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V. RELIGION, HISTOIRE, FANTAISIE

À chaque nouvelle exposition, les critiques remarquent que les peintures religieuses font de plus en plus défaut. Je ne sais $ils ont raison quant au nombre; mais certainement ils ne se trompent pas quant à la qualité. Plus d’un écrivain religieux, naturellement enclin, comme les écrivains démocrates, à suspendre le beau à la croyance, n'a pas manqué d'attribuer à . l'absence de foi cette difficulté d'exprimer les choses de la foi. Erreur qui pourrait être philosophiquement

démontrée, si les faits ne nous prouvaient pas suffisamment le contraire, et si l’histoire de la peinture ne nous offrait pas des artistes impres et athées produisant d'excellentes œuvres religieuses. Disons donc simplement que la religion étant la plus haute fiction de l'esprit human (je parle exprès comme parlerait un athée professeur de beaux-arts, et rien n’en doit être conclu contre ma foi), elle réclame de ceux qui se vouent à l'expression de ses actes et de ses sentiments l'imagination la plus vigoureuse et les efforts les plus tendus. Ainsi le personnage de Pol yeucte exige du poëte et du comédien une ascension spirituelle et un enthousiasme beaucoup plus vif que tel personnage vulgaire épris d'une vulgaire créature de la terre, ou même qu ‘un héros purement politique. La seule concession qu'on puisse raisonnablement faire aux partisans de la théorie qui considère la for comme l'unique source d'inspiration religieuse est que le poëte, le comédien et l'artiste, au moment où ils exécutent l'ouvrage en question, croient à la réalité de ce qu'ils représentent, échauffés qu'ils sont par la nécessité. Ainsi l’art est le seul domaine spirituel où l'homme puisse dire : «Je croirai si Je Veux, et, si Je ne veux pas, Je ne croiral pas.» La cruelle et humiliante maxime : Spiritus flat ubi vult, perd ses droits en matière d'art.

J'ignore si MM. Legros et Amand Gautier possèdent la foi comme l’entend l'Eglise, mais très-certainement à ils onteu, en composant chacun un excellent ouvrage de piété, la foi suffisante pour l'objet en vue. Is ont prouvé que, même au xix° siècle, l'artiste peut pro-

duire un bon tableau de religion, pourvu que son imagination soit apte à s'élever jusque-là. Bien que les peintures plus importantes d'Eugène Delacroix nous attirent et nous réclament, j'ai trouvé bon, mon cher M**, de citer tout d’abord deux noms inconnus ou peu connus. La fleur oubliée ou ignorée ajoute à son parfum naturel le parfum paradoxal de son obscurité, et sa valeur positive est augmentée par la Joie de l'avoir découverte. J'ai peut- -être tort di ignorer entièrement M. Legros, mais j ’avouérai que Je n'avais encore vu aucune production signée de son nom. La première fois que J'aperçus son tableau, j'étais avec notre ami commun, M. C..., dont j'attirar les yeux sur cette production si humble et si pénétrante. II n’en pouvait pas nier les singuliers mérites; mais cet aspect villageois, tout ce petit monde vêtu de velours, de coton, d’indienne et de cotonnade que l’Angelus rassemble le soir sous la voûte de l'église de nos grandes villes, avec ses sabots et ses parapluies, tout voûté par le travail, tout ridé par l’âge, tout parcheminé par la brûlure du chagrin, troublait un peu ses yeux, amoureux, comme ceux d'un bon connaisseur, des beautés élégantes et mondaines. Il obéissait évidemment à cette humeur française qui craint surtout d'être dupe, et qu'a si cruellement raillée l'écrivain français qui en était le plus singulièrement obsédé. Cependant l'esprit du vraï critique, comme l'esprit du vrai poëte, doit être ouvert à toutes les beautés; avec la même facilité 1l jouit de la grandeur éblouissante de César triomphant et de la grandeur du pauvre habitant des faubourgs incliné

sous le regard de son Dieu. Comme les voilà bien revenues et retrouvées Îles sensations de rafraîchissement qui habitent les voûtes de l’église catholique, et l'humilité qui jouit d'elle-même, et la confiance du pauvre dans le Dieu juste, et l'espérance du secours, si ce n’est l'oubli des infortunes présentes! Ce qui prouve que M. Legros est un esprit vigoureux, c'est que l'accoutrement vulgaire de son sujet ne nuit pas du tout à la grandeur morale du même sujet, mais qu'au contraire la trivialité est 1er comme un assaisonnement dans la charité et la tendresse. Par une association mystérieuse que les esprits délicats comprendront, l'enfant grotesquement habillé, qui tortille avec gaucherie sa casquette dans le temple de Dieu, n'a fau penser À l’âne de Sterne et à ses macarons. De l'âne soit comique en mangeant un gâteau, cela ne diminue rien de la sensation d’'attendrissement qu'on éprouve en voyant le misérable esclave de la ferme cueillir quelques douceurs dans la main d’un philosophe. As l'enfant du pauvre, tout embarrassé de sa contenance, goûte, en tremblant, aux confitures célestes. J'oubliais de dire que l'exécution de cette œuvre pieuse est d'une remarquable solidité; la couleur un peu triste et la minutie des détails s’harmonisent avec le caractère éternellement précieux de la dévotion. M. C... me fit remarquer que les fonds ne fuyaïent pas assez loi et que les personnages semblaient un peu plaqués sur la décoration qui les entoure. Mais ce défaut, je l'avoue, en me rappelant l’ardente naïveté des vieux tableaux, fut pour moi comme un charme de plus. Dans une

œuvre moins intime et moins pénétrante, 1l n'eût pas été tolérable.

M. Amand Gautier est l’auteur d’un ouvrage qui avait déjà, il y a quelques années, frappé les yeux de la critique, ouvrage remarquable à à bien des égards, refusé, je crois, par le ; jury, mais qu'on put étudier aux vitres d’un des principaux marchands du boulevard : je veux parler d’une cour d’un Hôpital de folles ; sujet qu'il avait traité, non pas selon la méthode philosophique et germanique, celle de Kaulbach, par exemple, qui fait penser aux catégories d’Aristote, mais avec le sentiment dramatique français, uni à une observation fidèle et mtelligente. Les amis de l'auteur disent que tout dans l'ouvrage était minutieusement exact : têtes, gestes, physionomie, et copié d’ après la nature. Je ne le crois pas, d’abord parce que jai surpris dans arrangement du tableau des symptômes du contraire, et ensuite parce que ce qui est positivement et HNenallement exact n'est Jamais admirable. Cette année-cr, M. Amand Gautier a exposé un unique ouvrage qui porte simplement pour titre les Sœurs de charité. Il faut une véritable puissance pour dégager la poésie sensible contenue dans ces longs vêtements uniformes, dans ces coiffures rigides et dans ces attitudes modestes et sérieuses comme la vie des personnes de religion. Tout dans le tableau de M. Gautier concourt au développement de [a pensée principale : ces longs murs blancs, ces arbres correctement alignés, cette façade simple jusqu’à la pauvreté, les attitudes droites et sans coquetterie féminine, tout ce

sexe réduit à la discipline comme le soldat, et dont le visage brille tristement des pâleurs rosées de la virginité consacrée, donnent la sensation de l'éternel, de l'invariable, du devoir agréable dans sa monotonie. J'ai éprouvé, en étudiant cette toile peinte avec une touche large et simple comme le sujet, ce Je ne sais quoi que jettent dans l'âme certams Lesueur et les meilleurs Philippe de Champagne, ceux quiexpriment les habitudes monastiques. Si, parmi les personnes qui me lisent, quelques-unes voulaient chercher ces tableaux, je crois bon de les avertir qu'elles les trouveront au, bout de la galerie, dans la partie gauche du bâtiment, au fond d’un vaste salon carré où l’on a interné une multitude de toiles mnommables, soi-disant religieuses pour la plupart. L'aspect de ce salon est si froid que les promeneurs J sont plus rares, comme dans un coin de jardin que le soleil ne visite pas. C'est dans ce capharnaüm de faux ex-voto, dans cette immense voie lactée de plâtreuses sottises, qu'ont été reléguées ces deux modestes toiles.

