CERCUEILS FAITS D’AVANCE. Ü
sister. Les fous de la cour de Saxe eurent ordre de ne s’y présenter qu'avec des crêpes de vingt aunes de longueur et des manteaux de deuil à très-longues queues.
Nous citerons encore Philippe II, qui, au dire de Brantôme, s’était fait préparer un cercueil de bronze ; et un général irlandais, mort en 1792 au service de la Russie, Browne, dont la bière avait été faite vingt ans avant sa mort.
Timperley raconte qu’un certain M. Bailey, surveillant imprimeur à l'Université de Cambridge, mort en 1796, la semaine qui précéda sa mort, étant en bonne sanlé, du moins en apparence, il se fit faire un cercueil de sapin rouge, non raboté; le garnit d’herbes, et donna ordre qu’on l’ensevelit sans linceul ; il paya ensuite les fossoyeurs, et prédit qu'il mourrait le samedi ; il vécut cependant jusqu’au mercredi suivant.
« Un capitoul de l’année i 326. Guillaume Descalquens, se lit faire des funérailles étant plein de vie et en parfaite santé. Le service se fit dans l’église des Jacobins (à Toulouse) où se trouvèrent les capitouls ses collègues, avec un grand concours d’autres invités. La représentation ne pouvoit être plus naturelle : car c'étoit Descalquens lui-même gisant dans un cercueil, les mains jointes, accoutré à la manière des corps morts, et entouré de quarante torches allumées. La messe finie, on fit les encensements autour du faux mort-, avec les absoutes ordinaires, après quoi il ne restoitqu’à le mettre en terre mais, au lieu de cela, on l’alla poser derrière le maîtreautel, d’où il se tira quelques moments après, et ayant quitté cet équipage mortuaire et repris ses vêtements de capitoul, il retourna chez lui accompagné de ses collègues et des autres, invités qu’il retint à dîner, suivant b coutume de ce temps-là 1 . »
i Lafaillc, A tmales de lo ville de Toulouse, 1687. In-fot., 1" parue.
Cette cérémonie, qui causa un grand scandale, fut l'occasion d’une réunion des évêques et des abbés de la province de Toulouse, réunion qui défendit de renouveler pareille chose sous peine d’excommunication.
On voit que Charles-Quint n’eut pas le mérite de l’invention lorsqu’il imagina, dans sa retraite, de se donner le spectacle que plus de deux siècles auparavant un sim- , pie capitoul s’était donné. « Il se fit élever un catafalque dans la chapelle du couvent de Saint-Just, où il s’étoit retiré après son abdication. Ses domestiques y allèrent en procession funéraire, tenant des cierges noirs dans leurs mains; et lui-même il suivoil enveloppé d’un l’inceul. On l’étendit dans un cercueil avec beaucoup de solennité. On chanta l’office des morts, et il joignoit sa voix aux prières qu’on récita pour le repos de son âme.
La cérémonie finie, les portes de la chapelle furent fermées, et Charles sortit alors du cercueil et se retira dans son appariement; mais, soit que la longueur de la cérémonie l’eût fatigué, soit que cette image de mort eût fait sur son esprit une impression trop forte, il fut saisi de la fièvre le lendemain, et il expira environ un mois après, le 21 septembre 1558, à l’âge de cinquante-huit ans*. »
Ce prince, qui s’était fait enterrer vivant, manqua d’être déterré après sa mort. « Il fut une fois, dit Brantôme, arresté à l’inquisition d’Espaigne, le roy son fils présent et consentant, de désenterrer son corps et le faire brusler comme hérétique (quelle cruauté ! ), pour avoir tenu en son vivant quelques propos légers de la foy; et pour ce étoit indigne de sépulture en terre saincte, et très-brûlable comme un fagot, et mesme qu’il avoit trop adhéré aux opinions et persuasions de l'archevesque de Tolède, qu’on tenoit pour hérétique. Pour fin, ce fut une
' Voyez Robertson, H‘“loire de Charles-QttiiU, 1771, tome VI, |>. 282.
CKRCüElLS FAITS D’A VÀNCfe. HO
terrible délibération contre le corps de ce très-auguste empereur et sa très-illustre mémoire’. »
Plusieurs artistes ou hommes de lettres se sont plu, pour différents motifs, à faire courir le bruit de leur mort. On accuse, entre autres, Téniers et Rembrandt de l’avoir fait dans le but de vendre plus cher quelques-uns de leurs tableaux.
Ébert, jurisconsulte et philosophe allemand du dixhuitième siècle, s’étant fait passer pour mort, s’amusa à » recueillir les oraisons funèbres et les pièces de vers faites » sur son trépas.
Laplace, écrivain picard, mort en 1796, employa le môme artifice pour attirer sur lui l’attention publique, en ayant soin de faire insérer dans les feuilles de Desfontaines de longs regrets sur les espérances qu’il donnait au monde. Ce moyen, dont dans ces derniers temps on a fait beaucoup usage, est un peu usé aujourd'hui.
Un gourmand connu par ses bizarreries, etdoht nous avons déjà parlé, Grimod de la Reynière, voulant connaître ses véritables amis, imagina le stratagème suivant. « Il se dit malade, se tint clos chez lui, et fit fermer sa porte à tout le monde. Quinze jours après, il envoya à ses amis des billets de faire part, leur annonçant son décès et les invitant à son convoi, qui devoit avoir lieu le lendemain à quatre heures. Il n’en vint qu’un petit nombre, c’étoit justement l’heure du dîner, et retarder indéfiniment ce principal repas pour un enterrement, c’étoit assurément une marque d’affecliorfraux yeux du prétendu défunt. Ces amis donc voient à la porte un corbillard et
' Édition du Panthéon , tome I, p. 1S. Henri IV, d’Allemagne, fut moins heureux que Charles V ; son lils, Henri V, le fit exhumer en llOfi et porter ù Spire, où le cadavre de cet empereur, qui avait assisté à soixante batailles, resta près de deux ans dans une cave, privé de sépulture comme excommunié.
plusieurs voitures de deuil; une bière recouverte d'un drap noir est sous le péristyle de l'hôtel. On les introduit dans une salle d’attente entièrement tendue de noir. Une demi-heure se passe; alors les deux battants d’une porte latérale sont ouverts, et un domestique prononce d’une voix solennelle : « Messieurs, vous êtes servis ! » Que voient-ils en entrant dans la salle voisine? une table chargée des mets les plus exquis et des vins les plus fins. Grimod de la Reynière est assis à sa place accoutumée, prêt à faire les honneurs du repas, et la table entourée' d’un nombre de couverts égal à celui de ses amis in extremis. Tous manifestèrent leur joie au maître du lieu; mais lui, avec le sang-froid le pluscomique: « Messieurs, v dit-il, le dîner est servi, il pourrait refroidir, prenez « donc votre place. » Après ces mots, le festin commença et se prolongea fort avant dans la nuit*. »
Ce fut dans un tout autre motif que deux guerriers normands du moyen âge firent courir le bruit de leur mort. Le célèbre pirate Uastings, ayant, en 861, pénétré dans la Méditerranée et ravagé les côtes de la Toscane, arriva devant la ville de Luna, qu’il prit pour Rome, vers laquelle il se dirigeait. Désespérant d’emporter de vive force cette place alors importante et bien fortifiée, il fit dire à l’évêque et au comte de la ville qu’attaqué d’une maladie mortelle il les faisait humblement supplier de le baptiser, protestant qu’il n’avait plus d’autre désir que de retourner dans son pays et de vivre en paix avec les chrétien#, auxquels il avait causé tant de maux. L’évêque et le comte se laissèrent prendre à ce stratagème. « Le scélérat Uastings, dit Guillaume de Jumiége, fut transporté à l’église; l’homme plein de ruse fut arrosé des eaux sacrées du baptême, et en sortit en loup dévorant. Pour leur malheur, levêque et le comte
1 llioyrapliic Micliaud, supplément, l. LXVI, p. IIP.
