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TYPES DE PARIS

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^rêtez, arrêtez!

— Ouf — et hautement retroussée et la iace rouge comme une pivoine, la grosse mère, tenue sous les bras par le conducteur, trébuche dans la voiture et va s'échouer avec un ahan sourd, entre les deux petites barres d'acajou qui limitent sa place.

Le conducteur fouille dans son escarcelle et rend la monnaie à l'énorme dondon qui déborde de la banquette, puis il escalade le toit de l'omnibus où, tassés sur du bois, des corps d'hommes assis s'agitent péniblement derrière le dos d'un cocher dont le fouet claque. Appuyé sur la rampe de l'impériale, il touche ses trois sous et redescend puis s'assied sur un petit banc mobile qui barre l'entrée de la voiture. Plus rien à faire. C'est alors que notre homme regarde négligemment les malheureux qui roulent cahotés dans un bruit de

ferrailles, de vitres secouées, de pétarades de chevaux et de coups de timbre. Il écoute le ronchonnement d'un gosse assis sur les genoux de sa mère et dont les jambes battent en mesure les rotules voisines; puis, fatigué de voir ces deux rangs de passagers qui se saluent à chaque secousse, il se détourne et contemple vaguement la rue.

A -quoi peut-il songer alors que la carriole court de guingois toujours dans les mêmes ruisseaux, toujours dans les mêmes routes ? Il a pour se divertir les écriteaux qui se balancent au vent et indiquent les logements à louer, les boutiques fermées pour cause de décès et de mariage, la litière qui croupit devant la porte d'un malade riche, Gela est bon, le matin, quand le seau roulant commence son travail des Danaïdes, recevant et rejetant tour à tour le flot des voyageurs, mais dans la journée, après qu'il a épelé les affiches, agacé le chien de la fruitière qui jappe dès qu'il l'aperçoit, que faire? à quoi penser? La vie serait d'une monotonie in* supportable si, de temps à autre, on ne pinçait ua filou, la main dans une poche qui n'est pas la sienne. Et puis cette assemblée de femmes et d'hommes ne lui donne-t-elle pas un spectacle vieux comme le monde mais toujours réjouissant? Une petite dame est assise et ferme les yeux, un jeune homme est en face. Quel manège pour que ces deux êtres, qui ne se sont jamais vus, arrivent, sans dire mot

et d un commun accord, à descendre à la suite l'un de l'autre, et à tourner au même coin de rue. Ah ! à défaut de la voix et du geste, quelle phrase ardente ou rêveuse peut exprimer une jambe qui s'approche furtive, frôle celle de la voisine comme une chatte amoureuse qui caresse et fait son ronron, se retire un peu sentant l'autre se dérober à son étreinte, revient et trouvant la résistance moins vive, se hasarde à serrer doucement le pied !

Que de souvenirs de jeunesse, hein, conducteur ? te rappelles-tu tes jeunes années avant qu'un monsieur bien mis et l'abdomen ceint d'une écharpe, t'ait, au nom de la loi, uni par des liens indissolubles, à la tourmente de ta vie, à ta Mélanie de malheur ! ah ! tu as le temps de pensera cette gothon qui te bouscule, te fait manger froid et te traite de propre à rien et de feignant, si tu as bu le divin reginglat à coups plus pressés que de coutume !

S'il y avait seulement moyen de divorcer et d'en reprendre une autre, d'être comme Machut qui est si heureux en ménage, la vie serait moins dure, la marmaille mieux élevée et mieux nourrie, on supporterait moins impatiemment les reproches de ses chefs ; et le mari déçu contemple une apprentie modiste en train de regarder, au fond de la voiture, au travers des vitres et par dessus la croupe galopante des chevaux, le fourmillement de la rue. Elle a l'air doux, cette petite, elle a encore les mains

58 LE CONDUCTEUR D'OMNiBUS

rouges, on serait heureux avec une telle jeunesse» oui. mais

— Les voyageurs pour Courcelles !

— Y a-t-il des correspondances?

— ■ Montez, numéros 8, 9, 10.

— Ding ! ding 1 ding !

— Et la voiture repart avec sa cargaison de bras, de têtes, de jambes. La fillette est descendue et trottine au loin, avec sa caisse de toile cirée. Le conducteur ne peut se défendre de penser à elle et il passe en revue les qualités qu'elle aurait pu avoir.

