‹ Cultes militaires de Rome: les enseignesChapitre 38 sur 64 · LE LABARUM · texte numérisé non relu

LE LABARUM

Les enseignes gardèrent toujours aux yeux des soldats un caractère religieux. Aussi, quand le christianisme eut pénétré dans les armées, surtout quand des contingents entiers furent formés de chrétiens, il arriva tout naturellement que la religion nouvelle exerça une influence sur Taspect extérieur et le sens symbolique des enseignes. Tout d'abord, les soldats initiés à la foi de Jésus-Christ avaient été trop peu nombreux pour imposer un changement dans la forme traditionnelle des signa; d^autre part le culte de ceux-ci était le fondement de la discipline militaire, mais les chrétiens avaient su concilier les devoirs de leur métier et les exigences de leur religion en interprétant les symboles à leur manière. De bonne heure on avait assimilé à une croix la hampe de l'enseigne coupée par la traverse supportant soit une pièce d'étoffe, soit des bandelettes ornées de feuilles de métal ^ Le vexille de la cavalerie ou des détachements légionnaires semblait surtout prédestiné par sa forme à devenir le signum des chrétiens, et on en fit, avec de légers changements, lelabarum. Celui-ci du reste ne se substitua jamais à l'aigle romaine, qu'une tradition millénaire imposait au respect de Tarmée. Lorsque Claudien, un des derniers poètes du paganisme, chante les consulats d'Honorius, il célèbre encore la gloire des aigles, en même temps que la terreur répandue par les dragons barbares.

* TertulL, Apol.t i6. — Minuc. Félix, Oct.y ay.

La première apparition officielle du signum chrétien remonte à Constantin. Mais l'enseigne nouvelle n'eut, semble-t-il, qu'une influence tout à fait secondaire sous le règne de ce prince. Sur ce point les documents écrits ne sont pas d'accord avec les monuments numismatiques par exemple. Or les écrits païens ou chrétiens de cette époque sont suspects; au contraire, /^les monnaies d'un règne en expriment avec une immuable vérité l'histoire symbolique. Elles traduisent, en les généralisant par l'image, les idées morales, religieuses et politiques d'une époque tout entière ; elles reflètent la vie intellectuelle des empereurs et de l'empire beaucoup mieux que les écrits chrétiens d'un Eusèbe ou les poésies païennes d'un Claudien. Il faut donc corriger l'histoire partiale conservée dans les manuscrits par une autre histoire plus vraie frappée sur les médailles. '

Voici d'abord la légende du labarum de . Constantin : elle repose sur un seul témoignage,' celui d'Eusèbe, mais elle est contredite dans une certaine mesure par les faits, comme j'essaierai de le montrer. Eusèbe raconte que Constantin, marchant contre Maxence, eut une vision. Constantin, alors en Gaule, avait résolu de passer les Alpes pour conquérir Rome, grave résolution qui allait lui donner l'empire ou le mener à la mort. Son armée était en proie à une secrète terreur, à l'idée de chercher par delà les monts un ennemi deux fois supérieur en nombre. Au lieu des hordes franques ou bretonnes, on aurait à combattre les cohortes redoutées des prétoriens ; on s^attaquait à la Ville Eternelle où se nouaient et se dénouaient les destins d'un règne et sur laquelle semblait veiller encore, entre les sept collines, Jupiter Conserva tor, le dieu tutélaire de l'empereur. Constantin, marchant à cheval à la tête de ses troupes sur quelque route gauloise, se sentit envahi sans doute par les terreurs superstitieuses qu'avaient accumulées en lui des hérédités lointaines. Un Romain, dans les circonstances critiques, ne se croyait jamais assez en règle avec les dieux et nul concours divin n'était, pour lui, négli-

geable. Or TAuguste savaii que, parmi ses soldats, il y avait de nombreux chrétiens et qu'en marchant à Tennemi ceux-ci n'invoqueraient ni les vieilles divinités militaires de Rome, ni le dieu guerrier apporté de TOrient, Sol inviclus Mithra, ni les idoles mystérieuses des barbares; pour ces soldats du Christ, les anciens signa n'avaient plus de valeur religieuse ; il voulut donc leur donner une enseigne qui leur fût propre et qui exaltât leur courage par quelque symbole chrétien offert à leurs yeux dans la bataille. La légende entoura cette innovation de circonstances mystérieuses ^ Un soir d'automne du mois d'octobre 3 12, au moment où le soleil descendait vers l'Occident, Constantin aurait déclaré lui-même avoir vu dans le ciel une croix lumineuse ^ avec cette inscription : sois vainqueur par ceci^! Du reste, toute l'armée aurait été témoin du même prodige. La nuit venue, l'empereur eut un songe; dans son sommeil, le Christ lui apparut avec l'enseigne miraculeuse et lui ordonna d'en faire faire une semblable sur le modèle de celle qu'on avait vue dans le ciel pour s'en servir comme d'une protection dans les combats. L'empereur se conforma à cet avertissement, et voici en quels termes Eusèbe raconte la fabrication du premier labarum^. «Son aspect était le suivant: la lance dorée avait une barre transversale en forme de croix; en haut, à la pointe, était fixée une couronne faite de pierres magnifiques et d'or, qui contenait le symbole de l'appellation salutaire, deux caractères exprimant le nom du Christ par les premières lettres qui le constituent, le rhô étant coupé par le khi en son milieu. Dans la suite, Tempereur prit l'habitude de les porter aussi sur son casque. A l'antenne qui traver-

* Eusèb., ViedeConsL, I, a8.

