APPARITION DE \OUVEAUX SYMBOLES
LEUR ORIGINE RT LEl'R REPARTITION
Dans les premiers siècles de l'Empire et surtout à partir d'IIadrien, des changements profonds sont apportés à l'organisation et au recrutement de l'armée, changements qui ont leur répercussion dans le système des enseignes. Les légions d'abord prennent un aspect de plus en plus individuel : Hîidrien, en le» recrutant sur place, en fit des corps régionaux et accéléra ainsi la formation de ces armées autonomes qui, plus lard,
U.NÏv. DE Lton. — Hbkel. 13
Idf) CULTES MILITAIRES DE ROME
faisaient et défaisaient les empereurs. Du reste, dès la lin de la République, les légions, êtres collectifs dont la vie pouvait se prolonger indéfiniment sous un numéro d'ordre invariable, commencèrent à avoir chacune leur histoire. Puis elles reçurent des empereurs, soit au moment de leur formation ,soit à la suite de circonstances glorieuses pour elles, des noms et des surnoms divers, et ainsi elles furent en quelque sorte personnifiées, ce qui contribua singulièrement à développer leur conscience individuelle. La XXP Rapax fut une vraie légion de proie, toujour mécontente, souvent révoltée, donnant en Germanie et en Mœsie les plus mauvais exemples. La VII*^ Claudia Pia Fidelis dut son nom à la fidélité avec laquelle elle avait soutenu Claude, lors de la révolte de Scribonianus, et il semble que dans la suite elle ait tenu à honneur de mériter ses surnoms par son espritde discipline. La XI V^ GeminaMarlia Victrix, ainsi nommée par Néron après ses exploits en Bretagne, demeura toujours une des plus vaillantes mais aussi une des plus indisciplinées parmi les légions romaines. Cette conscience individuelle que chaque légion a d'elle-même, et qui est de plus en plus marquée à mesure qu'on avance dans l'histoire de TEmpire, trouve sans doute une satisfaction à s'affirmer dans le symbole de l'aigle, âme religieuse de ce grand corps. Mais celte enseigne est la même pour toutes, qu'elles séjournent en Pannonie, en Mœsie, en Asie Mineure, en Bretagne ou en Germanie, qu'elles soient formées de Gaulois, d'IUyriens, d'Africains ou d'Asiatiques. Elle devient donc banale, et, de même que les légions ont des numéros, des noms et des surnoms individuels, une histoire qui les distingue les unes des autres, elles veulent avoir aussi des emblèmes qui leur appartiennent en propre. Nous ne savons pas si toutes eurent de ces emblèmes spéciaux qui faisaient en quelque sorte double emploi avec l'aigle ou plutôt qui s'ajoutaient à lui pour caractériser certaines légions. Nous ne connaissons que les symboles de quelques-unes et encore de façon assez vague. Généralement ce sont des animaux, soit réels, soit fantastiques, et c'est
pourquoi nous en avons placé l'étude en ce livre consacré aux enseignes à représentations animales. D'où viennent-ils ? A quelle conception religieuse ou morale répondent-ils? Quand et pourquoi ont-ils été adoptés par les légions? Autant de questions auxquelles it est difficile de donner une réponse satisfaisante en l'état actuel de nos connaissances.
Et d'abord ces emblèmes, que nous connaissons surtout par les monnaies légionnaires de la deuxième moitié du in" siècle, sont-ils bien des signa ? On l'a généralement admis'. De ceux que les monuments figurés nous ont transmis, quelques-uns appartien nent aux troupes auxiliaires, mais certains ne peuvent être attribués qu'à des légions. Par exemple, sur un bas-relief du musée de Cbester est représenté un porte-enseigne, dont le signum est surmonté d'un taureau ; la forme de la hampe, terminée par un large trident, n'est point romaine, et le costume de l'homme est plus qu'à demi barbare; M. von Domaszewski en conclut avec raison que l'enseigne devait
■ Uarquardt, p. 174. — Gagnai, art. Lsciodans Dar. et Saglio, p. 1074 sq. — Bouche -L«clercq, p. Soi st\. — Domssi., F., p. 54 sq. et p. ;4 ^l'i ^S- ^^r ^9i 90.94-
.:.TU «lUTtlIU H f>«C
*f»|/*ft*tMf ;ï n/i fy,rjrt (i'ani.î-sir^*'
A-M[.[;LE.a.*
!i;jAiin-cr£M'«iAït-'!