CEltCUElLS FAITS D’AVANCE. lit
le présentèrent snr les fonts du baptême, et de là, après avoir été oint du saint chrême, il fut rapporté à bras d’homme sur son navire. Ensuite, et au milieu du silence de la nuit, s’étant cuirassé, Hastings se fait déposer dans un cercueil, et donne ordre à ses compagnons de revêtir leur cuirasses sous leurs tuniques. Aussitôt on entend de grands gémissements dans toute l'armée, sur le bruit que Hastings le néophyte vient, de mourir. Le rivage de la mer retentit des cris de douleur que cause la mort d'un tel chef. On le transporte alors hors de sou navire, et on le conduit à l'église. L’évêque se couvre de ses vêtements sacrés et se dispose à immoler la trèssainte hostie en l’honneur du défunt. On chante les prières pour son âme, afin que son corps chargé de crimes, voué à la perdition, et déjà enfermé dans le cercueil, puisse recevoir la sépulture. Mais voilà Hastings qui s’élance hors de son cercueil, et tue de son glaive l’évèquc et le comte. Ensuite lui et les siens assouvissent à l’improviste, sur le petit peuple, leur fureur de loups dévorants. La maison de Dieu devient le théâtre des crimes commis par son fatal ennemi. Les jeunes gens sont massacrés, les vieillards égorgés, la ville dévastée et les remparts renversés jusque dans leurs fondements*. »
En 1104, Boémond, prince d’Antioche, se trouvant engagé dans une guerre contre l'empereur grec Alexis, et craignant de ne pouvoir lui résister avec ses seules forces, résolut d’aller en personne chercher des secours en Occident.
« N’ayant plus d'armée sur terre ni sur mer, dit Anne Comnène, il usa d’un stratagème aussi lâche que sub* lil. Il donna le gouvernement d’Antioche-i Tancrède, et
1 Guillaume de Jumiége, Hi*toire dei Normands, I. I, e. *, collection Guizot, t. XXIX. p. 18. — On raconte que Robert Guiscard usa d'un stratagème analogue pour s'emparer d'un couvent fortilié.
lit répandre partout le bruit de sa mort. Quand la renommée l’eut suffisamment publié, il partit d’Antioche pour Rome sur une galère. Là il se cacha dans un cercueil orné de l’appareil ordinaire des funérailles, et autour duquel il y avoit des Barbares qui pleuroient et s’arrachaient les cheveux II était couché dedans et ne respiroit que par des trous presque imperceptibles, pra- • tiqués dans le cercueil. Quand ils furent en pleine mer, ses compagnons lui donnèrent à manger, et pour confirmer davantage la fausse créance de sa mort, ils enfermèrent avec lui un coq mort qui, s'étant corrompu trois jours après, commença à exhaler une odeur insupportable. Ceux qui approchoient du cercueil croyoient qu’elle provenoitde son corps. J'avoue que je ne puis assez m’étonner comment il la pouvoit supporter, et comment il pouvoit goûter le fruit de son artifiçe. Jamais Grec ni Barbare n'avoit rien imaginé de semblable, et je crojs qu’à l’avenir il ne se trouvera personne qui le veuille imiter. Lorsqu’il fut arrivé à Corfou, il sortit de son cercueil, et jouissant de la liberté de l’air et de la lumière du soleil, il se promena dans la ville. Comme les habitants s’amassoient autour de lui, et qu’admirant son habit étranger ils lui demandoient son nom, il dédaigna de leur répondre; mais, ayant fait venir le gouverneur, il le chargea d’annoncer à Alexis que Boémond étoit vivant, et que, prêt à armer contre lui les nations les plus belliqueuses de l’Occident, il iroit bientôt ravager les provinces de l’empire *. » Malheureusement pour l’empire grec, il ne tarda pas à tenir sa promesse.
* Mexititle , 1. XI, c. xi.
S'il fallait s'en rapporter aux écrivains de l’antiquité et du moyen âge, il y aurait, jusqu’aux temps modernes, bien peu de personnages importants dont la mort n’ait été prédite longtemps d’avance. Sur ce point, la crédulité de Suétone, celle des écrivains de l’Histoire Auguste, et des chroniqueurs byzantins ou latins, est la même. Parmi ces prédictions, nous négligerons celles qui ont rapport à l'antiquité, et nous nous bornerons à mentionner les suivantes, qui nous ont paru les plus singulières.
« En la dix-neuvième année du règne de Maurice (5911), dit un écrivain byzantin, un solitaire, qui avoil appris dans la méditation la connaissance de l’avenir, passa à travers la place publique, tenant une épée nue à la main, et vint au palais dire à l'empereur que lui et ses enfants seroient passés au fil de l'épée. On dit qu’un certain Ilérodien lui déclara la même chose, et l’assura qu’il l’avoit apprise par une révélation particulière 1 . »
« Dans l’automne de l’année 913, Oleg, grand-duc de Russie, se souvint, dit l’historien russe Nestor, d’un cheval qu'il avoit donné à entretenir, sans vouloir le monter davantage ; cela venoit de ce qu’un jour, voyant un sorcier, il lui dit: «Comment dois-je mourir? # et l’enchanteur ou sorcier lui avoit répondu : « Prince, ce chevalque tu aimes « et sur lequel tu es monté sera la cause de ta mort. » Oleg, troublé, se dit en lui-même : « Je ne veux ni le monter ni le voir plus longtemps. » Il donna l’ordre à un
1 Tliéopliylacle Symocattc, Histoire de l'empereur Naurke, 1 . Ml,
t*. XII.
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121 CUtUOSlTÉS BÎOGR'APHIQUES.
valel de le nourrir, mais de ne jamais l’amener devant lui. Quelques années se passèrent sans qu’il le vît, jusqu’à la guerre contre les Grecs. A son retour à Kiew, et cinq ans après la prédiction, il se souvint du cheval qui, suivant ce que lui avoit dit le devin, devroit être la cause de sa mort. Il fit venir son ancien palefrenier, et lui dit : « Que devient le cheval que je t’avois donné à « nourrir et à soigner? » Celui-ci répondit : « 11 est mort. » Üleg alors se mil à se moquer du devin, lui reprocha son ignorance et dit : « Tout ce que ces sorciers prophé- « tisent est mensonger. Mon cheval est mort, et je suis lou- « jours en vie. » Et il fit seller un cheval, le monta pour aller voir lui-même ses os; et quand il fut arrivé à l’endroit où gisoient les os et la carcasse, il descendit du cheval qu’il montoil, et dit : « Voilà donc la bête qui devoit me faire mourir! » Là-dessus il donna un coup de pied sur le crâne; mais aussitôt il en sortit un serpent qui le piqua aupiedetluifitune grave blessuredont il mourut 1 .»
Lorsque le célèbre ministre et favori de Jean II, roi de Castille, Alvaro de Luna, eut été décapité, le 5 juillet 1452, « le bruit se répandit, raconte Mariana, et on le disoit assez communément, que, don Alvaro ayant consulté un certain astrologue sur sa destinée, celui-ci lui dit qu’il mourroit à Cadahaho ; il ne compris pas alors que cadahaho signifioit un échafaud, et qu’il devoit y perdre la tête; niais il crut que cela devoit s’entendre d’une petite villedecenomqu’ilpossédoitdansleroyaume de Tolède, et dans laquelle depuis il ne voulut jamais entrer 9 . #
Lorsque Jacques I er , roi d’Ecosse, odieux à la noblesse,
• Chronique rie Nestor , traduction de 11. Louis Paris, 18X4, t. 1, p. 4a. — I nc tradition semblable se retrouve dans une saga irlandaise citée I nr Torfcus, Histoire de Norvège, 1. VI, c. vi, t. 1, p. 2">.
* Mariana,!. XXII, c. t.xvt.
dont il s’efforçait de réprimer l’arrogance, se rendit à Perth, en 1457, pendant qu’un complot, ourdi par Robert Grahame, s’ourdissait contre lui, une femme des llighlands s'efforça de l'empêcher d’entrer dans la ville, et lui prédit qu’il périrait s'il persistait dans sa résolution. Jacques fut frappé de ces paroles, qui coïncidaient avec une prophétie suivant laquelle un roi devait être tué en Écosse cette année-là ; mais, sans leur accorder plus de créance, il s’adressa en riant à un de ses chevaliers, surnommé tlci de l'amour. « Eh bien, s’écria-t-il, l’un de nous deux doit mourir cette année, car nous sommes les deux seuls rois qu’il y ait en Écosse. » Toutefois l’événement justifia la prédiction, et Jacques fut assassiné le ‘20 février.
l'n de ses successeurs, Jacques III, assassiné en 1488, après la bataille de Stirling, où les Home et les Hepburn mirent en déroule l’armée royale, avait aussi été averti de son sort; un astrologue lui avait dit qu'il y avait un lion en Ecosse qui serait mis à mort par ses lionceaux. Le monarque, effrayé par cette prédiction fort claire, tenta de se défaire de ses frères, qui, vraisemblablement, conspiraient déjà contre lui ; il ne put exécuter qu'en partie son projet, et six ans après, lorsqu’il vit marcher contre lui ses sujets révoltés, maîtres de son fils , au-dessus de la tête duquel flottait la bannière d'Écosse, il perdit tout courage et se sauva devant le lionceau.
