Voir Renan, Origines, t. VII, p
pie de Thékla, suivant certains écrits attribués faussement à Paul, qu'on sache bien ceci : un prêtre d'Asie, qui a fabriqué cet ouvrage, fut convaincu et avoua qu'il avait fait cela par amour de Paul ; sur quoi il fut privé de son ministère1. » Je laisse de côté quelques mots qui sont fort obscurs, mais dont le sens général paraît être que le faussaire mit ses propres élucubrations sous le nom de Paul.
Deux cents ans plus tard, saint Jérôme raconte la môme chose, en citant Tertullien ; mais il ajoute que le prêtre d'Asie avoua sa fraude à Jean, ce qui signifie, sans aucun doute possible, à saint Jean2. Suivant la tradition chrétienne, cet apôtre aurait résidé à Ephèse, capitale de la province romaine d'Asie, de l'an 00 à l'an 90 environ ; on lui attribuait un certain pouvoir disciplinaire sur les hérétiques, entre autres le fameux Cérinthe, qu'il aurait désigné à l'animadversion des fidèles en quittant des thermes où Cérinthe venait d'entrer. Cérinthe était donc vitandus : c'était presque l'équivalent d'une excommunication. Dire que saint Jérôme a ajouté de son cru la mention de Jean, c'est se payer de mauvaises raisons ; il est bien plus probable qu'il l'a trouvée dans le texte grec du livre de Tertullien ou dans un exemplaire plus complet que les nôtres du texte latin. Ainsi, suivant cette tradition, l'histoire de Thékla aurait été écrite entre 60 et 90 \ Mais alors l'auteur présumé de ce récit
1. Tertullien, De bapt., 17 : « Quodsi quae Pauli perperam (ad)scripta sunt, exemplum Theclae ad licentiam niulierum docendi tinguendique defendunt, sciant in Asia presbyterum, qui eam scripturam construxit, quasi titulo Pauli de suo cumulans, convictum atque confessumid se amore Pauli fecisse, loco decessisse ».
2. S. Jérôme, De script, eccles., c. 7 : « Igitur «epi68ou; Pauli et Theclae... inter apocryphas scripturas computamus. Quale enim est, ut individuus cornes apostoli inter ceteras eius res hoc solum ignoraverit ! Sed et Tertullianus vicinus eorum temporuni refert presbyterum quemdam in Asia o-7rov8a<7Triv apostoli Pauli convictum apud Johannem, quod auctor esset libri, et confessum se hoc Pauli fecisse amore loco excidisse. » Saint Jérôme lisait probablement un manuscrit bilingue du De Baptismo.
3. Je parle de cette histoire, non des Actes de Paul, compilation très inégale où fut inséré un remaniement de l'histoire de Thékla. Tertullien parait faire allusion aux Actes, mais Jérôme s'occupe seulement de l'épisode qui uous intéresse ici.
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très peu orthodoxe aurait été contemporain de l'apôtre, qui quitta l'Asie en 58 et mourut à Rome vers 64. « Par amour de Paul » ne signifierait pas, comme tout le monde l'a pensé, par amour pour la mémoire de Paul, mais par affection pour l'apôtre lui même. Si l'auteur de l'histoire de Thékla (en son état primitif, bien entendu) a connu l'apôtre, on ne s'étonne plus de lui voir décrire si exactement son physique, ses cheveux bouclés, ses sourcils épais, son nez trop long, ses jambes courtes et cagneuses, tandis qu'il est absurde de prétendre que cette description si réaliste dérive d'un prétendu portrait peint, tous les portraits embellissant leur modèle. Il semble donc résulter des textes de Tertullien et de saint Jérôme, comme aussi de certains détails de l'ouvrage, que le prétendu faussaire a connu personnellement saint Paul. A-t-il aussi connu ses écrits, c'est-à-dire les Épitres, dont le premier recueil ne fut publié que vers 150 par Marcion ? Si l'on s'en tient aux textes de l'histoire de Thékla que nous possédons, il faut répondre affirmativement; il faut dire aussi que ce prêtre d'Asie a connu les Actes canoniques des Apôtres, Y Evangile de saint Jean et d'autres documents publiés vers la fin du ier siècle ou au début du nei. Mais toutes les citations d'écrits évangéliques qu'on a relevées dans l'histoire de Thékla ne font pas essentiellement corps avec cette histoire ; elles peuvent être dues à des remaniements exécutés au milieu du ne siècle et plus tard. La comparaison de nos textes en diverses langues prouve que l'histoire de Thékla n'a jamais cessé d'être remaniée ; elle l'a même été très profondément, puisque l'on a fait disparaître presque toutes les traces de la prédication de Paul exhortant les femmes mariées à renoncer, dans l'espoir de la résurrection, à la vie conjugale. D'autre part, si l'hypothèse de remaniements est autorisée par ce que nous savons de l'his-
1. Les parallèles des Actes grecs de Thékla avec les écrits canoniques du Nouveau Testament ont été réunis par S. Schlau, Aclen des Paulus und der Thékla, 1817, p. 80-82. 11 n'y a pas la moindre trace d'une lecture de l'Ancien Testament, ce qui, joint au silence complet de l'auteur sur les juifs, a fait penser qu'il était un païen converti.