Maû roici de* d«j*:u=»fitf ltgîoiir.a:re< ; une piètre tombale coaf«rr« ao inu?ée de Majence offre DD ngnam de U \IV' Gemina. arec nu capricorne sar an globe parai i les omemenls de la hampe: nous savons, par ailleurs, que la li^gioD avait en effet ce symbole: il se trouve ici placé vers rexlrémité inférieure de l'eD&eigne au-dessous des disques en métal. Dans d'autres monuments , l'animal emblématique surmonte le signum : on considère comme provenant d'une enseigne le capricorne en bronze, aux cornes ornées d'ivoire, trouvé en Allemagne dans les sables du Rhin^.
' DomasE,, F., p. 54,
) Lindcnschmit, Heft IV.
lef. 6, n' a; repixiduil et uti- IÎsl' dans Domesz.,F., p, 3â,
^ 11érér«ncesdaDsDomasi., F., p. 54 .
La XII* Fulminata est appoloo par Dion Gassius [LX,
4». el .
!• ^ivi- semble indiquer l)uVllo portail un foudre sur
Une pierre funéraire d'un signîfère de la VII* Claudia, découverte il y a douze ans h Viminacium, présente un aigle perché sur le rebord supérieur de l'inscription; de chaque côté se dresse un signum simplifié, évidemment faute de place, et sché- . ma tique en quelque sorte : la hampe n'a que deus disques en métal, mais porte en haut une tête de taureau entourée de bandelettes''; or la numismatique nous confirme que la VII* légion avait pour emblème le taureau ou le lion. Le coffre de laleg.lVMacedonica, trouvé sur le champ de bataille de Crémone, porte, comme seul ornement, des deux côtés de l'inscription, à gauche un taureau, à di>oite un capricorne; ces animaux sont fiimrés en
,. , j ,. , , Ht.. 33. — Signa Je !a Idgion VII Qaudia.
rehef sur des disques places (DapK» Doma..., t., n^, a.)
eux-mêmes au bout de hampes*.
A l'époque d'Appien, c'est-à-dire au if siècle après Jésus- Christ, des éléphants surmontaient les enseignes de la leg. V Alauda;, d'après le témoignage formel de l'écrivain^. Enfin l'enseigne au bélier de la colonne Trajane est caractéristique : le sculpteur a représenté le passage d'un fleuve sur un pont de bateaux : en tète marche un officier, ensuite vient l'enseigne au bélier, suivie d'une aigle ; les deux signa sont absolument pareils et pour la hampe et pour le support : seul l'animal qui les surmonte est difTcrent; derrière, arrivent trois signifères de légion*, puis neuf soldats légion-
' Doroasi., T., p. igi.
* Id., p. 187 et Ùg. 1.
* Kxi v5» in' ixi-vau tiiÎ! là t«)iei i)lfinTii te ti aijtuis iidxiivTai. [App , Bell.
r„ , Jl, 96.]
< Voici la description défi signa : une couronoc, cinq ilisifucs, un bâton transversal avec feuilles de métal suspendues à dos bandeleLtea et, en haut, une main dans une couronne (sauf l'un, où la main semble remplaci^e par un bouclier ovale).
202 CULTES HIUTAIRES DE ROHE
naires. Le bélier était l'insigne de la légion I Minervia Pia
Fidelis'.
