SUR LES ENSEIGNES DANS L'ARMÉE ROMAINE
Les anciens avaient une pleine conscience de la valeur religieuse des enseignes de Tarmée romaine. Tacite appelle les aigles les véritables divinités des légions ^ ; Denys d'Halicarnasse insiste sur le culte rendu aux signa, ^, que les Romains considéraient comme sacrés au même titre que les statues des dieux ; Flavius Josèphe se sert du terme Ta Upà (les objets sacrés) pour désigner Taigle et les enseignes^; enfin, Tertullien déclare que le culte des signa constitue en quelque sorte toute la religion de Tarmée et qu'on leur donne le pas sur tous les autres dieux ^. Le témoignage des inscriptions vient à Tappui de ces textes ; un monument découvert dans la Moesie inférieure porte celte dédicace : « Dis mililaribus ; Genio, Virluti, Aquilae Sanctae Signisque legionis I Italicae^.. » ; en Angleterre, dans la province de Northumberland, sur remplacement d'un camp romain, on a trouvé un autel élevé au Génie et aux Enseignes d'une cohorte romaine^ et les faits de ce genre ne sont pas isolés.
Les signa sont donc bien des divinités aux yeux du soldat : cette constatation est hors de doute ; mais si on essaie d'en
« Tac, Ann,, II, 17. Cf. I, 3^; XV, 24; //m/., III, 10.
« Dion. Halic, VI, 45.
3 Flav. Jos., B, J., ni, 6, a.
^ Tertul., Apol.^ 16.
•G. /. L.,VII, io3i.
préciser le contenu, de découvrir à quelle espèce de divinités on a affaire, quelle est leur origine, quel culte leur a été rendu aux différentes époques, on se heurte à des difficultés nombreuses et qui paraissent, au premier abord, insurmontables ; car, à mesure qu'on remonte plus haut dans Thistoire de Rome, se multiplient les questions embarrassantes et les problèmes presque insolubles, en même temps que se font plus rares les documents dont on dispose.
Pour les derniers siècles, l'étude des signa est relativement facile, grâce aux multiples renseignements fournis par les textes, les inscriptions et les monuments figurés. Les auteurs du IP siècle surtout parlent souvent des enseignes et du culte dont elles étaient l'objet ; leurs allusions, pour être en général brèves et quelquefois obscures, n'en sont pas moins utiles. Les inscriptions fournissent une ample moisson de faits : noms de porte-enseignes avec indication de leur emploi, distinction entre l'aquilifère, les signifères, les imaginifères, vœux faits en Thonneur des divinités de la légion par un légat, une corporation militaire ou un soldat. Textes et renseignements épigraphiques sont illustrés à leur tour par de nombreux monuments : très souvent des enseignes figurent dans les bas-reliefs des colonnes ou des arcs de triomphe ; sans doute ces documents ne sont pas toujours d'une exactitude rigoureuse ; parfois l'artiste, esclave d'un certain nombre de conventions empruntées à une technique étrangère, n'avait pas très grand souci de la couleur locale* ; cependant nous aurons l'occasion de montrer qu'il y avait peut-être moins de fantaisie dans la reproduction des enseignes que dans la manière dont étaient traitées les armes par exemple : on a donc le droit d'utiliser ces bas-reliefs, à condition de soumettre les faits qu'ils nous fournissent à une critique rigoureuse. Il est une autre catégorie de monuments plus intéressants et plus sûrs, mais aussi plus
* Cf. Courbaud, le Bai'Relief romain à représentai. hUloriq,^ p, ai6 sq., 340 sq.
rares : ce sont les pierres tombales représentant des porteenseignes avec leur aigle ou leur signum ; généralement dépourvues de valeur ou à peu près au point de vue artistique, elles eont par contre des reproduclions fidèles, même naïves, et méritent d'être prises en considération.