L'imagination de Delacroix! Celle-là n'a jamais craint d’escalader les hauteurs difficiles de la religion; le ciel lui appartient, comme l'enfer, comme la guerre, comme l'Olympe, comme la volupté. Voilà bien le type du peintre-poëtel Il est bien un des rares élus, et l’étendue de son esprit comprend la region dans son domaine. Son imagination, ardente comme les chapelles ardentes, brille de toutes les flammes et de toutes les pourpres. Tout ce qu'il y a de douleur dans la passion le passionne; tout ce qu'il y a de splendeur

dans l'Église l'illumine. II verse tour à tour sur ses toiles mspirées le sang, la lumière et les ténèbres. Je crois qu'il ajouterait volontiers, comme surcroît, son faste naturel aux majestés de l'Evangile. J'ai vu une petite Annonciation, de Delacroix, où l'ange visitant Marie n'était pas seul, mais candirt en cérémonie par deux autres anges, et l'effet de cette cour céleste était puissant et charmant. Un de ses tableaux de jeunesse, le Christ aux Oliviers (« Seigneur, détournez de moï ce calice», à Saint-Paul, rue Saint-Antoine), ruisselle de tendresse féminine et d'onction poétique. La douleur et la pompe, qui éclatent si haut dans la religion, font toujours écho dans son esprit.

Eh bien, mon cher ami, cet homme extraordinaire qui a lutté avec Scott, Byron, Gœthe, Shakspeare, Arioste, Tasse, Dante et l'Evangile, qui a illuminé l'histoire des rayons de sa palette et versé sa fantaisie à flots dans nos yeux éblouis, cet homme, avancé dans le nombre de ses jours, mais marqué d’une opiniâtre jeunesse, qui depuis l’adolescence a consacré tout son temps à exercer sa main, sa mémoire et ses yeux pour préparer des armes plus sûres à son imagination, ce génie a trouvé récemment un professeur pour lui enseigner son art, dans un jeune chroniqueur dont le sacerdoce s'était jusque-là borné à rendre compte de la robe de madame une telle au dernier bal de l'Hôtel de ville. Ah! les chevaux roses, ah! les paysans lilas, ah! les fumées rouges (quelle audace, une fumée rouge!), ont été traités d'une verte façon. L'œuvre de Delacroix a été mis en poudre et jeté aux quatre vents

du ciel. Ce genre d'articles, parlé d’ailleurs dans tous les salons bourgeois, commence mvariablement par ces mots : «Je dois dire que je n'ai pas la prétention d'être un connaisseur, les mystères de la pemture me sont lettre close, mais cependant, etc... (en ce cas, pourquoi en parler?) et finit généralement par une phrase pleme d'aigreur qui équivaut à un regard d'envie jeté sur les bienheureux qui M" l incompréhensible.

Qui importe, me direz-vous, qu importe la sottise si le génie trromphe? Mais, mon cher, il n'est pas superflu de mesurer la force de résistance à laquelle se heurte le génie, et toute l'importance de ce jeune chroniqueur se réduit, mais c’est bien suffisant, à représenter l'esprit moyen de la bourgeoisie. Songez donc que cette comédie se joue contre Delacroix depuis 1822, et que depuis cette époque, toujours exact au rendez-vous, notre peintre nous a donné à chaque exposition plusieurs tableaux parmi lesquels il y avait au moins un chef-d'œuvre, montrant infatigablement, pour me servir de l'expression polie et mdulgente de M. Thiers, «cet élan de la supériorité qui ranime les espérances un peu découragées par le mérite trop modéré de tout le reste». Et il ajoutait plus loin : «Je ne sais quel souvenir des grands artistes me saisit à l'aspect de ce tableau (Dante et Virgile), Je retrouve cette puissance sauvage, ardente, mais naturelle, qui cède sans effort à son propre entraînement. Je ne crois pas m'y tromper, M. Delacroix a reçu 7 génie; qu'il avance avec assurance, qu'il se livre aux

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immenses travaux, condition indispensable du talent...» Je ne sais pas combien de fois dans sa vie M. Thiers a été prophète, mais il le fut ce jour-là. Delacroix s'est livré aux immenses travaux, et 1l n'a pas désarmé l'opinion. À voir cet épanchement majestueux, intarissable, de peinture, il serait facile de deviner l'homme à qui jentendais dire un soir : «Comme tous ceux de mon âge, J'ai connu plusieurs passions; mais ce n'est que dans le travail que je me suis senti parfaitement heureux.» Pascal dit que les toges, la pourpre et les panaches ont été très-heureusement mventés pour imposer au vulgaire, pour marquer d'une étiquette ce qui est vraiment respectable; et cependant les distinctions officielles dont Delacroix a été l'objet n’ont pas fait taire l'ignorance. Mais à bien regarder la chose, pour les gens qui, comme moi, veulent que les affaires d'art ne se traitent qu'entre aristocrates et qui croient que c'est la rareté des élus qui fait le paradis, tout est ainsi pour le mieux. Homme privilégié ! la Providence lui garde des ennemis en réserve. Homme heureux parmi les heureux! non-seulement son talent trromphe des obstacles, mais il en fait naître de nouveaux pour en triompher encore! Il est aussi grand que les anciens, dans un siècle et dans un pays où les anciens n'auraient pas pu vivre. Car, lorsque j'entends porter jusqu'aux étoiles des hommes comme Raphaël et Véronèse, avec une intention visible de diminuer le mérite qui s'est produit après eux, tout en accordant mon enthousiasme à ces grandes ombres qui n’en ont pas besoin, je me demande si un mérite, qui est au

moins légal du leur (admettons un instant, par pure complaisance, qu'il lui soit inférieur), n'est pas infinimént plus méritant, puisqu'il s'est victorieusement développé dans une atmosphère et un terroir hostiles? Les nobles artistes de la Renaissance eussent été bien coupables de n'être pas grands, féconds et sublimes, encouragés et excités qu'ils étaient par une compagnie illustre de seigneurs et de prélats, que dis-je? par la multitude elle-même qui était artiste en ces âges d'or! Mais l'artiste moderne qui s'est élevé très-haut malgré son siècle, qu'en dirons-nous, si ce n’est de certames choses que ce siècle n’acceptera pas, et qu 11 faut laisser dire aux âges futurs ?

Pour revenir aux peintures religieuses, dites-moiï si vous vîtes Jamais mieux exprimée la solennité nécessaire de la Mise au tombeau. Croyez-vous smcèrement que Titien eût mventé cela? Il eût concu, il a conçu la chose autrement; mais Je préfère cette manière-ci. Le décor, c’est le caveau lui-même, emblème de la vie souterraine que doit mener longtemps la religion nouvelle! Au dehors, l'air et la lumière qui glisse en rampant dans la spirale. La Mère va s'évanouir, elle se soutient à peine! Remarquons en passant qu'Eugène Delacroix, au lieu de faire de la très-sainte Mère une femmelette d'album, lui donne toujours un geste et une ampleur tragiques qui conviennent parfaitement à cette reine des mères. Il est impossible qu ’un amateur un peu poëte ne sente pas son imagination frappée, non pas d'une impression historique, mais d'une impression poétique, religieuse, universelle, en con-

templant ces quelques hommes qui descendent soigneusement le cadavre de leur Dieu au fond d'une crypte, dans ce sépulcre que le monde adorera, «le seul, dit superbement René, qui n'aura rien à rendre à la fin des siècles!»