Philippe de Comines parle plusieurs fois, dans ses mémoires, de la faculté de prédire l’avenir dont jouissait Angelo Catho, qui, après avoir été au service de Charles le Téméraire, passa à celui de Louis XI, et devint son aumônier et archevêque de Vienne. On a placé dans un recueil de pièces qui servent de preuves aux mémoires
de Comines un sommaire de la vie de ce prélat, sommaire dont nous extrayons le passage suivant.
« Étant au service du roi Louis XI... survint la tierce bataille donnée à Nancy, en laquelle fut tué le duc de Bourgogne, la vigile des Bois, l'an milquatre centsoixante et seize; et à l’heure que se donnoit ladite bataille, et à l'instant môme que ledit duc fut tué, ledit roi Louis oyoit la messe en l'église monsieur saint Martin à Tours, distant dudit lieu de Nancy de dix grandes journées pour le moins, et à ladite messe le servoit d’aumônier ledit archevêque de Vienne, lequel, en baillant la paix audit seigneur, lui dit ces paroles : « Sire, Dieu vous donne la « paix et le repos; vous les avez si vous voulez, quia « consummatum est. Votre ennemi le duc de Bourgogne « est mort, et vient d’être tué et son armée déconfite. » Laquelle heure cottée fut trouvée être celle en laquelle véritablement avait été tué le duc. Et, oyant ledit seigneur lesdites paroles, s’ébahit grandement, et demanda audit archevêque s’ilétoit vrai ce qu’il disoit, et comme il le savoit. A quoi ledit archevêque répondit qu’il le savoit comme les autres choses queNotre-Seigneur avoit permis qu’il prédit à lui et au feu duc de Bourgogne; et, sans plus de paroles, ledit seigneur fit vœu â Dieu et à monsieur saint Martin que, si les nouvelles qu’il disoit étoient vraies (comme de fait elles se trouvèrent bientôt après), qu’il feroit faire le treillis de la châsse de monsieur saint Martin (qui étoitde fer) tout argent. Lequel vœu ledit seigneur accomplit depuis, et fit faire ledit treillis, valant cent mille francs, ou à peu près. »
Suivant Brantôme, le matin même du jour où le connétable de Bourbon fut tué en donnant l’assaut à Rome (1527), il tint à ses soldats le discours suivant :
« Mes frères, je trouve certainement que là est cette ville qu’au temps passé pronostiqua un sage astrologue
de moi, me disant qu'infailliblement à la prise d'une ville mon fier ascendant me menaçoit, que j’y devois mourir; mais je vous jure que c’en est le moindre de mes soucis; et m’en soucie peu de mourir, si, en mourant, mon corps demeure avec une perpétuelle gloire et renommée par tout le monde. » Belles paroles, certes, et prononcées d'un grand courage, et même la fin et la résolution de celui qui les prononçoit : aussi, advint-il ainsi comme il les dit et le voulut 1 .
La mort si imprévue et si prématurée de Henri II donna lieu à une foule de rapprochements. On remarqua que son règne, qui avait commencé par un combat singulier (le duel, en champ clos, de Jarnac et de la Châtaigneraie), avait été terminé de même; déplus, que ce prince, qui avait jadis crevé un œil à l’un de ses écuyers, périt d’une blessure semblable.
« J’ai ouï conter, et le tiens de bon lieu, dit Brantôme, que, quelques années avant qu'il mourût (aucuns disent quelques jours), il y eut un devin qui composa sa nativité et la lui fit présenter. Au dedans il trouva qu’il devoit mourir en un duel et combat singulier. M. le con-' nétable y étoit présent, à qui le roi dit : « Voyez, mon « compère, quelle mort m’est présagée. — Ah! sire, ré- « pondit M. le connétable, voulez-vous croire ces ma- « rauts, qui ne sont que menteurs et bavards? Faites « jeter cela au feu. — Mon compère, répliqua le roi, « pourquoi? Ils disent quelques fois vérité. Je ne me « soucie de mourir autant de cette mort que d’une au- « tre; voir l’aimerois-je mieux, et mourir de la main de « quiconque soit, mais qu'il soit brave et vaillant et que « la gloire m’en demeure. » Et sans avoir égard à ce que lui avoit dit M. le connétable, il donna cette prophessie à garder à M. de l’Aubespine, et qui la serra pour quand
4 Vie» de» grand » capitaine ». c. ixviti.
HH CURIOSITÉS RIOGRAPHIQUES.
il la demanderoit. Hélas! ni lui ni M. le connétable ne songeoient pas à ce combat singulier dont il mourut, mais d'un autre duel en champ clos et à outrance, comme duels solennels se doivent faire : car de celui, M. le connétable avoit raison d’en douter et dire que c'étoit un abus; encor que nousayons vu plusieurs roiss’y être appellés 1 .»
« M. de Biron (voyez plus haut le récit de sa mort), pendant les grandi desseins qu'il avoit en la tête, dit l'Esloiie, s'étant un jour retiré seul en un jardin exprès pour communiquer avec un magicien qu’il y fit venir, qui étoit un des plus grands du métrer (car il parloit fort souvent au diable, et avoit communication privée avec le malin esprit), s'étant enquis de lui de sa bonne fortune, sur laquelle il étoit fort irrésolu, et de ce qui lui adviendrait; le magicien lui montra un grand arbre plein de feuilles, et lui dit qu'il arrêtât sa vue sur celle qu’il voudrait, et que sans doute elle tomberait incontinent derrière lui : ce qui adviut. Lors, M. de Biron lui en ayant demandé la signification, il lui dit qu'étant en la fleur de ses prospérités, il gardât de tomber comme cette feuille, et qu’un qui étoit de Dijon ne lui en donnât le coup par derrière, et ne le tuât : ce que M. de Biron ayant entendu, s'en moqua et n'en fit autrement compte, disant qu'il connoissoit fort bien tous ceux de Dijon; qu’il se garderait fort bien de celui-là; et que s’il ne lui avenoit mal que de celte part, il n'en aurait point. Cependant on dit que le bourreau qui lui donna le coup par derrière, et lui trancha la tète, étoit de Dijon*. »
Le passage suivant, que l’on ne s’attendrait guère à trouver dans les mémoires de l'auteur de la Confession catholique du sieur de Sancy et des A ventures du baron de Fœnesle, montre à quel point, même au commence-
* Hommes illustres el yramls capitaines français , II* livre, c. i.xxiv.
8 Collection Midinud l’oujoulnt, t. 11, p. ">57.
MORTS PRÉDITES. 4‘2fl
ment du dix-septième siècle, les idées superstitieuses avaient encore d’influence sur les esprits les plus éminents.