Enfin, les monuaies romaines offrent quelques séries intéressantes : ce sont tantôt des scènes militaires où figurent des enseignes, tantôt des représentations de signa occupant tout le champ de la médaille, quelquefois aussi des allusions à certains faits qui intéressent l'histoire ou le culte des enseignes, comme par exempte la mention fréquemment renouvelée des signa rendus par les Parthes, ou encore la reproduction d'un animal symbolique, emblème de telle ou telle lé- pic. .. Monnaies i,
eion. Sans doute le relief de ces d'Antoine. {Cabinet des I ° . , . dailles, n" agSi et ïoc?.)
monnaies n est pas toujours assez
bien conservé pour que, dans les scènes, on puisse distinguer tous les détails, d'ailleurs la petitesse même de l'image suffit pour lui ôter toute exactitude rigoureuse, mais malgré ces réserves les monnaies constituent une de nos ressources les plus utiles, d'abord parce qu'elles nous éclairent sur la valeur d'un certain nombre de symboles et ensuite parce que les figures y sont généralement commentées par des légendes instructives.
Tels sont les matériaux dont on dispose pour une étude des enseignes impériales ; mais il n'en va plus de même, dès qu'on essaie de pousser les recherches au delà de l'ère chrétienne. Alors les monuments et les inscriptions font défaut, les monnaies deviennent rares et ne remontent pas très loin. Restent comme guides les textes parfois contradictoires de quelques écrivains de l'âge classique ou postérieur, qui remuent les cendres d'un passé mal connu de leur temps. Servius nous donne
dans son commentaire de ï Enéide quelques brèves indications, mais au iv^ siècle que savait-on des origines de Rome ? Denys d'Halicarnasse parle des antiquités romaines en compilateur sans critique. Tite-Live ne nous a laissé, lui aussi, que des renseignements de seconde main, généraux et vagues; on sait du reste que, pour les trois premiers siècles^ Thistorien n'avait qu'une médiocre confiance dans les annalistes qu'il se borne à résumer. Polybe, dont l'opinion serait d*un grand poids, ne nous a malheureusement laissé sur ces questions que des allusions insignifiantes. Nos sources les plus anciennes sont donc du i" siècle, et leur compétence pour l'époque précédente n'est pas bien certaine. Ainsi l'origine des signa romains se perd dans la nuit de la préhistoire ^et, si nous voulons essayer de jeter quelque lumière dans ces ténèbres, il nous faudra recourir à la méthode comparative. Peut-être les faits de l'âge historique apparaitront-ils alors comme les survivances d'un passé que nous connaissons ou que nous devinons par d'autres peuples arrivés plus tard au degré de développement des Latins du vu** ou du vm* siècle.
Les signa peuvent être considérés soit au point de vue purement militaire, soit au point de vue religieux. C'est ce second aspect que nous nous proposons d'étudier, mais auparavant il ne sera pas inutile de dire quelques mots du premier.
Tout d'abord l'enseigne générale de la légion se distingue nettement des enseignes secondaires qui servaient de guidons, pour employer une expression toute moderne, soit à la cohorte, soit au manipule ou à la centurie. A la première est réservé le nom d'aquila: c'est l'aigle romaine, qui, depuis l'époque de Marins, est le seul signum de la légion tout entière. L'oiseau, généralement debout sur ses pattes, avec les ailes dressées et souvent un foudre entre les serres, est placé sur une base dont la forme rappelle plus ou moins le tronc de pyramide ; la hampe est sans aucun ornement et porte seulement une sorte d'ergot en métal. Les ailes de l'aigle sont
rarement abaissées, quelquefois une couronne les entoure, l'oiseau porte fréquemment au cou un collier et dans le bec un symbole quelconque, couronne, gland, rameau. Grâce à ces nuances, on pouvait facilement distinguer entre elles les enseignes générales des différentes légions.
