VII. SCULPTURE
Au fond d’une bibliothèque antique, dans le demi-
jour propice qui caresse et suggère les longues pensées,
Harpocrate, debout et solennel, un doigt posé sur sa bouche, vous commande le silence, et, comme un pédagogue pythagoricien, vous dit : Chut! avec un geste plei d'autorité. Apollon et les Muses, fantômes 1mpérieux, dont les formes divines éclatent dans la pénombre, surveillent vos pensées, assistentàvostravaux, et vous encouragent au sublime.
Au détour d'un bosquet, abritée sous de lourds ombrages, l'éternelle Mélancolie mire son visage auguste dans les eaux d’un bassin, immobiles comme elle. Et le rêveur qui passe, attristé et charmé, contemplant cette grande fi igure aux membres robustes, mais alanguis par une peine secrète, dit : Voilà ma sœur |
Avant de vous jeter dans le confessionnal, au fond de cette petite chapelle ébranlée par le trot des omnibus, vous êtes arrêté par un fantôme décharné et magnifique, qui soulève discrètement l'énorme couvercle de son sépulcre pour vous supplier, créature passagère, de penser à l'éternité! Et au com de cette allée fleurie qui mène à la sépulture de ceux qui vous sont encore chers, la figure prodigieuse du Deuil, prostrée, échevelée, noyée dans le ruisseau de ses larmes, écrasant de sa lourde désolation les restes poudreux d’un homme illustre, vous enseigne que richesse, gloire, patrie même, sont de pures frivolités, devance ce Je ne sais quoi que personne n ’a nommé ni défini, que l'homme n'exprime que par des adverbes mystérieux, tels que : Peut-être, Jamais, Toujours! et qui contient, quelques-uns l’espèrent, la béatitude
infinie, tant désirée, ou l’angoisse sans trêve dont la raison moderne repousse l’image avec le geste convulsif de l'agonie. :
L'esprit charmé par la musique des eaux jaillissantes, plus douce que la voix des nourrices, vous tombez dans un boudoir de verdure, où Vénus et Hébé, déesses badines qui présidèrent quelquefois à votre vie, étalent sous des alcôves de feuillage les rondeurs de leurs membres charmants qui ont puisé dans la fournaise le rose éclat de la vie. Mais ce n'est guère que dans les jardins du temps passé que vous trouverez ces délicieuses surprises ; car des trois matières excellentes qui s'offrent à l'imagination pour remplir le rêve sculptural, bronze, terre cuite et marbre, la dernière seule, dans notre âge, jouit fort injustement, selon nous, d’une popularité presque exclusive.
Vous traversez une grande ville vieïllie dans la civilisation, une de celles qui contiennent les archives les plus importantes de la vie universelle, et vos yeux sont tirés en haut, sursüm, ad sidera; car sur les places publiques, aux angles des carrefours, des personnages immobiles, plus grands que ceux qui passent à leurs pieds, vous racontent dans un langage muet les pompeuses légendes de la gloire, de la guerre, de la science et du martyre. Les uns montrent le ciel, où ils ont sans cesse aspiré ; les autres désignent le sol d’où ils se sont élancés. Ils agitent ou contemplent ce qui fut la passion de leur vie et qui en est devenu l'emblème : un outil, une épée, un livre, une torche, vitai lampada ! Fussiez-vous le plus imsouciant des hommes,
le plus malheureux ou le plus vil, mendiant ou banquier, le fantôme de pierre s'empare de vous pendant quelques minutes, et vous commande, au nom du passé, de penser aux choses qui ne sont pas de la terre.
Tel est le rôle divin de Ia sculpture.
Qui peut douter qu'une puissante imagination ne soit nécessaire pour remplir un si magnifique programme ? Singulier art qui s'enfonce dans les ténèbres du temps, et qui déjà, dans les âges primitifs, produisait des œuvres dont s'étonne l'esprit civilisé! Art, où ce qui doit être compté comme qualité en peinture peut devenir vice ou défaut, où la perfection est d’autant plus nécessaire que le moyen, plus complet en apparence, mais plus barbare et plus enfantin, donne toujours, même aux plus médiocres œuvres, un semblant de fini et de perfection. Devant un objet tiré de la nature et représenté par la sculpture, c'est-à-dire rond, fuyant, autour duquel on peut tourner librement, et, comme l'objet naturel lui-même, environné d’atmosphère, le paysan, le sauvage, l’homme primitif, n'éprouvent aucune indécision; tandis qu'une peinture, par ses prétentions immenses, par sa nature paradoxale et abstractive, les imquiète et les trouble. I nous faut remarquer ici que le bas-relief est déjà un mensonge, c’est-à-dire un pas fait vers un art plus CIVIlisé, s'éloignant d'autant de l'idée pure de sculpture. On se souvient que Catlin faillit être mêlé à une querelle fort dangereuse entre des chefs sauvages, ceux;ci plaisantant celui-là dont il avait peint le portrait de
profil, et lur reprochant de s'être laissé voler la moitié de son visage. Le smge, quelquefois surpris par une magique peinture de nature, tourne derrière l'image pour en trouver l'envers. I] résulte des conditions barbares dans lesquelles la sculpture est enfermée qu’elle réclame, en même temps qu'une exécution très-parfaite, une spiritualité très-élevée. Autrement elle ne produira que l'objet étonnant dont peuvent s’ébahir le singe et le sauvage. Il en résulte aussi que l'œil de l'amateur lui-même, quelquefois fatigué par la monotone blancheur de toutes ces grandes poupées, exactes dans toutes leurs proportions de longueur et d’épaisseur, abdique son autorité. Le médiocre ne lu semble pas toujours méprisable, et, à moins qu'une statue ne soit outrageusement détestable, 1l peut [a prendre pour bonne ; mais une sublime pour mauvaise , Jamais | Ier, plus qu’en toute autre matière, le beau s'imprime dans la mémoire d’une manière indélébile. Quelle force prodigieuse l'Egypte, la Grèce, Michel-Ange, Coustou et quelques autres ont mise dans ces fantômes immobiles ! Quel regard dans ces yeux sans prunelle ! De même que la poésie lyrique ennoblit tout, même la passion, la sculpture, la vraie, solennise tout, même le mouvement; elle donne à tout ce qui est humain quelque chose d’éternel et qui participe de la dureté de la matière employée. La colère devient calme, la tendresse sévère, le rêve ondoyant et brillanté de la peinture se transforme en méditation solide et obstinée. Mais si l’on veut songer combien de perfections il faut réunir pour obtenir cet austère enchantement, on ne
s'étonnera pas de la fatigue et du découragement qui s'emparent souvent de notre esprit en parcourant les galeries des sculptures modernes, où le but divin est presque toujours méconnu, et le jolr, le minutieux, complaisamment substitués au grand.