Le Saint Sébastien est une merveille non pas seulement comme peinture, c'est aussi un délice de tristesse. La Montée au Calvaire est une composition compliquée, ardente et savante. «Elle devait, nous dit l'artiste qui connaît son monde, étre exécutée dans de grandes proportions à Saint-Sulpice, dans la chapelle des fonts baptismaux, dont la destination a été changée.» Bien qu'il eût pris toutes ses précautions, disant clairement au public : «Je veux vous montrer le projet, en petit, d'un très-grand travail qui m'avait été confié», les critiques n'ont pas manqué, comme à l'ordinaire, pour lui reprocher de ne savoir pemdre que des esquisses!

Le voilà couché sur des verdures sauvages, avec une mollesse et une tristesse féminines, le poëte illustre qui enseigna l'art d'aimer. Ses grands amis de Rome sauront-ils vaincre la rancune impériale? Retrouverat-il un jour les somptueuses voluptés de la prodigieuse cité? Non, de ces pays sans gloire s'épanchera vainement le long et mélancolique fleuve des Tristes; ici il vivra, ici il mourra. «Un Jour, ayant passé l'Ister vers son embouchure et étant un peu écarté de la troupe des chasseurs, je me trouvais à la vue des flots du Pont-Euxin. Je découvris un tombeau de pierre, sur lequel croissait un laurier. J'arrachai les herbes qui couvraient quelques lettres latines, et bientôt je par-

vins à lire ce premier vers des élégies d'un poëte infortuné :

— «Mon livre, vous irez à Rome, et vous irez à «Rome sans mor.»

«Je ne saurais vous peindre ce que j'éprouvai en retrouvant au fond de ce désert le tombeau d'Ovide. Quelles tristes réflexions ne fis-je point sur les peines de l'exil, qui étaient aussi les miennes, et sur l’mutilité des talents pour le bonheur! Rome, qui jouit aujourd'hui des tableaux du plus ingénieux de ses poëtes, Rome à vu couler vmgt ans, d'un œil sec, les larmes d'Ovide. Ah ! moins ingrats que les peuples d’Ausonie, les sauvages habitants des bords de l’Ister se souviennent encore de l'Orphée qui parut dans leurs forêts! Ils viennent danser autour de ses cendres; ils ont même retenu quelque chose de son langage : tant leur est douce la mémoire de ce Romain qui s’accusait d’être le barbare, parce qu'il n’était pas entendu du Sarmatel»

Ce n’est pas sans motif que j'ai cité, à propos d'Ovide, ces réflexions d'Eudore. Le ton mélancolique du poëte des Martyrs s'adapte à ce tableau, et la tristesse languissante du prisonnier chrétien s'y réfléchit heureusement. Il y a là l'ampleur de touche et de sentrments qui caractérisait la plume qui a écrit les Natchez; et Je reconnais, dans la sauvage idylle d'Eugène Delacroix, une bistoire parfaitement belle parce qu'il y a mis la fleur du désert, la grâce de la cabane et une simplicité à conter la douleur que je ne me flatte pas d’avoir conservées. Certes je n’essayerai pas de traduire avec ma plume la volupté si triste qui s'exhale de ce verdoyant exil. Le

catalogue, parlant ici la langue si nette et sr brève des notices de Delacroix, nous dit simplement, et cela vaut mieux : «Les uns l’examinent avec curiosité, les autres lui font accueil à leur manière, et lui offrent des fruits sauvages et du lait de jument.» Si triste qu'il soit, le poëte des élégances n'est pas insensible à cette grâce barbare, au charme de cette hospitalité rustique. Tout ce qu'il y a dans Ovide de délicatesse et de fertilité a passé dans [a peinture de Delacroix; et, comme l'exil a donné au brillant poëte la tristesse qui lui manquait, la mélancolie a revêtu de son vernis enchanteur le plantureux paysage du peintre. Il m'est impossible de dire : Tel tableau de Delacroix est le meilleur de ses tableaux; car c'est toujours le vin du même tonneau, capiteux, exquis, sui generis, mais on peut dire qu'Ovide chez les Scythes est une de ces étonnantes œuvres comme Delacroix seul sait les concevoir et les pemdre. L'artiste qui a produit cela peut se dire un homme heureux et heureux aussi se dira celui qui pourra tous les jours en rassasier son regard. L'esprit sy enfonce avec une lente et gourmande volupté, comme dans le ciel, dans l'horizon de la mer, dans des yeux plems de pensée, dans une sentence féconde et grosse de rêverie. Je suis convaincu que ce tableau a un charme tout particulier pour les esprits délicats ; Je jurerais presque qu'il a dû plaire plus que d’autres, peut-être, aux tempéraments nerveux et poétiques, à M. Fromentin, par exemple, dont j'aurai le plaisir de vous entretenir tout à l'heure.

Je tourmente mon esprit pour en arracher quelque

formule qui exprime bien la spécialité d'Eugène Delacroix. Excellent dessinateur, prodigieux coloriste, compositeur ardent et fécond, tout cela est évident, tout cela a été dit. Mais d’où vient qu'il produit la sensation de nouveauté? Que nous donne-t-il de plus que le passé ? Aussi grand que les grands, aussi habile que les habiles, pourquoi nous plaît-il davantage ? On pourrait dire que, doué d'une plus riche imagimation, il exprime surtout l'intime du cerveau, l'aspect étonnant des choses, tant son ouvrage garde fidèlement la marque et l'humeur de sa conception. C’est l'infini dans le fini. C’est le rêve! et je n’entends pas par ce mot les capharnaüms de la nuit, mais la vision produite par une intense AR ou, Idans les cerveaux moins fertiles, par un excitant artificiel. En un mot, Eugène Delacroix peint surtout l'âme dans ses belles heures. Ah! mon cher ami, cet homme me donne quelquefois l'envie de durer autant qu'un patriarche, ou, malgré tout ce qu'il faudrait de courage à un mort pour consentir à revivre (c Rendez-moi aux enfers! » disait l'mfortuné ressuscité par la sorcière thessalienne), d’être ranimé à temps pour assister aux enchantements et aux louanges qu'il excitera dans l'âge futur. Mais à quoi bon? Et quand ce vœu puéril serait exaucé, de voir une prophétie réalisée, quel bénéfice en tirerais-Je, si ce n’est la honte de reconnaître que j'étais une âme faible et possédée du besom de voir approuver ses convictions ?

L'esprit français épigrammatique, combiné avec un élément de pédanterie, destiné à relever d'un peu de sérieux sa légèreté naturelle, devait engendrer une école que Théophile Gautier, dans sa bénignité, appelle poliment l'école néo-grecque, et que Je nommerai, si vous le voulez bien, l’école des pointus. Ici l'érudition a pour but de déguiser l'absence d'imagination. La plupart du temps, il ne s’agit dès lors que de transporter la vie commune et vulgaire dans un cadre grec ou romain. Dézobry et Barthélemy seront ici d'un grand secours, et des pastiches des fresques d'Herculanum, avec leurs temtes pâles obtenues par des frottis impalpables, permettront au peintre d'esquiver toutes les difficultés d’une peinture riche et solide. Ainsi d’un côté le bric-à-brac (élément sérieux), de l'autre la transposition des vulgarités de la vie dans le régime antique (élément de surprise et de succès), suppléeront désormais à toutes les conditions requises pour la bonne pemture. Nous verrons donc des moutards antiques jouer à la balle antique et au cerceau antique, avec d’antiques poupées et d’antiques joujoux ; des bambins idylliques jouer à la madame et au monsieur (Ma sœur n'y est pas); des amours enfourchant des bêtes aquatiques ( Décoration pour une salle de bains) et des Marchandes d'amour à foison, qui offriront leur marchandise suspendue par les ailes, comme un lapin par les oreilles, et qu'on devrait renvoyer à la place de la Morgue, qui est le lieu où se fait un abondant commerce d'oiseaux plus naturels. L'Amour, l'inévitable Amour, limmortel Cupidon des confiseurs, joue dans

cette école un rôle dominateur et universel. II est le président de cette république galante et mmaudière. C'est un poisson qui s'accommode à toutes les sauces. Ne sommes-nous pas cependant bien las de voir la couleur et le marbre: ‘prodigués en faveur de ce vieux polisson, alé comme un insecte, ou comme un canard, que Thomas Hood-nous montre accroupi, et, comme un impotent, écrasant de sa molle obésité le nuage qui lui sert de coussin? De sa main gauche il tient en manière de sabre son arc appuyé contre sa cuisse; de la droite 1l exécute avec sa flèche le commandement : Portez armes! sa chevelure est frisée dru

comme une perruque de cocher; ses joues rebondis-

santes oppriment ses narines et ses yeux; sa chair, ou plutôt sa viande, capitonnée, tubuleuse et soufflée, comme les graisses suspendues aux crochets des bouchers, est sans doute distendue par les soupirs de l'idylle universelle ; à son dos montagneux sont accrochées deux ailes de papillon.