11 s’agit d’un muet que d’Aubigné avait à son service :
« C’étoit, dit-il en s’adressant à ses enfans, un homme (si homme peut se dire, car les plus doctes l’ont tenu pour démon incarné) qui se montrait âgé de dix-neuf à vingt ans, sourd et muet, l’œil très-horrible, la face livide; qui avoit inventé un alphabet par les gestes et par les doigts, par le moyen duquel il s’expliquoit merveilleusement. 11 a été quatre ou cinq ans dans le Poitou, se retirant à la Chevrelière et puis aux Housches, admiré de tous pour deviner tout ce qu’on lui proposerait et faire recouvrer les pertes (les objets perdus) du pays. On lui amenoit quelquefois trente personnes, auxquelles il contoit toute une généalogie, les métiers des bisaïeuls, aïeuls et grands-pères, combien de mariages chacun, combien d’enfans, et enfin toutes les monnoies, pièce par pièce que chacun avoit en sa bourse; mais tout cela n'étoit rien à l’égard des choses de l’avenir et des pensées les plus occultes, desquelles il faisoit rougir et pâlir chacun ; et sachent MM. les théologiens, de qui la censure est à craindre en cet endroit, que ce furent les ministres les plus estimés du pays qui donnèrent connoissancc de ce monstre à Aubigné. Étant (le muet) arrivé en sa maison, il (Aubigné) fit défense à ses enfans et domestiques, sur peine de punition, de n’enquérir le muet sur les choses à venir, et, comme nitimur in vetitum, ils ne l’enquéroient que de cela. 11 faudrait une histoire à part pour vous dire comment cet homme-là montrait ce que faisoient tous les grands de la France, les propos qu'ils tenoient à l'heure qu’ils l’enquéroient. On eut soin de savoir de la cour, un mots durant, les promenades du
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roi, qui avoit parlé à lui le long du jour, avec les heures d’icelles; et cela confronté de cent lieues avec les réponses du muet ne inanquoit jamais. Les filles de la maison l’enquirent combien vivroit le roi (Henri IV) et de sa mort : il marqua trois ans et demi, le carrosse, la ville, la rue et trois coups de couteau dans le cœur; il leur marqua tout ce que fait aujourd’hui le roi Louis, comme les combats maritimes de la Rochelle, son siège, son. démantèlement, sa ruine et celle du parti, et plusieurs autres choses que vous pourrez voir dans les épîtres familières qui s’imprimeront. Vous saurez par plusieurs, nourris dans la maison où vous ôtes, la vérité de ces choses 1 . »
« Il avait été annoncé par un astrologue, raconte M. Valéry, au cardinal Gozzadino (mort en 1623), neveu de Grégoire XV, qu’il mourrait en prison ou des suites de la prison, et le cardinal, qui était criblé de dettes, avait assez ajouté foi à l'horoscope; mais il se vanta de ne le plus craindre aussitôt que son oncle fut devenu pape. Cependant, à la mort de Grégoire, le conclave étant assemblé, le cardinal en sortit avec une maladie à laquelle il succomba, quoique âgé seulement de cinquante et un ans, et il convint que l'astrologue avait prédit juste, puisque ce conclave avait été pour lui, cardinal, une vraie prison, et la pire de toutes. Plusieurs autres cardinaux moururent aussi victimesde la même clôture*. »
« Un tireur d'horoscope, dit Vigneul-Marville, avait prédit à M. le duc de Beaufort qu’il serait tué à l’armée, et que, le jour que ce dernier malheur lui arriverait, il en serait averti par quelque chose de sinistre; mais que surtout il se donnât de garde d'une mousquetade au visage.
i Mémoires, cdit. Charpentier, p. 127 et suiv.
* Voyages en Italie, 1. XV, c.. m. I.e tombeau de ce cardinal se trouve ù Home, dans l’église de Saint-André délia Yalle.
morts prédites. lâi
Cela ne manqua pas, car, le jour qu’il fut tué par un fourneau, comme on le croit, qui joua sous ses pieds, et le rendit invisible, son valet de chambre lui présentant un miroir pour s’ajuster, une balle de mousquet qui venait du côté des ennemis en cassa la glace, dont les morceaux lui sautèrent au visage. Depuis que j’ai écrit cette aventure, un chevalier de Malte me l’a racontée un peu autrement; mais il est toujours vrai que M. de Beaufort est mort, et que sa mort lui avait été prédite’^ »
La mort de plusieurs princes a été prédite d’une manière tout à fait différente. Ainsi Philippe le Bel et Clément V furent, dit-on, ajournés devant Dieu, au bout de l’anqée, par les Templiers, que le roi de France avait, du consentement du pape, envoyés au supplice, et il paraît que les deux princes ne jugèrent pas à propos de faire défaut, car ils moururent tous deux en 1314. Voici sur d’autres ajournementsquelquesdélails moins connus:
« En 1312, dit Mariana, Ferdinand IV, roi de Castille, lit arrêter deux frères, don Pèdre etdon’Juan de Carvajal, qu’on accusait d’avoir assassiné un seigneur de la maison de Benavidès, à Valence, en sortant du palais. On ne savaitpasau vrai quels étaient les assassins; on avait soupçonné plusieurs personnes de cet attentat, et, sans trop examiner si le soupçon était bien ou mal fondé, on les avait traités dans leur prison avec la dernière rigueur; mais enfin les deux frères Carvajal payèrent pour tous les autres. Ils eurent beau se défendre de cet assassinat, on n’eut nul égard aux raisons qu’ils apportèrent pour se justifier; ils furent déclarés criminels de lèse-majesté, et, comme tels, condamnés à la mort, sans avoir été convaincus juridiquement et sans avoir rien avoué. On les condamna à être précipités du haut d’un rocher escarpé qui
i l e duc de Deaufort fut tué au siège de Candie, lors d’uue sortie qui eut lieu dans la nuit du 25 juin tf>69. On ne put retrouver son corps.
152 CUIU0S1TÉ.S B.OGR APH1QU KS.
est auprès de Martos, sans qu’il se trouvât personne qu osât parler en leur faveur, car le roi était intraitable dans sa colère quand l’offense était récente.
« Comme on menait les deux frères au supplice, ils déclarèrent à haute voix qu'ils mouraient innocents, prenant le ciel, la terre et Dieu même pour témoins de leur innocence, et disant que, puisque le roi était sourd à leurs justes plaintes, ils en appelaient au tribunal du souverain Juge, devant qui ils citèrent le roi Ferdinand pour comparaître dans trente jours. On ne fit pas d’abord beaucoup d'attention à ces paroles; mais ce qui arriva dans la suite, soit par hasard, soit autrement, fit bien faire des réflexions. On attribua la mort du roi aux excès de table, auxquels il se laissait trop aisément aller ; d'autres la regardèrent comme une juste punition du supplice des seigneurs de Carvajal, d’autant plus que, depuis le jour de leur exécution jusqu'au jour de la mort du roi, on comptait précisément trente jours; de là vient qu’il fut surnommé Don Ferdinand V Ajourné 1 . »
François 1", duc de Bretagne, à la suite d’intrigues de cour et sur de vagues soupçons de trahison, avait fait instruire le procès de son frère cadet Gilles, devant les états de Bretagne assemblés à Redon. Ceux-ci ayant, faute de preuves, déclaré le procès pendant, François n'en fit pas moins détenir en prison son frère, dont on résolut enfin de se débarrasser après quarante-six mois de captivité. Gilles était renfermé dans le château de la llardouinaie, lorsque ses geôliers Ollivier de Meel et Robert Roussel, qui plus tard périrent sur l’échafaud, défendirent qu'on lui portât à manger ou à boire. Les cris de ce malheureux furent cependant entendus par une pauvre femme, qui, se glissant chaque nuit dans les fos-
1 Histoire (TEspnync, traduction do Cliarenton, 1725, in-t, tome 111, l>. 558.
ses du château, réussit à lui faire passer, au travers des grilles, du pain et de l’eau par une sarbacane. L’agonie de Gilles dura six semaines. Les geôliers, n'ayant point découvert les secours qu'il recevait, en conclurent que quelque aide diabolique soutenait sa vie, et entrèrent, le 25 avril 1450, de grand matin, dans sa chambre; le trouvant endormi, ils essayèrent de l’étrangler avec des serviettes ; réveillé en sursaut, le prince put encore se défendre quelque temps avec une flûte qu’il trouva sous sa main; mais les assassins réussirent enfin à l’étouffer sous des matelas. La nouvelle de cette mort se répandit dans l’armée que le duc François avait conduite devant Avranches, et y causa une horreur universelle. Le duc s'étant rftis en route pour aller coucher au mont Saint- Michel, rencontra sur la grève un cordelier qui l’arrêta. Le moine le lira â part, et lui dit qu’il venait de recevoir la confession de monseigneur Gilles, son frère, la même pauvre femme qui avait donné du pain au captif lui ayant amené un confesseur de nuit dans les fossés du château. 11 savait tout ce que messire Gilles avait souffert par son ordre, et il l’avait entendu assigner le duc son seigneur et son frère à comparaître dans quarante jours devant le tribunal de Dieu, pour rendre compte de sa conduite. François, frappé en même temps de terreur et de remords, revint à Vannes dans un état d’abattement et de noire mélancolie qui ne larda pas à lui être fatal 1 . 11 expira le 19 juillet suivant en exprimant à haute voix son repentir.
Nous reviendrons ailleurs sur les prédictions, les sorciers et les prophètes.
1 Sismomli, Histoire des Français, t. XIII, p. 555. — Voyez aussi bobineau, Histoire de Hrelayne, I. XVII et XVIII, et D. Morice, 1. X.
