SYNTHÈSE DE LA VILLE DE PRATO
LES PEINTRES FUTURISTES
Ces précisions dispensent de tout commentaire.
D’ailleurs, si l’on veut bien s’adresser au poète F. -T. Marinetti, 6 i, Corso Venezia, à Milan, on recevra les manifestes complets du Mouvement futuriste . Le Manifeste des peintres futuristes, seul, nous a retenu ici; mais il y a de curieuses révélations dans quelques-uns des autres manifestes : Le Manifeste des musiciens futuristes, présenté par Pratella; le Manifeste technique de la Littérature futuriste , signé par Marinetti; Y Art des bruits , par Russolo, et la Peinture des sons , des bruits et des odeurs, par Carrà.
Au cours de l’été 19 1 3, le peintre-sculpteur futuriste Boccioni organisait enfin une exposition dans la galerie La Boétie. Nous donnerons in-extenso son Manifeste technique de la sculpture futuriste, au chapitre réservé, dans ce livre, à quelques sculpteurs.
GUÉRIN
GUÉRIN (Charles), né à Sens le 21 février 1875. Expose au Salon des Indépendants, au Salon de la Société Nationale et au Salon d’Automne.
J’ai connu d’abord M. Guérin sous la signification d’un esprit perverti, d’un artiste capable de décorations pour le plein soleil des fêtes populaires.
Puis, vers 1901, je l’ai considéré comme un passionné des tons éteints. Ses natures mortes apparaissaient alors comme des choses oubliées dans une vieille chambre où l’on n’entre plus. Elles avaient une saveur certaine de mélancolie et de repos.
Puis, dès 1902, je le vis à la Nationale, doué d’une parfaite entente de la décoration, et avec une manière bien à lui de situer les personnages légendaires.
GUÉRIN
Et au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne, je l’ai ensuite retrouvé.
A l’heure présente, j’entends souvent les amis deM. Guérin lui reprocher de s’en tenir obstinément presque toujours au même modèle pour ses portraits, et de répéter par trop fréquemment la même nature morte.
Mais cette chose-là, même si le reproche est juste ! est-elle tellement répréhensible ? Elle tendrait au contraire à prouver tout simplement que M. Guérin est un sage; car, assurément, Ton ne peint bien que ce que l’on connaît bien, et M. Guérin connaît bien son modèle assidu ; car si j’ai vu, de mon côté, également, un peu trop le même modèle, je suis bien contraint de dire que M. Guérin, avec une nonchalance et une paresse d’imagination peut-être volontaire, tire après tout de son même modèle des effets curieux.
Mais, disons-le, le reproche en question n’est pas aussi équitable qu’on veut bien l’affirmer. Car, au contraire, lors d’une exposition particulière faite en mars 1913, M. Guérin nous a montré une quarantaine de tableaux, pour les-
CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES
quels la diversité ne le cédait pas à l’intérêt.
Sans doute, le style en était le même; tous les tableaux étaient bien de M. Guérin. Parbleu! M. Guérin en était le père ; le père qui, dans un noble esprit de justice, ne veut pas sacrifier un enfant, un tableau, àun autre! Le condamnerezvous, maintenant, alors, bonnes âmes des camarades ?
HERMANN-PAUL
HERMANN-PAUL, né à Paris. Expose au Salon des Indépendants et au Salon d’ Automne.
M. Hermann-Paul a peint fréquemment d’une manière aiguë des portraits comme celui du peintre Cézanne.
Ses belles qualités de clairvoyance et de sincérité, combien de fois on les a retrouvées dans ses portraits de femmes, par exemple, si tendres souvent, si délicats et surtout si féminins. Soit au Salon des Indépendants, soit au Salon d’Automne, il nous a toujours requis par sa personnalité acérée mais discrète, par sa distinction et son haut style. Je vise toujours, bien entendu, ses portraits, ses tableaux ou esquisses; car, dans ses dessins, M. Hermann-Paul ne s’est pas si sévèrement contenu.
CUBISTES, FUTURISTES ET PASSÉISTES
On ne compte plus, en effet, les dessins bourrés d’humour et même de folie qu’il a donnés partout; des anecdotes qu’il a souvent élevées au rang de choses historiques; et, quant au satirique, toutes les époques troublées le retrouvent grisé de verve et d’impertinence.