Viennent ensuite les signa des cohortes. Peu importe d'ailleurs que l'institution de la cohorte légionnaire , créée sur le modèle des contingents alliés, soit due à Marius ou à quelqu'un de ses prédécesseurs; peu importe que les cohortes aient eu leur étendard particulier à partir de l'époque de César ou seulement sous Hadrien \ Un passage deXacite laisse supposer que les enseignes de cohortes existaient dès les premières années de l'ère chrétienne et, à
' Le tcile de Cûsar, qu'on cite souvent, ne prouve rien. Caes., D. G., I, >!);■. . quertae coborlis omDibus centurionibus occisis signireroque inlertecto , signo amisso , reliquarum cobortium omnîbui fere cenlurionibus aut
vulnerstis aut occisis... B On pourrait comprendre à la rigueur que dans la quatrième cohorte un signifére de manipule (sur trois) avait été Vue et que son BJgnum élait pris. Peut-être aussi le premier sigDum manipulaire dans chaque file de l'acies comptait-il comme enseigne de la cohorle, ce qui concilierait tout. Tacite est le premier écrivain qui parie expressément des signa eohortium, b propos de la révolte de l'armée de Pannonic: Tac , jlnn., I, 18; • una très •quilas et signa cobortium locant *. Cette révolte ayant eu lieu sous le principal de Tibère, les enseignes de cohortes existaient donc dès cette époque.
S8 CULTES HILITAinES DE ROME
partir du ii' siècle, leur existence est attestée aussi par les inscriptions'.
Enfin, pendant tout le temps que la légion fut organisée en manipules, chacune de ces unités tactiques eut son signum. On appelait couramment milites unius signi les soldats d'un même manipule'. C'est sans doute encore à l'époque d'Hadrien, lors de la suppression des manipules, que chaque centurie obtint un signum, ce qui doubla ou à peu près le nombre des enseignes de la légion ^. Tous ces signa secondaires avaient comme caracléristiques une couronne, une main ou quelque autre symbole, et le long de la hampe étaient placés d'autres emblèmes alternant avec des disques en métal ou
Fio.3, — Signa secondaii (D'après Uomaszewiki, :
Les cavaliers légionnaires avaient des enseignes particulières, probablement à raison d'une par turme. Ces vezilla consistaient en hampes de bois ou lances surmontées d'un bâtonnet transversal auquel élait fixée une pièce d'étoffe. Les cohortes auxiliaires, les cohortes de spéculateurs et même les vexillations avaient aussi des enseignes ou des guidons.
* On a attribué à Hadrien, sans preuves sérieuses du reste, une innovation par laquelle les cohortes auraient adopté un nouveau guidon, le dragon, i
s occuperc
.pi».
appelé à cause de l'image qui s loin de cette enseigne d'origine
» Varr., /,. L., V. 88. — Liv.
rencee, consulter Pauly, art. Sir, (les Rômitchen Heerei.
3 Au lieu de .3o ligna manîpulaires, on eut 60 tigna de centuries. Toutes ces enseignes secondaires seront décrites plus loin.
liait la pique. Nous barbare.
VIII, 8; XXVII, i4, etc. Pour toutes les réfé- NUH, et surtout von Domasicwski. Die Falinen
LES ENSEIGNES i9
Il est assez difficile de préciser le nombre et le genre des signa qu'avait la légion au temps de la république et surtout antérieurement au ii" siècle. Nous n'avons guère, pour nous éclairer sur celte question, que deux textes, l'un de Tite-Live, l'autre de Pline l'Ancien. Le second est court et précis, d'une importance capitale ; le premier, assez long, est malheureuse-
ment très obscur ; il apparaît comme le résultat d'une compilation de textes plus anciens, el les idées qu'il contient semblent avoir été peu claires pour l'auteur lui-même*.
Voici quelles indications on en peut tirer* . Au milieu du IV" siècle, exactement en 34o, la légion aurait été divisée en trois lignes déployées l'une derrière l'autre ; la première était celle des hastats, la deuxième celle des princes, et la troisième
' Harquardl [Irad. franc, du roan. des a ce t«ite et les priocipales intcrprclolio propre discussion en excursus.
» Lir. VUE. 8.
