V. DES SUJETS AMOUREUX ET DE M. TASSAERT
Vous est-1l arrivé, comme à moi, de tomber dans de grandes mélancolies, après avoir passé de Iongues heures à feuilleter des estampes libertines? Vous êtesvous demandé la raison du charme qu'on trouve parfois à fouiller ces annales de la luxure, enfouies dans les bibliothèques ou perdues dans les cartons des marchands, et parfois aussi de la mauvaise humeur qu'elles vous donnent ? Plaisir et douleur mêlés, amertume dont la lèvre a toujours soifl— Le plaisir est de voir représenté sous toutes ses formes le sentiment le plus important de la nature, — et la colère, de le trouver souvent si mal imité ou si sottement calomnié. Soit dans les interminables soirées d'hiver au coin du feu, soit dans les lourds loisirs de la canicule, au coin des boutiques de vitrier, la vue de ces dessins m'a mis sur des pentes de rêverie Immenses, à peu près comme
un livre obscène nous précipite vers les océans mystiques du bleu. Bien des fois je me suis pris à désirer, devant ces innombrables échantillons du sentiment de chacun, que le poëte, le curieux, le philosophe, pussent se donner la jouissance d'un musée de l'amour, où tout aurait sa place, depuis la tendresse appliquée de samte Thérèse jusqu'aux débauches sérieuses des siècles ennuyés. Sans doute la distance est immense qui sépare le Départ pour l’île de Cytbère des misérables coloriages suspendus dans les chambres des filles, au-dessus d’un pot fêlé et d’une console branlante; mais dans un sujet aussi important rien n’est à négliger. Et puis le génie sanctifie toutes choses, et si ces sujets étaient traités avec le som et le recueillement nécessaires, ils ne seraïent point souillés par cette obscénité révoltante, qui est plutôt une fanfaronnade qu'une vérité.
Que le moraliste ne s'effraye pas trop; Je saurai garder les justes mesures, et mon rêve d’ailleurs se bornait à désirer ce poëme immense de lamour crayonné par les mains les plus pures, par Ingres, par Watteau, par Rubens, par Delacroix! Les folâtres et élégantes princesses de Watteau, à côté des Vénus sérieuses et reposées de M. Ingres; les splendides blancheurs de Rubens et de Jordaens, et les mornes beautés de Delacroix, telles qu'on peut se les figurer : de grandes femmes pâles, noyées dans le satin U)|
() On m'a dit que Delacroix avait fait autrefois pour son Sardanapale une foule d’études merv eilleuses de femmes, dans les attitudes
les plus voluptueuses.
Ainsi pour rassurer complètement [a chasteté efarouchée du lecteur, je dirai que je rangerais dans les sujets amoureux, non-seulement tous Îles tableaux qui traitent spécialement de l'amour, mais encore tout tableau qui respire l'amour, fût-ce un portrait (1).
Dans cette mmense exposition, je me figure la beauté et l'amour de tous les climats exprimés par les premiers artistes; depuis les folles, évaporées et merveilleuses créatures que nous a laissées Watteau fils dans ses gravures de mode, jusqu'à ces Vénus de Rembrandt qui se font faire les ongles, comme de simples mortelles, et peigner avec un gros peigne de buis.
Les sujets de cette nature sont chose si importante, qu 1l n’est point d'artiste, petit ou grand, qui ne s’y soit appliqué, secrètement ou publiquement, depuis Jules Romain jusqu'à Devéria et Gavarni.
Leur grand défaut, en général, est de manquer de naïveté et de sincérité. Je me rappelle pourtant une lithographie qui exprime, — sans trop de délicatesse malheureusement, — une des grandes vérités de l'amour libertin. Un jeune homme déguisé en femme et sa maîtresse habillée en homme sont assis à côté lun de l'autre, sur un sopha, — le sopha que vous savez, le sopha de l'hôtel garni et du cabinet particulier. La jeune femme veut relever les jupes de son
@) Deux tableaux essentiellement amoureux, et admirables du reste, composés dans ce temps-ci, sont la grande Odalisque et la petite
Odalisque de M. Ingres.
amant, —— Cette page luxurieuse serait, dans le musée idéal dont je parlais, compensée par bien d’autres où l'amour n’apparaîtrait déc sous sa forme la plus délicate.
Ces réflexions me sont revenues à propos de deux tableaux de M. TassaErT, Érigone et le Marchand d'esclaves.
M. Tassaert, dont j'ai eu le tort grave de ne pas assez parler l'an passé, est un pemntre du plus grand mérite, et dont le talent s’appliquerait le plus heureusement aux sujets amoureux.
Érigone est à moitié couchée sur un tertre ombragé de vignes, — dans une pose provocante, une jambe presque repliée, l'autre tendue et le corps chassé en avant; le dessin est fin, les lignes onduleuses et combmées d’une manière savante. Je reprocheraï cependant à M. Tassaert, qui est coloriste, d’avoir pemt ce torse avec un ton trop uniforme.
L'autre tableau représente un marché de femmes qui attendent des acheteurs. Ce sont de vraies femmes, des femmes civilisées, aux pieds rougis par la chaussure, un peu communes, un peu trop roses, qu’un Turc bête et sensuel va acheter pour des beautés superfines. Celle qui est vue de dos, et dont les fesses sont enveloppées dans une gaze transparente, a encore sur la tête un bonnet de modiste, un bonnet acheté
() Sedebant in fornicibus pueri puellæve sub titulis et [ychnis, ill femineo compti mundo sub stola, hæ parum comptæ sub puerorum veste, ore ad puerilem formam composito. Alter venibat sexus sub altero sexu. Corruperat omnis caro viam suam. — Meursius.
rue Vivienne ou au Temple. La pauvre fille à sans doute été enlevée par les pirates.
La couleur de ce tableau est extrêmement remarquable par la finesse et par la transparence de tons. On dirait que M. Tassaert s’est préoccupé de Ja manière de Delacroix; néanmoins il a su garder une couleur originale.
C'est un artiste éminent que les flneurs seuls apprécient et que le public ne connaît pas assez; son talent a toujours été grandissant, et quand on songe d’où 1l st parti et où il est arrivé, il y a lieu d'attendre de Lui de ravissantes compositions.