Il lui semble la voir rougissant sous la douce piqûre de sa moustache ; oh î bien sûr qu'elle ne^ serait point comme sa femme quinteuse etrevêche ! Il est à cent lieues de la réalité et il vit en plein dans le pays des rêves, quand le cri bien connu le rappelle de nouveau aux exigences du service.

— Arrêtez, arrêtez 1

— Ding !

e vice a pour elle comme pour les autre? rempli sa tâche coutumière. Il a affiné et rendu désirable la laideur effrontée de son visage. Sans rien perdre de la grâce faubourienne de son origine, la fille est devenue avec ses parures emphatiques et ses charmes audacieusemenî travaillés par les pâtes, apéritive et tentante pour les appétits blasés, pour les sens alentis qu'émoustilient seulement les véhémences des maquillages et les tumultes des robes à grand spectacle.

Elle a atteint à cette distinction dans le canaille si délicieuse chez les filles décrassées du peuple. La souillon a perdu son hâle et son faguenas de pauvresse sale ; alors la cendre des conchas remplace le culot des pipes, le verre en tulipe, le godet, les bouteilles de hauts crus, veloutées de poussière, les grossiers litrons de picolo et de vin bleu, la couchette de fer se change en un large lit capitonné et plafonné d'étoffes et de glaces, l'ambulante éblouit

maintenant avec sa façade de chairs soigneusement réparée au bichlorure d'hydrargyre et aux plâtres, puis la débâcle vient brutalement un soir. Polyte qui lui servait en cachette un amour salé de coups débottés s'est imprudemment attardé et le sérieux et bienfaisant caissier quitte la place et retourne dans sa famille où il reproche quotidiennement à ses fils le désordre de leurs mœurs.

Les hauts et les bas se succèdent maintenant; une garnison de tout âge a logé chez elle; aux aguets devant la porte d'un café, son œil, reculé par du bistre, tend des gluaux, mais le sourire impudent et douloureux de sa bouche épouvante le vulgaire chaland qui ne demande le bonheur qu'aux baisers réguliers et aux grimaces prévues.

Sa beauté mystérieuse et sinistre passe donc incomprise et, par le chaud, par le froid, pendant des soirées entières, pendant des nuits, elle demeure à l'affût, braconnant, tirant sur le gibier qui détale, abattant des pochards, dans ses nuits de chance.

Mais la plupart du temps elle rentre bredouille, le ventre vide, l'estomac trompé par l'alcool, la pituite faisant rage, et elle se couche, accablée, seule, pensant à l'horrible goujat qui l'a perdue, à ses impatients rendez-vous dans ce cabaret de la place Pinel dont l'ignoble fronton se pavoise de ces mots : « Buvons un rigolboche. »

Si lointaine et si effacée que puisse être cette

époque, l'ambulante la revit encore dans ces lucides insomnies que procurent les soûleries incomplètes et les grandes fatigues. Vidée et rendue, elle tressaille encore au souvenir des câlineries et des régalades dont elle abreuvait cet homme. Des détails d'un émouvant et stupide intérêt lui reviennent ; elle revoit ses cheveux effilés sur l'oreille comme des cornes de bœufs, ses chemises de couleur à pois, ses cravates qu'elle lui nouait elle-même, ses bécots et ses enjôleries quand il voulait de l'argent pour offrir à ses autres conquêtes un verre de rigolboche, ce jus rose vanillé au foin, ce marasquin des chiffortonnes !

Et le matin emplit la chambre, et l'après-midi se passe ; il faut se lever pourtant et s'atteler de nouveau à la dure vie qu'on lui a faite. Semblable à la veille, le jour s'écoule, pareil au lendemain qui va suivre. Les acheteurs diminuent encore ou ils lui filoutent lâchement le prix de ses peines.

Grugée de nuit, grugée de jour, rongée par une inextinguible soif, elle ne peut qu'étancher celle de Polyte qui lui délivre en récompense d'extraordinaires roulées de coups de bottes.