. t. XI, p. r.4 sq] 1 n en a données ; v
celle des triaires soutenus par les rorarii et les accensi. L'unité tactique était le manipule (manipulatim structa acies), formé de deux sections placées Tune derrière l'autre; ces subdivisions étaient nommées centuriae ou ordines (au sens restreint du mot) et comprenaient 60 hommes. Mais on appelait aussi ordines les séries d'unités tactiques groupées en file les unes derrière les autres. Ainsi la première et la deuxième centurie formant le premier manipule de hastats^ la première et la deuxième centurie formant le premier manipule de princes, la première section de triaires, la première de rorarii et la première à'accensi (en tout sept groupes divisés en trois catégories) constituaient un ordo ou une file (au sens large du mol^), et la légion était composée de quinze ordines séparés les uns des autres par des intervalles.
L'attribution et le partage des enseignes me semble être en connexion étroite avec cette conception de la légion, c'està-dire qu'il faut considérer sans doute les signa comme liés aux ordines^ au sens large du mot, chaque file ayant son sigum ou ses signa. D'abord une enseigne générale pouvait servir de point de ralliement à la file tout entière dans sa profondeur ; puis venaient successivement les étendards particuliers des manipules de hastats et de princes et les guidons des trois sections de triaires, de roraires et d'accensi. De là l'expression sub signis, qui signifie proprement derrière les enseignes, à la suite des enseignes ; il s'agit ici des signa secondaires ; les enseignes principales étaient portées en arrière des deux premières lignes et en avant de la troisième, du moins à l'époque qui nous intéresse, d'où l'appellation A' anlesignani ^ ou soldats combattant en avant des signa. La bonne ordonnance de la file résulte de la présence du signum, qui en est le point de ralliement; quand
^ On conçoit ainsi que le mot ordo ait eu un sens fort élastique et que T.-Live, dans le chapitre 8 du livre VIII et dans maint autre passage ait pu appeler successivement ordines les files du premier au dernier rang de la légion, les files d*un demi-manipule de hastats ou de princes, et les files formées par les trois sections de la dernière ligne.
il y a du flottement dans les enseignes^ le désordre se met dans les files et la ligne de bataille est bien près d'être enfoncée^
Quand Tarmée romaine est en marche dans son ordre habituel (agmen)y il ne saurait plus être question des fû^s(ordines)^ telles que nous venons de les étudier. Aussi ies signa sont alors réunis autour de Taigle et s'avancent en un seul groupe *.
Le nombre des signa dans chaque légion aux différentes époques n'est point facile à établir^ en cette absence à peu près complète de documents précis. Tite-Live par exemple nous renseigne fréquemment sur le nombre des enseignes ennemies conquises par les Romains et qui figurent en bonne place au triomphe. Mais il se montre fort avare de détails, lorsqu'il s'agit de désastres subis par ses concitoyens. A vrai dire, s'il parle çà et là de quelques enseignes prises^, il se garde bien de nous dire combien les Carthaginois ramassèrent de signa sur le champ de bataille de Cannes, ou combien les Samnites en eurent dans leur butin après les Fourches-Caudines. Nous avons d'autres sources d'information. D'abord la tradition attribue des réformes militaires à certains rois de Rome : sans doute il ne faut se servir de pareils documents qu'avec la plus grande circonspection, sans aller toutefois jusqu'à l'hypercrilicisme.
Il est de mode chez certains éj*udits de considérer comme un tissu de pures légendes toute l'histoire de Rome antérieure à la prise de la ville par les Gaulois. Certes, nos renseignements sur cette période sont peu sûrs, mais les éléments qui ont servi à former la légende sont constitués probablement par des faits
* Par exemple Liv., VIII, 39.
< Flav. Jos.y B.,/., III, 6 et V, a. — II est probable qu'il s'agit seulement ici de Taîgle et des signa qui servent à une file entière, ou, pour parler le langage deTépoque postérieure, des tigna cohorlium; les guidons des petites unités tactiques restaient sans doute avec le groupe auquel elles appartenaient; il en était de même pour l'organisation des camps.
