CHAPITRE PREMIER
EXPOSÉ DE LA QUESTION. — LA CURE RADICALE MÉRITE D’ÊTRE FAITE. — OBJECTIONS
Depuis une époque reculée les hernieux ont attiré la sollicitude des chirurgiens ; des opérations nombreuses ont été proposées et pratiquées pour les délivrer de leur infirmité. L'imperfection des procédés d’une part, les progrès de la mécanique d’une autre part, les avaient fait singuliérement délaisser. Puis, dans le découragement de mauvaises méthodes, on en est venu à persuader aux patients que tout était pour le mieux et que munis d’un bandage ils se trouvaient en situation satisfaisante.
Cependant, quelle est la situation du hernieux qui porte
un bandage ? très variable sans doute.
LUCAS-CHAMPIONNIÈRE, Hernies. 1
I y a des hernies qui sortent peu, chez des individus faisant des efforts médiocres. Pour eux, le bandage est une ceinture qu’ils mettent le matin au lever, qu’ils quittent en prenant la position horizontale le soir. En définitive, ce n'est là qu’une pièce de toilette qu'ils peuvent à la rigueur dissimuler, qui les protège et leur rappelle que certains excès musculaires leur sont interdits.
Mais ces heureux sont de beaucoup les plus rares. Peutêtre ne forment-ils pas le quart des porte-bandage. Parmi les autres, beaucoup souffrent plus ou moins constamment; le bandage maintient mal la hernie. — Il a besoin d’être très puissant? alors il est douloureux. — Est-il moins serré? il devient inutile et peut être dangereux, car la hernie sort. Tel, avec un bandage même bien fait, ne peut s’asseoir sur un siège un peu bas, ne peut aller à la selle sans que sa hernie s'échappe. Souvent la pression de la main doit s'ajouter à celle du bandage pour tout effort. Tel autre souffre constamment; des ulcérations se forment sur la peau, des accumulations épidermiques sentent mauvais et irritent.
Et cette misère, ce supplice du bandage insuffisant dure toute la vie.
Que dire donc des hernies qui ne se réduisent jamais complètement, avec lesquelles l'individu n’a jamais le pouvoir de faire un effort vigoureux, et se trouve toujours sous le coup d'accidents d’étranglement ?
Croit-on que tous ces incidents soient indolores? Ne saiton pas que ce passage et repassage de la masse intestinale dans le sac herniaire est habituellement accompagné de coliques plus ou moins violentes ? La vie d’un hernieux en
puissance d’un sac herniaire béant est constamment dou- Joureuse.
Je ne parle qu’en dernier lieu des complications graves que comporte toute hernie dont le collet péritonéal est constitué, accidents dont le plus grand nombre est conjuré par les réductions heureuses, mais qui laissent toujours suspendu au-dessus de votre tête un danger plus ou moins formidable selon les circonstances et le lieu où sera survenu l’étranglement.
Le hernieux dans ces conditions est un malheureux d’une espèce particulière. Il lui est défendu, sous peine de mort, de faire un effort violent, de prendre un gros rhume loin d’un centre où il pourra rencontrer un chirurgien, et encore ne serait-il pas mauvais qu'il pût savoir quel chirurgien l’opérera.
Ce tableau n’est pas poussé au noir : il n’y a pas jusqu’aux statisticiens qui, par des chiffres éloquents, n’aient démontré à combien de dangers la vie du hernieux est exposée.
La cure radicale de cette infirmité étant possible, il a fallu des motifs bien puissants pour en détourner la chirurgle, ;
Les causes de cette proscription sont multiples. Il y avait autrefois des dangers graves inhérents à l'opération. Aujourd’hui le souvenir de ces dangers pèse encore sur les déterminations du malade et du médecin. Nous avouons du reste que cette opinion serait parfaitement justifiée pour toute opération pratiquée en dehors de la chirurgie antiseptique. |
Mais il y a une raison plus grave encore; on ne croit pas
à l'efficacité de la cure radicale. Cela tient d’une part à ce que le champ des opérations de cure radicale est encombré d’une foule d'opérations médiocres donnant de piètres résultats.
