LE BELIER
Le bélier a été expliqué d'une façon ingénieuse par M. von Domaszewski^ La F* Minervia, formée par Domilien, tira son surnom de Minerve, que cet empereur honorait d'un culte particulier. Or, pendant le mois auquel préside la déesse, le soleil est dans le signe du bélier, qui devint pour cette raison le symbole animal de la légion. M. D. en conclut que sur la colonne Trajane le signum au bélier représente la P*^ Minervia.
l'éléphant
L'attribution de l'éléphant à la V'' Alaudae nous est connue par un texte d'Appien^. Cette légion avait été formée par César de Gaulois transalpins ; elle se distingua particulièrement dans la guerre d'Afrique; malgré la terreur qu'inspiraient les éléphants de Juba, elle demanda à être mise en ligne en face de ces monstres et les chargea avec tant de vigueur qu'elle décida du sort de la bataille. « C'est pourquoi, aujourd'hui encore, dit Appien, des éléphants surmontent les enseignes de cette légion. » Il est permis de croire que cette anecdote ne repose que sur une coïncidence fortuite et que l'éléphant a été donné
* Domasz., T., p. 182-183.
* App., Bell, cic, II, gG.
LES ENSEIGNES 23l
plutôt à la Vc légion, parce qu^ilélait le symbole du nom de César, son fondateur.
Ainsi les signa à représentations animales, qui distinguent un grand nombre des légions de l'empire, ne sauraient être l'objet d'une explication uniforme. A la comj^lexité de ces symboles correspond la variété des solutions qui en peuvent rendre compte. Ils appartiennent à une époque où tout est confondu, où races et peuples se mêlent dans les armées de la ville éternelle, où les cultes étrangers ont si bien envabi Rome qu'elle ne se souvient plus des dieux paternels. Le choc des croyances les plus diverses a produit le scepticisme religieux, mais le vieil esprit formaliste des Romains, qui se refuse à rien abolir, mue tout en symboles. De cette manière tout le monde est satisfait : les philosophes, élevés à l'école de la Grèce, expliquent les dieux par de subliles analogies entre les choses, et les rites de la religion sont pour eux comme les strophes d'un antique poème de la sagesse; d'autre part, les humbles ou les primitifs, imbus de toutes les superstitions qu'a accumulées en eux l'hérédité religieuse, et qui ne songent point à raffiner sur des symboles, s'attachent aux formes extérieures du culte, comme il arrive dans tous les temps, et y trouvent une nourriture intellectuelle suffisante pour leur grossier fétichisme.
Soit par exemple, puisqu'il s'agit des enseignes, les images animales remises en honneur sous l'empire : la légion V^Macédonica avaitFinsigne du taureau; lorsqu'Auguste le lui donna, il ne songeait sans doute qu'à rappeler la mémoire du dieu César, rattaché par des affinités subtiles au signe zodiacal du taureau. Ceux des Romains qui admettaient de mystérieuses correspondances entre la position des astres et la vie des individus ou des sociétés, pouvaient recourir à la science des Chaldéens pour connaître l'avenir de leur légion, placée par son insigne sous telle ou telle influence céleste. Lorsqu'elle servit en Syrie sous les ordres de Caesennius Paetus, les orien-
taux qui, sans doute, complétèrent alors ses cadres, purent reconnaître dans le symbole de leur nouvelle enseigne l'antique animal sacré, le taureau générateur sous la forme duquel se sont manifestés tant de dieux ou qui a servi de support primitif à tant de concepts divins. Dans Alexandrie, où elle eut ses quartiers d'hiver avec Tilus. ou bien à Memphis où elle envoya un détachement jusqu'à la fin de Tempire, les Egyptiens virent peut-être obscurément dans son emblème l'image de leur dieu Apis. Enfin les auxiliaires barbares qui durent compléter ses cadres, lorsqu'elle séjourna plus tard en Mœsie, pouvaient reconnaître dans le taureau de ses enseignes l'animal totémique qui précédait à la guerre plusieurs de leurs clans.
Parmi les nouvelles figures animales des signa, les unes sont stellaires et purement symboliques, comme le capricorne et le centaure, d'autres se rattachent, sans doute, à un culte oriental, comme le lion mithriaque, ou à un culte gréco-romain, comme le sanglier d'Hercule, d'autres encore sont circonstanciels, si je puis ainsi dire, comme beaucoup de dieux antiques, et solemnisent un événement particulier, comme peut-être l'éléphant rapporté par la Y^ Alaudae d'une campagne en i\frique. Et de même qu'une seule enseigne de légion peut correspondre à des concepts multiples et susciter à des époques ou dans des pays différents des interprétations symboliques diverses, de même une légion a souvent plusieurs emblèmes qui représentent autant d'influences religieuses ou d'idées allégoriques. La X^ Frelensis traduit symboliquement son surnom par la galère, emprunte à quelque nation pérégrine l'enseigne du sanglier et exprime de mystérieuses correspondances astrales par l'emblème zodiacal du taureau. La T" Adjutrix a le Capricorne et Pégase avec la Galère, la IP Ilalica le Capricorne encore, la Cigogne et la Louve romaine, la P'" Palica le SangHer et le Taureau, la IV* Italica la Cigogne et le Centaure.
La multiplicilé des eml)lèmes correspond aux progrès de la décentralisation militaire. Tant que les légions partaient de
Rome, pour y revenir après la campagne, elles marchaient sous les uniques auspices de l'aigle de Jupiter Capitolin. Mais d'Auguste à Dioclétien, les armées deviennent de plus en plus provinciales; les légions, surtout à la suite de l'influx barbare, et aussi des révoltes dont peu à peu elles prennent l'habitude, ont une conscience toujours plus vive de leur individualité. Aussi reviennent-elles aux enseignes particulières, oîi elles affirment en quelque sorte leur personnalité. Pour des raisons analogues, à l'époque primitive, chacun des clans qui contribuaient à la formation de la levée f^/e/7/oj, était représenté par son animal totémique, porté en tête du contingent. Mais aux temps de l'empire les emblèmes ont changé, et surtout la valeur religieuse ou symbolique qu'on leur attribue.