CHAPITRE PREMIER
0RICI5E DES SIG5A MA5IPULAIRES
L'origine des signa secondaires esl alteslée par une tradition romaine que Tantiquité tout entière accepta sans contestation aucune, mais qui a été mise en doute par les érudits modernes. On a prétendu, par exemple, que le récit avait été foi^é pour justifier une étymologie de manipulas et que les fameuses enseignes à la bottelée de foin n'avaient aucune réalité historique ; que, du reste, à vrai dire, elles étaient hors du domaine de rhistoire^ Or^Técole du scepticisme historique est peut-être allée un peu trop loin en ce qui concerne les temps primitifs de Rome. Longtemps on avait admis sans critique tout ce que les écrivains latins racontaient sur Tenfance de leur peuple. Puis la réaction est venue et on a mis au rang des contes de nourrice toute l'histoire des rois et une bonne partie des origines républicaines. Entre ces deux excès n'y aurait-il pas un juste milieu? Sans doute, les règles d'une saine critique doivent nous mettre en garde contre une adhésion trop naïve aux faits contenus dans le premier livre de Tite-Live, mais d'autre part les récentes fouilles du Forum, qui ont mis au jour le tombeau de Romulus avec la fameuse pierre noire mentionnée par Festus, nous commandent aussi de ne pas tout repousser en bloc. Que ces documents soient du vn® siècle, comme le veulent des Italiens enthousiastes, ou du iv* seulement comme le prétendent des Allemands sceptiques, ils restent toujours vénérables, ils attestent au moins la haute antiquité des traditions
< Cest la conclusion à laquelle s'arrête M. Domaszewski, F., p. i3.
sur les rois et, du même coup, leur vraisemblance partielle. Pour quelques récils surtout, à propos desquels le témoignage de l'antiquité n'a pas varié, on peut essayer, semble-l-il, de faire le départ entre ce qu'ils contiennent d'historique et ce qu'y ajouta la légende.
Or la tradition relative aux signa manipulaires est peutêtre une des plus sûres, en tous cas une des plus constantes. Malheureusement, si les textes ont la prétention de nous apprendre ce qu'étaient exactement ces enseignes sous les premiers rois de Rome, ils demeurent ensuite, pour ce qui regarde une période de 700 années, avares de tous détails. Les monuments figurés, d'autre part, ne commencent à nous renseigner qu'au i" siècle, si bien que de Romulus à César, il y a une lacune gênante dans nos connaissances* ; il n'est pas impossible pourtant de renouer les anneaux delà chaîne. Voici d'abord les traits communs de la tradition, qu'on trouve chez tous ceux qui l'ont rapportée : Romulus divisa les pâtres ses compagnons par groupes de cent hommes ; chaque groupe avait pour le guider au combat une perche surmontée d'une poignée de foin ; cette enseigné, manipulas, donna son nom à la primitive unité de combat, au manipule^.
* Pour toute cette période, les textes parlent quelquefois des signa secon> daires,mais sans donner sur leur aspect et leurs usages spéciaux, aucun détail précis.
' Ovid. Fa$t.. \l\, iii5 sq. ; il s'agit des signa:
Illa quidem faeno, sed erat reverentia faeno Quantum nunc aquilas ccrnis habere tuas.
Pertica suspensos portabat longa maniplos, Undc manipiaris nomina miles habet.
^- Isid.y Orig. rj^ni, Rom.^ 9* 3 : « antequam signa essent, manipules sibi, id est fasciculos stipulae vel herbae alicujus, pro signis faciebant, a quo signo manipulares milites cognominati sunt. » — Id.y aa, 3 : c perticas manipulis fceni varie formalis in summo junctas dédisse, quo facilius eo signo suum quisque ducem sequerefur. d
— Serv.y ile/i.. XI, 870 : » manipli.... dicti sunt signiferi. quia sub Uomulo pauper adhuc Homanus exercitus hastis foeni manipulos illigabant ethospro signis gerebant ; unde hoc nomen remansit. »
— Plut., Bom., 8:... Sjvafitv riye av».f>oytff|iivir;v elç sxxrovtua; 'ixâvrr]; 8t «v-r.p
Plusieurs auteurs ajoutent quelques détails un peu plus précis : Plutarque parle « d*une brassée d'herbe et de branchages », Isidore « de bottes de paille ou d'herbe quelconque », le même auteur dit encore que ces manipules de foin « avaient des formes variées » , et Ovide explique que le foin était alors un objet de vénération. Ainsi s'éclaire progressivement Tobscurité de cette tradition ; essayons de la réduire en une donnée à peu près historique : aux temps les plus anciens auxquels pouvaient remonter les souvenirs des Romains, leurs levées de guerre, formées des contingents de trois clans*, étaient subdivisées en petits groupes; chacun d'eux avait, en guise d'enseigne, une perche^ en haut de laquelle étaient attachées des plantes sacrées ; d'ailleurs on ne savait plus au juste à l'époque historique de quelles plantes il s'agissait, herbe, paille ou menus branchages, ni de quelle manière on arrangeait ces poignées de verdure. On supposait seulement qu'elles devaient être l'objet d'un culte religieux.