Les animaux etnblémaliques des légions figurent quelquefois sur les monnaies. La Dacie, par exemple, est personnifiée sous la forme d'une femme avec deux vexilles plantés à ses côtés. Il faut se rappeler que jadis, d'après la Iradilion romaine, c'était
Fio. 3i. — Signa de la lêgiaa I Minervia.
(DapK-aCichoriu», Tra>n»-S«fl((, pi. XLVIII.)
un vexille qu'on arborait au Gapitole pour donner le signal des levées militaires : de même les vexilles représentent les légions qui déj'endeut la Dacie contre les Barbares; or au pied de celui de droite, qui porte le chiffre V (V Macedonica) se lient un aigle, et près de celui de gauche, qui a le chiffre XIII (XIII* Gemina), im lion. L'artiste a représenté non des signa
pi. LXXII.
., Die Trajam-Saùh, leile, l. II, p. îïC, pi. XXXV; cf. FrOhner,
à figures animales, mais des animaux allégoriques qui en tiennent lieu, parce qu'après avoir personnifié la province par une femme, il était tout naturel d'animer aussi les symboles des enseignes'.
Des types analogues pour la Mœsie supérieure, datant du règne de Gordien le Pieux, nous offrent comme animaux symboliques un taureau et un lion. Kn général la
colonie est représentée par une femme debout abaissant ses mains vers le taureau n sa droite et le lion à sa gauche*; quelque-
- tn'i|cnes dca
fois elle lient de chaque main un vexille portant les chiffres VII et IV (VII* Claudia ; emblème : le (aureau ; et IV* Flavia ; emblème : le lion). Exceptionnellement', les animaux surmontent les signa au lieu d'êlre aux pieds de la colonie personnifiée*.
* Les monnaies de ce type que possî'dc le Cabinet des Médailles ne sont pas très variées : la Dacie est rcprésenléc debout, et elle tient quelquefois un veiille (n" i^ et 1^5), le plus souvent dcui (n" 14Î, 147 sq.); lorsqu'il y a deux vciilleh, ils portent les chiffres V et XIII, et, toujours aux pieds de la femme et la regardant, se trouvent h gauche un aigle tenant en son bec une couronne et, A droite, un lion.
' Cab. des méd., n°* lOij sq.
3 Cab. des méd., n* |8)I A. Cf. Blanchet, Eladei de Xaminmat . , i8ga, t I, p. Gi; pi. ][.
* Cf. Ce^at. «ri. Leoio de Dar, el Sagl., Hg. Utg.
20i CULTES UILITAIRES DE ROME
Mais ce sont surloutlea monnaies légionnaires de Gallien, de Victorin et de Carausins qui nous fournissent de nonibreux documenls sur les insignes des légions. Nous aurons l'occasion de les eignalcr souvent au cours de celle élude.
D'où viennent ces enseignes nouvelles qui sont très nombreuses à l'époque de Gordien et de Philippe, mais qui commencent à apparaître dès le ii° siècle de l'ère chrétienne, peutêtre même avant? Si ces signa adventices étaient toujours des animaux et des animaux aussi communs que le taureau ou le sanglier, nous serions porté à croire qu'ils ont été introduits
as. — (nfi|;ncs des légions œaic. [CiibineL des nicdaJMi •146,138,171, 183,187,188 A elai
dans les armées romaines par les Barbares. On sait quelle place tinrent surtout les Gaulois et les Germainsdans le recrutement des soldats de Home, Les cohortes d'alliés latins, qui déjà sous la République avaient leur organisation propre et leurs signa particuliers, furent remplacées dès le i**" siècle avant Jésus-Christ par des cohortes d'auxiliaires barbares qui prirent, à côté de la légion, une importance de plus en plus grande. Ces auxiliaires, qui combattaient dans les rangs des armées romaines, gardaient leurs armes nationales, leurs étendards, souvent leurs chefs. Sous l'empire, la différence entre les légions et les cohortes d'auxiliaires s'effaça progressivement : ceux-ci devinrent moins étrangers à mesure que celleslà furent moins romaines. Auguste avait déjà exclu des légions les Italiens, sous le prétexte de les rendre à la culture de la terre, ou de donner des loisirs à ces vainqueurs du monde.
