‹ Cultes militaires de Rome: les enseignesChapitre 18 sur 64 · XXX, II · texte numérisé non relu

XXX, II

« W., XXIX, 38, et XXX, ii.

de l'aigle forme avec le miel un collyre bon pour la vue trouble, les taies et la cataracte ^ Une plume de vautour, mise sous les pieds d'une femme en gésine, facilite l'accouchement*. Il n'est pas jusqu'à la fiente de ces oiseaux qui n'ait été utilisée de manières diverses. Les déjections du faucon, mêlées à du miel, servent de collyre; absorbées dans du vin, elles passent pour rendre les femmes fécondes^.

On remarquera que la même maladie est guérie indifféremment par un certain nombre de remèdes qui n'ont enlre eux qu'un seul rapport : ils sont tirés d'un oiseau de proie. Une légende raconte que l'aigle éprouve la légitimité de ses aiglons en leur faisant contempler le soleil : il précipite hors du nid conjugal, comme adultérins, ceux dont les yeux se détournent, et il élève ceux qui regardent l'astre fixement; aussi, par une application de la loi d'analogie, fréquente en matière de superstition, tout ce qui vient de l'aigle et de ses congénères est bon pour les yeux : les ophtalmies, l'obscurcissement ou la faiblesse de la vue, la cataracte sont guéries par le fiel d'aigle ou, à son défaut, le fiel de coq blanc, le foie de vautour ou de milan, la chair de faucon ou la cendre de la fiente du même oiseau*.

Tous ces remèdes, pour des raisons déjà exposées, appartiennent à la médecine sacrée et probablement totémique ; le caractère religieux est très visible dans quelques-uns, par exemple dans ceux qui consistent à porter en amulette une patte ou quelque organe d'oiseau : contre l'épilepsie, c'est le cœur d'un petit de vautour enfermé dans un sac en peau du même animal ; pour la fièvre quarte il faut avoir sur soi dans un linge attaché avec un fil rouge la poussière dans laquelle un faucon s'est roulé; on a vu l'effet d'une plume de vautour mise sous les pieds d'une femme en couches ; la pierre aétite trouvée dans l'aire d'un aigle, préserve le fœtus encore enfermé

* Plin., //. iV., XXIX, 38.

^ Id., xxx, 44.

3 w., xxx, 44.

* Plin., loc. cit., cf, Plac. Med., 23, i et a; Colum., 9> i4t 7'

dans le ventre de sa mère contre toute manœuvre abortive; enfin les hommes sont sûrs d'éprouver un puissant effet aphrodisiaque en portant sur eux la partie droite d'un poumon de vautour, attachée avec un morceau de peau de grue*. Souvent certaines précautions, d'un caractère nettement magique, assurent l'efficacité du remède. Ainsi^ pour l'épilepsie, il faut manger la chair d'un vautour tué après que l'animal s'est repu d'un cadavre humain, ou absorber du foie de vautour pendant une période de trois fois sept jours.

Les présages fournis par les oiseaux de proie sont à Rome parmi les plus importants. Il parait assez difficile de les classer avec quelque méthode. Si on considère successivement les signes donnés parles différentes espèces, vautour, aigle, accipitre, on fait intervenir, comme j'ai essayé de le montrer plus haut, des distinctions dont l'antiquité ne se souciait guère. De faire une classification chronologique, même approximative, il ne saurait être question, lorsqu'il s'agit de faits de ce genre. On pourrait encore répartir les présages en un certain nombre de catégories, selon qu'ils se rapportent à des particuliers ou à la communauté des citoyens, selon qu'ils se produisent dans la paix ou dans la guerre, selon qu'ils rentrent dans la banalité des faits qui peuvent quotidiennement se produire ou qu'au contraire ils présentent un caractère exceptionnel et particulièrement mystérieux. Toutes ces classifications seraient plus justifiées que les précédentes, mais aucune d'elles n'est sans inconvénients. Un présage qui concerne un particulier s'adresse presque toujours en même temps au groupe social dont il fait partie; de même une barrière serait difficile à établir dans bien des cas entre les présages civils et militaires, normaux et exceptionnels. Je distribuerai donc les faits que j'utilise en un certain nombre de groupes, simplement pour la commodité de l'exposition et sans prétendre que ces groupes correspondent le moins du monde à des distinctions pratiques.

» Plin., //. iV., XXX, a8, 3o, 44, 49; Ael., I, 35.

Les rapaces, dont il est question ici, appartiennent tous, au point de vue augurai, à la catégorie despraepetes^ c'est-à-dire des oiseaux qui donnent des présages par leur vol, par opposition aux oscines dont on observe le chant *.

On peut même dire que les rapaces diurnes sont les seuls oiseaux dont le vol, avec les diverses circonstances qui raccompagnent, ait une signification religieuse chez les Romains. Festus à deux reprises énumère les alites ou praepetes^ qui sont la buse, le sanqualis, Taigle, Vimmissuluset le vautour*. La buse (buteo) est un oiseau du genre faucon (falco buleo des naturalistes). Le sanqualis^ est, d'après la tradition antique, d'ailleurs obscure sur ce point, soit Tossifrage, eorte d'aigle de mer (falco halialetus ou falco ossifragus)^ soit le petit de Tossifrage . Uaquîla est sans doute le petit aigle noir, le melanaetos des Grecs, l'espèce Valeria des Latins. h'immissulus^^ connu seulement par l'art augurai, serait soit l'aiglon dont la queue n'a pas encore blanchi, soit le petit du vautour. Ainsi le sanqualis est une espèce de faucon ou un petit aigle, l'immissule un petit aigle ou un petit vautour. Les cinq oiseaux énumérés par Festus représentent donc bien les trois sortes de rapaces, accipitres, aigles, vautours, reliées

^ Festus : <c oscines aves Ap. Claudianus... esse ait, quae orc canentes faciant auspicium, ut corvus, cornix, noctua,.... [alites ou pracpetes (?;] quae alis ac volatu, ut buteo, sanqualis, aquila, immissulus, vulturius..... [picus?] Martius Fcroniusquc et parra et in oscinibus et in alitibus babentur. — Scrv., Aen.y III, 36i. Praepeles sunt quae secundo auspicio ante eum volant qui auspicatur. Aves autcm aut oscines sunt aut pracpetes : oscines, quae orc futura pracdicunt, pracpetes quae volatu augurium sîgnifîcant; sed praepetes aut superiora tcnent et praepetes vocantur, aut infcriora et dicuntur inferae. »

' Cf. passage précéd. cité de Festus; ailleurs Tordre est un peu difTérent : « Alites volatu auspicia facicntes istae pulabantur : buteo, sanqualis, immissulus, aquila, vulturius. »

3 Plin., //. iV., X, 8. Cf. Festus: « Sanqualis avis appellatur quae in cornmcntariis auguralibus ossifraga dicitur, quia in Sangi dei tutcla est »

^ Plin., X, 8. Cf. Festus : « Immissulus, avis genus, qucm alii regulum, alii ossifragam dicunt. Immissulus aies ex gcnere aquilarum est, sed minor virium quam aquilae; quae volucris raro... adparet. »

entre elles par deux espèces intermédiaires, si l'on peut dire. Du reste, comme le dit Pline, « les oiseaux sanqualis et immissulus sont l'objet de grandes discussions parmi les augures Romains... On a même prétendu qu'on n'en avait point vu à Rome depuis l'augure Mucius. Pour moi, je pense (ce qui est plus vraisemblablej que notre insouciance en toutes choses nous a empêchés de les reconnaître* ». L'art augurai distinguait du reste de nombreuses espèces de rapaces et attribuait sans doute à chacune des vertus particulières. Ainsi Pline nous apprend que le buteo avait à Rome la prééminence dans les augures; par contre, Yaccipiter aegithus était le plus favoi*able pour les mariages et les bestiaux*. En somme les anciens, observateurs forcément superficiels du vol d'oiseaux souvent lointains, distinguaient essentiellement deux catégories de rapaces : ceux qui se montraient isolés ou par couples, se nourrissaient de proie vivante et, selon leur taille, comprenaient deux classes, les accipitres ou faucons et les aigles proprement dits, — et ceux qui vivaient et volaient en bandes plus ou moins nombreuses et s'abattaient sur les cadavres ou sur les charognes (vautours). Les subdivisions secondaires, faites sans doute à un point de vue purement augurai, demeurent trop obscures pour offrir de l'intérêt, et les anciens euxmêmes semblent n'en avoir plus tenu compte à l'époque historique.

