vous et moi, à parler pertinemmeni du présent, se mettent tout à coup à vaticiner sans broncher sur la grande préoccupation du jour : le départ prochain de la glace.

Et bon gré mal gré, il vous faut faire comme les autres. Dans les rues, dans les boutiques, dans le tramway, on vous aborde pour vous” poser, avec une gravité bouffonne, l’angoissante question :

— Que pensez-vous de la glace ?

ss és

dons Mél use

Si vous êtes un Longueuillois dans le ton, vous vous ferez une physionomie sibylline, vous avalerez votre salive en allongeant légèrement le cou, et, les yeux perdus comme il sied dans la

fumée de votre cigare, vous irez de votre petite prophétie.

Il y a cela de bon qu’une coutume locale, antique et vénérable, tolère toutes les affirmations, même les plus contradictoires ! Vous pouvez opiner que le printemps sera long ou qu'il sera court, que la glace est encore épaisse ou qu’elle est mince comme carton, que l’eau est basse ou qu’elle est haute, que les brise-glaces sout à Rimouski ou à Verchères, que l’on aura le bateau à Pâques ou... à la Trinité ! Ça ne fait rien, Ça n’a pas d'importance ! Une seule chose est mal portée : n’avoir pas d'opinion tranchée là-dessus. Tenez-vous-le pour dit, si vous voulez Passer pour quelqu'un qui connaît les règles de la civilité !

Mais c’est charmaut, malgré tout, de voir aux mêmes heures, les vieilles barbes du village, descendre par petits groupes, vers la grève prochaine. Les pieds bien au chaud, ils vont à pas lents, car les jours sont longs et les distractions menues. En marge de la plaine blanche, d’où pointent deci delà des glaçons iridescents qui bavent sous le soleil d'avril, les vieux, la main au fourneau de leur pipe, guettent d’un œil con-

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