1 ni CURIOSITÉS BIOGRAPHIQUES,
La crainte de la douleur semble avoir été chez les anciens, à une certaine époque, plus forte que la peur de la mort; et les écrivains latins rapportent une foule de suicides qui n’ont d’autres motifs que la maladie*. La plupart de ceux qui étaient résolus à mourir convoquaient auparavant leurs amis et leur famille, et leur exposaient les motifs qui les décidaient à quitter la vie ; souvent même c’était le peuple qu'ils faisaient juge de leur détermination.
Le rhéteur C. Albutius Silus, après avoir acquis.une grande réputation à Rome, se reliya dans sa vieillesse à Novare, sa ville natale. « Là, dit Suétone, il convoqua le peuple, exposa longuement du haut de la tribune aux harangues les motifs qui le déterminaient à mourir, et s’abstint de nourriture *. » Dans quelques villes, les suicides avaient lieu avec l’approbation de l’autorité.
« On garde dans un dépôt public de Marseille, dit Valère-Maxime (1. VI, ch. vi), un poison mêlé de ciguë, que l’on donne à quiconque fait valoir devant le conseil des Six-Cents (tel est le nom du sénat) les motifs qui lui font désirer de mourir. »
Sous le despotisme des premiers empereurs romains, les suicides devinrent très-nombreux.
« La crainte des bourreaux, dit Tacite, multipliait les morts volontaires. D’ailleurs, on dépouillait de leurs biens, jon privait de sépulture ceux qui se laissaient con-
« Voyez, dans Cornélius Népos, le suicide de Poroponins Atticus; dans Sénèque (Épitre txxvu à l.ucilius) celui de Tullius Marcellinus ; dans Pline le Jeune (livre 1, lettre xii), celui de Corellius Ilufus.
* Vie des rhéteurs illustres , c. vi.
damner ; tandis que ceux qui s’exécutaient eux-mêmes assuraient leurs testaments et leurs funérailles; c’était la récompense de leur prompte détermination 1 . »
Des flatteurs se dévouaient souvent à la mort pour détourner de la personne sacrée du chef de l’empire les maux qui pouvaient la menacer. Antinous, dit-on, se dévoua pour Adrien, et ce fut là la cause des honneurs divins que lui rendit ce prince.
«Un flatteur, dit Suétone (ch. xxvn), avait fait vœu, s’il le fallait, de mourir pour Caligula ; l’empereur le prit au mot; mais, le voyant hésiter, il le fit couronner, comme une victime, de verveine et de bandelettes, et le livra ensuite à une troupe d’enfants qui avaient ordre de le poursuivre dans les rues, en lui rappelant son vœu, jusqu a ce qu’il fût précipité de la roche Tarpéienne.
« Adrien, souverainement dégoûté de la vie, raconte l’un des écrivains de l’Histoire Auguste, ordonna à l’un de ses esclaves de le percer d’une épée. Cette nouvelle étant venue à la connaissance d’Antonin, il courut avec les préfets chez l’empereur, et ils le conjurèrent d’endurer courageusement son mal. Ce prince, irrité, commanda de mettre à mort celui qui l’avait trahi ; mais Antonin le sauva, et dit à Adrien qu’adopté par lui il détiendrait parricide en souffrant qu'on lui ôtât la vie. Adrien écrivit aussitôt son testament, et continua de s’occuper des affaires d’Etat. Il essaya encore de se donner la mort ; mais on lui arracha le poignard des mains, ce qui le rendit furieux. Il demanda du poison à un médecin, lequel aima mieux se tuer que de lui obéir *. »
II y eut à différentes époques ce que l’on pourrait appeler une épidémie de suicides.
« Plutarque, dit Aulu-Gelle, rapporte dans le premier »
1 Annales , 1. VI, c. xxix.
1 Spartien, c. xxii, traduction de 1: ccîlection Dubochet.
livre de son Traité de l'âme, à propos des maladies dont l’âme peut être atteinte, que presque toutes les jeunes filles de Milet formèrent subitement, et sans motif connu, le dessein de se donner la mort, et qu’un grand nombre se pendirent. Ces suicides se renouvelant tous les jours et devenant de plus en plus nombreux, et aucun remède ne pouvant guérir cette manie obstinée, les Milésiens décrétèrent que les jeunes filles qui seraient trouvées pendues seraient portées en terre toutes nues, avec le lien dont elles se seraient servies. Aussitôt les suicides cessèrent; la pudeur triompha d’une maladie incurable *. »
Les idées mystiques qui avaient couru parmi les pre- . miers chrétiens et leur faisaient considérer la vie comme un mal donnèrent naissance à la secte des Donatistes.
« Une partie de ces fanatiques, dit Gibbon, détestait la vie et désirait vivement recevoir le martyre. 11 leur importait peu par quel supplice ou par quelles mains ils périssaient, pourvu que leur mort fût sanctifiée par l’intention de se dévouer à la gloire de la foi et à l’espérance d'un bonheur éternel. Ils allaient quelquefois insulter les païens au milieu de leurs fêtes et jusque dans leurs temples, espérant que la colère des idolâtres les porterait à venger l’honneur de leurs divinités. D'autres venaient braver les juges, et les faisaient trembler sur leur tribunal, en se dénonçant eux-mêmes, et en demandant avec véhémence qu’on les conduisît au supplice. Ils arrêtaient souvent les voyageurs sur les grands chemins, et les forçaient à leur infliger le martyre, en leur promettant une récompense s’ils consentaient à les immoler, et en les menaçant de leur donner la mort s’ils leur refusaient ce singulier service. Lorsque toutes ces ressources leur manquaient, ils désignaient un jour où, en présence de
• Nuilt alliques, liv. XV, c. x.
leurs amis et de leurs parents , ils se précipiteraient du haut d’un rocher; et on montrait plusieurs précipices devenus fameux par le nombre de ces suicides *. »
Chez la plupart des barbares qui envahirent l’empire romain, le suicide était très-fiéquent. Il y avait sur les limites des terres des Wisigoths un rocher élevé appelé le Rocher des Aïeux , du haut duquel les vieillards se précipitaient lorsqu’ils étaient las de la vie.
Mérovée, ayant, par son mariage avec Brunehaut, encouru la colère de son père Chilpéric, qui le faisait poursuivre, fut enfermé traîtreusement par les gens de Térouanne dans une métairie que gardèrent les gens armés.
« Alors le prince, dit Grégoire de Tours, craignant de satisfaire par beaucoup de tourments la vengeance de ses ennemis, appela à lui Galien, un de ses familiers, et lui dit : « Nous n'avons eu jusqu'ici qu’une âme et qu’une volonté; ne souffre pas, je te prie, que je sois livré entre les mains de mes ennemis, mais prends une épée etenfonee-la dans mon corps.» Celui-ci, sans hésiter, le perça de son couteau. Chilpéric, en arrivant, le trouva mort. Galien ayant été pris, on lui coupa la main, les pieds, les oreilles, le dessus des narines, et on le fit mourir misérablement s . »
Bernard, roi d’Italie, petit-fils de Charlemagne, s’étant révolté, en 818, contre son oncle, Louis le Débonnaire, fut condamné à perdre les yeux; quelques jours après avoir subi ce supplice, il se donna la mort.
(Juatre siècles plus tard, en 1226, Renaud, comte de
< Histoire de la décadente ie l’empire romain, c. xxt, traduction du Panthéon littéraire, t. I, p. 4M.
* L. V, collection Guizot, t. I, p. 254. — Grégoire raconte ailleurs les suicides de Palladius, comte de Javoulx, et de malheureux qui, désignés par Chilpéric pour accompagner en Espagne sa fille Kigonthe, destinée à Rchared, roi des Coths, préférèrent s’étrangler plutél que de quitter leur famille et leur patrie.
Boulogne, fait prisonnier à la bataille de Bouvines, se tua dans sa prison, après une captivité de quatorze ans.
Césaire, religieux de Cîteaux, au treizième siècle, cite dans ses Dialogi miraculorum, d’assez nombreux exemples de moines et de religieuses qui, lassés de la vie, se sont donné la mort 1 .