La catégorie la plus intéressante est celle des présages qu'on pourrait appeler Ktistiques, c'est-à-dire qui ont rapport à la fondation d'une ville sous les auspices de tel ou tel animal sacré. Capoue fut fondée, selon la légende, par un Etrusque nommé Faucon, probablement le chef d'un clan du Faucon ; cette tradition est facile à reconnaître sous les deux formes que lui ont données les écrivains latins. Voici sans doute la plus

* Plin.,//. iV., X, 8. En somme, ces oiseaux, difficiles à identifier même pour les Romains, n'étaient cités qu'à titre de curiosité.

• Plin., X, 9.

ancienne, et la plus voisine des origines totémiques : la ville tirerait son nom d'un certain Faucon, qui aurait eu les pouces des pieds recourbés à la manière des oiseaux de proie ; les Etrusques appelaient Capys un homme ainsi conformé. Sous son autre aspect, la légende a été adaptée aux habitudes augurales romaines : le fondateur prenant les auspices aurait vu simplement un faucon ; or faucon se dit en étrusque Capys d'où Capua^.

Ce furent aussi des oiseaux de proie qui donnèrent des auspices favorables lors de la fondation de Rome. Cette tradition est bien connue : Romulus et Rémus s'en remettent aux divinités locales^ pour savoir qui régnera sur la ville nouvelle : six vautours apparaissent d'abord à Rémus, puis son frère en voit douze. La légende était restée si présente à l'imagination populaire qu'on la transporta tout naturellement après sept siècles, en l'année 43 avant Jésus-Christ, de Romulus à Auguste. Comme celui-ci se rendait aux Comices, il vit six vautours, puis, nommé consul, il se rendit aux rostres et en vit six autres : ces auspices, pareils à ceux de Romulus, signifiaient qu'il allait fonder à nouveau la ville ^. De fait, on discuta au Sénat la question de savoir si on décernerait au Consul le titre de Romulus*.

Enfin, en i8i, quand Rome envoya une colonie latine en Istrie pour tenir en respect les Gaulois transalpins, l'emplace ment une fois choisi, un aigle s'envola ; de là le nom de la ville nouvelle*, Aquileia.

On a vu tout à l'heure qu'un faucon, homme ou oiseau, avait présidé aux destinées de Capoue. A l'origine de l'histoire d'une des principales familles romaines, on trouve le même

^ Serv., Aen.j X, i45. Je laisse de côté d'autres explications peu intéressantes, qu'on trouvera réunies dans le même passage de Scrvius. * Liv., I| 6; « dii quorum tutelae ea loca essent. » 3 Jul. Obseq., 129.

« Florus, IV, fine, ^ Julian., Or, II de gest. Constant.

Umv. de Lyon. — Re.^bl. il

oiseau de proie. Un accipitre de l'espèce buleo était venu se

poser, dit la légende, sur le navire que montait raneêlre éponyme : d'où son surnom. Dans tous ces exemples les rapaces exercent une influence favorable et apparaissent comme les protecteurs de la race à laquelle ils sont sans doute primitivement apparentés. Quelquefois ils sont considérés au contraire comme donnant des signes de mauvais augure. Parmi les nombreux prodiges qu'on expie tous les ans à Rome au moment où s'ouvre l'année religieuse, figurent souvent des apparitions funestes d'oiseaux de proie. Il n'y a rien là qui doive étonner. Certaines peuplades sauvages regardent comme un signe néfaste l'apparition inattendue de l'animal totem au milieu du clan, et cette croyance s'explique assez facilement si l'animal est une bête sauvage qui généralement fuit l'homme. C'est pour cette raison sans doute que les Romains s'effrayaient tant de voir un loup traverser Rome ou entrer dans un camp occupé par les légions. C'est pourquoi encore on signale comme des prodiges des faits simplement anormaux^ tels que les suivants : en 209 avant Jésus-Christ, à Privernum, un vautour, pendant que le forum était plein de monde, s'abattit dans une boutique ; l'année suivante, à Céré, un vautour vint se réfugier dans le temple de Jupiter^ De même, en 98, un milan fut pris à Rome dans le temple d'Apollon^. D'habitude on expie ces signes funestes, conjointement avec d'autres, par des supplications et par l'offrande de victimes majeures. Quelquefois l'apparition de l'oiseau se complique d'un acte extraordinaire ou tout au moins anormal auquel il se livre. Ainsi, en 177, dans le pays de Crustuminum, un faucon sanqualis brise à coups de bec une pierre sacrée^ et ce fait est expié spécialement sur le lieu même par un jour de supplications. Autres présages funestes : en 166, il y eut des élections troublées; or,

1 Liv., XXVII, Met 23.

* Jul. Obseq., 112.

3 Liv., XLI, i3.

pendant que le Sénat siégeait au Capitole, un milan laissa tomber au milieu de l'assemblée une belette qu'il avait enlevée dans la cella de Jupiter ^ En io4, des vautours furent tués sur une tour par le feu du ciel. En gS, des vautours qui se disputaient un chien mort furent déchirés et dévorés par d'au 1res rapaces de même espèce*.

C'était une croyance répandue chez les Latins que les milans, malgré leur voracité, n'enlevaient jamais aucune viande consacrée aux morts ou aux dieux. Quand le fait se produisait par hasard, c'était un funeste présage pour le groupe social qui offrait le sacrifice^. C'est aussi un mauvais signe de voir le milan, ordinairement Carnivore, manger des glands ou des fruits * .

M. Frazer cite l'exemple de quelques tribus de Samoa qui considèrent l'apparition du totem dans la maison ou dans son voisinage comme un signe de mort^; le totem semble alors venir chercher son parent®. C'est à d'obscures croyances de cette espèce que se rattachent peut-être des faits qui, certes, n'ont plus rien de totémique, mais qui sont comme des survivances lointaines d'un passé presque complètement disparu. Ainsi Didius Lélius, lieutenant de Pompée, était assis près de son général, quand un faucon, qui planait sur le camp, fondit tout à coup sur sa tête : peu de jours après, il fut tué dans une reconnaissance*^. Peut être y a-t-illà tout simplement un fait de symbolisme élémentaire : le faucon indique que Didius Lélius est une proie, une victime (pour la mort). Ce qui est rétrospectivement totémique, c'est plutôt le fait que le faucon donne des indications quelconques. C'est, de même, par une sorte d'ana-

* Jul. Obseq., 71, ^ Id., io3 et 110.

* Plin., X, la.

* /c/., ai.

^ Cette apparition devait être, d'ailleurs, un fait exceptionnel; car il s'agit des clans du Crabe terrestre et de TAnguillc.

* FraZo Totem ^ p. 35.