Il a aussi dessiné quotidiennement ; — et son imagination peut le tenir sans un jour manquant sur la barricade pendant des années! Il a ainsi dessiné des légendes violentes, ironiques, qui pourraient seules illustrer les aigres et féroces pages de Mirbeau.
Les journaux s’honorent parfois de publier ces traits cursifs, ces graphiques appuyés avec une sécheresse voulue, ces amers dessins offerts en effroi aux Bourgeois et aux Satisfaits.
Puis, soudainement, un album paraît, comme un délassement, comme un amusement de dessinateur; et c’est un voyage sur le Rhône, par exemple, ou en Camargue, qui en fait les frais.
Et ce sont alors des paysages qui bordent des eaux immenses; des confins de terre allongés sous le ciel; comme des schémas de contrées mangées par l’eau et par l’espace.
HERMANN-PAUL
D’autres fois, M. Hermann-Paul s’attarde dans les Trianons ; et là, il dessine avec l’esprit le plus fin les architectures jolies, les pavillons enchantés de ces jardins féeriques.
Mais, j’y reviens, ses portraits de femmes constituent assurément le meilleur appoint à sa renommée. Il exprime la grâce hautaine, le port orgueilleux de ces jeunes femmes et jeunes filles, vivifiées et animalisées par le sport. Il est peutêtre le seul à comprendre — et à réaliser tout ce qu’il y a de franc et de décisif dans ces jeunes têtes audacieuses — et si puériles!
ITURRINO
ITURRINO (Francisco), né à Bilbao (Espagne). Expose au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne.
Le pauvre petit Evenepoel, parti si prématurément, fit un jour un tableau, intitulé : L'Espagnol à Paris. C’est le portrait — aujourd’hui au Musée de Gand — de Francisco Iturrino, qui, par son allure physique, son ascétisme, rappelle tout à fait un moine de Zurbaran.
En 1901, M. F. Iturrino expose, par mes soins, pour la première fois à Paris. Il est alors barbare, presque hostile, exprimant sur de rêches toiles d’hargneux aspects humains et d'incultes sites.
Avec une mélancolie forte, il représente les légendaires gitanes et les mendiants d’Espagne. Il exécute de nerveuses anatomies de femmes
ITURRINO
dansant et il exprime l’incroyable et hautaine « pouillerie » des loques rapiécées et des sombreros tannés, déformés, maltraités par les soleils et par les pluies. Il a aussi, en traversant les villages en fête, considéré les charras parées, et les voici, avec leur exorable regard de bêtes attendries, parlant entre elles ou accostées par le cavalier qui doit, comme dans tout conte louable, surgir devant les belles filles en promenade. Mais, surtout, il a été maintes fois requis par les gens dupeuple ; et sesgroupes debuveurs, de femmes accroupies au soleil et entourées de chapelets d’enfants, sont de hautes et probes oeuvres. Voilà bien, en effet, le stérile sol castillan, le ciel révolté et les attitudes de passivité de ces paysans sans hoirie; et c’est là, — si Ton veut bien s’en rendre compte — déjà l’apport d’une décisive originalité, d’un naïf et pénétrant tempérament.
Puis Iturrino quitte Paris, disparaît; et, isolé en Espagne, presque vilipendé, il ajoute les portraits aux figures, et les décorations aux paysages.
De temps en temps, on voit une toile de lui
CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES
chez un marchand ; puis il reparaît au Salon d’Automne.
Ses amis savent qu’il produit avec une hâte fiévreuse. Il peint pour la joie de peindre, sans souci, ainsi que sans ambition. Un fastueux parc, à Malaga, l’accueille; il y brosse des paysages ardents, inondés de couleur et de son bonheur.
Puis, de nouveau, on n’entend plus parler de lui; et, comme au Salon d’Automne de 1911, ses amis organisent une vaste exposition de ses œuvres, beaucoup de gens du petit monde des peintres le croient mort.
Et voilà qu'il reparaît avec de véritables lots de toiles! Nus de femmes, paysages; il en a des rouleaux énormes, les châssis étant trop encombrants.