Les persécutions sans nombre que les Juifs eurent à supporter pendant le moyen âge rendirent les suicides très-communs parmi eux. En 1320, lors de la seconde insurrection des Pastoureaux , ceux-ci assiégèrent une tour appartenant au roi, et où les Juifs étaient venus de toutes parts se réfugier. Après une courageuse résistance, ces malheureux, voyant qu'ils ne pouvaient s’échapper, # aimant mieux, dit le continuateur de Guillaume de Nangis, se donner eux-mêmes la mort que d’être tués par des hommes incirconcis, chargèrent un des leurs, qui paraissait le plus fort d’entre eux, de leségorger avec son épée. Il y consentit, et en tua sur-le-champ plus de cinq cents. Descendant de la tour avec un petit nombre d’hommes encore vivants, et les enfants des juifs, qu’il avait épargnés, il obtint une entrevue avec les Pastoureaux, et leur déclara ce qu’il venait de faire, demandant à être baptisé avec les enfants. Les Pastoureaux lui dirent : « Coupable d’un si grand crime sur « ta propre nation, tu veux ainsi éviter la mort! » Aussitôt ils lui dépecèrent les membres et le tuèrent; mais ils épargnèrent les enfants, qu’ils firent baptiser catholiques et fidèles*. »
L’année suivante, en 1321, près de quarante juifs ac-
i On peut voir dans Guibert de Nogent, De vita sua, 1. 111, c. xx, la légende assez curieuse d’un suicide inspiré par un motif religieux. Celte légende a été mise en vers par un poète du treizième siècle. Voyez dans Legrand d’Aussy, édition in-18, t. V, p. 58, le fabliau intitulé: Du Pèlerin qui s'originisa pour saint Jacques.
* Collection Uuizot, tome XIII, p. 542.
cusés de maléfices ayant été renfermés dans une prison du roi, « comme ils se croyaient déjà, dit le même chroniqueur, près d’encourir la mort, et ne voulaient pas tomber entre les mains d’hommes incirconcis, ils décidèrent qu’un d’entre eux égorgerait tous les autres; et le consentement et la volonté unanimes de tous furent que ce serait un ancien, qui paraissait le plus saint et le meilleur, et qu’à cause de sa bonté et de son âge, les autres appelaient leur père, qui les mettrait tous à mort. 11 n’y voulut consentir qu'à condition qu’on lui donnerait quelque jeune homme pour accomplir avec lui celte œuvre pieuse. Sa demande lui ayant été accordée, ces deux-là tuèrent tous les autres sans exception, et, lorsqu’ils ne virent plus qu’eux seuls de vivants, ils se disputèrent pour savoir qui des deux tuerait l'autre. Le jeune homme voulait que le vieillard le tuât, et le vieillard voulait être tué parle jeune homme; mais enfin le vieillard l’emporta, et il obtint, par ses prières, que le jeune homme lui donnerait la mort. Le vieillard et tous les autres tués, le jeune homme, se voyant seul, prit tout l’or et l'argent qu'il trouva sur les morts, et, faisant une corde avec des haillons, il essaya de descendre au bas de la tour. Mais, comme la corde était trop petite, il se laissa tomber en bas, et, alourdi par le poids très-considérable de l’or et de l’argent qu’il portait, il se cassa la jambe. Remis à la justice, il avoua le crime qu’il avait commis, etfulpenduaveclescadavresdesautres morts*. »
Au moyen âge, la législation se montra en général fort sévère envers les suicidés.
« A Zurich, comme à Abbeville, on traînait le cadavre du suicidé par une ouverture pratiquée sous le seuil de la maison où la mort avaiteu lieu. S’il s’était poignardé, on lui plantait près de la tête un morceau de bois dans
* Collection Guizot, t. XIII, p. 532,
lequel on enfonçait l’instrument de son trépas; s’il s’é- \ tait noyé, on l'enterrait dans le sable à cinq pieds de l'eau; s'ils’élait précipité dans un puits, on l’ensevelissait sur une montagne ou près d’un chemin, et on le fixait au sol en lui mettant une pierre sur la tête, une autre sur le corps, et une troisième sur les pieds. A Metz, les suicidés étaient aussi traînés par dessolz le pas de leurs maisons; on les portait au gibet et on les pendait, ou bien on les enfonçait, on les serrait dans des tonneaux, et l’on abandonnait ces lugubres embarcations au cours de la Moselle, après y avoir tracé, en quelques mots, l’enseigne du crime et du supplice : « Bouttez à vaul, laissez alleir : c’est par justice. » La même manière de procéder était usitée à Strasbourg*. *
« Audit mois de janvier (148-4), dit une chronique de Metz, les nouvelles furent apportées à Metz qu'un évêque de Strasbourg s’était pendu et étranglé, et que la justice dudit l ieu l’avait fait enfoncer dans un tonneau, et le mettre sur le Rhin et le laisser aller à l’aventure.»
En Sibérie, on enterrait les suicidés sur la face.
Au dix-huitième siècle, une bulle de Benoît XlY r déclara le suicide un acte de folie, et permit d’enterrer en terre sainte ceux qui se donneraient la mort.
Brantôme, dans la vie du connétable de Bourbon, se moque fort des femmes qui, lors de la prise de Rome, en 1527, eurent à souffrir toutes les insolences du soldat, et envoie « au diable l’une, qui se tua pour telles violences, comme Lucrèce; » il n’aurait certainement pas trouvé assez de sarcasmes pour l'héroïne dont parle Mariana.
a. Marie Coronel, dit l’historien espagnol, ne pouvant supporter plus longtemps l’absence de Jean de laCerda,
* Recherches sur les opinions et la législation en matière de mort volontaire pendant le moyen iige, par M. F. Bourquelot, Rihliolhèque de l'èro.'e (les Charles, 1" série, t. IV, p. 4fiQ.
SUICIDES. lil
son époux, aima mieux perdre la vie que de lui être infidèle : un jour qu’elle se trouva agitée d'une manière plus furieuse par des désirs charnels, ne pouvant plus en soutenir la violence, elle prit un tison ardent et l'appliqua à l'endroit où le feu de la passion se faisait plus vivement sentir, voulant, par ce feu matériel, étouffer la flamme intérieure qui la dévorait, et aimant mieux s'exposer à une mort cruelle qu’au danger de perdre la conscience et son honneur : courage héroïque dans une femme qui méritait de vivre dans un siècle plus heureux, et digne des plus grands éloges, moins par l’action qu’elle fit, et que l’on ne peut pas approuver en elle-même, que par l’amour et le désir ardent qu'elle avait de conserver la chasteté 1 . »
Au seizième siècle, il y eut quelques suicides assez célèbres.
L’auteur du Cymbalum inundi, Bonaventure Dcspériers, mit fin à ses jours en 1544. « Il fut trouvé, dit Henri Estienne (Apologie d'Hérodote, ch. xvm), s’eslant tellement enferré de son espée, sur laquelle il s’estoil jetté, que la pointe, entrée par l’estomac, sortoit par l’eschine. »
Le sénateur florentin Philippe Strozzi, après avoir contribué, en 1530, à ramener à Florence le duc Alexandre, fut bientôt forcé par celui-ci de s’enfuir à Venise. En 1538, il tenta de rentrer dans sa patrie à la tête d’une troupe d'émigrés, fut vaincu et enfermé à Pistoie. « Là, dit Brantôme, plutôt que d'endurer de cruelles gênes pour confesser ses secrets à la ruine de ses amis, et encourir une mort indigne de lui et de son parentage, autant généreusement que patiemment, se mit contre la gorge (aucuns disent contre l’estomac) une épée qu’un Espagnol de sa garde avoit laissée par mégarde, et fut
1 !.. IV, c sciv, (railuclion de Charcnlon.
trouvé mort sur le carreau, tout sanglant, ayant laissé sur sa table un billet écrit qui disoit: a Puisque je n’ai « su bien vivre, c’est bien raison que je sache bien mou* « rir, et que je mette fin à ma vie et à mes misères par # un cœur généreux. » Et au plus bas mit encore en écrit (que ceux qui ont fait mention de sa mort ne le disent point pourtant; maisM. de Strozze dernier, son petit-fils, et duquel il portoit le nom de Philippe, me l’a ainsi assuré) ce vers de Virgile, prononcé par Didon à l’heure de son trépas :
* Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor *. »
« En 1576, dit deThou (1. LX1I), mourut à Rome Jérôme Cardan, âgé de soixante-quinze ans, l’an et le jour qu'il avait prédits, c’est-à-dire le 21 septembre. On crut que, pour ne pas en avoir le démenti, il avança sa mort en refusant de prendre aucun aliment. »
Le comte de Cramail,ditTallemant(//istenWte du comte deCramail), avait un ami qu’on appelait Lioterais, homme , d’esprit. Quand il fut vieux, et que la vie commença à
lui être à charge, il fut six mois à délibérer tout ouvertement de quelle mort il se ferait mourir; et, un beau matin, en lisant Sénèque, il se donne un coup de rasoir et se coupe la gorge. 11 tombe; sa g.... monte au bruit : « Ab! dit-elle, on dira que je vous ai tué. » Il y avait du papier et de l'encre sur la table, il prend une plume et écrit ; « C’est moi qui me suis tué, » et signe Lioterais.»