"* Jul. Obseq., 119.

logie symbolique, qu'on peut rendre compte d'un présage rapporté par Suétone. La mort et l'apothéose d'Auguste furent annoncées par un pronostic évident : pendant qu'il accomplissait une cérémonie au Champ-de-Mars,un aigle vola longtemps autour de lui, puis alla se percher sur le monument funèbre d' Agrippa; le nom de celui-ci était gravé sur la pierre, et l'oiseau se posa près de la première lettre A, par laquelle commence aussi Augustus^

Du reste, les oiseaux de proie donnent plus souvent des présages heureux que des signes funestes. Un aigle prédit à Tarquin l'Ancien, au moment où il entrait sur le territoire de Rome, sa grandeur future. « S'abattant lentement, soutenu par ses ailes éployées, il enlève sa coiffure; puis, planant au-dessus du char avec de grands cris, il la lui replace de nouveau sur la tête, comme chargé de cette mission par les dieux; ensuite, il s'élève dans les airs. Cet augure, dit-on, fut reçu avec joie par Tanaquil, femme experte comme toutes les Etrusques dans l'explication des prodiges célestes*-'. »

Il semble que, parmi les premiers Césars, presque tous aient voulu renouveler à leur profit, avec diverses variantes, la légende de Tarquin et de Tanaquil. Auguste donne l'exemple à ses successeurs : selon la tradition rapportée par Pline et par Suétone ', un aigle laissa tomber un jour sur les genoux de Livie, alors fiancée à Auguste, une poule blanche qui portait dans son bec un rameau de laurier. On éleva la poule et sa progéniture ; on planta le brin de laurier qui devint un arbre, et ce furent comme des fétiches pour la maison impériale jusqu'à la mort de Néron, avec qui la race d'Auguste s'éteignit, juste au moment où venaient de mourir les dernières poules blanches et de se flétrir les derniers rejetons du laurier. Suétone raconte encore un autre présage : Auguste se promenait dans

* Sud., Aug , 97.

• Liv., I, 34.

3 Plin., H, iV., XV, 3y. — Suet , Galba, i.

LES EiVSEIGNES 169

un bois, près de Rome, lorsqu'un aigle lui enleva brusquement du pain qu'il tenait dans sa main, s'envola à perte de vue, puis, redescendant doucement du ciel, le lui rendit. L'adaptation de la légende tarquinienne est, ici, plus sensible encore que dans le récit précédent. Du reste les présages d'empire, donnés par l'aigle, se multiplièrent à partir d'Auguste et il n'est, pour ainsi dire, pas de prince qui n'ait eu le sien. C'était une façon toute romaine de se dire le protégé de Jupiter. Ainsi un aigle se perche, à Rhodes, sur le faîte de la maison de Tibère, peu avant son rappela La première fois que Claude, consul sous Caligula, parut au Forum avec les faisceaux, un aigle qui volait devant lui se percha sur son épaule droite^. Comme l'aïeul de Galba sacrifiait, un aigle lui arracha des mains les viscères qu'il présentait aux dieux et les porta sur un chêne chargé de glands : les aruspices prédirent alors l'empire à sa famille, mais dans un temps éloignée

Les différentes espèces de présages, qui viennent d'être successivement passées en revue, se retrouvent toutes dans les cultes militaires. Qu'on leur attribue ou non le caractère totémique à l'origine, il est indéniable que les oiseaux de proie ont avec les armées des affinités nombreuses, ne fût-ce qu'au point de vue symbolique. Pourvus d'un bec puissant et de serres redoutables, ils se nourrissent de rapines ; tous, sauf les vautours, n'attaquent que la proie vivante; toujours en quête d'une bête à déchiqueter, ils vivent pour et par la guerre ; ils surgissent brusquement comme des brigands qu'ils sont, semblent sans cesse chercher ou poursuivre quelque chose et se livrent à des évolutions qui ressemblent à des manœuvres, jusqu'au moment où ils fondent soudainement sur leur proie ; puis ils s'envolent à grands coups d'ailes et disparaissent, emportant comme un butin quelque bête palpitante jusque dans leur aire,

1 Suet., Tib., 14.

» /«/., CUud., 7.

3 /c/., Galb., 4.

forteresse qu'ils se sont bâtie au creux de quelque roche inaccessible. Les Eques, les Herniques et les Romains ne furentils pas longtemps, eux aussi, des tribus de rapaces pillards, toujours prêts à fondre sur les peuplades voisines, à ravager les campagnes, à prendre d'assaut les villes, à se ruer sur les partis armésqui s'opposaientàleursdévastations,puis à s'enfuir pour mettre en sûreté, dans quelque oppidum, le butin rassemblé.

Les anciens, frappés du caractère belliqueux de Taigle, avaient exagéré son courage et son mépris du danger. Les serpents, dont certaines espèces d'aigles font volontiers leur nourriture, s'étaient transformés en dragons dans l'imagination populaire, et les humbles bestioles, les belettes, les lapins et les volatiles de basse-cour, avaient été remplacés par des chèvres ou des moutons, gibier que l'aigle chasse rarement, et même par des cerfs ou des bœufs\ auxquels il ne saurait s'attaquer. Ëlien raconte gravement comment les aigles font lâchasse aux taureaux et parviennent à triompher de leurs énormes adversaires. La formation de cette légende de l'aigle a été facilitée, sans aucun doute, par des croyances religieuses antérieures, et il faut en chercher l'origine dans cette obscure conscience qu'avaient les primitifs d'avoir des parents et des ancêtres dans la nature entière.

Dans ce bouleversement des champs et des bêtes que causent le passage et les manœuvres d'une armée, il arrivait couramment que quelque couple d'aigles ou de faucons, dérangé dans ses habitudes, vînt planer curieusement au-dessus de la troupe humaine, et cet événement très naturel était interprété aussitôt comme un signe céleste. Chez tous les peuples et à toutes les époques, de telles coïncidences, purement fortuites, ont été considérées comme des manifestations de la volonté divine. Au lieu de constater que des aigles planaient souvent dans l'horizon

*• Combats de Taigle avec le cerf et le dragon (Plia., X, 5) ; avec le taureau et le dragon (Ael., II, a6 et 39).

d'un camp ou d'un champ de bataille, les Romains prirent l'habitude de dire que des aigles mystérieux, envoyés par Jupiter, venaient encourager leurs légions et leur annoncer la victoire prochaine. Pline remarque que presque jamais une légion romaine n'eul ses campements d'hiver dans un endroit où ne se trouvât point un couple d'aigles ^ De plus, les rapaces qui se nourrissent de charogne devaient suivre à la piste indistinctement toutes les bandes de pillards et les armées qui n'en étaient que le grossissement, car ils étaient sûrs de trouver dans leur sillage des débris de toute espèce et des cadavres à déchiqueter. L'aruspice Umbricius, cité par Pline, prétendait que les vautours noirs arrivaient trois jours d'avance dans les lieux où il devait y avoir des cadavres. En 4^, Tannée de la bataille de Philippes, d'innombrables vols de vautours suivirent les armées de Brutus et de Cassius, et ce signe fut considéré comme un désastreux présage : les deux chefs, du reste, moururent dans l'année*.

Dautre part les vautours, mangeurs d'immondices, rendaient de réels services pour la purification des campagnes et des villes. C'est pourquoi, si leur présence en grand nombre à la suite d*une armée avant la bataille était d'un mauvais augure, par contre leur absence, lorsqu'il y avait abondance de cadavres, était considérée aussi comme funeste. En 174 avant Jésus-Christ, Rome fut décimée par la peste. On voyait dans les rues, dit Tite-Live^, des monceaux de cadavres d'esclaves sans sépulture, car les pompes funèbres ne pouvaient même pas assurer l'ensevelissement des hommes libres. Or ni cette année, ni la précédente, malgré une énorme destruction de bestiaux et d'hommes, on ne vit un seul vautour, et ceci passa pour un très mauvais signe.

Lorsqu'il fut de mode d'helléniser les dieux et les cultes romains, on trouva facilement un mythe grec pour justifier le

* Plîn., X, 5.

' Jul. Obseq., i3o.