«Est-ce bien [à lincube qui oppresse le sein des belles?..... Ce personnage est-il le partenaire disproportionné pour lequel soupire Pastorella, dans la plus étroite des couchettes virgimales? La platonique Amanda (qui est tout âme) fait-elle donc, quand elle disserte sur l'Amour, allusion à cet être trop palpable, qui est tout coïps? Et Bélinda croit-elle, en vérité, que ce Sagittaire ultra-substantiel puisse être embusqué dans son dangereux œil bleu?

«La légende raconte qu’une fille de Provence s'amouracha de la statue d’Apollon et en mourut.

Mais demoiselle passionnée délira-t-elle jamais et se dessécha-t-elle devant le piédestal de cette monstrueuse figure ? ou plutôt ne serait-ce pas un emblème indécent qui servirait à expliquer la timidité et Ia résistance proverbiale des filles à l'approche de l'Amour?

«Je crois facilement qu'il lui faut tout un cœur pour lui tout seul; car il doit le bourrer jusqu'à la réplétion. Je crois à sa confiance; car il a l'air sédentaire et peu propre à la marche. Qu'il soit prompt à fondre, cela tient à sa graisse, et s'il brûle avec flamme, 1l en est de même de tous les corps gras. Il a des langueurs comme tous les corps d'un pareil tonnage, et 1l est naturel qu'un si gros soufflet soupire.

«Je ne nie pas qu'il s'agenouille aux pieds des dames, puisque c’est la posture "Je éléphants; qu'il jure que cet hommage sera éternel; certes il serait malaisé de concevoir qu'il en fût autrement. Qu'il meure, je n'en fais aucun doute, avec une pareille corpulence et un cou si court! S'il est aveugle, c'est l’enflure de sa joue de cochon qui lut bouche la vue. Mais qu'il loge dans l'œil bleu de Bélinda, ah! ; je ‘me sens hérétique, je ne le croiraï jamais; car elle n’a jamais eu une étable dans l'œil!»

Cela est doux à lire, n'est-ce pas? et cela nous venge un peu de ce gros poupard troué de fossettes qui représente l’idée populaire de l'Amour. Pour moi, si J'étais invité à représenter l'Amour, il me semble

( Une étable contient plusieurs cochons, et, de plus, il y a calembour; on peut deviner quel est le sens du mot sty au figuré.

que je le peindrais sous la forme d’un cheval enragé qui dévore son maître, ou bien d’un démon aux yeux cernés par la débauche et l’insomnie, traînant, comme un spectre ou un galérien, des chaînes bruyantes à ses chevilles, et secouant d’une main une fiole de poison, de l’autre le poignard sanglant du crime. L'école en question, dont le principal caractère (à

mes yeux) est un perpétuel agacement, touche à la

fois au proverbe, au rébus et au vieux-neuf. Comme rébus, elle est, jusqu'à présent, restée mférieure à l'Amour fait passer le Temps et le Temps fait passer l'Amour, qui ont le mérite d'un rébus sans pudeur, exact et irréprochable. Par sa manie d'habiller à l'antique la vie triviale moderne, elle commet sans cesse ce que j'appellerais volontiers une caricature à inverse. Je crois lui rendre un grand service en lui indiquant, si elle veut devenir plus agaçante encore, le petit livre de M. Édouard Fournier comme une source inépuisable de sujets. Revêtir des costumes du passé toute l’histoire, toutes les professions et toutes les industries modernes, voilà, je pense, pour la peinture, un infaillible et infini moyen d'étonnement. L'honorable érudit y prendra lui-même quelque plaisir.

Il est impossible de méconnaître chez M. Gérome de nobles qualités, dont les premières sont la recherche du nouveau et le goût des grands sujets; mais son originalité (si toutefois il y a originalité) est souvent d’une nature laborieuse ‘et à peine visible. Froidement il réchauffe les sujets par de petits ingrédients et par des expédients puérils. L'idée d'un com-

bat de coqs appelle naturellement le souvenir de Manille ou de l'Angleterre. M. Gérome essayera de surprendre notre curiosité en transportant ce jeu dans une espèce de pastorale antique. Malgré de grands et nobles efforts, le Siècle d'Auguste, parexemple, — qui est encore une preuve de cette tendance française de M. Gérome à chercher le succès ailleurs que dans la seule peinture, — 1l n'a été Jusqu'à présent, et ne sera, ou du moins cela est fort à craindre, que le premier des esprits pointus. Que ces jeux romains soient exactement représentés, que la couleur locale soit scrupuleusement observée, je n’en veux point douter; Je n'élèverai pas à ce sujet le moindre soupçon (cependant, puisqué voici le rétiaire, où est le mirmillon ?); mais baser un succès sur de pareils éléments, n'est-ce pas jouer un jeu, sinon déloyal, au moins dangereux, et susciter une résistance méfiante chez beaucoup de gens qui s'en iront hochant la tête et se demandant s'il est bien certain que les choses se passassent absolument ainsi? En supposant même qu'une pareille eritique soit injuste (car on reconnaît généralement chez M. Gérome un esprit curieux du passé et avide d'instruction), elle est la punition méritée d’un artiste qui substitue l'amusement d’une page érudite aux Jouissances de la pure peinture. La facture de M. Gérome, il faut bien le dire, n’a jamais été forte ni originale. Indécise, au contraire, et faiblement caractérisée, elle a toujours oscillé entre Ingres et Delaroche. J'ar d'ailleurs à faire un reproche plus vif au tableau en question. Même pour montrer l'endurcissement dans

le crime et dans la débauche, même pour nous faire soupçonner les bassesses secrètes de la gomfrerie, il n’est pas nécessaire de faire alliance avec la caricature, et Je crois que l'habitude du commandement, surtout quand il s’agit de commander au monde, donne, à défaut de vertus, une certaine noblesse d’attitude dont s'éloigne beaucoup trop ce soi-disant César, ce boucher, ce marchand de vins obèse, qui tout au plus pourrait, comme le suggère sa pose satisfaite et provocante, aspirer au rôle de directeur du journal des Ventrus et des satisfaits.

Le Roi Candaule est encore un piège et une distraction. Beaucoup de gens s’extasient devant le mobilier et la décoration du lit royal; voilà donc une chambre à coucher asiatique! quel triomphel Mais est-il bien vrai que la terrible reme, st jalouse d'elle-même, qui se sentait autant souillée par le regard que par la main, ressemblât à cette plate marionnette? Il ÿ a, d’ailleurs, un grand danger dans un tel sujet, situé à égale distance du tragique et du comique. Si l’anecdote asiatique n’est pas traitée d’une manière asiatique, funeste, sanglante, elle suscitera toujours le comique; elle appellera invariablement dans l'esprit les polissonneries de Baudouin et des Biard du dix-huitième siècle, où une porte entre-bâillée permet à deux yeux écarquillés de surveiller le } jeu d'une seringue entre les appas exagérés d'une marquise.

