LA BIÈVRE
crasses, cette sentine couleur d'ardoise et de plomb fondu, bouillonnée çà et là de remous verdâtres, étoilée de crachats troubles, qui gargouille sur une vanne et se perd, sanglotante, dans les trous d'un mur? Par endroits, l'eau semble percluse et rongée de lèpre; elle stagne, puis elle remue sa suie coulante et reprend sa marche ralentie parlesbourbes. Ici, des huttes pelées, des hangars borgnes, des murs salpêtres, des briques tartreuses, tout un assemblage de teintes mornes sur lesquelles, pendant à la croisée d'une chambre, un édredon de percale rouge jette comme un réveil sa note éclatante ; là, des cages sans volets pour les mégissiers, des brouettes, les quatre fers en l'air, un trident, un râteau, des vagues figées de laine morte, une colline de tan sur laquelle picore une poule à crête écarlate et à queue noire. En l'air, des toisons secouées parle vent, des peaux raclées qui s'étirent et se détachent avec leur blancheur crue sur la pourriture verdie des claies; par terre, des baquets hydropiques, des futailles énormes où marine dans des teintes de feuille morte et de bleu sale la croûte liquéfiée des cuirs ; plus loin enfin des peupliers piqués dans une boue de glaise et un tas de masures qui s'escaladent et se haussent les unes pardessus les autres, étables sordides où toute une population de gosses fermente aux fenêtres pavoisées de linge sale.
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Eh oui, la Bièvre n'est qu'un fumier qui bouge ! mais elle arrose les derniers peupliers de la ville ; oui, elle exhale les fétides relents du croupi et les rudes senteurs des charniers, mais jetez au pied de l'un de ses arbres un orgue qui crachera en de longs hoquets les mélodies dont son ventre est plein, faites s'élever dans cette vallée de misères la voix d'une pauvresse qui lamentablement chantera devant l'eau une de ces complaintes ramassées au hasard des concerts, une romance célébrant les petits oiseaux et implorant l'amour, et dites si ce gémissement ne vous prend point aux entrailles, si cette voix qui sanglote ne semble pas la clameur désolée d'un faubourg pauvre!
Un peu de soleil — et, merveilles des joies navrées — des grenouilles coassent sous des roseaux, un chien s'étire, les pattes écartées, la queue en l'air, une femme passe un petit panier au bras, un homme en casquette chemine, le brûle-gueule aux dents et, sous la garde de mioches qui se roulent dans la boue, un fantôme de rosse blanche pâture dans les terrains vagues.
Les travaux sont commencés. Le remblai de la rue de Tolbiac barre l'horizon déjà; le lait de chaux va masquer de son uniforme blancheur les ulcères diaprés du quartier souffrant ; les grands ciels gris sur lesquels se découpent encore les séchoirs à jour des peaussiers et des chamoiseurs seront prochaine-
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ment bouchés. Bientôt sera à jamais terminée l'éternelle et charmante promenade des intimistes, au travers de la plaine que sillonne, en travaillant, l'active et misérable Bièvre»
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étend, arideetmorne. Lossrandes des orties et des chardons la couvrent, rompues, çà et là, par les mares sëchées de la Bièvre morte.
Le bout d'un étang scintille, à gauche, au soleil comme un éclat de verre, le reste moisit, glacé de vert pistache par les lentilles d'eau.
Au loin, une ou deux cabanes branlantes avec des matelas pendus aux fenêtres et des Heurs plantées dans des boites au lait et dans de vieilles marmites ; des arbres aux sèves affaiblies siègent à d'inégales distances, montrant comme des mendiants leurs bras paralysés, hochant des têtes qui bégaient dans le vent, courbant des troncs chétivement nourris par la lésine d'un incurable sol.