Hadrien ne lève plus de soldais que dans les provinces impériales, les plus extérieures el les moins civilisées. Gallien et Probus confient à des peuples germains, transformés nominalement en armées romaines, le soin de défendre les frontières. L'infiltration des barbares dans les légions commence de bonne heure, dès les environs deTère chrétienne. Il y a des Barbares dans la III® Cyrenaïca, formée hâtivement par Lépide en Afrique ; il y en a dans la III® Gallica que Munatius Plancus organise en Gaule ; en Tan 9 un corps uniquement composé de Galates est transformé en légion et la Dejotariana ainsi constituée est dédoublée en 43. Pendant la guerre de Civilis, tous les auxiliaires et aussi la plus grande partie des légionnaires sont recrutés parmi les Gaulois et les Germains. Dans l'armée du chef batave, les signa romains alternent avec les enseignes animales des Ganninéfates, des Tinctères et des Bructères. Il est vrai que, dans les légions adverses, les étrangers et les barbares sont aussi en si grand nombre que toute une armée romaine prête serment à Givilis, sans avoir combattu pour ainsi dire ; les deux légions infidèles, la XVI* campée à Vetera et la P® à Bonn, portent des noms caractéristiques : elles s'appellent Gallica et Germanica. Une fois les images impériales arrachées, leurs signa sans honneur se confondent naturellement avec les enseignes Gauloises ^ Ce mélange et cette confusion des enseignes, qui étonne encore Tacite et le scandalise au début du 11* siècle, est au m® un fait accompli. Or, les peuples de la Gaule el de la Germanie étaient alors à peu près au même degré de civilisation que les Latins vers Tépoque de la fondation de Rome; leur religion, leurs rites sociaux et guerriers étaient encore tout pénétrés de survivances totémiques; el des animaux fixés au bout des hampes, pareils aux enseignes antiques du loup, du sanglier, du cheval et de Taigle, reparurent alors dans les légions romaines, lorsque leurs rangs s'ouvrirent
* Tac, //û/., IV, 6a. « Revulsae imperatorum imagines, inhonora signa, fulgcntibus hinc inde Gallorum vcxillis. »
aux cohortes auxiliaires des Bataves, des Trévires, des Lingons et de vingt peuples transrhénans.
Mais cette hypothèse d'une renaissance des enseignes animales au contact des Barbares est loin d'expliquer tous les faits. Elle ne rend point compte par exemple de Temblème du Capricorne, ni de ceux du Centaure ou de Pégase. Il serait trop facile de les interpréter comme des adaptations du bouc et du cheval, sous Tinfluence de la symbolique gréco -romaine. Ici on a bien affaire, semble-t-il, non pas à un influx totémique apporté par les Barbares, mais à un symbolisme abstrait et tout artificiel. Or pourquoi ne pas admettre parallèlement ces deux influences? Chaque légion, de plus en plus, tendait à développer et à affirmer sa personnalité propre et à se créer des emblèmes particuliers à côté du symbole banal de l'aigle. Ces emblèmes, elle pouvait les trouver tout à côté d'elle ou en elle-même, en adoptant les signa barbares, elle pouvait les demander aussi à la symbolique religieuse des Romains, si compliquée, et surtout si à la mode qu'elle n'a pas cessé de sévir, si je puis ainsi parler, dans la littérature, l'érudition et les cultes, de Varron à Servius. Peu importait en somme d'où venait l'emblème ; l'essentiel était de le trouver. Les explications symbolistes données par M. von Domazewski de certains insignes légionnaires de l'époque impériale me paraissent donc justes, mais à condition qu'on ne les considère pas comme excluant les autres et qu'on n'essaie pas de les appliquer à tous les cas possibles. L'éclectisme, ici encore, est nécessaire.