Jules César! quelle splendeur de soleil couché le nom de cet homme jette dans l'imagimation | Si jamais homme sur la terre a ressemblé à la Divinité, ce fut

le

César. Puissant et séduisant! brave, savant et généreux! Toutes les forces, toutes les gloires et toutes les élégances! Celui dont la grandeur dépassait toujours la victoire, et qui a grandi jusque dans la mort; celui dont la poitrine, traversée par le couteau, ne donnait passage qu'au cri de l'amour paternel, et qui trouvait la blessure du fer moins cruelle que Ia blessure de lingratitude! Certainement, cette fois, l’imagination de M. Gérome a été enlevée; elle subissait une crise heureuse quand elle à conçu son César seul, étendu devant son trône culbuté, et ce cadavre de Romain qui fut pontife, guerrier, orateur, historien et maître du monde, remplissant une salle immense et déserte. On a critiqué cette manière de montrer le sujet; on ne saurait trop la louer. L'effet en est vrarment grand. Ce terrible résumé suffit. Nous savons tous assez l’histoire romaine pour nous figurer tout ce qui est sousentendu, le désordre qui a précédé et le tumulte qui a suivi. Nous devinons Rome derrière cette muraille, et nous entendons les cris de ce peuple stupide et délivré, à la fois imgrat envers la victime et envers l'assassin : «Faisons Brutus César! » Reste à expliquer, relativement à la peinture elle-même, quelque chose d'mexplicable. César ne peut pas être un maugrabin ; il avait la peau très-blanche; il n’est pas puéril, d’ailleurs, de rappeler que le dictateur avait autant de som de sa personne qu'un dandy raffiné. Pourquoi donc cette couleur terreuse dont la face et le bras sont revêtus ? Jar entendu alléguer le ton cadavéreux dont la mort frappe les visages. Depuis combien de temps,

en ce cas, faut-il supposer que le vivant est devenu cadavre ? Les promoteurs d’une pareille excuse doivent regretter la putréfaction. D'autres se contentent de faire remarquer que le bras et la tête sont enveloppés par l'ombre. Mais cette excuse impliquerait que M: Gérome est incapable de représenter une chair blanche dans une pénombre, et cela n’est pas croyable. J'abandonne donc forcément la recherche de ce mystère. Telle qu'elle est, et avec tous ses défauts, cette toile est la meilleure et incontestablement la plus frappante qu'il nous ait montrée depuis longtemps. Les victoires françaises engendrent sans cesse un grand nombre de peintures militaires. J'ignore ce que vous pensez, mon cher M***, de la pemture militaire considérée comme métier et spécialité. Pour mor, je ne crois pas que le patriotisme commande le goût du faux ou de l'msignifiant. Ce genre de peinture, si l'on y veut bien réfléchir, exige la fausseté ou la nullité. Une bataille vraie n'est pas un tableau; car, pour être mtelligible et conséquemment intéressante comme bataille, elle ne peut être représentée que par des lignes blanches, bleues ou noires, simulant les bataillons en ligne. Le terrain devient, dans une composition de ce genre comme dans la réalité, plus Important que les hommes. Mais, dans de pareilles conditions, 1l n'y a plus de tableau, ou du moins il n’y a qu'un tableau de tactique et de topographie. M. Horace Vernet crut une fois, plusieurs fois même, résoudre la difficulté par une série d'épisodes accumulés et Juxtaposés. Dès lors, le tableau, privé d'unité, ressemble àces mauvais

drames où une surcharge d'incidents parasites empêche d’apercevoir l'idée mère, la conception génératrice. Donc, en dehors du tableau fait pour les tacticiens et les topographes, que nous devons exclure de Vart pur, un tableau militaire n'est mtelligible et intéressant qu'à la condition d’être un simple épisode de la vie militaire. Ainsi l’a très-bien compris M. Pils, par exemple, dont nous avons souvent admiré les spirituelles et solides compositions; ainsi, autrefois, Charlet et Raffet. Mais même dans le simple épisode, dans la simple représentation d'une mêlée d'hommes sur un petit espace déterminé, que de faussetés, que d’exagérations et quelle monotonie l'œil du spectateur a souvent à souffrir! J'avoue que ce qui m'afflige le plus en ces sortes de spectacles, ce n’est pas cette abondance de blessures, cette prodigalité hideuse de membres écharpés, mais bien limmobilité dans la violence et l'épouvantable et froide grimace d’une fureur stationnaire. Que de justes critiques ne pourrait-on pas faire encore! D'abord ces longues bandes de troupes monochromes, telles que les habillent les gouvernements modernes, supportent difficilement le pittoresque, et les artistes, à leurs heures belliqueuses, cherchent plutôt dans le passé, comme l’a fait M. Penguilly dans le Combat des Trente, un prétexte plausible pour développer une belle variété d'armes et de costumes. Îl y a ensuite dans le cœur de l'homme un certain amour de la victoire exagéré jusqu’au men- * songe, qui donne souvent à ces toiles un faux air de

plaidoiries. Cela n’est pas peu propre à refroidir, dans

un esprit raisonnable, un enthousiasme d'ailleurs tout prêt à éclore. Alexandre Dumas, pour avoir à ce sujet rappelé récemment la fable : Ab! si les lions savaient

eindre ! s’est attiré une verte remontrance d’un de ses confrères. Îl est Juste de dire que le moment n'était pas très-bien choisi, et qu’il aurait dû ajouter que tous les peuples étalent naïvement le même défaut sur leurs théâtres et dans leurs musées. Voyez, mon cher, jusqu’à quelle folie une passion exclusive et étrangère aux arts peut entraîner un écrivain patriote : Je feuilletais un jour un recueil célèbre représentant les victoires françaises accompagnées d’un texte. Une de ces estampes figurait la conclusion d’un traité de paix. Les personnages français, bottés, éperonnés, hautains, insultaient presque du regard des diplomates humbles et embarrassés; et le texte louait l’artiste d’avoir su exprimer chez les uns la vigueur morale par l'énergie des muscles, et chez les autres la lâcheté et la faiblesse par une rondeur de formes toute féminmel Mais laissons de côté ces puérilités, dont l'analyse trop longue est un hors-d'œuvre, et n’en tirons que cette morale, à savoir, qu'on peut manquer de pudeur même dans l’expression des sentiments les plus nobles et les plus magnifiques.

Il y a un tableau militaire que nous devons louer, et avec tout notre zèle; mais ce n'est pont une bataille ; au contraire, c’est presque une pastorale. Vous avez déjà deviné que je veux parler du tableau de M. Tabar. Le livret dit simplement : Guerre de Crimée, Fourrageurs. Que de verdure, et quelle belle verdure,

doucement ondulée suivant le mouvement des collines! L'âme respire ici un parfum compliqué; c’est la fraîcheur végétale, c'est la beauté tranquille d’une nature qui fait rêver plutôt que penser, et en même temps c'est la contemplation de cette vie ardente, aventureuse, où chaque journée appelle un labeur différent. C’est une idylle traversée par la guerre. Les gerbes sont empilées; la moisson nécessaire est faite et l'ouvrage est sans doute fini, car le clairon jette au milieu des airs un rappel retentissant. Les soldats reviennent par bandes, montant et descendant les ondulations du terrain vec une désinvolture nonchalante et régulière. Il est difficile de tirer un meilleur parti d’un sujet aussi simple ; tout y est poétique, la nature et l'homme; tout y est vrai et pittoresque,

jusqu’à la ficelle ou à la bretelle unique qui soutient çà et là le pantalon rouge. L’uniforme égaye ici, avec l'ardeur du coquelicot ou du pavot, un vaste océan de verdure. Le sujet, d’ailleurs, est d’une nature suggestive; et, bien que la scène se passe en Crimée, avant d’avoir ouvert le catalogue, ma pensée, devant cette armée de moissonneurs, se porta d’abord vers nos SA d’ Afrique, que l'imagination se figure toujours

1 prêtes à tout, si industrieuses, si véritablement romaines.