' Liv., XLI, ai.

rôle sacré que jouait Taigle dans les légions de Rome. Jupiter avait voulu que son peuple préféré marchât sous les auspices de Taigle en raison des services auguraux (ceci n'a plus rien de grec) que lui avait rendus cet oiseau lors de sa lutte soit contre Saturne, soit contre les géants. On sait que, dans le mythe grec de la giganlomachie, les animaux jouent un grand rôle : plusieurs dieux dans cette lutte se manifestent sous une forme animale. Mais ce n'est pas le lieu de discuter ici cette question; constatons simplement l'intervention de l'aigle, telle que les Romains l'ont conçue : l'aigle accompagna Jupiter de son vol augurai, lorsque le dieu marcha contre les géants ^

D'après une autre tradition, conservée par Servius*, l'aigle pendant la bataille apportait à Zeus les traits de la foudre. Une légende analogue est rééditée à propos de la guerre que Jupiter soutint contre son père. L'évhémérisme contribue ici à rapprocher et à confondre les institutions divines et humaines. « Jupiter et Saturne étaient d'anciens rois. Jupiter eut avec son père Saturne une contestation territoriale, d'où sortit une guerre. Jupiter marchant au combat eut l'augure d'un aigle. Cet auspice lui ayant donné la victoire, on forgea ce conte que dans la bataille l'oiseau lui avait apporté des traits. C'est aussi de cet heureux augure que vint l'habitude de mettre des aigles sur les enseignes pour accompagner les soldats^. »

On ne s'étonnera pas, après ce récit, de voir certains présages figurer en bonne place dans le texte de Tacite. Le jour où Fabius Valens marcha à la rencontre des légions d'Olhon, un heureux augure le réjouit lui et son armée. « Un aigle, glissant lentement dans les airs, vola en tête de la colonne, comme pour lui montrer la route. Pendant longtemps retentirent les cris de joie des soldats et l'oiseau s'en montra si peu effrayé

A « Aquilam ei in auspicium advolasse », selon l'expression de Lactance, Inst,y If II» 64.

2 Serv., Aen,, IX, 56i. L'aigle est appelé par Virgile « armiger Jovis^ quia dicitur aquila in bello Gigantum Jovi arma ministrasse. »

» Serv., ilen.,IX, 56i ; cf. VIIl, 319.

qu'on ne douta point, à la suite de ce présage, d'un grand et heureux succès^ »

De même, au moment où Germanicus, dans le pays des Chérusques, s'apprête à livrer bataille à Arminius et aux autres chefs germains établis à Tentrée d'un bois de haute futaie, huit aigles, « le plus beau des augures », dit Tacite, prirent leur vol aux yeux des Romains et entrèrent dans la forêt. Aussitôt Germanicus crie à ses soldats « de marcher, de suivre les oiseaux romains, ces véritables dieux des légions* ».

Certains présages sont plus compliqués : parfois, il se passe en Tair de véritables drames sacrés, dans lesquels Taigle est l'acteur principal et où interviennent aussi d'autres oiseaux. Ces signes envoyés par les dieux sont la réalisation anticipée et symbolique d'actions humaines imminentes. Avant le commencement de la bataille de Bédriac, deux aigles, dit-on, s'étaient battus en présence des deux armées ; puis, l'un d'eux une fois vaincu, un troisième oiseau était venu à tire d'aile du côté où le soleil se lève et avait chassé le vainqueur'. C'était d'un symbolisme très clair : en vain Vitellius triomphera d'O thon ;Vespasien, chef des légions derOrient,surviendra pour lui arracher l'Empire. — Un peu plus d'un siècle auparavant, il s'était produit déjà un prodige analogue. Les troupes des triumvirs étant rassemblées à Bologne, un aigle, perché sur la tente d'Octave, avait jeté à terre deux corbeaux qui le harcelaient. Tous les assistants en avaient conclu que la concorde ne régnerait pas longtemps entre les trois chefs et qu'Octave serait finalement vainqueur*. Julius Obsequens rapporte un autre prodige analogue. Au point du jour, un aigle vint se poser sur le haut de la tente d'Octave ; puis, des oiseaux plus petits voletant autour de lui, il s'envola et on le perdit de vue. De même Octave devait échapper aux menées de ses col-

^ Tac. y Hist,f \f 6a

* Tac, Ann., II, 17.

* Suet., Vespai,, 5.

* Suet., Aug.^ 96.

lègues ^ Nous avons peut-être là une version différente du même prodige que rapporte, en Tembellissant, Suétone. — Avant la bataille de Philippes deux aigles, partis des deux camps opposés, fondirent Tun sur Faulre et se livrèrent un combat acharné, à la suite duquel Toiseau qui représentait Brutus s*enfuit couvert de blessures^. En go après Jésus-Christ, lorsque L. Antonius, gouverneur de la Germanie supérieure, fomenta la guerre civile contre Domitien, les lieutenants de celui-ci vainquirent le rebelle sur les bords du Rhin, à une énorme distance de Rome. OrTempereur, le jour même de la bataille, fut informé de la victoire, car un aigle superbe, s abattant à Rome sur sa statue, Tenveloppa de ses ailes, tout en poussant des cris de triomphe^. Si réellement un oiseau de proie se percha en piaillant ce jour-là sur une statue de Domitien, il n'est pas étonnant qu*on ait sur ce fait créé une légende: on avait comme modèle une tradition analogue et bien connue sur la bataille du lac Régille. Le soir même, deux cavaliers avaient abreuvé à la fontaine Juturne leurs chevaux blancs couverts de sueur, et avaient annoncé une grande victoire du peuple romain: c*étaientles Dioscuresqui venaient de prendre part au combat et qui s'en retournaient vers le pays mystérieux des dieux.

De tous ces faits se dégage une conclusion intéressante : Taigle ne conduit pas seulement les légions sous la forme d'une image de mêlai, plus ou moins symbolique, fixée au bout d^une hampe, il accompagne réellement, en chair et en os, peut-on dire, les armées. Les soldats savent que l'aigle qui plane au-dessus du camp ou qui déchire quelque proie sur les branches de Tarbre voisin est de même nature que celui qui repose dans le prétoire parmi les autres signa et les dominant tous, ou qu'on porte sur le front de la légion quand elle marche à Tennemi. Ils n'ont plus conscience sans doute des

^ Jul. Obseq., 129.

« Valer. Max., IV, 5.

3 Suet. Domit., 6.

LES EIYSEIGNES 175

liens étroits qui unissaient jadis ces oiseaux de proie ou leurs congénères à certains de leurs lointains ancêtres, et la parenté totémique n'est plus pour eux qu'une obscure survivance, diversement interprétée aux différents âges. Aussi les uns virent dans les aigles auguraux des oiseaux sacrés, les autres des messagers du destin, d'autres les représentants symboliques de Jupiter Très-Puissant et Très-Grand, le dieu principal de la triade capitoline. Mais tous, avec les instincts animistes transmis par leurs ancêtres, faisaient circuler la vie divine, dont la nature est remplie, des rapaces emplumés qui volaient dans les air&, aux aigles d'or ou d'argent qui ornaient les enseignes MJne dernière légende servira d'illustration à cette croyance. En Tannée 46, avant la bataille de Thapsus, Cneius Pompeius, un des fils de Pompée, eut une vision : il lui sembla que les aigles de dix légions laissaient tomber les foudres qu'elles tenaient dans leurs serres, et, s'arrachant de dessus les enseignes, s'envolaient vers le camp de César. En effet, les débris des forces pompéiennes furent vaincues à Thapsus, et le jeune homme qui avait fait ce rêve fut tué dans la poursuite*.

