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XI. DE M. HORACE VERNET

Tels sont les principes sévères qui conduisent dans la recherche du beau cet artiste éminemment national, dont les compositions décorent la chaumière du pauvre villageois et la mansarde du joyeux étudiant, le salon des maisons de tolérance les plus misérables et les palais de nos rois. Je sais bien que cet homme est un Français, et qu’un Français en France est une chose sainte et sâcrée, — et même à l'étranger, à ce qu’on dit: mais c’est pour cela même que je le hais.

Dans le sens le plus généralement adopté, Français

veut dire vaudevilliste, et vaudevilliste un homme à qui Michel-Ange donne le vertige et que Delacroix remplit d’une stupeur bestiale, comme le tonnerre certains animaux. Tout ce qui est abîme, soit en haut, soit en bas, le fait fuir prudemment. Le sublime lui fait toujours l'effet d’une émeute, et il n’aborde même son Molière qu’en tremblant et parce qu'on lui a persuadé que c'était un auteur gai.

Aussi tous les honnêtes gens de France, excepté M. Horace Verner, haïssent le Français. Ce ne sont pas des idées qu'il faut à ce peuple remuant, mais des faits, des récits historiques, des couplets et le Moni-

teur! Voilà tout : jamais d’abstractions. Il a fait de.

grandes choses, mais 1 n’y pensait pas. On les lui a fait faire.

M. Horace Vernet est un militaire qui fait de la peinture. — Je hais cet art improvisé au roulement du tambour, ces toiles badigeonnées au galop, cette penture fabriquée à coups de pistolet, comme je hais l’armée, la force armée, et tout ce qui traîne des armes

bruyantes dans un lieu pacifique. Cette immense po-:

pularité, qui ne durera d’ailleurs pas plus longtemps que la guerre, et qui diminuera à mesure que les peuples se feront d’autres joies, — cette popularité, dis-je, cette vox populi, vox Dai, est pour moï une oppression.

Je hais cet homme parce que ses tableaux ne sont point de la peinture, mais une masturbation agile et fréquente, une irritation de l’épiderme français; — comme je hais tel autre grand homme dont l'austère

hypocrisie a rêvé le consulat et qui n’a récompensé Le . peuple de son amour que par de mauvais vers, — des vers qui ne sont pas de la poésie, des vers bistournés et mal construits, pleins de barbarismes et de solécismes, mais aussi de civisme et de patriotisme.

Je le hais parce qu'il est né coiffé 1), et que l’art est pour lui chose claire et facile. IS I votre gloire, et c’est la grande affaire. — Eh! qu'importe au voyageur enthousiaste, à l'esprit cosmopolite qui préfère le beau à la glorre?

Pour définir M. Horace Vernet d’une manière claire, il est l’antithèse absolue de l'artiste ; 11 substitue le chic au dessin, le charivari à la couleur et les épisodes à l'unité; il fait des Meissonier grands comme le monde.

Du reste, pour remplir sa mission officielle, M. Horace Vernet est doué de deux qualités émmentes, l'une en moins, l’autre en plus : nulle passion et une mémoire d'almanach(®)! Qui sait mieux que lui combien

(0) Expression de M. Marc Fournier, qui peut s “appliquer à à presque tous Îes romanciers et les historiens en vogue, qui ne sont guère que des feuilletonistes, comme M. Horace Vernet.

®) La véritable mémoire, considérée sous un point de vue philosophique, ne consiste, je pense, que dans une imagimation très vive, facile à Émouvoir, et par conséquent susceptible d'évoquer à l'appui de chaque sensation les scènes du passé, en les douant, comme par enchantement, de la vie et du caractère propres à chacune d’elles; du moins Jai entendu soutenir cette thèse par l’un de mes anciens maîtres, qui avait une mémoire prodigieuse, quoiqu’ ’il ne pût retenir une ue. ni un nom propre. — Le maitre avait raison, ct 1l en est sans doute autrement des paroles et des discours qui ont pénétré profondément dans l'âme et dont on a pu saïsir le sens intime et mystérieux que de mots appris par cœur. — HOFFMANN.

il y a de boutons dans chaque uniforme, quelle tournure prend une guêtre ou une chaussure avachie par des étapes nombreuses; à quel endroit des bufleteries le cuivre des armes dépose son ton vert-de-gris? Aussi, quel immense public et quelle joie! Autant de publics qu'il faut de métiers différents pour fabriquer des habits, des shakos, des sabres, des fusils et des canons! Et toutes ces corporations réunies devant un Horace Vernet par l'amour commun de la gloire! Quel spectacle!

Comme je reprochais un jour à quelques Allemands leur goût pour Scribe et Horace Vernet, ils me répondirent : «Nous admirons profondément Horace Vernet comme le représentant le plus complet de son siècle.» — À la bonne heure!

On dit qu'un jour M. Horace Vernet AU voir Pierre de Cornélius, et qu'il laccabla de compliments. Mais il attendit longtemps la réciprocité; car Pierre de Cornélius ne le félicita qu'une seule fois pendant toute l'entrevue, — sur la quantité de champagne qu'il pouvait absorber sans en être incommodé. — Vraie ou fausse, l’histoire a toute la vraisemblance poétique.

Qu'on dise encore que les Allemands sont un peuple naïf!

Bien des gens, partisans de la ligne courbe en matière d'éremtage, et qui n’aiment pas mieux que moi M. Horace Vernet, me reprocheront d’être maladroit. Cependant il n’est pas imprudent d’être brutal et d'aller droit au fait, quand à chaque phrase le je couvre un nous, nous immense, nous silencieux et invisible,

— nous, toute une génération nouvelle, ennemie de la guerre et des sottises nationales; une génération pleine de santé, parce qu'elle est jeune, et qui pousse déjà à la queue, coudoïe et fait ses trous, — sérieuse,

raïlleuse et menaçante (1)!

Deux autres faiseurs de vignettes et grands adorateurs du chic sont MM. Grawer et Alfred Depreux ; mais ils appliquent leur faculté di improvisateur 2 Le genres bien différents : M. Granet à la religion, M. Dedreux à la vie fashionable. L'un fait le moine, autre le cheval; mais l’un est noir, l’autre est clair et brillant. M. Alfred Dedreux a cela pour lui qu'il sait pemdre, et que ses peintures ont l’aspect vif et frais des décorations de théâtre. II faut supposer qu’il s’occupe davantage de Ja nature dans Îles sujets qui font sa spécialité; car ses études de chiens courants sont plus réelles et plus solides. Quant à ses Chasses, elles ont cela de comique que les chiens y jouent le grand rôle et pourraient manger chacun quatre chevaux. Ils rappellent les célèbres moutons dans les Vendeurs du Temple, de Jouvenet, qui absorbent Jésus-Christ.

@ Ainsi l'on peut chanter devant toutes les toiles de M. Horace Vernet :

Vous n'avez qu'un temps à vivre, Amis, passez-le gaiement.

Gaïcté essentiellement française.

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