C’est une copieuse moisson. Il y a tous les nus, tous les mouvements. Il y a des groupes qui forment bloc comme de la sculpture; et aussi des nus « séparés », d’une couleur attirante, d’un caractère fermement significatif. Ses paysages ont, de leur côté, une beauté singulière. Ils ont un rare aspect décoratif et une simplicité de facture émouvante.
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Toutefois la sauvagerie des premières toiles et des premières eaux-fortes s’y est atténuée. On devine à présent plus de repos dans la vie d’abord mauvaise de ce peintre. Son aspect physique n’a certes pas changé; il a toujours son allure si caractéristique ; mais il s’exprime plus doucement à l’égard des choses; il a du bonheur, des joies au moins persistantes ; et, prodigue, toutes ces joies-là, il les répand en quelque sorte maintenant sur ses toiles; il fleurit de tendresse ses oeuvres, il les pare d’agréables détails.
KISLING
KISLING (Moïse), né à Cracovie le 22 janvier 1891. Expose au Salon des Indépendants et au Salon d’ Automne.
Un dessin géométrique, sec, découpé, précis — à la manière de Seurat; une peinture nette, propre, également sèche, et très colorée — et même parfois « coloriée », à la manière d'un Derain exalté ; et lui, le peintre, il est charnu, gras, dodu, rose comme un chapon de la Peinture. Voilà encore deux « oppositions » plaisantes à considérer.
Kisling en ceci est un : il est avide de tout. Il aime boire, manger et peindre. Même il ne peint bien, dit-il, que lorsqu’il a copieusement bu. Il est à l’âge où l’on peut encore malmener son foie. S’il n’était peintre, il serait bistro. Se tenir derrière un comptoir et servir des alcools
KISLING
variés, c’est sa passion. Il «recommence » Lautrec, sans l’avoir connu.
A-t-il déjà fait un ensemble d’œuvres? Oui, des paysages, des figures, des portraits, des natures mortes. Et quand une œuvre de lui est bien venue, elle est charmante, pleine de rares qualités, et tout à fait juvénile. Il y a de petites toiles — et même des grandes toiles de lui — qui sont d’admirables choses. D’autres fois — et ce n’est pas moins beau — on pense devant certains paysages de Kisling à des bonbons anglais. C’est acidulé, frais à l’œil, frais surtout à la langue si l’on se met à sucer les feuilles de ces arbres si bien glacés.
Ce peintre adore le Midi. Dès que le froid le menace, il part pour Saint-Tropez. Il s’établit là-bas; et son rêve, c’est de peindre le torse nu, dans la campagne. Enviable sagesse; il peint bien là-bas d’abord, et il se « retape », « se remet » de ses « ribouldingues » de Paris. Il revient chaque fois avec un lot de toiles dont les pires ont encore un accent d’exquis arôme.
Comme il est naturellement très ingénu — les « noceurs » sont des candides! — il peint
CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES
amoureusement toute la nature : les bateaux, les arbres, les maisons, les chiens, les fleurs, les petits cheveux coupés ras sur le front, les grands yeux d’agate des mômes.
Et les vêtements, les châles à fleurs, les fichus brodés, comme il les aime aussi, avec les rideaux de mousseline, avec les grands vases bleus où il entasse toute la flore des jardins et des talus! Et il découpe tout cela, je le dis encore, vous savez comme ces papiers de compliments aux jours de fête — et aussi comme ces petits pantalons blancs où l’on passe un ruban rose ou bleu, pour finir par un beau nœud aux coques égales !
J’aime le jeune talent de Kisling, ses couleurs si triviales parfois, ses affreux violets et ses verts criards. Et puis il vous a une façon de planter sur des monts de ces petits arbres frisés en boules qui ne peuvent sortir que de sa main « pataude », comme lui seul peut dresser dans des verts ou des bleus de sauces figées, de ces petits toits rouges de maisons, de ce rouge vermillon qui vous tue décisivement toute la peinture autour de lui.. .
KISLING
Et comme ces nus sont si souvent adorables : petits ventres en coquilles, petits seins rigides, torses de jeunes lutteurs, cuisses d’amoureuses, lèvres offertes pour de lentes morsures — et les longs cheveux déployés, étirés, solides comme des amarres ! De la peinture dont on ne pourrait faire son pain quotidien même à vingt ans!...