PuisTimpéneuse débine s'accentue, car ces amours et ces raclées, ces famines et ces noces creusent les yeux qui capotent maintenant dans la face meurtrie. Sous peine de mourircomplètement de faim, il faut désormais combler les gouffres des épaules ou con-

tenir dans les barrières du corset l'ampleur débordée des chairs ; les bourres, les digues de baleines, le vernissage des traits et la sauce des fards mettent la bourse de l'ambulante à sec. La moisson de ses vices est mûre et la brème menace. Eh houp ! le tombereau et aux greniers de Lourcine.

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Iepuis Nausicaa d'homérique et ennuyeuse mémoire, les reines ne lavent plus leur linge elles-mêmes, et si j'excepte ces déesses élues à la mi-carême, dans le clapotis des litres et le cahot des verres, le nettoyage des jupons et des bas est depuis longtemps confié à de bonnes soussouilles dont les gros bras font marcher le fer. Depuis nombre d'années, les blanchisseuses ne sont plus parfumées au benjoin et à l'ambre comme les roses lavandières de Lancret ou, si celles-ci existent encore, elle n'exercent leur métier que par intermittences et leur véritable profession est sans doute plus lucrative mais moins avouable.

Ah! leur réputation est mauvaise.... Ah! les vieilles rôdent comme des chiennes, briffent et boissonnent, assoiffées par le feu des poêles.... Ah! les jeunes gourgandinent, enragées d'amour et courent de longues prétentaines au sortir des lavoirs!.... Eh bien quoi? Pensez-vous donc que leur vie soit

gaie et qu'elles n'aient point le droit d'enterrer au fond des chopines ou des lits, la tristesse des journées longues? Eh ! qu'elles aiment et qu'elles boivent! car travailler debout, sous la pluie qui tombe des linges pendus aux fils, sentir l'eau qui glisse sur les frisons de la nuque et coule lentement dans le ravin du dos, respirer à pleine bouche la buée des lessives, avoir les reins brûlés par le feu de la mécanique, brimballer sur l'épaule des charretées de draps, se déhancher à soutenir un panier énorme, marcher, courir, ne jamais se reposer, tremper les chemises dans l'eau bleue, les tordre, les faire essorer, les repasser au fer chaud, amidonner les manchettes, tuyauteries bonnets, être aussi inexacteque possible, démarquer le linge ou le perdre, le détériorer, se le faire rendre sans payement de la note par les femmes et le faire accepter contre argent par les hommes, c'est là leur effroyable tâche, leur effroyable vie!

Et combien d'entre elles passepont encore par les dernières étapes de la Passion 1 Leur chemin de croix commence au tisonnement du poêle et finit au baquet des rivières ! Quand l'âge a éteint les rumeurs de leurs chairs et fait se dresser devant elles comme consolation suprême le verre de cassegueule, alors qu'elles ont inutilement erré jusqu'à neuf heures du matin, dans le marché de la rue aux Ours, en quête d'une patronne pressée d'ouvrage,

elles vont s'échouer, catarrhales, dans ce quartier que la Bièvre trempe de ses eaux malades, couleur de cachou et de nèfle. Accroupies, là, depuis les rougeurs de l'aube jusqu'aux fumées du crépuscule, auprès de monstres, vêtues déguenillés, coiffées de marmottes et enterrées jusqu'aux aisselles dans des futailles, elles savonnent à tour de bras, frappent à tour de battoir le linge qui s'égcutte sur la planche. Vues de dos, quand elles sont enfoncées dans des bouillons d'eau sale, leurs échines font saillie sous ie canezou crasseux, des brindilles de tignasse courent à la débandade sur leur peau vernissée comme la pelure des oignons et elles sont là, efflanquées et mornes, abritant leurs chefs moussus sous de vieux parapluies rouges, hurlant comme des louves après les gamins qui les insultent, redressant leur squelette courbé sous la hotte de linge, un poing sur la hanche, l'autre à la bouche, en guise de porte-voix, jetant sur tous ceux qui passent ces gueulées d'injures qui leur ont mérité le surnom de l'argot a les baquets insolents ».

mélancolique inventeur des yeux noirs qui brûlent sans flammes et des lèvres tout à la fois irritantes et froides, peintre des Cydalises désarmées qui reflètent leur traîne de moire rose dans le bleu des lacs, Watteau ! j'ai, par l'une de ces dernières et froides nuits, songé à ton Gille goguenard dont le blanc visage s'allume de prunelles inquiètes et se troue d'une bouche arrondie comme un 0 rouge dans l'ovale laiteux des chairs.