' Liv. XLII, 4^ ; Persée prend aux Romains cinq signa ; — XXXIX, 20 ; Q. llarcius, surpris par les Ligures dans un défilé, perd trois signa de la deuxième légion et onze vexilles des alliés de nom latin; — XXI, 25; les Gaulois s*emparent de six enseignes; — Cf. X, 3; XXVII, 19, etc.
historiques^ conservés dans la suite des siècles et transmis de génération en génération. Ainsi les rois de Rome peuvent n'être que des symboles représentant Tinfluence latine, Sabine ou étrusque par exemple^ mais les institutions qu'on leur attribue sont bien d'une époque qui est approximativement celle où on les fait vivre. Sans doute encore, ces documents ne doivent pas être pris à la lettre ; la vérité en est seulement approximative, et le tableau qu'on peut faire, en les utilisant, d'un état social, politique ou religieux, est plutôt une figure schématique, si je puis dire, qu'un dessin précis et détaillé. Tels qu'ils sont, ils restent précieux^ à défaut d^autres.
Pour ce qui est du nombre des signa aux temps primitifs, Tauteur de VOrigo Gentis Romanae nous dit que Romulus^ au moment de marcher sur Albe pour délivrer son frère emprisonné par Amulius, rassembla une multitude de bergers et les partagea en groupes de cent hommes, à chacun desquels il donna une enseigne ^ Ce texte^ dénué de valeur historique, n'est cité que pour mémoire : retenons seulement que les auteurs anciens croyaient à la multiplicité^ dès avant la fondation de Rome, des signa primitifs. Si l'on admet que la levée romaine des premiers temps de la ville, ce que les historiens latins appellent l'armée de Romulus, était composée de trois contingents correspondant à trois tribus ou clans et comprenant chacun mille fantassins environ et cent cavaliers, en rapprochant cette tradition de la précédente, on arrivera à cette conclusion que les signa devaient être alors au nombre de trente-trois, chiffre évidemment plus symbolique que réel, mais qui, chose assez extraordinaire, est sensiblement le même qu'au ii® ou au i*"^ siècle. Faut-il penser dès lors qu'on avait imaginé de toutes pièces, à l'époque classique, une légion romaine primitive, calquée sur le modèle des légions contemporaines?
Tite-Live fournit ensuite une indication intéressante sur la répartition des signa à l'époque de Tarquin le Superbe, c'est-
* Orig. g eut. Uonx.y aa.
à-dire au temps oii Rome commence à jouer un rôle prépondérant dans la confédération latine. Tarquin^ préparant une expédition à laquelle devaient prendre part les confédérés, convoque la jeunesse au bois sacré de Ferentina. « A l'appel du roi Romain, vinrent des hommes de tous les peuples. Pour qu'ils n'eussent ni chefs distincts, ni commandement particulier, ni enseignes à euXj il mélangea dans les manipules Latins et Romains^ de façon à faire une section avec deux, puis deux avec une seule. Aux manipules ainsi doublés, il imposa des centurions (Romains) ^ »
Ce texte, d'une concision un peu obscure, est facile à compléter. Tarquin veut fondre dans ses levées de guerre l'élément atin et l'élément romain, tout en laissant à celui-ci la prééminence ; il veut en somme enlever leur personnalité aux contingents alliés ; or la marque distinctive d'un clan à celte époque, c'est l'enseigne à caractère religieux ; donc le roi mêle en un seul corps un groupe romain et un groupe latin, puis il divise de nouveau le mélange en deux sections, à chacune desquelles il donne un chef romain. Pour les enseignes, point de difficulté : il est vraisemblable que si, à un moment donné, on mêla ainsi aux Romains les alliés latins, au lieu d'en faire, comme plus tard, des contingents distincts, on ne songea en aucune manière à doubler tout à coup et en une seule fois le nombre des signa , j'entends des signa romains ; car Tite-Live dit expressément qu'il n'y eut pas de signa latins. Seulement, pour éviter le désordre, on établit une subdivision purement tactique dans chaque manipule, qui eut deux centurions au lieu d'un. Mais il n'entre pas dans la légion de dieux nouveaux, c'est-à-dire d'enseignes nouvelles, et ainsi l'armée conserve son caractère proprement romain. Ces dispositions furent maintenues longtemps et permettent peut-être de résoudre un certain nombre de difficultés dans l'organisation des armées romaines ; le manipule a et garde comme carac-
^ Liv., I,5ai
téristique le signum \ conformément à Tétymologie vraie ou fausse que les anciens donnaient du mot manipulas ; grâce à la valeur sacrée du signum, le manipule persiste à Fétat de survivance, peut-on dire, après que d'autres unités tactiques ont été créées : la centurie qui remonte très haut, Tordo que nous constatons au iv* siècle, enfin la cohorte ; il ne disparait qu'après Tattribution d'un guidon particulier (vexillum ou signum) à chaque centurie; cette réforme date du u* siècle après Jésus-Christ; elle supprime la raison d'être du manipule.
