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VII. DE L'IDÉAL ET DU MODÈLE

La couleur étant la chose la plus naturelle et la plus visible, le parti des coloristes est le plus nombreux et le plus important. L'analyse, qui facilite les moyens d'exécution, a dédoublé la nature en couleur et ligne, et avant de procéder à l'examen des hommes qui composent le second parti, Je crois utile d'expliquer ici quelques- -uns des principes qui les dirigent, parfois même à leur insu.

Le titre de ce chapitre est une contradiction, ou plutôt un accord de contraires; car le dessin du grand”, dessinateur doit résumer l'idéal et le modèle. <

La couleur est composée de masses colorées qui sont faites d’une infinité de tons, dont l'harmonie fait l'unité : ainsi la ligne, qui a ses masses et ses généra- ce lités, se subdivise en une foule de lignes particulières ,dont chacune est un caractère du modèle.

La circonférence idéal de la ligne courbe, est comparable à une figure analogue composée d’une infinité de lignes droites, qui doit se confondre avec elle, les angles mtérieurs s’obtusant de plus en plus.

Mais comme il n’y a pas de circonférence parfaites l'idéal absolu est une bêtise. Le goût exclusif du — simple conduit l'artiste nigaud à l'imitation du même type. Les poëtes, les artistes et toute la race humame

‘seraient bien malheureux, si l'idéal, cette absurdité, cette impossibilité, était trouvé. Qu'est-ce que chacun ferait désormais dé son pauvre moi, — de sa ligne brisée ?

J'ai déjà remarqué que le souvenir était le grand criterrum de l'art; l’art est une mnémotechnie du beau : or l'imitation exacte gâte le souvenir. I y a de ces misérables peintres, pour qui la momdre verrue est une bonne fortune; non-seulement ils n’ont garde de l'oublier, mais il est nécessaire qu'ils la fassent quatre fois plus grosse : aussi font-ils le désespoir des amants, et un peuple qui fait faire Le portrait de son roi est un amant.

Trop particulariser ou trop généraliser empêchent également le souvenir ; à l’'Apollon du Belvédère et au Gladiateur je préfère l'Antmoüs, car l'Antmoüs est l'idéal du charmant Antinoüs.

Quoique le principe universel soit un, la nature

ne donne rien d’absolu, ni même de completli; je ne:

vois que des individus. Tout animal, dans une espèce semblable, diffère en quelque chose de son voisin, et parmi les milliers de fruits que peut donner un même arbre il est impossible d’en trouver deux identiques, car ils seraient le même; et la dualité, qui est la contradiction de l'unité, en est aussi la conséquence.

G) Rien d’absolu : — ainsi, l'idéal du compas est la pire des sottises; — ni de complet : — aïnsi il faut tout compléter, et retrouver chaque idéal. :

# Je dis la contradiction, et non pas le contraire; car Ia contradiction est une invention humaine.

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C’est surtout dans la race humaine que l'infini de la variété se manifeste d’une manière effrayante. Sans compter les grands types que [a nature a distribués sous es différents climats, je vois chaque jour passer sous ma fenêtre un certain nombre de Kalmouks, d'Osages, d'Indiens, de Chinois et de Grecs antiques,” tous plus ou moins parisianisés. Chaque individu est: une harmonie; car il vous est maintes fois arrivé de. vous retourner à un son de voix connu, et d’être frappé d'étonnement devant une créature mconnue, souvenir vivant d’une autre créature douée de gestes et d’une voix analogues. Cela est si vrai que Lavater a dressé une nomenclature des nez et des bouches qui Jurent de figurer ensemble, et constaté plusieurs erreurs de ce genre dans les anciens artistes, qui ont revêtu quelquefois des personnages religieux ou historiques de formes contraires à leur caractère. Que Lavater se soit trompé dans le détail, c’est possible; mais il avait l’idée du principe. Telle mam veut tel pied ; chaque épiderme engendre son poil. Chaque mdividu a donc son idéal.

Je n’affirme pas qu'il y ait autant d'idéals primitifs que d'individus, car un moule donne plusieurs épreuves; mais il y a dans l’âme du peintre autant d'idéals que d'individus, parce qu'un portrait est un modèle compliqué d’un artiste.

Ainsi l'idéal n’est pas cette chose vague, ce rêve Ennuyeux et impalpable qui nage au plafond des académies; un idéal, c’est l'individu redressé par l'individu, reconstruit et rendu par le pinceau ou

le ciseau à l’éclatante vérité de son harmonie native.

= La première qualité d’un dessinateur est donc - J'étude lente et sincère de son modèle. II faut non-

seulement que l'artiste ait une intuition profonde du

caractère du modèle, mais encore qu'il le généralise

quelque peu, qu'il exagère volontairement quelques

détails, pour augmenter la physionomie et rendre son expression plus claire.

IL est curieux de remarquer que, guidé par ce prin-

- cipe, — que le sublime doit fuir les détails, — Part

pour se perfectionner revient vers son enfance. — Les premiers artistes aussi n'exprimaient pas les détails. Toute [a différence, c'est qu'en faisant tout d’une venue les bras et les jambes de leurs figures, ce n'étaient pas eux qui fuyaient les détails, mais les détails qui les fuyaient; car pour choisir 1l faut posséder.

— Le dessin est une lutte entre la nature et l'artiste, -où Partiste trromphera d’autant plus facilement qu'il comprendra mieux les intentions de Ia nature. Il ne

s’agit pas pour lui de copier, mais d'interpréter dans

une langue plus simple et plus lumineuse.

L'introduction du portrait, c’est-à-dire du modèle idéalisé, dans les sujets d'histoire, de religion ou de “fantaisie, nécessite d’abord un choix exquis du mo- —dèle, et peut certainement rajeunir et révivifier la peinture moderne, trop encline, comme tous nos arts,

à se contenter de limitation des anciens.

Tout ce que je pourrais dire de plus sur les idéals

me paraît inclus dans un chapitre de Stendhal, dont le titre est aussi clair qu'msolent :

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