Le long de cette plaine, à droite, la rivière coule en un mince ruban, bordant la route qui s'engage sous une arche de pont jusqu'à la poterne ouverte
dans les remparts. Des cuitures maraîchères verdoient par places dans une terre moins pauvre, huit vigoureux peupliers éventent une maisonnette dont les murs se dressent, mettant les jolies taches de leur crépi rose sous la guipure jaune et verte des feuilles. On lit, en haut, près du toit, cette inscription : « Débit de vins » et devant cette coquetterie de couleurs, devant ces tonnelles qui se penchent sur l'eau, l'on songe involontairement au plaisant décor des auberges de théâtre ; malgré soi, l'on songe aussi à une salle poudrée de grès, à une armoire de noyer, ornée de ferrures, de pichets d'étain, de vaisselles à coqs et à fleurs ; l'on se dit qu'il serait bon de boire sur un coin de table le petit vin suret, de couper une vaste miche dans le pain rond de ménage, de manger, tout en l'arrosant d'amples rasades, de solides omelettes, persillées de petite ciboule ou bardées de lard.
Puis on s'approche, on franchit l'immobile rivière sur une passerelle, et alors ce cabaret si pimpant et si bonhomme s'assombrit comme un repaire, comme un coupe-gorge.
Le sourire de ses murs roses a fui ; une vieillesse hâtive et ignoble a voûté les chevrons et courbé le toit. Le teint éraillé est d'un rouge atroce. On pense immédiatement devant cette cahute à une épouvantable pierreuse qui détrousse et surine dès que la nuit tombe.
Des tatouages de peinture noire apparaissent sous l'horrible épiderme du plâtre meurtri, des lettres mangées par le passage des saisons, faisant des mots intelligibles encore : « Lapins sautés, bières et vins, au rendez-vous des peupliers. » — Un silence inquiétant plane au-dessus du bouge, les vieux réverbères à poulies qui pendent le long de la route prennent des allures lugubres et louches; l'on frissonne à l'idée qu'on pourrait se trouver attardé là, tout seul, un soir.
Assis sous une tonnelle, devant une table bâtie avec une planche posée sur quatre lattes, vous voyez, après des appels furieux, une servante poindre au bout de l'allée, le ventre en avant, la tête embobinée de linge, les yeux caves, les joues vides et tachées de son.
Elle apporte, après avoir consulté la patronne qui hésite, défiante, craignant la rousse, des verres massifs gardant encore des places mal essuyées de bouches. Elle verse le pissat d'âne fabriqué dans cette immense bâtisse qui s'élève au-dessus de la plaine, la brasserie de l'ancienne barrière Blanche et l'on découvre, si l'on suit le regard de cette fille, au travers des feuilles, dans un bosquet voisin, un ouvrier qui dort, la chemise de percale ouverte au cou et bouffant de la culotte serrée à la taille par une ceinture de cuir. Il se retourne, sacrant après les mouches et un hideux côté de visage se montre,
barbouillé comme les murs du bouge d'une large
tache de lie de vin et de sang.
Aucune carriole et aucun haquet ne passent, troublant le repos de la ruelle déserte ; le roulement du chemin de fer retentit, seul, par instants ; des flocons de vapeurs blanches s'envolent et viennent nicher dans le plafond de la tonnelle; un coq claironne, agitant son rouge cimier, brandissant le panache de sa queue, plumée de vert bouteille et d'or ; une troupe de canards se précipite avec d'affreux couins-couins dans la Bièvre qui se réveille et souffle son haleine de purin gâté ; alors si, vous tournant vers les remparts, vous contemplez l'horizon rayé par la voie de ceinture, d'inconsolantes et de salutaires pensées vous viennent.
En haut, tout en haut, couvrant le ciel, Bicêtre dresse sa masse énorme, dominant tout Paris comme une menace, rappelant aux factices énergies de nos sens surmenés, aux dépenses inconsidérées de nos cervelles, aux douleurs de nos amitiés et de nos ambitions déçues, la fin désastreuse qui les attend.
Bouée formidable et grandiose, signalant les brisants de la ville, Bicêtre complète cette désolante image de la vie, qu'évoque déjà en nous la Bièvre, si joyeuse et si bleue à Bue, plus malingre, plus noire à mesure qu'elle s'avance, épuisée par les constants labeurs qu'on lui inflige, impotente et
putride alors qu'ayant terminé sa lourde tâche, elle tombe, exténuée, dans Tégout qui l'aspire d'un trait et va la recracher au loin, dans un coin perdu de Seine,