En 1759, un Danois, le missionnaire jésuite Jean Robeck, auteur d'une apologie du suicide, se rendit à Brême, y acheta une barque sur laquelle il monta seul, et s’abandonna au courant du Weser. On retrouva son corps trois jours après.
« Creech, le commentateur de Lucrèce, raconte Vol- 1 Vie de Léon Slrozsë, IIl k livre, c. A.
taire, mit sur son manuscrit : N. B. qu'il faudra que je me pende quand j'aurai fini mon commentaire. 11 se tint parole pour avoir le plaisir de finir comme son auteur. S'il avait entrepris un commentaire sur Ovide, il aurait vécu plus longtemps 1 . »
La mort volontaire est très-rare chez les mahométans. On cite comme un exemple peut-être unique dans l'histoire des princes mpsulmans le suicide du dernier roi du Gouzerât, de Modhaffer, qui, privé de ses États et fait prisonnier par les Mongols, se coupa la gorge avec un rasoir, en 1592.
Les suicides de personnages marquants ont été trèsfréquents depuis un siècle. Sans parler de celles qui ont été amenées par des révolutions politiques, nous nous bornerons à citer les morts volontaires de Chatterton, Kleisl, Sonnenberg.de l’amiral Villeneuve, de Castlereagh, d’Auger, de Gros, de Léopold Robert, etc.
Un grand nombre d’écrivains ont examiné longuement la question du suicide, question que les Pères de l'Église, et entre autres saint Augustin, avaient déjà traitée aux premiers siècles de notre ère. Shakspeare a, dans Uamlet (acte 111, scène i), consacré à ce sujet une magnifique tirade. Nous nous bornerons ici à transcrire* les conseils de Scarron à un amant malheureux, conseils qui sont dans leur genre un modèle de bonne plaisanterie.
a Mais, puisque votre mort est un mal nécessaire,
Et que c’est un. arrêt donné*
Choisissez une mdrt qui nô soit point vulgaire,
Digne d’un amour raffiné.
Si vous vouliez un jour vous pendre à sa fenêtre*
Quoi qu’on n’en use plus ainsi,
Que sait-on? scs beaux yeux vous pleureraient peut être.
Et vous auriez bien réussi.
* OMi"nmirt philosophique , art. de Catos cl du StiiciD*.
m CURIOSITÉS biographiques.
Pendez -vous donc bien vite, afin qu'elle vous pleure;
Et, de sa part, je vous promets,
Si vous êtes pendu seulement pour une heure,
Que vous le serez pour jamais.
Au reste, en vous pendant, témoignez du courage,: Faites la chose avec honneur.
Sans gambillcr des pieds ou changer de visage, Comme font les hommes sans cœur a
Chez les Grecs, dès les temps les plus reculés, l’usage s’était introduit de couvrir d’inscriptions les colonnes de pierre que l’on plaçait auprès des sépultures. Ces inscriptions étaient en général rédigées en vers et contenaient le nom, les vertus et les actions remarquables du mort. Telle élait l’épitaphe qu’Eschyle composa pour lui-même :
« Ci-gît Eschyle, fils d'Euphorion, né dans l’Attique; il mourut dans la fertile contrée de Géla; les Perses et le bois de Marathon attesteront à jamais sa valeur. »
A Sparte, d’après les lois de Lycurgue, il n’était permis, au dire de Plutarque, d’inscrire sur les tombeaux que les noms des guerriers morts sur le champ de bataille ou des femmes mortes en couches.
Simonide fit cette épitaphe pour Timocréon, athlète et poète comique rhodien, né vers 476 avant J. -G. :
« Ci-gît Timocréon le Rhodien, qui passa sa vie à manger, à boire et à dire du mal de tout le monde. »
1 Fiance < à mademoiselle du Lu de, Œuvres, 1719, iii-8, t. I, page 2 ).
Au dire de Strabon, l’épitaphe suivante était gravée sur le tombeau de Sardanapale :
« Sardanapale, fils d’Anacyndaraxes, fit bâtir en un seul jour la ville d’Anchiale et celle de Tarsus. — Passant, bois, mange, divertis-toi, car tout le reste ne vaut pas une chiquenaude. »
Le droit de mettre des épitaphes sur les tombeaux était autrefois, en France, réservé au nobles et aux seigneurs, c’est-à-dire qu’ils pouvaient l’exercer sans contrôle et sans l’autorisation du curé de l’église. Les bourgeois étaient obligés d'en demander, ou pour mieux dire d’en acheter la permission aux marguilliers si le corps était déposé dans une église paroissiale ; et, si c’était dans une église particulière, à l'abbé, au prieur ou au supérieur, ou à Messieurs du chapitre, etc. On peut voir dans le Recueil manuscrit des épitaphes des cimetières et églises de Paris (bibliothèque Richelieu) qu’à la suite de l’épitaphe l’on avait soin d’ajouter presque toujours : avec permission de Messieurs les marguilliers de cette paroisse.
Celles des épitaphes qui subsistent encore aujourd’hui dans nos vieilles églises peuvent fournir souvent d’utiles renseignements historiques.
Voici, pour les temps modernes, quelques épitaphes qui nous ont paru assez curieuses.
Le philosophe mantouan Pomponazzi s'était composé l’épitaphe suivante :
Hic sepultus jaceo. — Quare? Nescio.
Nec si seis aut nescis euro.
Si vales, bene est : vivens valui.
Fortasse nunc valeo.
Si, aut non, diccre nequeo.
C’est pour un des membres de la célèbre famille d’im-
primeurs portant le nom de Gryphe que Ch. Fontaine, mort en 1589, fit le quatrain suivant :
La grand' griffe qui tout grille A griffé le corps de Gryphe ;
Le corps de ce Gryphe ; mais Non le los; non, non, jamais.
On mit sur le tombeau de Trivulce :
Hic quiescit qui nunquam quievit.
« Les Espagnols, dit Brantôme, qui se vantent d’avoir fait de belles guerres sous le connétable de Bourbon, lui bâtirent eux-mêmes ainsi sa sépulture : La Francia me dio la leche, la Espaiia la gloria y la aventura, la Italia la sepultura. « La France me donna le lait et ma pre- « mière nourriture, l’Espagne la gloire et l’aventure, et « l’Italie la sépulture 1 . #
Le même auteur donne en ces termes une traduction de l’épitaphe latine composée par Dubellay pour Léon Strozzi, habile marin au service de la France, tué en Italie en 1554.
« Moi, ce grand capitaine Léon Strozzi, je ne gis ici dans ce vase; car un si petit vase ne saurait comprendre un si grand homme : la terre ne me comprend non plus; mais une gloire plus grande que la terre m’a élevé au ciel comme un bel astre pour les nautoniers, afin que comme jadis les eaux ont porté et soutenu mes vaisseaux et ployé sous moi, maintenant il me plaît d’être Dieu de la mer. Allez donc vous autres, qui viendrez après moi et qui aurez ma charge, allez hardiment sur les eaux, car je vous y prépare et dresse un bon chemin, et très-sûr *. »
De Thou raconte (liv. LVII) qu’un ami de la Noue,
t Brantôme, Vies des grands capitaines, c. xxvni.
1 Brantôme, Vies des grands capitaines, liv. III, c. xt.
Pons de la Case de Mirambeau, ayant été tué en 1574, au siège d’une bicoque, on trouva dans ses bottines celte épitaphe latine, qu'il s’était composée d’avance, comme s’il avait prévu sa mort :
Dcsine migrantcm lugere, vialor et hospes.
Non careo patria, me caret ilia magis.