^ Ticepxet|uvov tov f,>.to*j aTxvpoO rpôicaiov, ex 9(i>to; ouvtvrattsvov. ' To'jtfi» vixa.

* EusM)., Yie de Const.^ I, 3i : m Description de renseigne en forme de croix que les Romains appellent aujourd'hui labarum. m L*étymologie du mot labarum est, peut-on dire, inconnue. On Ta rattaché au Chaldéen, au Grec, au Celtique, à d'autres langues encore. Cf. Giossaire de Du Cange et Diclionary of Christian Antiquit,

sait la lance était fixé un morceau d'étoffe : c'était un tissu de pourpre, avec des pierres précieuses, variées et magnifiques, serties dans sa trame ; il rayonnait d'une lumière éblouissante et Tor qu'il contenait en faisait pour quiconque y jetait les yeux, un objet d'une inexprimable beauté. Cette pièce d'étoffe fixée à l'antenne avait une largeur égale à sa longueur; la lance verticale était beaucoup plus longue dans sa partie inférieure ; en haut, sous le symbole de la croix et dans la partie supérieure de l'étoffe que j'ai décrite, elle portait Timage en or, figurée jusqu'à la poitrine, de l'empereur cher à dieu et de ses enfants. » La Victoire, dit Eusèbe, suivit partout le labarum. Aussi, quand l'empereur s'apercevait que quelque corps de troupe était près de faiblir dans une bataille, il faisait transporter aussitôt 1' a insigne salutaire ^ » sur le point menacé et aussitôt rétablissait ainsi le combat^. L'écrivain chrétien dit même que Licinius recommandait à ses soldats de ne jamais jeter les yeux sur le labaruni, car il s'était aperçu que partout où apparaissait la nouvelle enseigne, les troupes de son rival avaient l'avantage^. Le labarum, véritable talisman^, rendait invulnérable le signifère qui le portait; un jour, dans la mêlée, celui qui en avait la charge, le donne à un de ses compagnons, et, pris de peur, se retire en arrière; il est aussitôt frappé au ventre et succombe. Puis les ennemis font converger tous leurs traits sur le nouveau signifère, mais en vain; lances et javelots viennent inutilement frapper la hampe de l'étendard, et le soldat, protégé par le symbole divin, demeure sans blessure. Après avoir vaincu, grâce à l'insigne magique, Maxence, puis Licinius, Constantin s'en sert encore contre les barbares; il promène victorieusement dans le pays des Scythes et des Sarmates le labarum qui devient, entre ses mains, un instrument de domination universelle.

' Tb 0(j)Trjptov xpoicaiov.

' Eus., Vie de Consl.j II, 7.

3 /(/., II, iG.

^ NtXY)T(x6v à>.e|i;?âp|jiaxov, 1I« 7*

LF.S EDSErCNES 27:)

Tel csL l'aspecl légendaire dea premières traditions concernant le tabarum. En voici le fondement historique : Constantin, sans aucun doute, ne se contenta plus, ni des antiques dieux de sa race, ni des nouvelles divinités apportées de Grèce, d'Egypte ou d'Orient, mais se ré clama très habilement du dieu des Chrétiens, dont il introduisit le symbole dans les enseignes de ses armées. Selon les habitudes romaines, un pareil changement n'alla point sans présages ni prodiges. Que furent ces avertissements célestes ? On connaît la version chrétienne, La version païenne nous a été transmise aussi.

Les légions en marche crurent voir des troupes de combattants mystérieux dans les hauteurs du ciel ; leur boucliers brillaient d'un éclat surnaturel et leurs armes jetaient de terribles éclairs. Ils criaient ; C'est Constantin que nous cherchons, c'est au secours (le Constantin que nous allons* ! L'apparition de guerriers ou d'armes célestes est un prodige assez fréquent dans l'antiquité ; elle eut lieu, par exemple, au moment de la mort de César*. Il est possible que les Chrétiens aient déguisé ce prodige banal sous l'allégorie de la croix lumineuse se superposant au soleiF; ou peut-élre l'imagination des soldats a -t- elle inventé en même temps les deux prodiges. On en supposa bien, après coup, un troisième pour expliquer un autre insigne introduit dans

la. 57. — Monnaies de Conslantin au labarum. (Hof-Muieum de Vienne. D'après des cmpreinlcs aimablcmentenroj'ëeB par le proresKeur K ubi tache k ; a" 16147, 3S664. aS66S.)