Mais revenons au nombre des signa dans la légion. Est-il possible de le déterminer, même approximativement, pour le iv^ siècle? Nous savons par les textes que chaque manipule comportait deux vexillaires pour un seul signum : il y a donc dans la légion quinze signa pour les hastats et autant pour les princes, soit trente pour les deux premières lignes. Quant à la troisième, elle est divisée en trois ordines en profondeur et chacune, d'après Tite Live, a son guidon ce qui fait 4^ vexilla, en tout 75 enseignes pour l'infanterie légionnaire. Les vexilla des dix turmes de cavaliers portent ce chiffre à 85. De plus les troupes alliées ou étrangères étaient formées en cohortes, dont chacune représentait le contingent d'une ville ou d'une peuplade, marchant sous son étendard particulier et national. Mais ces cohortes comprenaient le plus souvent un assez grand nombre d'hommes ', de sorte que leurs enseignes n'augmentaient guère le chiffre des signa. On peut le fixer à une centaine environ. Comme deux légions tenaient généralement la campagne à cette époque, c'étaient à peu près deux cents signa pour une armée consulaire^.
^ Serv. Ae/i.,XI, 4^3, « maniplis signiferis, qui secundum antiquum morem in legione erant triginta. »
* Quelquefois cinq à six cents; voir référ. dans Marquardt, op, cit,., p. 100, ICI et notes.
3 T.-Live signale plusieurs fois la prise par les Romains de cent à deux cents signa, après Tanéantissement d'armées ennemies ; ces renseignements concordent avec nos conclusions, car les Romains devaient être organisés vers cette époque à peu près comme les autres peuples italiens de leur voisinage.
Au temps de Polybe, chacune des trois lignes de Vacies a dix manipules, ce qui donne, pour la légion, trente signa, quarante avec les dix vexilla de la cavalerie ; mais, en général, quand on fait allusion aux signa d'une légion, c'est de Tinfanlerie seulement qu'on parle*. La répartition des enseignes n'a pas changé au i^^ siècle : Cicéron, dans sa correspondance, raconte qu'Antoine, dans la bataille de Forum Gallorum, où les troupes engagées de son côté furent anéanties, perdit deux aigles et soixante signa; or il est dit dans la même lettre, que cette armée se composait de deux légions et de deux cohortes prétoriennes^. A Dyrrachium, César attaque le petit camp de Pompée avec trente-trois cohortes, mais il est surpris à son tour et la panique s'empare de ses troupes. La confusion est si grande que de nombreux signifères jettent leurs enseignes pour mieux fuir^. En vain, le général lui-même essaie de les arrêter et^ saisissant un signum, barre la route à ses propres troupes : la déroute continue. Pourtant la perte de César (960 hommes) est relativement minime, mais trente-deux enseignes restent aux mains de l'ennemi : c'est donc le tiers du chiffre total.
Enfin, si la légion du ii*^ et du i®^ siècle n'a qu'une trentaine de signa, apparemment il n'y a point d'autres enseignes secondaires que celles des manipules, et c'est une de celles-là sans doute qui est l'enseigne de la cohorte tout entière ; sinon nous sommes obligés d'admettre quarante et un signa au lieu d etrente et un^.
Pendant longtemps, il n'y eut pas d'enseigne unique, com-
^ A ces 3o signa secondaires il faut ajouter sans doute, jusqu'à Tépoque de Marias, les cinq enseignes principales surmontées défigures d'animaux; après Marius Taigle seule subsiste, ce qui donne un total de 3i enseignes pour le corps de la légion.