Puis on s’est montré beaucoup trop exigeant pour la cure radicale, et je ne saurais admettre la définition qu’en a donné mon collègue et ami Jacques Reverdin dans une excellente étude critique de la Revue médicale de la Suisse romande (15 mars 1881) : « Il s’agit de réduire dans l’abdomen et d’y maintenir définitivement les parties herniées sans autre secours que les modifications apportées dans les tissus par le fait de l'opération; un hernieux guéri radicalement devrait n’avoir plus besoin de bandage. »
Ceci serait vrai, si on pouvait faire de la chirurgie idéale, si le patient n'était habituellement un être défectueux qui ne deviendra Jamais par le fait de l’opération un Apollon du Belvédère. Mais la situation n’est pas du tout celle-là, et le problème à résoudre ne saurait être déterminé aussi ambitieusement. On n’estime pas qu’une opération de becde-lièvre est défectueuse parce qu’il reste une cicatrice et parce que l’opéré n’est pas aussi joli garçon que son voisin. Il y a des opérés qui peuvent arriver à ne pas porter de bandages; mais même ceux qui devraient porter un bandage toute la vie seraient très heureux de n’être exposés à aucun des accidents de la hernie. Ils sont soulagés et ils ne courent plus de danger. Est-ce que cela ne mérite pas le nom de cure radicale, parce qu’il leur faudra prendre certaines précautions pour assurer le maintien du résultat obtenu ?
Je montrerai même qu’on peut aller plus loin, que l’on
(br à
peut tirer bénéfice même d’une opération qui a échoué. Dans le seul cas où l’opération que je conseille n’était pas praticable et où la hernie revint (Obs. [IT), la malade était fort soulagée, ayant une hernie réductible au lieu d’une hernie irréductible.
Cette querelle de mots est vidée, la cure radicale mérite ce nom et elle est obtenue couramment.
Pour ceux que les bonnes raisons en faveur de la cure radicale auront convaincus, 1l y a encore une considération qui peut les détourner de ces opérations. Les opérations rapides, superficielles, ne donnent que des résultats imparfaits. Pour être efficace l’opération doit être minutieuse, longue. Elle ne sera couramment pratiquée que par ceux qui sont familiers avec la chirurgie abdominale. Comme dans l’ovariotomie, l’hystérectomie, la néphrectomie, etc., il se peut qu’un chirurgien inaccoutumé ait quelques résultats heureux dans des cas très favorables. Mais pour aborder cette chirurgie régulièrement, avec des résultats assurés, il faut avoir le lieu, le matériel, les aides. Le seul détail de fils mal préparés peut convertir une opération bénigne en une calamité et le moindre accident de ces insuffisances serait l’insuccès.
Je puis même ajouter à ces considérations une histoire très démonstrative. Ma dixième opération faite chez un individu dont la hernie était de médiocre volume et ne remontait pas, selon lui, à plus de deux ans de date, a présenté d’extrèmes difficultés; je puis affirmer que si j'avais trouvé de semblables difficultés au début j'aurais été découragé, j'aurais renoncé. Mais l'expérience aidant ma conviction profonde, j'ai poursuivi l'opération et jai ob-
tenu un excellent résultat. Il en sera donc de cette opération comme d’un certain nombre de celles qu’aborde la chirurgie moderne; elle ne donnera ses résultats parfaits | que dans certaines conditions.
Ce n’est peut-être pas, comme le disait un Jour un maitre éminent, de la chirurgie pour tout le monde, mais ce n’est pas une raison pour ne pas la faire. J'ai cherché à établir quelles étaient les conditions dans lesquelles elle doit être faite, et, dans ces conditions, j'affirme que la cure radicale est une excellente opération qui doit donner de beaux succès comme elle me les a donnés. Elle rendra l'existence supportable à beaucoup de malheureux. La chirurgie se perfectionnant chaque jour, plus nous irons, plus ses indications se multiplieront. On verra toutefois dans le chapitre spécial consacré aux indications que dès à présent les cas où elle est applicable sont fort nombreux.