Ne vous étonnez pas de voir un désordre apparent succéder pendant quelques pages à la méthodique allure de mon compte rendu. J'ai dans le triple titre de ce chapitre adopté le mot fantaisie non sans quelque raison. Peinture de genreimplique un certain prosaïsme,

et peinture romanesque, qui remplissait un peu mieux mon idée, exclut l'idée du fantastique. C'est dans ce genre surtout qu'il faut choisir avec sévérité; car la fantaisie est d'autant plus dangereuse qu’elle est plus facile et plus ouverte; dangereuse comme la poésie en prose, comme Île roman, elle ressemble à l'amour qu'inspire une prostituée et qui tombe bien vite dans la puérilité ou dans la bassesse; dangereuse comme toute liberté absolue. Mais la fantaisie est vaste comme l'univers multiplié par tous les êtres pensants qui lhabitent. Elle est la première chose venue interprétée par le premier venu; et, si celui-là n’a pas l'âme qui jette une lumière magique et surnaturelle sur l’obscurité naturelle des choses, elle est une inutilité horrible, elle est [a première venue souillée par le premier venu. [ci donc, plus d’analogie, sinon de hasard; mais au contraire trouble et contraste, un champ bariolé par l'absence d’une culture régulière.

En passant, nous pouvons Jeter un regard d’admiration et presque de regret sur les charmantes productions de quelques hommes qui, dans l’époque denoble renaissance dont J'ai parlé au début de ce travail, représentaient le joli, le précieux, le délicieux, Eugène Lami qui, à travers ses paradoxaux petits personnages, nous fait voir un monde et un goût disparus, et Wattier, ce savant qui a tant aimé Watteau. Cette époque était si belle et si féconde, que les artistes en ce tempslà n’oubliaient aucun besoin de l'esprit. Pendant qu Eugène Delacroix et Devéria créaïent le grand et le pittoresque, d'autres, spirituels et nobles dans la petitesse,

peintres du boudoir et de la beauté légère, augmentaient incessamment l'album actuel de l'élégance idéale. Cette renaissance était grande en tout, dans l’héroïque et dans la vignette. Dans de plus fortes proportions aujourd'hui, M. Chaplin, excellent pemtre d'ailleurs, contmue quelquefois, mais avec un peu de lourdeur, ce culte du joli; cela sent moins le monde et un.peu plus l'atelier. M. Nanteuil est un des plus nobles, des plus assidus producteurs qui honorent la seconde phase de cette époque. I a mis un doigt d’eau dans son vin; mais il peint et il compose toujours avec énergie et imagination. Il y a une fatalité dans les enfants de cette école victorieuse. Le romantisme est une grâce, céleste ou infernale, à qui nous devons des stiymates éternels. Je ne puis jamais contempler la collection des ténébreuses et blanches vignettes dont Nanteuil illustrait les ouvrages des auteurs, ses amis,

sans sentir comme un petit vent frais qui fait se Red le souvenir. Et M. Baron, n'est-ce pas ‘là aussi un homme curieusement doué, et, sans exagérer son mérite outre mesure, n'est-il pas délicieux de voir tant de facultés employées dans de capricieux et modestes ouvrages ? Il compose admirablement, groupe avec esprit, colore avec ardeur, et jette une flamme amusante dans tous ses drames; drames, car il a la composition dramatique et quelque chose qui ressemble au génie de l'opéra. Si j'oubliais de le remercier, je serais bien ingrat; je lui dois une sensation délicieuse. Quand, au sortir d’un taudis, sale et mal éclairé, un homme se trouve tout d’un coup transporté dans un

appartement propre, orné de meubles ingénieux et revêtu de couleurs caressantes, il sent son esprit s'illuminer et ses fibres s’apprêter aux choses du bonheur. Tel le plaisir physique que m'a causé l'Hôtellerie de Saint-Luc. Je venais de considérer avec tristesse tout un chaos, plâtreux et terreux, d'horreur et de vulgarité, et, quand ) je m ‘approchaï de cette riche et lumineuse peinture, Je sentis mes entrailles crier : Enfin, nous voici dans la belle société! Comme elles sont fraîches, ces eaux qui amènent par troupes ces convives distingués sous ce portique ruisselant de lierre et de roses! Comme elles sont splendides, toutes ces femmes avec leurs compagnons, ces maîtres peintres qui se connaissent en beauté, s'engouffrant dans ce repaire de la j joie pour célébrer leur patron Cette composition, si riche, si gaie, et en même temps si noble et si élégante d'attitudes, est un des meilleurs rêves de bonheur parmi ceux que la peinture a jusqu'à présent essayé d'exprimer.

Par ses dimensions, l'Eve de M. Clésinger fait une antithèse naturelle avec toutes les charmantes et mignonnes créatures dont nous venons de parler. Avant l'ouverture du Salon, j'avais entendu beaucoup Jaser de cette Eve prodigieuse, et, quand } J'ai pu la vor, j'étais si prévenu contre elle que jar trouvé tout d'abord qu'on en avait beaucoup trop ri. Réaction toute naturelle, mais qui était, de plus, favorisée par mon amour incorrigible du grand. Car il faut, mon cher, que je vous fasse un aveu qui vous fera peut-être sourire : dans la nature et dans l’art, je préfère, en

supposant l'égalité de mérite, les choses grandes à toutes les autres, les grands animaux, les grands paysages, les grands navires, les grands hommes, les grandes femmes, les grandes églises, et, Sfounent, comme tant d’autres, mes goûts en principes, je crois que la dimension n'est pas uife considération sans importance aux yeux de la Muse. D'ailleurs, pour revenir à l’Eve de M. Clésinger, cette figure possède d'autres mérites : un mouvement heureux, l'élégance tourmentée du goût florentin, un modelé soigné, surtout dans les parties inférieures du corps, les genoux, les cuisses et le ventre, tel enfin qu'on devait l’attendre d'un sculpteur, un fort bon ouvrage qui méritait mieux que ce qui en a été dit.

Vous rappelez-vous les débuts de M. Hébert, des débuts heureux et presque tapageurs? Son second tableau attira surtout les yeux; c'était, si je ne me trompe, le portrait d’une femme onduleuse et plus qu ‘opaline, presque douée de transparence, et se tordant, maniérée, mais exquise, dans une atmosphère HAE ment Certainement le succès était mérité, et M. Hébert s'annonçait de manière à être toujours le bienvenu, comme un homme plem de distinction. Malheureusement ce qui fitsa juste notoriété fera peutêtre un jour sa décadence. Cette distinction se limite trop volontiers aux charmes de la morbidesse et aux langueurs monotones de l'album et du keepsake. IL est incontestable qu'il peint fort bien, mais non pas avec assez d'autorité et d'énergie pour cacher une faiblesse de conception. Je cherche à creuser tout ce que je

vois d'aimable en lui, et J'Y. trouve je ne sais quelle ambition mondaine, Ne parti pris de plaire par des moyens acceptés d'avance par le public, et enfin un certam défaut, horriblement difficile à définir, que J'appellerar, faute de mieux, le défaut de tous les littératisants. Je désire qu'un artiste soit lettré, mais Je souffre quand je le vois cherchant à capter limagination par des ressources situées aux extrêmes limites, sinon même au delà de son art.