Flânant sur le boulevard des anciennes banlieues, alors que dans un bain de lune les grilles des tripiers jettent sur la boue des rues les raies cassées de leurs ombres, j'entrevis un fantoche démesurément long, qui filait le long des boutiques, un litre dans une main, une pipe dans l'autre.

Je ne doutai point que cet étrange personnage

68 LE^GEINDRt

ne fût ce folâtre et rusé compère, grand brasseur de fiiles et dépuceleur de bouteilles, l'éternel rival d'Arlequin : Pierrot. Il rasait les murs, preste et le regard sournois. Soudain il fit halte devant une maison, poussa une petite porte, tomba dans un trou noir comme un lys plongé jusqu'à la tige dans un baquet d'encre, puis il reparut dans une cave qui s'alluma au ras du trottoir.

Je vis alors au travers des grillages qui faisaient ventre et dont mainte maille détraquée tordait ses fils en révolte, un carreau poudré de blanc, une rangée de sacs, une hache, une pelle, un pétrin sur lequel s'agitaient, hurlants et blêmes, sans chemises et sans vestes, deux hommes se ruant sur un monceau de pâte qui claquait sourdement, alors qu'elle retombait sur le bois de l'auge.

Ils grondaient, geignaient, criaient des mots inarticulés, poussaient des gémissements à fendre l'âme, battaient à grands coups la purée flasque. Han ! han ! han ! han ! clac ! paf ! h. ..an ! et comme une couleuvre dont les anneaux roulent, le mastic se tordait sous leurs poings ! Les corps ruisselaient, les boules des biceps dansaient dans les bras, de grosses gouttes de sueur perlaient au front et buvaient la farine amassée aux tempes.

Ils tapaient dans le tas comme des furieux, puis après un dernier cri qu'ils s'arrachèrent des entrailles, les bras cessèrent leurs moulinets ; les

'hommes se frottèrent les doigts au-dessus du pétrin et, saisissant les litres, ils burent à outrance, la tète renversée, la pomme d'Adam sautant, affolée, dans la peau du cou.

D'un mouvementbrusque, ils se jetèrent en avant, retirèrent le goulot de leurs lèvres, et de chaque côté de la bouche des rigoles coulèrent, s'épaisissant à mesure qu'elles s'empoicraient dans les tournants poudreux du menton.

Ah î je le reconnaissais, ton type de larron et d'ivrogne, Watteau ! jele retrouvais enfin, ce sacripant et ce goinfre, mais ce ne fut vraiment lui que pendant quelques secondes. Le glouglou harmonieux des gorges prit fin. Les bouteilles étaient vides, les hommes reprirent leur besogne acharnés dans le fournil.

L'un d'eux modela la pâte et l'autre l'enfourna dans un vaisseau de brique dont la gueule, grande ouverte, rougeoyait comme un incendie, avec son bûcher de bouleaux en flammes.

0 pierrots harassés, geindres ! Vous, qui, à l'heure où les noirs fias s'apprêtent à pomper dans les fosses, vous qui à cet instant solennel où les uns crochètent les portes des autres, et où les autres achètent à beaux deniers la maîtresse des uns, suez, rognonnez et soufflez; commencez votre chant de guerre et vos danses de cannibales autour du pétrin qui crie ! Bâfrez, hurlez comme des loups et buvez

comme des sables, vous partage, avec le Dieu des nauls l'élan des oraisons : Donnez-nous notre Tr^ien. ô blancs lutteurs! tout blé et pas d'avoine, hein? - Amsi soa-dl

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es pavés tressaillent déchaussés par le roulis- des fardiers et des baquets ; les chiensdétalent à toutes pattes, les hommes hâtent le pas, assourdis et aveuglés par une furieuse bourrasque de pluie et de grêle. Les girouettes des maisons tournent et grincent affolées, les fenêtres mal closes gémissent à fendre l'âme, les gonds oxydés des portes crient affreusement tandis que seul au coin de la rue, dans une niche contiguë au comptoir d'un marchand de vins, le débitant de marrons demeure impassible, hurlant aux passants transis : eh ! chauds, chauds, les marrons !

