Voir Cultes, t. 1, p
emmène sa femme chez lui1. Il existe donc un lien entre ces deux coutumes et comme l'une est incontestablement la plus ancienne, on a des raisons d'attribuer à l'autre la même antériorité relative sur celle qui prévaut dans les civilisations plus avancées. J'ai déjà dit que M. Frazer reconnaît en Australie, où l'abduction de la femme par le mari est aujourd'hui devenue la règle, les traces d'une coutume contraire et antérieure.
Si A, au contact de la famille de sa femme B, voit librement la mère de celle-ci, il s'établira, entre elle et lui, des liens de familiarité, sinon d'affection, et il prendra bientôt l'habitude de l'appeler mère-, c'est un fait plusieurs fois constaté chez les sauvages, où le gendre, sans voir sa bellemère, la traite de mère , et c'est un fait d'occurrence quotidienne dans nos sociétés2. Mais alors, si A et B donnent à la même femme le nom de mère et se comportent l'un et l'autre envers elle comme ses enfants, il y a apparence qxx'û^ sont frère et sœur et, par suite, que A s'est rendu coupable du crime des crimes en épousant sa sœur.
Ce qui, à nos yeux, n'est qu'une apparence inofîensive, se présente à l'esprit du sauvage sous les traits d'une redoutable réalité. Pour échapper à ce danger effrayant pour lui, le sauvage ne connaît qu'un moyen, que nous qualifierons à bon droit de radical : c'est de proscrire, entre la belle-mère et le gendre, toute apparence de rapports et de relations. Ainsi la vitance de la belle-mère ne me semble pas autre chose qu'une négation emphatique, catégorique, de la possibilité même de l'inceste entre frère et sœur : la preuve sans réplique que je n'ai pas épousé ma sœur, c'est que je ne connais pas, que je ne veux pas connaître sa mère, et que la mère de ma femme se comporte de même à mon égard.
Ce qui précède reste valable pour le cas où le mari a élu
1. Voir Westermarck, Origine du mariage, trad. fr., p. iOô, 107.
2. A Ceram, le gendre ne peut approcher ni nommer sa belle-mère, mais il l'appelle •< mère » (Crawley, p. 403); de même à Amboina et à Wetar (iôid., p. 404). Évidemment, le sauvage veut dire la mère de sa femme et non pas comme dans nos sociétés, sa seconde mère à lui.
domicile, avec sa femme, dans la famille de son père. Mais pourquoi, dira-t-on, la vitance du beau-père et de la bellemère du côté maternel s'impose-t-elle avec moins de rigueur à la bru, bien qu'il en existe quelques exemples? A cela je répondrai que si la bru appelle mère la mère de son mari, ou qualifie de père son beau-père, cette manière de parler, dans la bouche d'une femme, ne prête pas à la même équivoque que dans celle de l'homme ; s'il y a inceste, c'est l'homme qui est coupable, non pas la femme. Du reste, comme je l'ai dit plus haut, si la coutume ancienne mettait le gendre à portée des beaux parents plutôt que la bru à portée des siens, on comprend que la vitance ait pris naissance, qu'elle se soit développée et fixée dans les conditions où elle s'observe encore de nos jours.
On voit la différence fondamentale entre mon explication et celle de MM. Howitt et Frazer. Ces savants croient que le motif de la vitance est la crainte que le gendre ne puisse pécher avec sa belle-mère; je pense, pour ma part, qu'elle a sa racine dans la crainte que l'union du gendre et de sa femme puisse être réputée criminelle et sacrilège. Que mon hypothèse soit vraie ou fausse, elle a néanmoins cet avantage sur les autres de justifier le sentiment de terreur religieuse dont la vitance est comme imprégnée, et de justifier aussi le caractère réciproque de ce sentiment.
Il serait tentant de chercher une trace de cette vitance dans l'hostilité que le théâtre bourgeois fait régner entre les gendres et les belles-mères ; mais je refuse de suivre dans cette voie M. Grawley, et cela pour plusieurs raisons. D'abord, la vitance n'implique aucune hostilité et celle dont on parle tant de nos jours, loin de résulter d'une vitance, s'explique au contraire, là où elle existe, par des relations trop suivies et trop peu discrètes. En second lieu, les étapes intermédiaires font absolument défaut, puisque la vitance de la belle-mère n'a été observée ni en Europe ni en Asie1. Les divers
l. M. A.-J. Reiuach nie signale un texte de Plutarque [Quaest. rom., VIII), d'après lequel, à Rome, une belle-mère n'a pas le droit de recevoir un cadeau
lU LE GENDRE ET LA BELLE-MÈRE
théâtres classiques ont beaucoup de mal à dire des marâtres, mais j 'y cherche en vain des médisances contre les belles-mères. Sans connaître assez, pour me prononcer en connaissance de cause, le théâtre bourgeois du xvni13 siècle, j'incline à penser que le type de la belle-mère tyrannique et détestée a été créé, ou, du moins, mis à la mode par le théâtre du siècle passé seulement. Un homme de beaucoup d'esprit, feu Harduin, croyait en avoir découvert la cause.
« Pourquoi, demandait-il (parlant de certaines plaisanteries répétées sans cesse), les belles-mères en sont-elles spécialement victimes? Cela tient, je pense, à ce que les familles en France sont peu nombreuses. Une mère qui n'a qu'une fille et qui la marie reste seule et ne peut se faire à l'idée qu'elle n'est plus tout pour cette fille, que les pensées de celle-ci vont ailleurs. Et, alors, elle s'offre au jeune ménage, cherche à s'y introduire, devient encombrante. Elle ne le serait pas si elle avait trois ou quatre filles mariées ou à marier »'. Lorsque Harduin publia ces lignes, il y a cinq ans, je me rappelle lui avoir écrit pour lui signaler la vilance des sauvages; mais comme cette question était nouvelle pour lui, il s'abstint d'essayer de la résoudre. Peut-être, vu les difficultés du problème, aurais-je été sage en l'imitant.
Post-scriptum. — Le mémoire qui précède ayant été lu kl' Académie des Inscriptions et résumé dans les journaux, j'ai reçu à ce sujet une lettre très intéressante de M. le Dr Milan Soulé, qui a résidé longtemps à Fort Apache (Arizona), vers 1875. « A cette époque, m'écrit-il, j'avais sous ma surveillance environ 6.000 Apaches-Cliiricahua, récemment entrés sous la tutelle du gouvernement, ainsiqu'un petit nombre d'Apaches Aravaipa. Chaque mâle adulte était porteur d'un document le décrivant lui-même et sa famille; il devait le présenter au cours d'une revue générale qui avait lieu tous les dix jours et précédait les distributions. Chaque bande était introduite dans un enclos et examinée à part. Bientôt il fut évident pour moi que certains jeunes bucks (guer-
de son gendre. Il y a là peut-être uue survivance très atténuée du tabou si répandu que nous étudions.