M. Baudry, bien que sa peinture ne soit pas toujours suffisamment solide, est plus naturellement artiste. Dans ses ouvrages on devine les bonnes et amoureuses études italiennes, et cette figure de petite fille, qui s'appelle, je crois, Guillemette, a eu l'honneur de faire

enser plus d’un critique aux spirituels et vivants portraits de Velasquez. Mais enfin 1l est à craindre que M. Baudry ne reste qu'un homme distingué. Sa Madeleine pénitente est bien un peu frivole et lestement peinte, et, somme toute, à ses toiles de cette année Je préfère son ambitieux, son compliqué et courageux tableau de la Véstale.

M. Diaz est un exemple curieux d’une fortune facile obtenue par une faculté unique. Les temps ne sont pas encore loin de nous où1il était un engouement. La gaieté de sa couleur, plutôt scmtillante que riche, rappelait les heureux bariolages des étoffes orientales. Les yeux s'y amusaient si sincèrement qu'ils oubliaient volontiers d'y chercherle contour et le modelé. Après avoir usé en vrai prodigue de cette faculté unique dont la nature l'avait prodigalement doué, M. Diaz à senti

s'éveiller en lui une ambition plus difficile. Ces premières velléités s'exprimèrent par des tableaux d’une dimension plus grande que ceux où nous avions généralement pris tant de plaisir. Ambition qui futsa perte. Tout le monde a remarqué l'époque où son esprit fut travaillé de jalousie à l'endroit de Corrège et de Prud'hon. Mais on eût dit que son œil, accoutumé à noter le scintillement d'un petit monde, ne voyait plus de couleurs vives dans un grand espace. Son co- Joris pétillant tournait au plâtre et à la crare ; ou peutêtre, ambitieux désormais de modeler avec soin, oubliait-il volontarement les qualités qui jusque-là avaient fait sa gloire. IL est difficile de déterminer les causes qui ont si rapidement diminüé la vive personnalité de M. Diaz ; mais il est permis de supposer que ces louables désirs lui sont venus trop tard. Il y a de certaines réformes impossibles à un certamn âge, et rien nest plus dangereux, dans la pratique des arts, que de renvoyer toujours au lendemain Îles études indispensables. Pendant de longues années on se fie à un mstinct généralement heureux, et quand on veut enfin corriger une éducation de hasard et acquérir les principes négligés jusqu'alors, il n'est plus temps. Le cerveau a pris des habitudes mcorrigibles, et la mai, réfractaire et troublée, ne sait pas plus exprimer ce qu'elle exprimait si bien autrefois que les nouveautés dont maintenant on la charge. Il est vraiment bien désagréable de dire de pareilles choses à propos d’un homme d'une aussi notoire valeur que M. Diaz. Mais je ne suis qu'un écho; tout haut ou tout bas,

avec malice ou avec tristesse, chacun a déjà RS ce que j'écris aujourd'hui.

Tel n'est pas M. Bida : on dirait, au contraire, qu 1l a stoïquement répudié la couleur et toutes ses pompes pour donner plus de valeur et de lumière aux caractères que son crayon se charge d'exprimer. Et il les exprime avec une intensité et une profondeur remarquables. Quelquefois une teinte légère et transparente, appliquée dans une partie lumineuse, rehausse agréablement le dessin sans en rompre la sévère unité. Ce qui marque surtout les ouvrages de M. Bida, c'est l'intime expression des figures. Il est Fesloile de les attribuer indifféremment à telle ou telle race, ou de supposer que ces personnages sont d’une religion qui n'est pas la leur. À défaut des explications du livret (Prédication maronite dans le Liban, Corps de garde d'Arnautes au Caire), tout esprit exercé devmerait aïsément les différences.

M.Chifartest un grand prix de Rome, et, miracle! il a une originalité. Le séjour dans la ville éternelle n’a pas étemt les forces de son esprit; ce qui, après tout, ne prouve qu'une chose , c'est que ceux-là seuls y meurent qui sont trop PIDIe pour y vivre, et que l’école n'humilie que ceux qui sont voués à F hurnilités Tout le monde, avec raison , reproche aux deux dessins de M. Chifflart (Faust au combat, Faust au sabbat) trop de noirceur et de ténèbres, surtout pour des dessins aussi compliqués. Mais le style en est vraiment beau et grandiose. Quel rêve chaotique! Méphisto et son ami Faust , invincibles et invulnérables, traversent

au galop, l'épée haute, tout l'orage de la guerre. lei la Marguerite, longue, sinistre, inoubliable, est suspendue et se détache comme un remords sur le disque de la lune, immense et pâle. Je sais le plus grand gré à M. Chifart d'avoir traité ces poétiques sujets héroiquement et dramatiquement, et d’avoir rejeté bien lom toutes les fadaises de la mélancolie apprise. Le bon Ary Scheffer, qui refaisait sans cesse un Christ semblable à son Faust et un Faust semblable à son Christ, tous deux semblables à un pianiste prêt à épancher sur les touches d'ivoire ses tristesses incomprises, aurait eu besoin de voir ces deux vigoureux dessins pour comprendre qu'il n’est permis de traduire les poëtes que quand on sent en soi une énergie égale ? à la leur. Je ne crois pas que le solide crayon qui a dessiné ce sabbat et cette tuerie s’abandonne jamais à la niaise mélancolie des demoiselles.

Parmi les jeunes célébrités, lune des plus solidement établies est celle de M. Fromentin. IL n’est précisément ni un paysagiste ni un peintre de genre. Ces deux terrains sont trop restreints pour contenir sa large et souple fantaisie. Si je disais de lui qu'il estun conteur de voyages, Je ne dirais pas assez, Car Il ÿ a beaucoup de voyageurs sans poésie et sans Âme, et son âme est une des plus poétiques et des plus précieuses que Je connaisse. Sa peinture proprement dite, sage, puissante, bien gouvernée, procède évidemment d'Eugène Delacroix. Chez lui aussi on retrouve cette savante et naturelle intelligence de a couleur, si rare parmi nous. Mais la lumière et la chaleur, qui

jettent dans quelques cerveaux une espèce de folie tropicale, les agitent d'une fureur mapaisable et les poussent à des danses inconnues, ne versent dans son Âme qu'une contemplation douce et reposée. C'est l'extase plutôt que le fanatisme. Il est présumable que je suis moi-même atteint quelque peu d'une nostalge qui m'entraine vers le soleil; car de ces toiles lumineuses s'élève pour moi une vapeur enivrante, quise condense bientôt en désirs et en regrets. Je me sur-

rends à envier le sort de ces hommes étendus sous ces ombres bleues, et dont les yeux, qui ne sont ni éveillés n1 endormis, n’expriment, si toutefois ils expriment quelque chose, que l'amour du repos et lesentiment du bonheur qu'inspire une immense lumière. L'esprit de M. Fromentin tient un peu de la femme, juste autant qu'il faut pour ajouter une grâce à la force. Mais une faculté qui n'est certes pas féminme, et qu'il possède à un degré émment, est de saisir les parcelles du beau égarées sur la terre, de suivre le beau à la piste partout où 1l a pu se glisser à travers les trrvialités de la nature déchue. Aussi 1l n’est pas difficile de comprendre de quel amour il aime les noblesses de la vie patriarcale, et avec quel intérêt 1] contemple ces hommes en qui subsiste encore quelque chose de l’antique héroïsme. Ce n'est pas seulementdes étoffes éclatantes et des armes curieusement ouvragées que ses yeux sont épris, mais surtout de cette gravité et de ce dandysme patricien qui caractérisent les chefs des tribus puissantes. Tels nous apparurent, il y a quatorze ans à peu près, ces sauvages du Nord-Amé-

rique, conduits par le peintre Catlim, qui, même dans leur état de déchéance, nous faisaient rêver à l’art de Phidias et aux grandeurs homériques. Mais à quoi bon m'étendre sur ce sujet? Pourquoi expliquer ce que M. Fromentin a bien expliqué lur-même dans ses deux charmants livres : Un été dans le Sabara et le Sabel ? Tout le monde sait que M. Fromentin raconte ses voyages d'une manière double, et qu'il les écrit aussi bien qu'il les peint, avec un style qui n'est pas celui d’un autre. Les pemtres anciens aimaiïent aussi à avoir le pied dans deux domaines et à se servir de deux outils pour exprimer leur pensée. M. Fromentin a réussi comme écrivain et comme artiste, et ses œuvres écrites ou peintes sont si charmantes que sil était permis d’abattre et de couper l’une des tiges pour donner à l’autre plus de solidité, plus de robur, 1l serait vraiment bien difficile de choisir. Car pour gagner peut-être, 1] faudrait se résigner à perdre beaucoup.

