L'ÉTIAGE
libertine inquiétude des choses entamées et dont on veut la suite.
Là, ce sont les seins des femmes mûres et décidément maigres, de modiques navets tapotés de lilas, des planches rabotées de sapin à nœuds ; là encore ce sont les galettes à fèves des dévotes usées parla médisance et la prière, les boutons de guêtre des filles- que le célibat a laminées et rendues plates.
A l'écart, plus loin, les dégâts de la vie commencent ; la misère apparaît des inconsistants tôtfaits, des molles brioches, des pauvres mitons à jamais abattus par les désastres de l'allaitement, à jamais gâtés par le massacre des noces.
Mais, à ce début de la croissance et à cette étisie de la chasteté et de la luxure succèdent, dans la boutique, le long des tables, la sage bourgeoisie des corsages mi-pleins, des gorges moyennes, auréolées de bleu d'hortensia, bouclées, autour de leur clou violet, d'un halo de bistre.
Puis, après l'imperceptible embonpoint du ni gras ni maigre, après la grâce du bien en chair, la cor» pulence s'accentue, et alors s'affirme la terrifiante série des boursouflures et des graisses : les fanons énormes, les bombonnes crêtées de rouge brique ou de bronze des grosses nounous, les cyclopéennes outres des femmes colosses, les formidables vessies à saindoux des bonnes dondons, les monstrueuses
L'ETIAGE 131
gourdes, les gourdes à pitons olive des vieux poussahs !
A regarder cet étiage des gorges, ce musée Curtius des seins, l'on songe vaguement à ces caves où reposent les sculptures antiques du Louvre, où le même torse éternellement répété fait la joie apprise des gens qui le contemplent, en bâillant, les jours de pluie.
Mais, combien grande est la différence qui existe entre ces marbres inhumains et la percaline rebondie de ces terribles pièces. Les poitrines grecques, taillées suivant une formule stipulée par le goût des siècles, sont désormais mortes ; aucune suggestion ne peut plus maintenant émaner pour nous de ces formes convenues, sculptées dans une froide matière dont nos yeux sont las. — Puis, disons-le, quel dégoût ce serait si la Parisienne étalait au déshabillage d'impeccables appas et s'il nous fallait baladiner, les jours de fautes, des gorges monotones et des seins pareils !
Combien supérieurs aux mornes statues des Vénus, ces mannequins si vivants des couturiers; combien plus insinuants ces bustes capitonnés dont la vue- évoque de longues rêveries: — rêveries libertines, en face des tétons éphébiques et des pis talés — rêveries charitables, en face des mamelles vieillies, recroquevillées par la chlorose ou bouffies par la graisse; car on pense aux douleurs des
432 \ L'ETIAGE
malheureuses qui désespérément regardent leurs formes se sécher ou s'accroître, et sentent l'indifi» férence prochaine du mari, l'imminente désertion de l'entreteneur, le désarmement final des charmes qui leur permettaient de vaincre, dans ces nécessaires batailles qu'elles livrent au porte-monnaie contracté de l'homme.
A Edmond db Goncourt.
ré^ES consolidés sont en hausse, les valeurs industrielles tiennent, le Panama fléchit et le Suez est ferme. — Mots en croix blanche et métagramme ; solutions justes : Paul Ychinel, le père Spicase, Astre à Caen, lady Scorde, miss Tigry, les cedipes du café du Grand-Balcon. — Rowland's macassaret goudron Guyot. Goricide russe et papier Wlinsi. — Nourrice sèche demande place. — Plus de crâne chauve ! repousse certaine et à forfait, on jugera ! Malleron. — Affections secrètes, ulcères, écoulements, dartres : Ghable, Emmanuel, Péchenet, Albert!
Ces réclames lues sur la dernière page d'un journal déchiré que je retrouve dans un fond de poche, au bord d'une route, dans une campagne perdue au loin, abattent l'apaisement tant imploré qui s'était fait en moi. Ce papier me ramène à Paris, et les
iU L'OBSESSION
appréhensions de ma vie réelle, enfin rompue ! me reviennent.
Fatalement je compte les jours. Encore une semaine et il faudra reboucler les malles, gagner la ville et chercher des fiacres. Puis ce sera l'étourdissante trémie d'un wagon gorge d'un tas d'êtres dont les faces répugnent ; ce sera la rentrée dans Paris, et, après un somme dépaysé, le lendemain, recommenceront tous les dégoûts d'une existence meurtrie par les douloureux trafics de la pensée, par les conjectures sans cesse trompées des sens, par les perspicaces antipathies qu'il faudra tâcher de vaincre pour manger du pain et payer un terme 1
Ah ! dire qu'il y aura toujours un Avant et un Après et jamais un Maintenant qui dure!
Et voilà que les souvenirs des retours jadis effectués s'éveillent; je me rappelle la tristesse des arrivées en gare, la pestilence oubliée des rues; je me rappelle le malaise spirituel du logement refroidi par l'absence, l'impossibilité, les jours qui suivent, de s'asseoir en soi-même et de se soustraire à l'insupportable distraction des bavardages éjaculés d'une foule qui ne peut se taire.
Tout me revient; je compte les courses en quête d'argent ; je prévois les offres avides, les refus presque courtois, les généreux conseils, toute la lente sentine de l'inexorable existence dans laquelle je dois à nouveau plonger.
Et pourtant on est bien sur le talus du chemin où je vais m'étendre; la vie des champs est interrompue par la nuit qui tombe ; la vieille église se profile au-dessus de la vallée que l'ombre illimite et creuse et l'on voit, au travers de sa nef, par les blanches verrières placées de face, les sombres fumées du firmament qui passent!
Mais la vision du présent ne s'arrête plus en moi ; alors, je cherche à ramener ma pensée en arrière, à me remémorer seulement les pacifiantes impressions éprouvées, la veille, sur une hauteur déserte où, seuls, parmi des blocs de granit, des genévriers poussaient au soleil leurs vertes aiguilles et leurs grains bleus.
Je ne puis amarrer non plus mon souvenir sur cette image, qui à peine évoquée s'efface. Je m'efforce enfin de rentrer en moi-même, de me visiter, d'étancher les soucis qui jaillissent, de refouler les angoisses que je sens sourdre, mais c'est en vain que je recours à de spécieuses croyances, à d'insinuantes raisons, à d'insidieux espoirs. Le pauvre Maintenant, enfin exaucé, est déjà fini; la sieste de mes souffrances est faite et toutes les haines, tous les mépris dont je suis abreuvé se lèvent et sonnent furieusement le boute-selle, alors que m'assaillent et me dominent ces obsédantes réclames de l'odieux journal :
Les consolidés sont en hausse, les valeurs industrielles tiennent, le Panama fléchit et le Suez est ferme. — Mots en croix blanche et métagrainme ; solutions justes: Paul Ychinel, le père Spicace, Astre à Caen, lady Scorde, miss Tigry, les œdipes du café du Grand-Balcon. — Rowland's macassar et goudron Guyot. — Coricide Russe et papier Wlinsi. — Nourrice sèche demande place. — Plus de crâne chauve! repousse certaine et à forfait, on jugera! Malleron. — Affections secrètes, ulcères, écoulements, dartres : Chable, Emmanuel, Péchenet, Albert!