N'attribuons à ces données un peu vagues que la valeur d'une hypothèse imaginée pour expliquer l'origine des documents de l'époque impériale relatifs aux signa manipulaires, et voyons si cette hypothèse est vérifiée par des faits plus certains que la tradition pure et simple.
Or les survivances romaines du culte des plantes suffisent à attester la vraisemblance de ce que nous racontent les anciens 6ur les enseignes manipulaires. D'après Pline, les arbres furent chez les Romains les premiers temples, et de son temps encore les habitants des campagnes ne pouvaient s'empêcher d'attribuer à tout arbre un peu extraordinaire un caractère divin*. Ovide a bien exprimé la sensation obscurément reli-
'cçYjYeiTO ;(6pT0'j xa\ G).7); oLynjXi^oL xovtù ictpixetfjiivriV àvi^cdv {lavinVa taura; Aorrivoi .sXoOatv.
^ Ceux-ci avaient pour enseignes des signa à représentations animales, prolablement le loup, Taigle et le sanglier, auxquels vinrent s'ajouter le cheval, }uis le minotaure.
2 Pline, //. N. XII, a.
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gieuse qu'éprouvaient sans doute les primitifs dans Tombre mystérieuse des grands arbres.
Lucas Aventino suberat niger ilicis umbra^ Quo passes visodicere ; c Numen inest! »
In medio gramen^ muscoque adoperla virenii Manabat saxo vena perennis aquae,
Inde fere soli Faunus Picusque bibebant.
En ces quelques vers est contenue presque toute la religion des pâtres primitifs du Latium qui adoraient les arbres, les rochers, les sources et les eaux courantes, enfin les animaux, représentés ici par Faunus, tantôt dieu-loup^ tantôt dieu-bouc, et par Picus, l'oiseau augurai.
Il serait trop long de signaler toutes les traces des cultes sylvestres de la Rome archaïque. — les anciens arbres sacrés qui ont précédé parfois les dieux nouveaux sur l'emplacement même de leurs temples ^ — le figuier Ruminai, l'arbre des Ramnes, qui dans la légende étend ses branches sur la louve romaine, pendant qu'elle allaite les divins jumeaux ; — les troncs et les branches, autour des sanctuaires, chargées d'offrandes et d'ex-voto ; — certains arbres mis à l'abri des contacts profanes par des murs, des enclos ou même de véritables édifices*. Lorsque parurent les dieux à forme humaine, on leur consacra les arbres adorés par les ancêtres et dont le culte put ainsi se perpétuer parmi les générations nouvelles. Les feuillages vénérables et les herbes sacrées continuèrent du reste d'avoir dans les rites traditionnels de la religion le même rôle que par le passé, et l'emploi d'enseignes surmontées d'une poignée de verdure est précisément l'un de ces rites.
Les rameaux coupés aux arbres participaient à leur carac-
* Chêne sacré sur remplacement du temple de Jupiter Capitolin, au temps de Romulus (Liv., I, lo); hêtre sacré quia donné son nom à un autre sanctuaire de Jupiter, le Fagutal (Varr., L. L., 4» 3^); et divers autres exemples analogues cités par Pline (XVI, 83 sq.)
* Cf. Sagl., Dict, des ant..^ art. Arbores sacrae.
tère sacré, Therbe prise dans un enclos religieux tirait une vertu particulière de la terre sainte où elle avait poussé, et ces verdures tenues à la main, ou portées en couronnes, ou suspendues à la porte des maisons, ou répandues en jonchées sur les autels, exerçaient dans toute espèce d'actes ou de cérémonies une influence qui d'abord avait été divine et qui, ensuite, était devenue simplement puriGcatrice ou symbolique. Nous nous contenterons de passer en revue les rites militaires où des verdures sont en usage.
Tout d'abord, les arbres sacrés apparaissent et jouent plus d'une fois un rôle dans l'histoire guerrière de Rome. Romulus, après avoir tué le roi des Céniniens, monte sur la colline du Capitoie, où Jupiter n'était représenté encore que par un chêne, objet de la vénération des bergers. Il suspend à l'arbre sacré les dépouilles opimes et invoque, sous un nouveau surnom, celui de Jupiter Feretrius, le dieu qui réside là^ Trois siècles plus tard, en 456 avant Jésus-Christ, les Eques, au mépris des traités conclus Tannée précédente, envahissent le territoire romain et, après force ravages, campent sur TAlgide. Aussitôt on leur envoie de Rome, pour demander réparation des injustices commises, trois féciaux, Q. Fabius, P. Volumniuset A. Postumius. Le chef des Eques se refuse à les entendre, mais eux prennent à témoin des conventions violées le grand chêne qui étend son ombre sur le prétoire du camp ennemi. Cette tradition nous a été conservée par Tite-Live; d'ailleurs l'historien latin ne se rend pas compte qu'il y a la une vénérable survivance d'un ancien culte et il cherche à justifier l'invocation au chêne sacré par une plaisanterie du général Eque*.
Il n'est pour ainsi dire pas de cérémonie du culte romain où les verdures sacrées ne jouent un rôle. Tout ce qui participait à des rites religieux, objets ou êtres animés, prêtres,
^ Liv., I, lo.