' Cic, ad fam.. X, 3o,i ; X, 3o,5.
> Caes.,B. C, 111,69, 71.
* Voir pour toutes ces questions générales A. von Domaszewski ; Die Fahnen im ROmischen Heere, dans AbhandL des Arch. — epigr, semin^. Unit, Wien,, fasc. V, p. laà 24.
mune à la légion tout entière ; Finnovation qui fit de l'aigle le symbole des armées romaines date de Marius. Le souvenir nous en a été conservé par un texte de Pline TAncien. « C'est C. Marius, dans son second consulat, qui consacra exclusivement Taigle aux légions romaines. Auparavant, elle n'était que la première, et quatre autres, loups, minotaures, chevaux et sangliers précédaient chacun une file. Peu d'années avant Marius, on avait commencé à la porter seule dans les batailles: on laissait les autres au camp ; Marius les supprima complètement ^ »
Ce texte important ne laisse pas que de présenter des obscurités. Comment faut-il entendre « singulos ordines » ? Chaque file (au sens large naturellement) était-elle guidée par une enseigne animale, ce qui aurait fait quinze signa de ce genre pour la légion tout entière ? Mais alors on ne s'expliquerait guère comment ces enseignes, analogues en somme aux (( signa cohortium » postérieurs, auraient été laissées au camp pour la plupart comme inutiles. Il serait plus logique de supposer que les cinq enseignes animales n'étaient spéciales à aucune des unités tactiques, mais communes à la légion tout entière; on conçoit dès lors facilement que la légion, étant une, a d'abord gardé par tradition, mais n'a pu conserver toujours cinq emblèmes; l'un d'eux a fini par représenter à lui seul le groupe primitif des enseignes principales ou générales* et les autres ont vite disparu à partir du jour où elles n'ont plus été utilisées pratiquement. Seulement, si cette interprétation est exacte, pourquoi Pline emploie-t-il l'expression « singulos ordines ? » Ne connaissait-il lui-même que vaguement les anciennes institutions militaires de Rome, et rapporte-
^ Plin.^ //. N.i lo, 5. « Romanis eam [aqulla] legionibus C. Marius in secundo consulatu suo proprie dicavit. Erat et antea prima cum quatuor aliis : lupi, minotauri, equi aprique singulos ordines anteibant. Paucis ante annis solain aciem portari coepta erat; reliqua in castris relinquebantur; Marius in totum ea abdicavit. »
^ Par opposition aux guidons de chaque unité tactique, ou enseignes secondaires.
LES EftSEIGlÏES 3t
l-il en compilateur une tradition qu'il n'a pas approfondie? « Singulos ordines » n'est-il enfin dans sa pensée qu'un synonyme de « milites legionis » ?
Ce qui reste acquis en tout cas, c'est que les légions, six siècles après la fondation de Rome, étaient encore conduites au combat par divers signa portant des figures d'animaux, et ces signa n'étaient pas de simples guidons, mais bien les véritables enseignes de l'armée équivalentes aux aigles romaines de la fin de la République et de la période impériale.
D'autre part, l'existence à toutes les époques de signa secondaires à côté des enseignes animales ne saurait faire de doute. Elle nous est attestée, dès les origines de Rome, par une tradition acceptée de l'antiquité tout entière : au temps de Romulus, des perches surmontées d'une poignée d'herbe servaient de signes de ralliement aux plus petits groupes de la légion, aux centuries d'alors, et ces étendards primitifs donneraient même, d'après les grammairiens latins, l'explication étymologique du mot manipule. Ils sont en tout cas la première forme des signa manipulaires et des signa prétoriens tels que nous les connaissons par les monuments.
Ainsi les enseignes romaines se divisent en deux classes : l'une, la plus importante^ est celle des enseignes à représentations animales; l'autre a utilisé des symboles plus divers, plus obscurs et surtout plus mal connus. Nous allons étudier successivement ces deux catégories et montrer que toutes deux ont eu, à toutes les époques et dès l'origine, une signification nettement religieuse.
Umv. DR Ltok. — Rbnbl.