^ On a vu plus haut le parti qu'Auguste avait tiré de plusieurs présages empruntés au vol des aigles. Il encouragea aussi le culte que les soldats avaient pour Taigle de l'enseigne et Suétone cite de lui le trait suivant : voyant au milieu de la mêlée Taquilifère de sa légion grièvement blessé, il prit Taigle sur ses épaules et, après Tavoir longtemps portée, la ramena au camp. Suet, Aug,^ 10; cf. Flor., IV, 4.

' Dio. Cass., XLIII ; Jul. Obseq., ia6. Voici ce dernier texte : « Decem legionum aquilac, Cn. Pompeii Glio, quae fulmina tenebant, visae dimittere et in sublime avolare : ipse adolescens Pompeius victus et fugiens occisus. » J*adopte la conjecture de SchefTer : decem legionum aquilae, au lieu du texte des mss. : decimae legionis aquilae. Cette leçon est impossible, cn eiïet, puisqu*il y avait une seule aigle par légion. D'autre part, si on lisait : decimae legionis aquila ... visa ... », on se trouverait en contradiction avec le texte de Dion : ol Sa dv) aetot tûv orparoTcédcDv. Du reste on s'explique très bien l'erreur par l'étourderie d'un copiste transcrivant X lcg.(=: decimae legionis ou decem legionum). — Texte de Dion : ol iï 6t; àcrol t&v arpxToniScov aOrol xiç tc Kxépvyxç «ciffovTCC xxl Toii; xcpauvoùc, oO; cv toTc icoaïv a6rfi>v Tivk; ^pu9oO; îfçcpov, cxCxXovrec* •x«{v<l> TC To xaxov ovTtxpuc ivIvxYiirtov, xat auToi nphz tov Kacaxpa àTCfTclTovTo.

La question de savoir avec quel dieu anthropomorphe l'aigle a été mis en rapport est facile à résoudre : il est devenu, à Rome comme en Grèce, Foiseau de Jupiter. Mais si cette destination mythologique de Taigle a rejeté dans Tombre tous ses autres aspects, il n'en est pas moins intéressant de rechercher si les rapaces n'ont pas été assimilés ou consacrés à d'autres dieux encore.

On a vu déjà que les peuples du Nord avaient établi des rapports mythiques entre les oiseaux de proie et les vents, en accord sur ce point avec un certain nombre de peuplades sauvages anciennes ou modernes. Il serait assez extraordinaire qu'on ne trouvât point de traces de cette conception chez les Romains, si étroitement apparentés aux populations septentrionales de l'Europe. De fait certaines survivances permettent d'affirmer que les habitants du Latium ont primitivement imaginé les vents sous la forme d'oiseaux de proie.

Les anciens ont classé les vents de façons très différentes selon les époques et ont distingué soit quatre vents soufQant des quatre points cardinaux, soit huit, soit douze, soit même vingt-quatre. Mais ces divisions sont artificielles et d'importation grecque. Il suffit, pour s'en convaincre, de mettre en regard les appellations grecques et romaines :

Aparctias. — Septentrio. N.-N.-O.

BoRÉAS. — Aquilo. N.-N.-E.

Apeliotes. — Subsolanus. E.-N.-E.

Euros. — VoUurnus. E.-S.-E.

NoTos. — Ausler, S.-S.-E.

LiBA. — Africus. S.-S.-O ( Zepiiyros. — Favonius. O.-N.-O.

) Argbstes. — Corus ou Caurus. O.-S. 0.

Septentrio est un équivalent d' Aparctias (qui vient de la constellation de l'Ourse, les sept bœufs en latin, c'est-à-dire du Nord) ; Subsolanus et Africus traduisent simplement Apeliotes et Liba; Auster est un mot grec ; CoruSy terme obscur, probablement d'origine étrangère, désigne du reste un vent

mal connu, inventé sans doute pour des raisons de correspondance géométrique. Le caractère tout artificiel de ce vent est facilement saisissable en grec, 'ApY£cJTY]ç est chez Homère une épithète du Notos^ ; le mot est devenu ensuite l'appellation d'un vent secondaire, exactement comme d'anciennes épithètes finissent en mythologie par devenir des dieux nou-

veaux. D'ailleurs on ne s'entend guère sur la direction d'où souffle l'Argesles. C'est un vent d'est, selon Hésiode, du nordouest selon Aristote ^.

Restent l'Aquilo, le Volturnus et le Favonius qui, tous trois, portent des noms d'aspect bien latin. Au point de vue météorologique, ils sont faciles à définir. Le plus important est l'Aquilo, dont personne ne conteste l'origine septentrionale. Le mot désigne toute une série de vents, analogues à ceux que

^ Hom., //., XI, 3o6 par exemple.

Ilésiod , Théog., 379. — Arist., Météor , II, 6, 12.

t78 CULTES MILITAlItSS DE ROME

les Grecs appelaient Etésiens*. «Ce sont des courants atmosphériques attirés du nord vers le continent africain par les puissants foyers d'appel des sables de TEgypte et du Sahara. Pendant presque tout Tété, les masses aériennes qui reposent sur l'Europe méridionale sont ainsi entraînées du côté de l'Afrique, et même dans les contrées tempérées à vents variables, comme ritalie, la Provence et l'Espagne, on constate que les courants prédominants sont ceux du nord^, »

AuxAquilonsseptentrionaux correspond dans la direction à peu près inverse le méridional Vulturne. Vitruve dit que ce vent souffle entre l'est et le midi, mais plutôt vers le midi^. En outre de ces deux grands courants atmosphériques, les habitants de Rome, vivant à 25 kilomètres de la mer, ressentaient nettement les faibles souffles produits quotidiennement dans le voisinage des côtes par les différences de température entre la terre et l'eau. Aux époques où ne régnaient pas en maîtres l'impétueux Aquilon, assembleur de nuages, ou le Vulturne, plus sec mais non moins violent*, la brise de mer, humide et fertilisante, soufflait doucement et répandait la joie sur les champs et sur les hommes.

Et reserata viget genitabilis aura Favonî,

Mais pour agréable que fût le Favonius, il n'avait dans la circulation atmosphérique qu'un rôle très eff^acé, à cause de son caractère local et de la facilité avec laquelle il était absorbé dans les grands courants du nord et du sud.

On peut donc affirmer, sans aller à l'encontre des données fournies par la science, que les primitifs habitants du Latium connaissaient surtout deux vents, l'Aquilon et le Vulturne^.

^ Plin., //. N., II, 47 <f ... Aquilones antecedunt, quos Prodromes a ppellant ... iidem Aquilones constantius perflant, ... quos Etesias appellant. » « E. Reclus, la Terre, t. II, p. 3o8.

» Vitr., I, 6.

* Plin., II, 47.

^ Les plus anciens Grecs avaient eu, sans doute, la même conception (Sirab.,

Les Romains modernes se contentent, du reste, de distinguer aussi entre la tramontane, qui correspond à T Aquilon, et le siroco, équivalent au Vulturne ou à l'Auster ou à TAfricus, comme on voudra. Le guide Baedecker, pour choisir un texte impartial en la question, et pratique, ne cite point d'autre vent, lorsqu'il traite du climat de Rome. « La tramontane, c'està-dire le vent du nord, dont le nom se donne aussi à celui du N.-N.-E., domine et souffle surtout de la fin d'octobre au mois de décembre, mais il devient ensuite moins fréquent et cesse presque tout à fait vers les mois d'avril ou de mai... Le vent opposé, le siroco, par lequel on désigne aussi ordinairement ceux du S.-E. et du S.-O., se fait surtout sentir en octobre et en avriP... »

Or les noms que portaient chez les anciens Latins la tramontane et le siroco, sont tout à fait caractérisques ; Aquilo et VuUurnus sont deux doublets d'aqaila et de vultur ou valturius. Si les anciens habitants du Latium ont appelé le vent du nord l'aigle et le vent du midi le vautour, c'est apparemment qu'ils concevaient un rapport, probablement religieux, entre le vent et l'oiseau de proie : c'est peut-être qu'ils se figuraient, comme leurs parents du nord, que lesgrands courants atmosphériquesétaient dusàl'agitation desailes dequelque oiseau céleste. Le culte dont les vents étaient l'objet dans le Latium primitit pourrait nous éclairer là- dessus; malheureusement nous n'avons sur ce sujet que des données très vagues*. Tout ce que nouspou-

I, a, 2i); cf. pour les Latins, Isid. Sèv. fOrir^., XIIIi ii) ; « ex omnibus autem ventis duo cardinales sunt, Septentrio et Auster. »

' Baedecker, //a/ie ce/i^ra/e, i883, p. zxiii.