Que d'événements frivoles ou graves, cet homme est à même de voir, alors que le ventre au feu et la face auvent, il fait grêler dans sa poêle à jour, les marrons aux coques d'or ou qu'il remue les châtaignes qui mijotent sous le torchon de toile

bise ! que de comédies, que de drames, que de prologues de romans, que d'épilogues de nouvelles il entend les matins d'hiver, alors, que, frileuse ou glacée, l'aube se lève !

Il est là. dans son échoppe, allumant la braise, attisant avec son soufflet les charbons du fourneau, écoutant de toutes ses oreilles les papotages, les parlotes, les cancans des laitières et des concierges.

Devant lui passent toutes les infirmités corporelles du quartier, tous les vices des maisons voisines. Aux ragots des offices et de la loge, révélant le cocuage du Monsieur qui demeure au premier, précisant l'heure et le jour où sa femme le trompe, par semaine, une fois, s'ajoutent les doléances des bonnes se plaignant de leur ration de vin, racontant les besoins de leurs maîtresses,, les tentatives de leurs patrons, les goûts épuisants et précoces de leurs enfants.

Quelle chronique d'ordures il eût pu amasser depuis le jour où il a revêtu le tablier à deux poches et consenti à éventrer les grands sacs de toile î que de mots câlins ou aigres il a entendus, murmurés ou glapis par les couples qui le frôlaient ; que d'ivrognesses, que de fausses amoureuses, que de pochards, que d'aimables grinches il a vu happés au collet par les sergents de ville! que de chutes, que d'accidents de voitures, que de côtes défoncées, de jambes déboîtées d'épaules luxées, que de ras-

semblements de foule devant les pharmacies il a regardés, tout en fendant d'un coup de tranchet la robe brune des châtaignes, tout en remuant avec son couteau de bois les marrons qui se craquèlent et pètent !

Et cependant la vie n'est pas couleur de rose dans ce chien de métier ; vent, bruine, pluie, neige, s'en donnent à cœur joie; le fourneau tressaille et geint sous les rafales qui le bousculent, épandant à flots la fumée qui pique les yeux et éteint la voix ; le charbon brasille et s'use vite, les chalands passent rapides, engoncés dans le collet de leur paletot, aucun ne s'arrête devant l'échoppe et derrière le malheureux, au travers des vitres qui le séparent delà piscineaux vins, s'alignent, vives, engageantes, scintillant sur une planchette posée devant une glace , des régiments de bouteilles, hautes en couleur et larges en ventre. Quelle attirance, quelle fascination ! oh ! qui dira le charme des canons et du tafia? Ne les regarde point, pauvre hère, oublie froid, faim, bouteilles et chante, nasillard, ta complainte obstinée : eh! chauds, chauds, les marrons!

Va, éreinte-toi, gèle, crève, souffle sur les fumerons qui puent, aspire à pleine bouche la vapeur des cuissons, emplis-toi la gorge de cendre, trempe dans l'eau tes mains bouillies et tes doigts grillés, égoutte les châtaignes, écale les marrons, gonfle les sacs, vends ta marchandise aux enfant s goulus, aux

femmes attardées; hue! philosophe, hue! entonne à tue-tête, jusqu'à la pleine nuit, au clair du gaz, sous le froid, ton refrain de misère ; eh! chauds, chauds, les marrons I

'on s'assied devant une psyché d'acajou qui contient sur sa plaque de marbre des lotions en fioles, des boîtes à poudre ie riz en verre bleu, des brosses à tête aux crins ^ras, des peignes acérés et chevelus, un pot de pommade ouvert et montrant la marque d'un index mprimé dans de la pâte jaune.

Alors l'exorbitant supplice commence.

Le corps enveloppé d'un peignoir, une serviette assée en bourrelet entre la chair du cou et le col de a chemise, sentant poindre aux tempes la petite lueur de l'étouffement, l'on reçoit la poussée d'une nain qui vous couche le crâne, à droite, et le froid les ciseaux vous fait frissonner le derme.

Au bruyant cliquetis du fer que le tondeur ag-ite, es cheveux s'éparpillent en pluie, tombent dans es yeux, se logent dans les cils, s'attachent aux liles du nez, se collent aux coins des lèvres qu'ils :hatouillent. et piquent, tandis qu'une nouvelle

poussée de main vous couche subitement le crâne à gauche.