On se souvient d’avoir vu, à l'Exposition de 1855, d'excellents petits tableaux, d’une couleur riche et intense, mais d’un fini précieux, où dans les costumes et les figures se réflétait un curieux amour du passé ; ces charmantes toiles étaient signées du nom de Liès. Non loin d'eux, des tableaux exquis, non moins précieusement travaillés, marqués des mêmes qualités et de la même passion rétrospective, portaient le nom de Leys. Presque le même peintre, presque le même nom. Cette lettre déplacée ressemble à un de ces jeux intelligents du hasard, qui a quelquefois l'esprit pointu

comme un homme. L'un est élève de l’autre; on dit qu'une vive amitié les unit. Mais MM. Leys et Lièssontils donc élevés à la dignité de Dioscures? Faut-il, pour jouir de lun, que nous soyons privés de l’autre ? M. Liès s’est présenté, cette année, sans son Pollux ; M. Leys nous refera-t-il visite sans Castor? Cette comparaison est d'autant plus légitime que M. Leys a été, Je crois, le maître de son ami, et que c "est aussi Pllhas qui voulut céder à son frère la moitié de son immortalité. Les Maux de la guerre ! quel titre! Le prisonnier vaincu, lanciné par le brutal vanqueur qui le suit, les paquets de butin en désordre, les filles insultées, tout un monde ensanglanté, malheureux et abattu, le reître puissant, roux et velu, la gouge qui, je crois, n'est pas [à, mais qui pouvait y être, cette fille peinte du moyen âge, qui suivait les soldats avec l'autorisation du prince et del Église, comme la courtisane du Canada accompagnait les guerriers au manteau de castor, les charréttes qui cahotent durement les faibles, les petits et les infirmes, tout cela devait nécessairement produire un EU saisissant, vVraiment poétique. L'esprit se porte tout d'abord vers Callot; mais je crois n’avoir rien vu, dans la longue série de ses œuvres, qui soit plus drama aienent composé. J'ai cependant deux reproches à faire à M. Liès : la lumière est trop généralement répandue, ou plutôt éparpillée ; la couleur, monotonement claire, papillote. En second lieu, la première impression que l'œil reçoit fatalement en tombant sur ce tableau est l'impression désagréable, inquiétante d’un treillage.

SR

M. Liès a cerclé de noir, non seulement le contour général de ses figures, mais encore toutes les parties de leur accoutrement, si bien que chacun des personnages apparaît comme un morceau de vitrail monté sur une armature de plomb. Notez que cette apparence contrariante est encore renforcée par la clarté générale des tons.

M. Penguilly est aussi un amoureux du passé. Esprit mgénieux, curieux, laborieux. Ajoutez, sivous voulez, toutes les épithètes les plus honorables et les plus gracieuses qui peuvent s'appliquer à [a poésie de second ordre, à ce qui n’est pas absolument le grand, nu et simple. I] a la minutie, la patience ardente et la propreté d’un bibliomane. Ses ouvrages sont travaillés comme les armes et les meubles des temps anciens. Sa penture a le pol du métal et le tranchant du rasoir. Pour son imagination, je ne dirai pas qu'elle est positivement grande, mais elle est singulièrement active, impressionnable et curieuse. J'ai été ravi par cette Petite Danse macabre, qui ressemble à une bande d'ivrognes attardés, qui va moitié se traînant et moitié dansant et qu'entraîne son capitaine décharné. Examinez, Je vous prie, toutes Îles petites grisailles qui servent de cadre et de commentaire à la composition principale. [n’y ena pas une qui ne soit un excellent petit tableau. Les artistes modernes négligent beaucoup trop ces magnifiques allégories du moyen âge, où limmortel grotesque s'enlaçait en folâtrant, comme il fait encore, à immortel horrible. Peut-être nos nerfs trop délicats ne peuvent-ils plus supporter un symbole

trop clairement redoutable. Peut-être aussi, maïs c’est bien douteux, est-ce la charité qui nous conseille d'éviter tout ce qui peut affliger nos semblables. Dans les derniers jours de lan passé, un éditeur de la rue Royale mit en vente un paroiïssien d'un style trèsrecherché, et les annonces publiées par les Journaux nous instruisirent que toutes les vignettes qui encadraïent le texte avaient été copiées sur d’anciens ouvrages de la même époque, de manière à donner à l'ensemble une précieuse unité de style, mais qu'une exception unique avait été faite relativement aux figures macabres, qu'on avait soigneusement évité de reproduire, disait la note rédigée sans doute par l'éditeur, comme n'étant plus du goût de ce siècle, si éclairé, aurait-il dû ajouter, pour se conformer tout à fait au goût dudit siècle.

Le mauvais goût du siècle en cela me fait peur.

I y a un brave journal où chacun sait tout et parle de tout, où chaque rédacteur, universel et encyclopédique comme les citoyens de la vieille Rome, peut enseigner tour à tour politique, religion, économie, beaux-arts, philosophie, littérature. Di ce vaste monument de la niaiserie, penché vers l'avenir comme la tour de Pise, et où s'élabore le bonheur du genre humain, il ya un très-honnête homme qui ne veut pas qu'on admire M. Penguilly. Mais la raison, mon cher M**", la raison ? — Parce qu'il ya dans son œuvre une monotonie fatigante. — Ce mot n’a sans doute pas

trait à l'imagmation de M. Penguilly, qui est excessivement pittoresque et variée. Ce penseur a voulu dire qu'il n'aimait pas un peintre qui traitait tous les sujets avec le même style. Parbleu ! c’est le sien ! Vous voulez donc qu'il en change ?

Je ne veux pas quitter cet armable artiste, dont tous les tableaux, cette année, sont également intéressants, sans vous faire remarquer plus particulièrement les Petites Mouettes : l'azur intense du ciel et de l’eau, deux. quartiers de roche qui font une porte ouverte sur l'infini (vous savez que l'infini paraît plus profond quand il est plus resserré), une nuée, une multitude, une avalanche, une plaie d'oiseaux blancs, et la solitude! Considérez cela, mon cher ami, et dites-moiï ensuite si vous croyez que M. Penguilly soit dénué d'esprit poétique.

Avant de termmer ce chapitre Jj'attirerar aussi vos yeux sur le tableau de M. Leighton, le seul artiste anglais, je présume, qui ait été exact au rendez-vous : Le comte Päris se rend à la maison des Capulets pour chercher sa fiancée Juliette, et la trouve inanimée. Peinture riche et minutieuse, avec des tons violents et un fini précieux, ouvrage plein d'opinitreté, mais dramatique, emphatique même; ear nos amis d'outre- Manche ne représentent pas fes sujets tirés du théâtre comme des scènes vraies, mais comme des scènes jouées avec l'exagération nécessaire, et ce défaut, si c'en est un, prête à ces ouvrages je ne sais quelle beauté étrange et paradoxale.

Enfin, si vous avez le temps de retourner au Salon,

n'oubliez pas d'examiner les peintures sur émail de M. Marc Baud. Cet artiste, dans un genre ingrat et mal apprécié, déploie des qualités surprenantes, celles d'un vrai peintre. Pour tout dire, en un mot, il peint grassement [à où tant d’autres étalent platement des couleurs pauvres ; il sait faire grand dans le petit.

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