' Fêtes des Volturnalia, existence d'un flamea Volturnalis (Varr., 1. I, 6, 3). On a pensé que ce dieu Volturnus était non point le vent du Midi, mais le fleuve Apulicn. A notre avis, c'est précisément parce que le siroco régnait en maître dans les plaines de TApulie qu'un fleuve, plusieurs villes, et une mer en ont pris le nom de Volturne. — Voir Prellcr, t. T, p. 3a9-33i, pour le culte des vents à l'époque classique. — On sait qu'en Grèce les Harpyies avaient été primitivement, chez Hésiode par exemple, les génies impétueux de la tempête; or dans les plus anciennes représentations figurées, elles apparaissent

vons dire avec quelque certitude, c'est que les oiseaux de proie étaient en rapport avec les vents dans les croyances religieuses des Romains et que TAquilon-aigle et le Volt urne- vautour sont parmi les plus anciens dieux des tribus latines.

Il est temps d'en venir aux autres dieux qu'on trouve en relation avec les rapaces. Citons pour mémoire la consécration à Mars du faucon*, d'après Servius*. Elle n'a rien de sûr, car le commentateur de Virgile n'en parle lui-même qu'avec les plus grandes réserves.

Par contre, un autre dieu de vieille souche latine est en rapport étroit avec le faucon ou l'aigle : c'est Semo Sancus ou Dius Fidius, divinité à la fois sabellique, ombrienne et romaine, qui est une des formes les plus anciennes de Jupiter italique. Il a donné son nom à l'oiseau sanqualis, dont on a signalé plus haut l'importance augurale, mais sur l'identité duquel les Romains eux-mêmes n'étaient plus d'accord à l'époque impériale. C'est, en tout cas, un oiseau de proie diurne, peut-être le falco ossifragus, que d'ailleurs les anciens rangeaient parmi les aigles et non parmi les accipitres. Le dieu Sancus avait son temple sur le Quirinal, la colline Sabine, et il est possible, probable même que le culte de l'aigle, sous la forme d'un totem sabin, ait été connu sur les bords du Tibre dès l'origine de la cité romaine. Mais l'oiseau de Sancus a été négligé peu à peu par les augures au profit de celui de Jupiter, de même que le dieu qu'il représentait a cédé la place à son voisin du Capitole^.

C'est en effet avec Jupiter que l'aigle est mis surtout en rap-

commc des oiseaux de proie ù tête humaine. — Par analogie, sans doute, avec ces conceptions, on appela postérieurement Chelidonia (c'est-à-dire vent de rilirondelle); le Favonius, précurseur du printemps (Plin., II, 47; cf- Lucr., V, 735, pennatus Zephyrus).

^ Le même oiseau avait été attribué parles Grecs à Apollon et par les Egyptiens à llorus.

* Serv., i4en., Xï, 721 : « Accipiter sacer; — sacer ideo, quia Marti est consecratus accipiter ».

3 Pour Sancus et Toiseau Sanqualis, cf. Preller, If, p. 271 sq., et Wissowa, p. 120.

port dans l'antiquité, et quand le dieu GapiLolin est devenu la divinité suprême du Panthéon de Rome, Taigle, du même coup, a été considéré comme Toiseau romain par excellence. L'étude des origines joviennes de Toiseau ou plutôt des origines aquiliennes du dieu nous entraînerait trop loin. Il nous suffira de constater les faits suivants :

Jupiter était adoré, sous des appellations plus ou moins différentes, par tous les peuples italiques. Le clan latin et le clan sabin de la Rome primitive avaient chacun son Jupiter, mais le culle de ce dieu s'est développé surtout à partir de l'époque des Tarquins, c'est-à-dire sous l'influence étrusque, qui a intronisé à Rome Jupiter Optimus Maximus, destiné à devenir la grande divinité protectrice de l'Etat romain. Or, sous cette forme étrusque, c'est encore l'aigle qui est le symbole du dieu ; il était devenu, à cause de l'hégémonie de Jupiter, Temblème de la puissance et de la royauté, et des villes étrusques, vaincues par Tarquin l'Ancien, lui envoyèrent les ornements royaux, parmi lesquels figurait un sceptre portant un aigle*.

Le faite du temple de Jupiter Capitolin était surmonté d'aigles en bois qui, en même temps que des ornements architecturaux, étaient certainement des symboles sacrés; c'étaient peut-être les mêmes, religieusement conservés à travers les siècles, qui brûlèrent dans l'incendie du Capitole à l'époque de Vitellius"^.

La fortune augurale et militaire de l'aigle a donc suivi exactement les progrès du dieu étrusque devenu romain et confondu avec ses parèdres du Latium et de la Sabine.

Quand la mode fut venue d'assimiler les dieux de Rome à

* Dion. Halic, IH, 6i.

* A moins qu*on ne les ait pas sauvés lors du premier grand incendie du Capitole, sous le consulat de L. Scipio et de G. Norbanus. En tout cas on les avait restitués sous leur forme antique, c*est-à-dirc en bois. [Tac, Hisl.,

U.MV. i*E Lyox. — Renkl. 12

ceux de la Grèce, la légende de Taigle en fut encore renforcée, carie Zeus hellénique apparaissait aussi accompagné de Toiseau de proie :

Chez les Étrusques Jupiter était surtout le maître du tonnerre et les éclairs étaient les attributs principaux de sa puissance ; c'est sous cet aspect que les Romains rendaient un culte à Jupiter avec les noms ou épithètes de Fulgur, Fulgurator, Fulminator, Tonans, et, soit que la conception fût commune aux deux peuples, soit qu'on Teùt empruntée aux Grecs, Taigle est alors chargé de porter les traits de Jupiter :

Volucrumque potens et fulminis haeres^ Geslurus summo lela trisnlca Jovh.

Aussi Taigle est appelé couramment par les poètes latins Jovis armiger, armigera Jovisvolucris, ou praepes armiger ou encore praepes adunca Jovis^ aies fulva Jovis^ ou Jouis pinnala satelles^.

On pourrait illustrer avec les seuls documents numismatiques rhistoire du culte de l'aigle en Italie.

En Etrurie, on le trouve comme symbole sur les monnaies autonomes de Faleria, qui peut-être tire son nom d'une espèce d'aigle*. L'aigle y apparaît soit seul, les ailes éployées, ou placé dans une couronne, soit tenant un foudre, soit déchirant un serpent ou dévorant un lièvre^. Des médailles incertaines d'Italie, que Mionnet attribue avec quelque raison à Graviscae, ville étrusque®, portent un ou deux aigles sur un foudre.

* Soph.| Fragm, 8i5; cf, Bacchyl., V, 17-31.

* Claud», De terl. Cons, Honor,, i3 sq.

3 Référ. dans Thés. lat. (Teubn.), col, 370-371, article Aquila.

* Le petit aigle noir ((leXavaeto; des Grecs) s'appelait chez les Latins Valeria ; ce nom est peut-être à rapprocher de Faleria, ville d'Etrurie, de Falerio ( — onis), ville du Picenum, et de Falerii, ville des Falisques, peuple Etrusque (Liv., V, a7).

