INTRODUCTION
Pendant longtemps on a étudié la religion romaine dans les légendes, pour la plupart d'origine grecque, que racontaient, en les embellissant, les poètes. Aujourd'hui cette méthode est abandonnée. Les érudits modernes ne s'attardent guère à Fexposé des mythologies, c'est-à-dire des traditions plus ou moins littéraires grelFées artificiellement sur le vieil arbre religieux. Ils attachent plus d'importance à toute la partie objective et matérielle, aux cultes et aux rites, qui sont la véritable religion, la seule que comprennent en la pratiquant ou que pratiquent môme sans la comprendre les grandes foules populaires. Le reste n'est qu'ornement littéraire ou spéculation philosophique.
C'est donc dans les rites qu'il faut chercher les éléments constitutifs de la religion romaine. Ils ne sont pas différents de ceux qui ont contribué à former les autres religions, et on peut les résumer en ces quelques mots : culte des animaux et des plantes, crainte des morts et adoration des ancêtres, animisme sous les aspects les plus variés: mais si ce substrat se retrouve dans la religion de tous les peuples, il est modifié diversement chez tous par les conditions de milieu, de race, de climat, par l'état social, par les circonstances historiques.
Umy. de Lyon. — Renel. 1
x\insi les Romains étaient un peuple agricole et guerrier, et ces deux caractères ont eu sur l'évolution de la religion romaine une influence décisive. On a beaucoup écrit déjà sur les rites agricoles des Latins : on a peu parlé juscpi'ici de leurs cultes guerriers ; et cette étude vaut la peine pourtant qu'on l'entreprenne ; sans aucun doute elle peut devenir féconde en résultats et éclairer d'un jour nouveau l'histoire des dieux romains.
Rome, dès ses origines, s'est organisée pour la guerre, et c'est par la guerre qu'elle a grandi. Elle a lutté pour la vie d'abord avec ses voisins immédiats ; tantôt victorieuse, tantôt vaincue, elle a disputé pied à pied un territoire toujours trop petit à des peuples de même race qu'elle, aussi belliqueux et pillards que ses citoyens, et dont les plus rapprochés avaient leurs places de refuge à quelques milles de ses propres murailles; en même temps, et de loin en loin, elle avait à se défendre contre les brusques attaques des Gaulois venus du Nord. Ensuite, devenue suzeraine de la confédération latine, elle porta ses armes chez les autres peuples Italiens et les asservit successivement. Puis elle entra en contact avec des nations puissantes qui pouvaient lui disputer l'empire : elle vint à bout, après une lutte d'extermination trois fois recommencée, des Carthaginois, et des Macédoniens après quelques guerres moins importantes, mais qui pourtant la mirent en danger. Désormais elle ne rencontra plus d'adversaires capables de lui faire échec, elle dut cependant, pour garder ce qu'elle avait acquis, guerroyer sans relâche et pousser ses armées toujours plus loin, jusqu'aux limites du monde méditerranéen. Enfin, lorsqu'elle n'eut plus d'ennemis à redouter à l'extérieur, au lieu de se reposer dans les douceurs de la paix, elle s'épuisa en guerres civiles. Telle est l'histoire des sept premiers siècles de son existence, siècles de luttes et de conquêtes, de batailles et de massacres, qui teintent de reflets sanglants le tableau dessiné par Tite-Live de la grandeur romaine, et qui ont laissé aussi leur trace dans tous les cultes de la Rome des rois et de la Rome républicaine.
Cette influence de la guerre sur la religion est symboliquement marquée par un rite bien connu ; les portes du temple de Janus, ouvertes, appelaient les citoyens aux armes, et, fermées, annonçaient que la concorde régnait entre les nations. Or, en sept siècles, Janus vit clore deux fois seulement ses portes, sous le consulat de T. Manlius à la fin de la première guerre punique, pour bien peu de temps, et sous César-Auguste. Le fait parut alors si extraordinaire que, sous Auguste et ses successeurs, on frappa des médailles où était représenté le temple de Janus avec celte inscription : ianvm
CLVSIT PAGE p. R. TERRA MARIQVE PARTa'. On VOUa UU CultC
et on dressa des statues à la Paix Auguste, et tous les peuples apportèrent leur offrande aux autels de la nouvelle déesse, qui portait d'une main une branche d'olivier ou un caducée et de l'autre une corne d'abondance-. Ainsi la guerre, mère de tant de dieux farouches, suscitait encore, après avoir fermé les portes rouillées de Janus, une divinité tard venue, qui, quoique en opposition avec elle, était née d'elle pourtant.