Un célèbre général, le duc de Parme, mort en 1592, ordonna, en mourant, qu’on l'enterrât en habit de capucin dans l’église des Capucins de Plaisance, et que sur sa tombe on gravât ' :
llie jacet (rater Alexander Farnesius Capussinus.
On fit cette épitaphe à Alphonse-Louis du Plessis, chartreux, cardinal de Lyon et frère du cardinal de Richelieu :
Paupcr natiissuni, paupericm vovj,
Paupcr morior, inter pauperes sepeliri volo.
Henri Walton, homme d’État et littérateur anglais, mort en 1639, ordonna qu’on mît sur son tombeau l’inscription suivante :
llicjacet hujus sententiæ primus auclor : Disputandi prurit us, Ecclesiæ scabies; nomcn alias quære.
Rantzau, maréchal de France, mort en 1650, avait été tellement maltraité sur les champs de bataille, qu’il ne lui resta plus, lorsqu'il mourut, qu'un œil, une oreille, un bras et un jambe; ce qui donna lieu à ces vers ;
bu corps du grand Hantzau tu n’as qu'une des parts :
L'autre moitié resla dans les plaines de Mars.
11 dispersa partout ses membres et sa gloire.
Tout abattu qu’il fût, il demeura vainqueur :
Son sang fut en cent lieux le prix de sa victoire.
Et Mars ne lui laissa rien d’entier que le cœur.
1 Voy. Journal de fEt/oile, collection liiebaud fnujoulal, l. Il, p. 104.
On inscrivit sur le tombeau de Mercy, mort de ses blessures le lendemain de la bataille de Nordlingen (1646): Sla, viator, heroem calcas.
On lit sur un des vitraux de l’église Saint-Jean de Dijon l’épitaphe du numismate Jean-Baptiste le Menestrier, conçue en ces termes :
Ci-gît Jean le Menestrier;
L’un de sa vie soixante et dix,
Il mit le pied dans l’estrier Pour s’en aller en Paradis.
Voici l’épitaphe faite pour Clément XIII, par Voltaire :
Ci-gît des vrais croyants le mufti téméraire,
Et de tous les Bourbons l’ennemi déclaré;
De Jésus sur la terre il s’est dit le vicaire,
Je le crois aujourd’hui mal avec son curé.
L’usage des épitaphes, proscrit par l’Islamisme, a été inconnu aux califes et aux autres monarques musulmans de l’Asie; mais on en trouve quelques exemples dans l’histoire des rois maures de l’Afrique et de l’Espagne, et dans celle des sultans ottomans, qui ont sans doute pris cette coutume aux chrétiens. Ainsi on grava une épitaphe sur le tombeau du célèbre capitaine arabe Mohammed-Al-Mansour, mort à Medina-Céli, en 1002, et sur le tombeau de Méhémet, premier roi de Grenade, de la dynastie des Nassérides, mort en 1273. On sait encore que Jean Léon, dit l’Africain, géographe arabe du seizième siècle, ayant rassemblé dans ses voyages en Barbarie un recueil d'épitaphes arabes, eut la singulière idée d’en faire présent à un prince de Fez, pour le consoler de la mort du roi son père.
Les Anglais et les Américains semblent avoir affectionné beaucoup un certain genre d’épitaphes dont nous allons donner plusieurs exemples. Telle est la suivante.
Digjtizedby
mise sur le tombeau de J. Colton, l’un des premiers.pasteurs de la Nouvelle-Angleterre, mort en 1652 :
« C'était une véritable Bible vivante, doué de respiration, où les deux covenants étaient inscrits; l’Évangile et la Loi avaient chacune leur colonne dans son cœur. Sa tête était l’index du sacré volume! son nom (Cotton) le titre; et sa vie un commentaire sur le texte. Oh ! quel monument digne et précieux quand il reparaîtra dans une nouvelle édition, sans errata ! Il sera alors relié pour l’éternité. »
La tombe de J. Forster, imprimeur à Boston, mort en 1661, portait cette inscription :
« Ton corps plein d’activité est maintenant jeté de coté, comme un vieil almanach; mais, sans date pour le moment actuel, il aura bientôt une nouvelle vie plus active, et, quoique le corps soit souillé de poussière, à la résurrection nous verrons une belle édition, sans aucun errata ; le grand créateur, Dieu, n’a qu’un mot à dire; tout sera fait quand il aura prononcé : Imprimatur. » Un gentleman d’Éton fit cette épitaphe pour Jacob Tonson, célèbre imprimeur, mort en 1755 ;
« Le volume de sa vie étant achevé, ici est la fin de Jacob Tonson... Pleurez, écrivains, et brisez vos plumes! votre Tonson, effacé du livre, n’est plus; mais imprimez cette dernière inscription sur cette dernière page de la mort, de peur que, remis à la presse du sépulcre, lui, éditeur, ne manque de titre : Ci-gît un libraire, la feuille de sa vie étant achevée et attendant une nouvelle édition augmentée et corrigée.^»
Franklin a imité ces épitaphes, lorsque, dans sa jeunesse, il composa la sienne en ces termes :
« Le corps de Benjamin Franklin, imprimeur (comme la couverture d’un vieux livre déchiré qui n’a plus ni titre -ni dorure), gît ici, nourriture des vers; cependant
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il n’est pas perdu, car (à ce qu'il croit) il reparaîtra dans une nouvelle et plus belle édition, revue et corrigée par l’auteur *. »
Citons encore les deux suivantes, conçues tout à fait dans le même genre. Elles sont beaucoup plus modernes : « Ici gisent les restes de L. Gedge, imprimeur. Comme un caractère usé, il est retourné chez le fondeur, espérant qu’il sera refondu dans un autre moule meilleur et plus parfait*. »
■ o Ici sont les restes de J. Hulme, imprimeur, qui, comme un caractère usé et abîmé pour avoir trop servi, repose dans le tombeau, mais non sans espoir que l'avenir le verra refondu dans le moule de la justice, et solidement placé dans la case de l’immortalité 5 . »
Bien des poêles ont composé leurs épitaphes; nous citerons seulement les suivantes, en commençant par celle de Regnier : <
J’ay vescu sans nul pensement,
Me laissant aller doucement A la bonne loy naturelle:
Et je m’estonne fort pourquoy La mort osa songer à moy,
Qui ne songcay jamais en elle.
Voici celle de Scarron ; elle est empreinte d'une grande mélancolie :
< Après la mort de Franklin, on imprima le toast suivant, qui avait été porté à sa mémoire :
benjamin Franklin, le * ( astérisque j de sa profession, — le type de l’honnêteté, — le ! (admiration 1 de tous, — et, quoique la «df* ( main ) de la mort ait mis un . {point) à son existence, chaque § (paragraphe) de sa vie est sans || (deleatur).
1 Gedge mourut en 1818. Son tombeau se trouve à Dur y Saint-Edmond.
3 J. Hulme, mort en 1829, fut enterré dans le cimetière de Saiul- \ kolas (à Londres'. ^
Celuy qui cy maintenant dort Fit plus de pitié que d’envie,
El souffrit mille fois la mort Avant que de perdre la vie.
Passant, ne fais ici de bruit,
Et garde bien qu’il ne s'éveille,
Car voici la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille.
Enfin, l’auteur du Voyage autour de ma chambre, le frère de Joseph de Maistre, s’était destiné les vers suivants :
Ci-git sous cette pierre grise Xavier, qui de tout s’étonnait,
Demandant d’où venait la bise,
Et pourquoi Jupiter tonnait.
Le savant helléniste Coraï, mort à Paris en 1853, ordonna que l’on mtt sur son tombeau une inscription en grec dont voici la traduction :
« Ci-gît Adamantius Coray, de Scio. Une terre étrangère le couvre; mais cette terre, celle de Paris, il la chérissait à l’égal de son pays natal. »
Terminons en citant une épitaphe qui a pour auteur Scarron, et qui de tout temps a pu s’appliquer à bien des gens :
Ci-git qui fut de bonne taille,
Qui savoit danser et chanter,
Faisoit des vers, vaille que vaille,
Et les savoit bien réciter.
Sa race avoit quelque antiquaille,
Et pouvoit des héros compter;
Même il aurait donné bataille,
S’il en avoit voulu tâter.
11 parloit fort bien de la guerre,
Des cieux, du globe de la terre,
Du droit civil et droit canon ;
Et connoissoil assez les choses Par leurs effets et par leurs causes.
— Éloit-il honnête homme? — Oh! non.