^ Mionn., 1. 1, p. 98-100.

® /(/., p. 100, et SuppLf I, p. 355.

En Ombrie, des monnaies de Tuder, avec légende en caractères étrusques, montrent Taigle tenant entre ses serres divers symboles, entre autres un croissant'.

Dans le Samnium , Aesernia présente au revers de ses médailles, tantôt Taigle éployé tenant un serpent dans ses serres, tantôt l'image de Jupiter debout dans un bige et lançant la foudre*. Larinum a la tête de Jupiter au droit et, au revers, Taigle éployé sur un foudre^.

En Campanie, Atella offre le quadrige de Jupiter alternant avec le foudre ailé, symbole analogue à celui du disque ailé qui dans les monuments assyriens semble être la transformation de l'aigle des bas-reliefs archaïques. A Capoue, un grand nombre de pièces portent au droit la tête de Jupiter et aii revers, soit le quadrige du dieu, soitune victoire, soit un aigle éployé sur un foudre, soit simplement un foudre \

En Apulie, en Calabre, en Lucanie et dans le Bruttium, on retrouve des symboles et des représentations analogues^.

Venons à Rome. Parmi les premiers nummi aurei frappés par les Romains, vers 217 avant Jésus-Christ, pendant les

^ Rappelons que le premier jour des ides, où la lune est pleinei est consacré à Jupiter.

' Mionn.y I, 107; Suppl.^ I, p. 228 sq.

^ Mionn., Suppl., I, p. 229.

^ Id., SuppL, t. I, p. 23 1, 234 sq.

Apulie. — Caelium. Dr. : tête de Pallas.

R. : aigle debout sur un foudre.

Calabrb. — Tarente. Dr. : tête de Jupiter.

R. : aigle éployé sur un foudre.

Lucanie. — Les Lucaniens. Dr. : tête de Jupiter.

R. : aigle éployé.

BnuTTiuM. — Les Bruttiens, Dr. : tête de Jupiter.

R. : aigle éployé, quelquefois sur un foudre. Crolone, Dr. : trépied et Victoire.

R. : Aigle debout, ou aigle éployé déchirant un serpent, ou aigle debout tenant en ses serres un sceptre. Valentia. Dr. : tête de Jupiter.

R. : foudre ailé.

^ [Mionn., Suppl., I, p. 363, 276 sq., 994 sq.f 33i sq., 343.]

guerres puniques, figurent des pièces qui portenl au droit la tête de Mars et, au revers, l'aigle sur un foudre. Certains lingots de bronze (aes signatam). de date incertaine mais ancienne sans aucun doute, présentent un aigle éplojé vu de face et tenant un foudre dans ses serres '. Des monnaies frappées dans le Bruttium à l'époque de la seconde guerre punique ont au droit la tête de Minerve, au revers l'aigle portant un foudre'. En 2o4i d'autres pièces semblables ont la tète de Mars et l'aigle

Fio. a8. — Monnaies romano-companicnncs â la Louve et è l'Aiple.

avec le foudre, vu de profit. Enfin, dans la série romanocampanienne, figure un sextans qui porte au droit la Louve romaine et, au revers, un aigle* tourné à droite, tenant en son

> Babelon, itfonn. de la Ilép., I, p. 6.

' Id., p. a5.

* D'aprûs M. Babelon {l. I, p. 10 et 11), l'oiseau qui Dgure sur ces monnaies serait un corbeau; nous avons examiné de très près les nombreux types de ce sextans que possède le cabinet des médailles (Hi A .i gS A); pour certains exemplaires, il peut y avoir doute sur l'idcntificolion de l'oiseau (87 A par exemple et 88 A), mais il nous semble évident, dans la plupart des cas, qu'on

bec tantôt une feuille ou une fleur, tantôt un gland de chêne.

Il serait fastidieux de continuer Ténuméralion des types monétaires où apparaît Taigle. L'oiseau de Jupiter devient en quelque sorte, en même temps que Temblème du dieu, le symbole delà grandeur de Rome. La Ville a pour ainsi dire lié son sort à celui de la divinité qu'elle adore au Capitole, et cette alliance lui semble un gage d'éternité. L'aigle, dans la symbolique animale, est alors le parèdre de la Louve et on le montre parfois, comme celle-ci, près de la déesse Roma. Une monnaie de Domitien représente l'aigle éployé sur un foudre, avec la légende : Jupiter Conservator^ Quand l'oiseau céleste étend ses ailes pour en couvrir le globe figuré au-dessous de lui, on ne sait s'il exprime la toute-puissance de Jupiter ou la toutegrandeur de Rome*. Lorsqu'au sortir des mauvais jours de Néron, la Ville renaît à l'espoir et à la joie, le nouveau prince fait frapper des monnaies avec cette légende : Roma Renascens, où Rome est représentée portant la haste surmontée d'un aigle ^. Le bâton en haut duquel se dresse un aigle, symbole divin de la puissance chez les anciens Etrusques, et peut-être vieil emblème totémique de quelques clans de l'Italie primitive, a servi de guide aux légions sous le nom d'enseigne et d'enseigne aux chefs sous le nom de sceptre : le symbole est pareil et de même origine. On le trouve aux temps légendaires entre les mains des derniers rois de Rome et, à l'époque historique, les princes qui ont confisqué de nouveau la liberté à leur profit empruntent au passé ce signe de grandeur.

Tibère apparaît ainsi, figuré dans un quadrige, avec une branche de laurier et un sceptre surmonté d'un aigle *. L'em-

a bien affaire à un aigle et non à un corbeau : la forme des serres et du bec, Taplatissement de la tète sont caractéristiques. ^ Cohen, M, /., t. I^ p. 408.

• Aîple éployé sur globe : Coh., t. I, p. 72 (Tibère), p. 374 (Titus), t. II, p. 286, 35 1 (Antonin le Pieux), etc.

> Coh., t. I, p. 294.

* Idtf p. 66, 119 sq.; Germanicus avec le même attribut, p. idS-iSg.

186 CULTES MrUTAIRES DE ROME

pereur devenu dieu conserve naturellement un emblème qu'il partage avec Jupiter. Certaines monnaies d'Antonin le Pieux le représentent assis dans un temple rond à deux colonnes, et portant le sceptre en haut duquel s'éploie l'oiseau divin ^ De l'empereur au dieu Taigle sert d'intermédiaire : sur une médaille, Hadrien est assis tenant un livre à la main et il reçoit un sceptre que lui apporte le messager ailé de Jupiter. Sur une autre Hadrien prend un globe, symbole de la domination universelle, des mains de Jupiter Fulgurator et, entre eux, un aigle entr'ouvre ses ailes *.

C'est aussi Voiseau Romain qui est chargé de transporter dans le séjour céleste, après leur mort, les empereurs élevés au rang des dieux. Et, de même que dans les présages militaires on voyait quelquefois des aigles vivants voler devant les légions et figurer ainsi à côté des aigles d'argent éployés sur les enseignes, de même dans la consecraêio un aigle réel jouait un rôle et, par un rite digne de la mentalité des Aborigènes, rendait compréhensible pour le plus obtus des Romains la cérémonie de Tapothéose. Hérodien nous a laissé la description détaillée de la consécration d'un empereur^. On dresse au Champ-de-Marsun monument en bois formé de quatre édifices carrés, de plus en plus petits et superposés l'un à l'autre. L'intérieur est rempli de parfums, d'aromates et d'offrandes combustibles ; de magnifiques étoffes, des ornements d'ivoire et des peintures décorent l'extérieur. Un lit funéraire, sur lequel est couchée une image de cire ressemblant parfaitement à l'empereur mort, est placé au deuxième étage de cette espèce de tour. Puis des évolutions d'un caractère religieux et symbolique ont lieu autour du monument, des chœurs de vierges et de jeunes gens chantent des hymnes, et le nouvel empereur, avec une torche, met le feu au bûcher. Tout s'embrase en un instant et « du faîte du dernier édifice on voit s'élever avec les

* Coh., t. II, p. 294.