Pour bien faire comprendre ce que fut la guerre pour iea Romains pendant les premiers siècles, aux époques précisément où les cultes se fondaient et où s'élaboraient les mythes, il ne sera pas inutile d'insister encore sur les considérations qui précèdent et d'examiner en détail une des périodes de la vie belliqueuse de llome. L'histoire des rois rentre en grande partie dans le domaine de la légende et depuis longtemps déjà les érudits allemands ont contesté la réalité des faits racontés dans le premier livre de Tite-Live. Voici pourtant que les dernières fouilles du forum ont ressuscité un coin de la vieille ville royale et la découverte du tombeau dit de Komulus, avec sa stèle à inscription, commence à venger les historiens antiques de toutes les accusations de crédulité portées contre eux.
' Cohen, Monnaies impériales, l. I< p. ijy. •«/(/., l. I, p. 5i.
8 CULTES MILITAIRES DE ROiME
Mais cette époque demeure si obscure qu'il vaut mieux la passer sous silence et se reporter aux premiers siècles de la république. Tite-Live en a retracé l'histoire dans les neuf derniers livres de la première décade : elle se divise en deux parties, dont l'une va de l'expulsion des Tarquins à la prise de Rome par les Gaulois et l'autre de la renaissance de la ville à la fin des guerres Samnites. La première comprend 120 ans, la deuxième 97, en tout un peu plus de deux siècles. Or, de 509 à 2f)3, Tite-Live signale 261 campagnes, ce qui fait une moyenne de plus d'une par an. Encore pourrait-on dire que jusqu'en 889 avant Jésus-Christ, d'après l'opinion même de notre historien, les témoignages sûrs font à peu près défaut. « J'ai exposé en cinq livres ce qu'ont accompli les Romains depuis la fondation de Rome jusqu'à la prise de la ville [par les Gaulois], histoire obscure et par son extrême antiquité, comme ces choses qu'on distingue à peine à cause de leur grand éloignement, — et par l'insuffisance ou la rareté, à ces mêmes époques, des documents écrits, seuls gardiens fidèles de la mémoire du passé, — enfin par la disparition presque totale, dans l'incendie de la ville, des commentaires des pontifes et des autres monuments publics ou privés. »
« Mais ensuite », continue Tite-Live, « à partir de cette seconde fondation d'une ville qui renaît et pousse en quelque sorte de sa souche des rejetons plus drus et vigoureux, c'est avec une clarté et une certitude plus grandes que vont être exposés les faits d'histoire intérieure et les événements militaires ^ »
Or, dans cette seconde période, que racontent les cinq derniers livres de la première décade, les armées romaines ne firent pas moins de 189 campagnes en 97 ans. A plusieurs reprises, il y eut la même année trois campagnes contre trois ennemis différents ; parfois les Romains eurent à faire face à trois coalitions, souvent avec les seules ressources militaires
*Liv., VI, I.
que pouvaient fournir les citoyens. « Lesrecensements à chaque lustre de cette époque, donnaient 25o.ooo têtes [chiffre exagéré]. Pendant tout le temps que dura la défection des alliés du nom latin, dans les levées, faites presque uniquement à Rome, on enrôlait dix légions [c'est-à-dire plus de 3o.ooo hommes]. On eut souvent, dans cette période, quatre et cinq armées qui faisaient la guerre en Etrurie, en Ombrie, dans le Samnium, en Lucanie, avec les Gaulois en plus pour adversaires'. »
En 38g, Rome fumait encore de l'incendie Gaulois, que déjà les douze peuples étrusques se réunissent dans le sanctuaire fédéral de ^'oltumna pour préparer la guerre; les Volsques, convaincus que leurs ennemis héréditaires n'ont plus d'hommes en état de porter les armes, envahissent le territoire romain; les Eques, ces éternels pillards, accourent aussi à la curée; enfin de sourdes rumeurs annoncent la défection des Latins et des Ilerniques qui, depuis la bataille du lac Régille, n'avaient point, pendant près de cent ans, trahi la cause de leurs alliés. Aussitôt on nomme un dictateur, on proclame lejustitium, on enrôle, après les hommes jeunes, les vieillards à qui il reste quelque vigueur et, avant que l'année soit terminée, M. Furius Camillus, vainqueur dans trois guerres, monte en triomphe au Capitole pour remercier les dieux.