' N'azar , l'aneg.cet., 7.

* Armorum sonitiim tolo Gcrmanin

^ M. Allart! ' Persécul. de DiocUt., '

aeloauiliil. (Vir„'., Georg., I, 474).

Il, p. 3a5{ sup|iose que c'est l'inv

rarmée romaine; Jésus, selon Laclance^ serait apparu une seconde fois à Constantin, sous les murs de Rome, pour lui ordonner de graver sur les boucliers les premières lettres du nom salutaire, le Khi et le Rhô. Ainsi, au moment de Tinvention du labarum, Timagination des foules, créatrice de lëgendeis. s'était donné libre carrière.

On peut remarquer, du reste, certaines contradictions danj^ le récit d'Eusèbe; c'est une croix lumineuse qui apparait à Constantin et, au lieu de ce symbole, c'est le monogramme du Christ qui surmonte la nouvelle enseigne ; d'autre part, la formule toutm vixa ne correspond pas exactement à la légende postérieure des monnaies du bas-empire : IIoc signo vinces, Eusèbe, d'ailleurs, a écrit sa vie de Constantin plus d'un quart de siècle après la bataille du pont Milvius; la légende avait eu le temps déjà d*embellir et de dénaturer les faits qu'il raconte. Mais, même à cette époque, le signum chrétien était loin d'avoir l'importance que lui attribue notre auteur. D'après lui, V » insigne salutaire » aurait été substitué à toutes les autres images d'or qu'on avait coutume de porter devant les troupes* ; en un mot, il n'y aurait plus eu d'autre enseigne que le labarum, ce qui est une erreur manifeste. Par les monnaies de Constantin, nous pouvons nous rendre compte à peu près exactement du rôle que, sous cet empereur, le labarum joua dans les armées. Il fut une enseigne prétorienne, comme le prouvent les images de l'empereur et de ses fils, brodées sur l'étoffe du vexille, et comme l'indique le texte même d'Eusèbe qui place le signum au milieu d'une garde de cinquante prétoriens^. Si l'on en juge par les documents numismatiques, Constantin fut beaucoup

' Lactant., de morte persecj 44-

* Eusèbe, Vie deComt.fW, 21.

3 Eusèbe dit encore expressément [II, 3i] qu'il n'y avait dans une armée qu'un signum de cette espèce, et se met ainsi en contradiction avec lui-même* car dans un autre passage [IV, 21] il affirme le contraire. On peut objecter, il est vrai, qu'il est question de deux époques différentes de la vie de Constantin.

plus païen que chrétien, ou plutôt il usa d*une large tolérance à regard de tous les cultes, les utilisant, sans distinction, au profit de sa politique et ne se laissant dominer par aucun. Les dieux païens, sous son règne, continuent à figurer sur les monnaies : on y retrouve les types les plus communs du m" siècle, Jupiter Conservator, — Mars Pater, Victor, Pacifer, Propugnator, — Hercules Conservator, Victor, — et même Isis ou Anubis ; le culte mithriaque, si répandu dans toutes les légions, y est représenté par de nombreuses pièces avec les légendes connues : Soli Invicto Aeterno^ Soli Comiti Auguslo^ etc.; d'autres enfin portent au revers le Génie de l'empereur ou celui du peuple romain. Quelquefois Constantin est représenté sous la forme d'un dieu, Hercule ou Mars, ou bien figure dans une scène allégorique essentiellement païenne ^ . On voit souvent des enseignes sur les pièces de cet empereur, mais ce sont presque toujours les anciennes enseignes Romaines, Taigle et les signa légionnaires, ou les signa prétoriens. Voici, du reste, le classement des monnaies décrites par Cohen ^.

L Enseignes représentées seules,

N^» io4 et 487-489; aigle légionnaire entre deux signa, qui sont surmontés l'un d'une main et l'autre d'une couronne.

N°' 4-6; quatre enseignes prétoriennes.

n. Enseignes avec soldats ou captifs.

Ces monnaies rappellent les triomphes militaires du règne de Constantin; un certain nombre d'entre elles portent la légende Gloria Exercitus: on y voit^ deux soldats debout, casqués, tenant la haste et appuyés sur un bouclier; entre eux se dressent un ou deux vexilles sur l'étoffe desquels est brodée une couronne. D'autres ont la légende Virtus Augusti ou Virtus Exercitus; un vexille avec une inscription votive est

* Cf. par exemple Cohen , n^ aiS : Tempereur 9*apprête à recevoir des mains de Jupiter un globe surmonté d'une Victoire.

' Coh., t. VI, p. 90 sq. ; renvois aux numéros de Cohen; c'est le revers des médailles qui est décrit, sauf indication contraire.

« No- 3o8.3ao.

planlé entre deux captifs assis, les mains liées derrière le dos^

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