Tète à droite, tête à gauche, fixe. Et ce va-et-vient de Guignol continue, aggravé par le galop des cisailles qui manœuvrent autour des oreilles, courent sur les joues, entament la peau, cheminent le long des tempes, barrent l'œil qui louche ébloui par ces lueurs claires.

— « Monsieur, veut-il lire le journal ?

— Non.

— Un beau temps, n'est-ce pas, monsieur ?

— Oui.

— Il y a des années que nous n'avons eu un hiver aussi doux.

— Oui. »

Puis un temps d'arrêt; le funèbre jardinier s'est tu. Il vous tient l'occiput maintenant entre sesdeux poings et le voilà qui, au mépris des éléments les moins contestés de l'hygiène, vous le balance, en haut, en bas, très vite, penchant sa barbe sur votre front, haleinant sur votre figure, examinant dans la glace de la psyché si les crins tondus sont bien de longueur égale; le voilà qui émonde, par-ci, par-là, encore, et qui recommence à faire cache cache avec votre tête qu'il tente en appuyant dessus de vous rentrer dans l'estomac pour mieux juger de l'effet de sa coupe. La souffrance devient intolérable. — Ah ! où soct-ils donc les bienfaits de la

science, les anesthésiques vantés, les pâles morphines, les fidèles chloroformes, les pacifiants éthers?

Mais le coiffeur halète, épuisé par ses efforts, souffle comme un bœuf, puis se rue de nouveau sur votre caboche qu'il ratisse maintenant avec un petit peigne et rabote sans trêve avec deux brosses.

Un soupir de détresse vous échappe, tandis que déposant ses étrilles, il secoue votre peignoir.

— « Monsieur veut-il une friction ?

— Non.

— Un shampooing alors ?

— Non.

— Monsieur a tort, cela raffermit le cuir chevelu et détruit les pellicules. »

D'une voix mourante, Ton finit par accepter le shampooing, las, vaincu, n'espérant plus s'échapper vivant de cet antre.

Alors une rosée coule, goutte à goutte, sur votre tignasse que l'homme, les manches retroussées, récure, puis bientôt cette rosée qui pue l'orangeade se change en mousse et, stupéfié, l'on s'aperçoit dans la glace, coiffé d'un plat d'oeufs à la neige que de gros doigts crèvent.

Le moment est venu où le supplice va atteindre son acuité suprême.

Brutalement, votre tête voltige comme sur des raquettes entre les bras du pommadin qui rugit et

se démène; votre cou craque, vos yeux jaillissent, la congestion commence, la folie menace. Dans une dernière lueur de bon sens, dans une dernière prière, Ton implore le ciel, l'adjurant de vous accorder un genou, une tête de veau, de vous rendre chauve !

L'opération se termine pourtant. On se lève chancelant, pâle, comme au sortir d'une longue maladie, guidé par le bourreau qui vous précipite le chef dans une cuvette, vous le saisit à la nuque, l'asperge à grands flots d'eau froide, puis le comprime fortement, à l'aide d'une serviette et le reporte dans le fauteuil où pareil à une viande échaudée, il gît sans mouvement, très blanc.

Il ne reste plus, après les cruelles souffrances endurées, qu'à subir le dégoût des manipulations finales, l'enduit de poix écrasé dans les paumes et plaqué sur le crâne écorché de nouveau par les dents des peignes.

C'est fait, on est dégarroté, debout, libre ; l'on écarte les offres de savon et de lubin ; l'on paye et l'on fuit à toutes jambes, delà périlleuse officine, mais, au grand air, l'égarement s'efface, l'équilibre revient, les pensées reprennent tranquillement leur marche.

On se trouve mieux portant, moins mûr. En même temps qu'il vous sarclait le poil, le merlan vous a comme par miracle allégé de plusieurs ans ; l'atmosphère semble plus clémente et plus neuve,

des fraîcheurs d'âme éclosent, mais elles se fanent, hélas 1 presque aussitôt car les démangeaisons que ! procurent les cheveux coupés, tombés dans la chemise, se font sentir. Et lentement, couvant un rhume, l'on retourne chez soi, admirant l'éternel héroïsme des religieux dont les chairs sont, nuit et jour, volontairement grattées par 1 âpre crin des durs cilices.

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