En 36 1 et en 36o, pendant deux années de suite, Rome lutte à la fois contre les Herniques, les Tiburtins et les Gaulois; la dernière bataille a lieu en vue de la porte Colline.
En 358, c'est aux Tarquiniens, aux Herniques et toujours aux Gaulois qu'on doit faire face. En même temps les Privernates et les ^\Uiternes viennent piller sur le territoire romain, et on est obligé de remettre à Tannée suivante la vengeance de ces outrages. Deux ans après, on envoie une armée contre les Tiburtins, une autre contre les Falisques et les Tarquiniens réunis,
1 Liv., IX, 19.
une troisième contre les peuples de l'Etrurie coalisés encore une fois par haine du nom romain. Quelques mois se passent et la guerre recommence avec les Privernates, avec les Antiates aidés d'autres clans volsques, et avec les Samnites ; contre ceux-ci deux armées consulaires viennent déjà de faire quatre campagnes.
En 326, on lutte contre les Samnites, les Lucaniens, les Paléopolitains, avec la menace de voir les Tarentins grossir le nombre des ennemis de Rome ; en 3or), contre tout le Samnium, la confédération étrusque et quelques peuples de l'Ombrie; en 3o8, de nouveau contre les Samnites et les Etrusques, contre tous les Ombriens, coalisés contre les Péligniens et une partie des Marses.
Enfin de 307 à 293, les campagnes se suivent presque sans interruption contre les Samnites, et toutes les années il faut faire face en même temps à d'autres ennemis ; il semble qu'autour de Rome, acharnés à sa perte, les peuples se relaient pour attaquer par derrière la louve romaine, pendant qu'elle essaie de forcer dans sa bauge le sanglier samnite : ce sont les Salentins, les Herniques, les Eques, les Falisques, les Ombriens, les Etrusques et surtout les Gaulois. Ceux-ci sont devenus, depuis la journée néfaste de l'Allia, le cauchemar des Romains, qui littéralement en rêvent. Tite-Live nous a conservé le souvenir de ces nuits où la Ville, réveillée par une alerte imaginaire, courait aux remparts, avec la hantise de l'arrivée des hordes barbares. Ainsi la guerre, même en temps de paix, troublait parfois les nuits des Romains, et aux jours de tumulte, sous la terreur gauloise, Tàme latine, pleine de frayeurs superstitieuses, ressuscitait brusquement de vieilles coutumes ataviques, et l'on offrait aux dieux, pour apaiser leurs rancunes, des victimes humaines*.
* Par exemple, au moment d'un tumulle, un Gaulois et une Gauloise sont enterrés vivants clans le forum boariiiin. Ceci eut lieu plus souvent peut-être que ne le disent les historiens romains, iionleux de ces souvenirs.
Pendant la période de plus de deux siècles, dont l'histoire vient d'être résumée à grands traits, il y eut bien quelques accalmies, mais jamais de paix proprement dite ; car depuis l'époque royale le temple de Janus, au témoignage de l'antiquité, fut fermé une fois après la première guerre punique, et ensuite par Auguste. Tite-Live pourtant, dans différents passages de la première décade, parle de repos ou de paix. Que faut-il entendre par là? Que maintes fois on ne fit pas de levées ou que du moins il n'y eut point d'armée consulaire conduite à l'ennemi, ce qui n'empêchait pas Rome d'être en état de guerre avec tel ou tel de ses voisins. On préparait alors les campagnes prochaines, tandis que des partis isolés escarmouchaient contre les pillards qui venaient faire des incursions sur le territoire de Rome.
Du reste, à partir de 33 1 avant Jésus-Ciirist, les campagnes se succèdent sans interruption, d'année en année, jusqu'à la fm de la première guerre punique. Au contraire entre 509 et 33i , on compte dix-neuf périodes embrassant à peu près un demisiècle, pendant lesquelles régna une apparence de paix^ Mais
* i. — r)07 et 5o6. Paix après le départ de Porsenna ; en réalité, Home est sans doute soumise à ce roi.
2. — 492 à 4;)o inclus. Famine chez les Romains, et peste chez les ennemis.
3. — 473 et 472. Lutte aiguë entre les patriciens et les plébéiens; les Vols-
ques et les Ecjues en profitent pour ravager Vager romanus.