LAFORGE
LAFORGE (Lucien), né à Paris. Expose au Salon des Indépendants.
On peut tout espérer de l’imagination de ce peintre. De toute la jeune Peinture, il est, peut-être, le plus agité et le plus inquiet.
Comme il est très cultivé, il peut se poser à lui-même un tas de questions; et, souvent, les réponses prennent à travers son tempérament une tournure gaiement paradoxale.
Il est jeune, cependant il est déjà presque illustre. Je vous le répète, c’est à cause de son imagination.
Elle lui a permis de tout faire : des illustrations de tarots, des dessins ivres d’humour, des tapis, des meubles, le Portrait si simplifié et si « exact » de Mme Mauricia de Thiers , etc., etc.
L AF ORGE
Je me souviens d’une illustration de trois contes des Mille et une Nuits qui est, à bien dire, ce que l’on peut rêver de plus divertissant. Un excellent dessinateur, d’une excessive hardiesse, peut seul se permettre de telles bizarreries. Ce n’est plus, par exemple, de l’illustration pour enfants; cela s’adresse à de très grandes personnes; et encore faut-il qu’elles « s’y connaissent ».
Mais Lucien Laforge n’est pas loin de condamner tout cela, si ce n’est déjà fait. Pour le moment, il songe à beaucoup d’autres choses; et voici un exposé très exact de ses nouvelles et actuelles idées :
a II n’y a aucune différence entre les arts.
« Tout est matière perçue par les sens. Je veux une peinture qui se respire comme la musique ou l'éther.
« La ligne est un domaine infini et individuel qui n’a aucun contrôle, sauf la compréhension sensuelle.
« La reproduction topographique d’une chose (même interprétée) est absurde. Il faut traduire la substance de la chose.
« Une ligne peut exprimer un objet sans avoir aucune ressemblance graphique avec lui.
CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES
« La couleur est aussi un domaine infini, mais secondaire, et subsidiaire de la ligne. C’est une jouissance comme de manger. D’ailleurs la peinture est une cuisine. Elle doit se faire de la même façon. Pour être admirable, il lui faut le tour de main et la fantaisie.
« La peinture doit avoir l’unité de matière (ni relief, ni empâtement, ni corps étranger : journal, bois, métal, — ni trompe-l’œil).
« Elle doit être plate.
« Mais elle ne doit pas être unie , pour amuser satisfaire l’œil.
« La situation est inutile (ombre, valeurs, inscriptions).
« Les formes doivent se mouvoir dans l’espace, comme la pensée. Elles n’ont besoin d’aucun contact. Elles n’ont ni envers, ni endroit, comme l’infini.
« Les formes s’appellent entre elles, se complètent, s’étayent et s’emboîtent pour constituer l’harmonie.
« L’atmosphère est comme l’eau.
« Pour exprimer la substance d’un corps, on peut en déplacer, en isoler, en supprimer, en souder, en juxtaposer une ou plusieurs parties.
« C’est la règle de l’anarchie et de l’audace.
« La peinture est complètement libre , elle n’a aucun contrôle.
LAFORGE
« Elle n’a de compte à rendre qu’à sa fantaisie.
« La fantaisie est la seule raison d'être de la peinture .
« Je ne donne plus de noms aux tableaux, plus d’anecdotes, plus de sujets.
« Il n’y a pas de beauté, mais il y a la joie sensuelle des formes.
« Il n’y a pas de goût, mais il y a le tact et l’équilibre.
« La vérité est un point d’arrêt toujours reculé.
« Il n’y a pas de sujet. Tout a un égal potentiel d’intérêt.
« Le champ de la fantaisie est éternel et sans borne. Le moindre point lui sert de prétexte.
« Il n’y a aucune différence entre les choses, un être et un objet.
« IJ n’y a ni êtres ni objets; il n’y a que des formes; il n’y a que des sensations I »
A vous, lecteur, de méditer sur ces axiomes — peut-on dire! — que je viens de transcrire, avec la plus scrupuleuse fidélité.