toire des textes, celle de la familiarité de l'auteur avec les écrits du Nouveau Testament, qui ne sont jamais expressément cités, ne l'est pas du tout par le contenu essentiel de l'œuvre. La contradiction n'est pas seulement éclatante avec les chapitres 13 et 14 des Actes des Apôtres, où Paul se rend à Iconium avec Barnabe et prêche aux juifs, alors que le prêtre d'Asie ne connaît pas Barnabe et ne mentionne pas une fois les juifs ; mais il y a un abîme entre la doctrine authentique de saint Paul et celle de l'épisode de Thékla, Tune résolument anti féministe, comme nous dirions1, l'autre non moins résolument féministe — Yuneopportunisle, pour employer un autre néologisme, dans la question de la chasteté, l'autre absolument intransigeante. C'est à tel point que Ton a supposé, chez l'historien de Thékla, le dessein de prendre le contre-pied des enseignements de Paul, soit dans l'intérêt de la doctrine montaniste (c'était l'opinion de Renan4), soit dans l'intérêt du mysticisme gnostique qui menaça de bonne heure l'orthodoxie (c'était l'opinion de Lipsius). La doctrine de l'auteur de Thékla tient en quelques mots: restez chastes et Dieu vous aimera; il vous assurera le bienfait de la résurrection. Le seul ouvrage du Canon où cette idée soit nettement exprimée3 est Y apocalypse attribuée à saint Jean, œuvre asiatique, sortie de l'école chrétienne d'Ephèse : « Je vis l'Agneau (c'est-à-dire Jésus) qui était sur la montagne de Sion et avec lui cent quarantequatre mille personnes qui avaient le nom du Père écrit sur leurs fronts... Ce sont ceux qui ne se sont pas souillés avec des femmes, car ils sont vierges; ce sont ceux qui suivent
i. Voir Renan, Origines, t. VU, p. 116.
2. Ibid., t. VII, p. 244 : « Un roman qui fut sûrement d'origine montaniste, puisqu'on y trouve des arguments pour prouver que les femmes ont le droit d'enseigner et d'administrer les sacrements. » Renan avait déjà développé la même opinion, ibid., t. III, p. 40.
3. Elle est aussi indiquée dans saint Paul (/ Thess., v, 23; cf. ibid., iv, 14, 16; v. 3); seulement, dans cette épître, le libertinage n'est par l'unique empêchement de la résurrection. Voir A. Vanbeck, La discipline pénilentielle dans les écrits de Paul (in Rev. d'hisl. et de litt. relig., 1910, p. 241 et suiv.).
l'Agneau'. » Impossible de dire plus clairement que la béatitude céleste est la récompense de la chasteté.
La preuve que cette passion un peu maladive de la chasteté existait dans l'Église avant saint Paul et les Evangiles, c'est que saint Paul lui-même trouve à Corinthe, vers l'an 53, des fidèles persuadés qu'ils ne doivent pas vivre avec leurs femmes. En se convertissant à la nouvelle doctrine, ils croyaient devoir abandonner femme et enfants, pour se consacrer désormais à la chasteté. Paul les détourne de ces excès et les exhorte à persévérer, même après leur conversion, dans l'état où Dieu les a appelés: « Es-tu lié avec une femme? Ne cherche point à te séparer d'elle. N'est-tu pas lié avec une femme? Ne cherche point de femme. Si pourtant tu te maries, tu ne pèches point ; et si une vierge se marie, elle ne pèche point2. » Ces conseils de bon sens n'étaient nécessaires que parce que l'opinion contraire trouvait créance, et cela dans une communauté qui avait été évangélisée de très bonne heure par la voie d'Ephèse. Paul avaitil toujours pensé de même? Cela n'est pas sûr, car il y a, dans les Epîtres authentiques, des traces d'une doctrine beaucoup plus sévère, par exemple dans la même lettre aux Corinthiens : « Mes frères, le temps est court désormais. Que ceux qui ont une femme soient comme s'ils n'en avaient pas3. » C'est la continence absolue dans le mariage, doctrine que l'Église n'a pas adoptée et qu'elle réprouve même très sévèrement. Il est donc possible que Paul, trois ou quatre ans plus tôt, au cours de ses premières tournées de mission en Asie Mineure, ait exagéré, dans sa prédication, les vertus contraires aux vices régnants. L'idéal ascétique de la continence n'était d'ailleurs nullement étranger aux religions populaires de l'Asie. Mais alors on comprendrait très bien qu'un témoin de sa prédication d'alors, — un des fils d'Onésiphore, par exemple, — devenu prêtre de l'église d'Ephèse,