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vemnes vertes ou bleues qui les traversent. L'étude du même objet, faite avec une loupe, fournira dans n’importe quel espace, si petit qu'il soit, une harmonie parfaite de tons gris, bleus, bruns, verts, orangés et blancs réchauffés par un peu de jaune; — harmonie qui, combinée avec les ombres, produit le modelé des coloristes, essentiellement différent du modelé des dessinateurs, dont les difficultés se réduisent à à peu près à copier un plâtre.
La couleur est donc l’accord de deux tons. Le ton chaud et le ton froid, dans l’opposition desquels consiste toute [a théorie, ne peuvent se définir d’une manière absolue : ils n'existent que relativement.
La loupe, c'est l'œil du coloriste.
Je ne veux pas en conclure qu’un coloriste doit procéder par l’étude minutieuse des tons confondus dans un espace très-limité. Car, en admettant que chaque molécule soit douée d’un ton particulier, 1l faudrait que la matière fût divisible à l'infini; et d'ailleurs, l'art n'étant qu’une abstraction et un sacrifice du détail à l'ensemble, 1l est important de s’occuper surtout des masses. Mais je voulais prouver que, si le cas était possible, les tons, quelque nombreux qu'ils fussent, mais logiquement juxtaposés, se fondraient naturellement par [a loi qui les régit.
Les affinités chimiques sont la raison pour laquelle la nature ne peut pas commettre de fautes dans l'arrangement de ces tons; car, pour elle, forme et couleur sont un.
Le vrai coloriste ne peut pas en commettre non
plus; et tout lui est permis, parce qu'il connaît de naissance la gamme des tons, la force du ton, les résultats des mélanges, et toute [a science du contrepoint, et qu'il peut ainsi faire une harmonie de vmgt rouges différents.
Cela est si vrai que, si un propriétaire anticoloriste s'avisait de repemdre sa campagne d'une manière absurde et dans un système de couleurs charivariques, le vernis épais et transparent de l'atmosphère et l'œil savant de Véronèse redresseraient le tout et produiraïent sur une toile un ensemble satisfaisant, conventionnel sans doute, mais logique.
Cela explique comment un coloriste peut être paradoxal dans sa manière d'exprimer [a couleur, et comment l'étude de Ia nature conduit souvent à un résultat tout différent de la nature.
L'air joue un si grand rôle dans la théorie de la couleur que, si un paysagiste peignait les feuilles des arbres telles qu'il les voit, il obtiendrait un ton faux; attendu qu'il y a un espace d'air bien moindre entre le spectateur et le tableau qu'entre le spectateur et la nature.
Les mensonges sont continuellement nécessaires, même pour arriver au trompe-loœæil.
L’harmonie est la base de la théorie de Ia couleur.
La mélodie est l'unité dans la couleur, ou la couleur générale.
La mélodie veut une conclusion; c’est un ensemble où tous les effets concourent à un effet général.
Ainsi la mélodie laisse dans l'esprit un souvenir profond.
La plupart de nos jeunes coloristes manquent de mélodie.
La bonne manière de savoir si un tableau est mélodieux est de le regarder d’assez loin pour n’en comprendre ni le sujet ni les lignes. S'il est mélodieux, il a déjà un sens, et il a déjà pris sa place dans le répertoire des souvenirs.
Le style et le sentiment dans [a couleur viennent du choix, et le choix vient du tempérament.
Il y a des tons gais et folâtres, folâtres et tristes, riches et gais, riches et tristes, de communs et d’ori-
Inaux.
Ainsi la couleur de Véronèse est calme et gaie. La couleur de Delacroix est souvent plaintive, et la couleur de M. Catlin souvent terrible.
J'ai eu longtemps devant ma fenêtre un cabaret mi-parti de vert et de rouge crus, qui étaient pour mes yeux une douleur délicieuse.
J'ignore si quelque analogiste a établi solidement une gamme complète des couleurs et des sentiments, mais je me rappelle un passage d’Hoffmann qui exprime parfaitement mon idée, et qui plaira à tous ceux qui aiment sincèrement la nature : «Ce n’est pas seulement en rêve, et dans le légér délire qui précède le sommeil, c’est encore éveillé, lorsque j'entends de la musique, que je trouve une analogie et une réunion intime entre les couleurs, les sons et les : parfums. I] me semble que toutes ces choses ont
été engendrées par un même rayon de lumière, et qu'elles doivent se réunir dans un merveilleux con: cert. L’odeur des soucis bruns et rouges produit surtout un effet magique sur ma personne. Elle me fait tomber dans une profonde rêverie, et j'entends alors comme dans le lointam les sons graves et profonds du hautbois). »
On demande souvent si le même homme peut être à la fois grand coloriste et grand dessinateur.
Oui et non; car il y a différentes sortes de dessins.
La qualité d’un pur dessinateur consiste surtout dans la finesse, et cette finesse exclut la touche : or il y a des touches heureuses, et le coloriste chargé d'exprimer la nature par la couleur perdrait souvent plus à supprimer des touches heureuses qu’à rechercher une plus grande austérité de dessm.
La couleur n'exclut certainement pas le grand dessin, celui de Véronèse, par exemple, qui procède surtout par l'ensemble et les masses; mais bien le dessin du détail, le contour du petit morceau, où la touche mangera toujours la ligne.
L'amour de l'air, le choix des-sujets à mouvement, veulent l'usage des lignes flottantes et noyées.
Les dessinateurs exclusifs agissent selon un procédé inverse et pourtant analogue. Attentifs à suivre et à surprendre la ligne dans ses ondulations les plus secrètes, ils n'ont pas Île temps de voir l'air et la lumière, c’est-à-dire leurs effets, et s'efforcent même
&) Kreïsleriana.
de ne pas les voir, pour ne pas nuire au principe de leur école.
On peut donc être à la fois coloriste et dessinateur, mais dans un certain sens. De même qu'un dessinateur peut être coloriste par les grandes masses, de même un coloriste peut être dessinateur par une logique complète de l'ensemble des lignes; mais l'une de ces qualités absorbe toujours le détail de l'autre.
Les coloristes dessinent comme Ja nature; leurs figures sont naturellement délimitées par la lutte harmonieuse des masses colorées.
Les purs dessmateurs sont des philosophes et des abstracteurs de quintessence.
Les coloristes sont des poëtes épiques.