* /«/, p. 235 et p. i52.

3 Ilérod., IV, 3,

LES EIVSEIGNES 187

flammes, comme des créneaux d'une tour, un aigle qui emporte au ciel, selon l'opinion commune, Tâme de l'empereur : dès ce moment TOIympe compte un dieu de plus ».

Beaucoup de monnaies ont été frappées par les empereurs en mémoire de la consécration de leurs prédécesseurs et c'est presque toujours l'aigle qui symbolise ce rite, avec des attitudes et des attributs divers: aigle éployé sur un foudre, sur un autel, sur un globe ; aigle tenant une couronne, un fer de lance, un sceptre; la légende consecratio précise la signification du symbole ^ Quelquefois la cérémonie est plus exactement représentée ^ : c'est le bûcher à quatre étages, en forme de pyramide, orné de guirlandes, de draperies et de statues séparées par des colonnes ; au milieu est une porte ; au sommet tantôt l'empereur-dieu conduit un quadrige, tantôt un aigle ouvre ses ailes pour s'envoler vers le ciel. Ailleurs, c'est un aigle qui s'élève dans les airs en emportant un personnage porte-sceptre ; quand il s'agit d'une femme, mère, épouse ou fille d'empereur, l'oiseau de Jupiter est souvent remplacé par le paon, consacré à Junon: simple substitution symbolique.

Terminons cette digression trop longue par l'étude d'un type monétaire qui nous ramènera à l'aigle totémique romain et, par conséquent, à l'oiseau des signa. Au i*' siècle avant Jésus-Christ ^, L. Valerius Acisculus frappa un certain nombre de monnaies fort intéressantes ^. Elles portent au droit la tête diadémée d'Apollon Soranus avec V acisculus, sorte de marteau emmanché dans un bâton court et, au revers, un aigle à tête de femme casquée, portant un bouclier. Cet oiseau à demi anthropomorphe est l'aigle Valeria, décrit par Pline et totem sans doute de la gens à laquelle il a donné son nom. Il inter-

^ Par exemple Cohen, t. H, p. 458 sq., p. 617 sq , p. 58o sq., p. 601.

* Coh., t. II, p. 352.

' Exactement 46-45 avant Jésus-Christ.

^ Cf. Babelon, t. II, p. 5i5 sq.

vient comme prolecleur de la famille Valeria dans une légende que nous a conservée Plu larque ^ «La peste décimait les Falériens et causait parmi eux de grands ravages; un oracle annonça que le fléau prendrait fin, si on sacrifiait tous les ans une vierge à Héra. La superstition en maintenait toujours l'habitude et une année le sort désigna Valeria Luperca, qu'on conduisit au sacrifice. Elle allait se percer du glaive lorsqu'un aigle vola vers elle, le lui arracha et plaça sur les offrandes un bâtonnet portant (à son extrémité) un petit marteau. Quant au glaive, il le laissa tomber sur une génisse qui paissait près du temple. La vierge comprit, sacrifia la vache, prit le marteau et s'en alla de maison en maison, frappant doucement et réveillant les malades, tout en disant à chacun de se bien porter. »

Ce récit est formé d'éléments très divers combinés ensemble: une explication étymologique de Valérius rattaché à valere (se bien porter); une allusion au culte grec d'Apollon Akesios, confondu avec un Apollo Soranus, dieu local, et représenté par le marteau guérisseur ou âmcu/f/^/ la substitution d'un sacrifice animal à d'anciens sacrifices humains, institués pour faire cesser la peste ; enfin l'utilisation de ces éléments d'âge et de provenances diverses dans une légende relative à la gens Valeria, et l'introduction de l'aigle, animal totémique de cette gens. Cet oiseau joue dans le récit un rôle important : il est en quelque sorte le deus ex machina qui résout le drame et permet de substituer à la victime humaine de son sang une victime quelconque. Il est à remarquer que Valeria Luperca réunit dans son nom deux symboles tolémiques, ceux de l'aigle et du loup. Or Volesus ou Valesus, le fondateur légendaire de la gens Valesia ou Valeria* et le compagnon du roi Sabin Titus Tatius, était originaire de Paieries, la ville de Valeria Luperca, bâtie au pied du mont Soracle. On a vu plus haut qu'un clan de

1 Plut., Paraît., 35, D.

* Festus, Valerii-Valesii,

//zVpf avait apporté dans celte région le culte du loup; d'autre part la présence des Valerii et de leurs traditions y témoigne du culte de l'aigle. On retrouve donc là les deux animaux totémiques qui président au primitif synoecisme de Rome et c'est sans doute l'indice d'une parenté entre les clans de Romulus et de Titus Talius d'une pari, et les tribus qui s'établirent anciennement à Paieries, située en un lieu géographique où viennent se confondre les limites des Latins, des Etrusques et des Sabins. « Deux hautes cimes, laissant passer le Tibre comme par une porte triomphale, se dressent en forme de pyramide à l'extrémité des chaînons subapennins : au Nord

du fleuve, c'est le Soracte des anciens au Sud, c'est le

mont Gennaro, massif avancé des hauteurs de la Sabine. Ces beaux sommets sont, avec leurs contreforts et les groupes volcaniques des environs, les montagnes en hémicycle qui forment l'admirable horizon de la campagne de Rome^» La ville de Paieries aurait été fondée dans ce site merveilleusement propice qui est comme la porte ouverte au sortir du massif montagneux de TApennin sur les plaines du Latium et il est curieux d'y retrouver, comme à Rome, deux clans de l'aigle et du loup, réunis dans la légende sous le symbole de Yaleria Luperca.

Reste à expliquer la tendance anthropomorphique qui a donné à l'aigle Yaleria une face humaine sur les monnaies dont il a été question plus haut. La tète féminine surmontée du casque et le bouclier indiquent assez qu'il s'agit d'une divinité guerrière, très probablement la Minerva des Falisques. Celte déesse a-t-elle été primitivement adorée sous l'aspect d'un aigle et n'est-elle devenue femme qu'après avoir passé par la forme intermédiaire de l'oiseau à tête humaine ? C'est ce qu'il est difficile d'affirmer sans autre preuve que l'image des monnaies valériennes. En 241, lorsque Rome s'empara du territoire des Falisques, elle s'appropria en même temps leur

^ Reclus, Geogr.f t. I, p. 437.

déesse : on lui bâtit un petit temple dans le quartier du Caelius et on le consacra sous le nom de Minerva capta.

,..,qnisL perdomitis ad nos captiva Faliscis Venil ? Et hoc ipsum littera prisca docet *.

Il est regrettable que nous n'ayons pas d'autres renseignements de source autorisée sur cette Minerva capta, sur son origine, son établissement à Rome et particulièrement sur ses rapports avec Taigle. Le culte de l'oiseau à tête humaine casquée n'est guère sorti sans doute de la religion gentilice des Valerii, après la destruction de la ville de Paieries, où il avait ^ pris naissance. Si nous nous en sommes occupé, c'est qu'il nous montre un des multiples aspects sous lesquels l'aigle a été introduit dans la mythologie et les rites des Romains. Mais ce n'est qu'un document accessoire, lorsqu'il s'agit de l'aigle des enseignes romaines, qui est et demeure l'oiseau de Jupiter Capitolin.

^ Ovid.y Fast.^ III, 843. Ovide, qui ne sait pas au juste d*où vient cette appellation de Minerva Capta, en donne plusieurs explications; il cite la plus vraisemblable; les autres sont fondées sur des étymologies fantaisistes.

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