Nous avons le goût de facile composition, et notre dilettantisme peut s'accommoder tour à tour de toutes les grandeurs et de toutes les coquetteries., Nous savons aimer l'art mystérieux et sacerdotal de l Égypte et de Ninive, l'art de la Grèce, charmant et raïsonnable à la fois, l'art de Michel-Ange, précis comme une science, prodigieux comme le rêve, l'habileté du dix-huitième siècle, qui est la fougue dans la vérité; mais dans ces différents modes de la sculpture il y a la puissance d'expression et [a richesse de sentrment, résultat mévitable d’une imagination profonde qui chez nous maintenant fait trop souvent défaut. On ne trouvera donc pas surprenant que je sois bref dans l'examen des œuvres de cette année. Rien n'est plus doux que d'admirer, rien n’est plus désagréable que de critiquer. La grande faculté, la principale, ne brille que comme les images des patriotes romains, par son absence. C'est donc ici le cas de remercier M. Franceschi pour son Andromède. Cette figure, généralement remarquée, a suscité quelques critiques. selon nous trop faciles. Elle a cet immense mérite d'être poétique, excitante et noble. On a dit que c'était un plagiat, et que M. Franceschi avait simplement mis debout une figure couchée de Michel-Ange. Cela
ù x n'est pas vrai. La langueur de ces formes menues
quoique grandes, l'élégance paradoxale de ces membres est bien le fait d’un auteur moderne. Mais quand même il aurait emprunté son inspiration au passé, Ty verrais un motif d’éloge plutôt que de critique ; il n'est pas donné à tout le monde d'imiter ce qui est grand, et quand ces imitations sont le fait d’un jeune homme, qui a naturellement un grand espace de vie ouvert devant lui, c'est bien plutôt pour la critique une raison d'espérance que de défiance.
Quel diable d'homme que M. Clésinger! Tout ce qu'on peut dire de plus beau sur son compte, c’est qu'à voir cette facile production d'œuvres si diverses
on devine une intelligence ou plutôt un tempérament toujours en éveil, un homme qui a l'amour de lasculpture dans le ventre. Vous admirez un morceau merveilleusement réussi; mais tel autre morceau dépare complètement la statue. Voilà une figure d’un jet élancé et enthousiasmant; mais voici des draperies qui, voulant paraître légères, sont tubulées et tortillées comme du macaroni. M. Clésmger attrape quelquefois le mouvement, il n'obtient jamais l'élégance complète. La beauté de style et de caractère qu'on a tant louée dans ses bustes de dames romaines n’est pas décidée ni parfaite. On dirait que souvent, dans son ardeur précipitée de travail, il oublie des muscles et néglige le mouvement si précieux du modelé. Je ne veux pas parler de ses malheureuses Sapbos, Je sais que maintes fois il a fait beaucoup mieux; mais même dans ses statues les mieux réussies, un œil exercé est affligé par cette méthode abréviative qui donne aux
membres et au visage humain ce fini et ce joli banal de la cire coulée dans un moule. Si Canova fut quel quefois charmant, ce ne fut certes pas grâce à ce défaut. Tout le monde a loué fort justement son Taureau romain; c’est vraiment un fort bel ouvrage; mais, Si J'étais M. Clésinger, Je n'armerais pas être loué si magnifiquement pour avoir fait l'image d'une bête, si noble et superbe qu'elle fût. Un sculpteur tel que lui doit avoir d’autres ambitions et caresser d’autres images que celles des taureaux.
Il y a un Saint Sébastien d'un élève de Rude, M. Just
Becquet, qui est une patiente et vigoureuse sculpture.
Elle fait à [a fois penser à la peinture de Ribeïra et à
l'âpre statuaire espagnole. Mais si l’enseignement de M. Rude, qui eut une si grande action sur l’école de notre temps, a profité à quelques- uns, à ceux sans doute qui savaient commenter cet enseignement par leur esprit naturel, il a précipité les autres, trop dociles, dans les plus étonnantes erreurs. Voyez, par exemple, cette Gaule! La première forme que la Gaule revêt dans votre esprit est celle d’une personne de grande allure, libre, puissante, de forme robuste et dégagée, la fille bn découplée des forêts, la femme sauvage et guerrière, dont la voix était écoutée dans les conseils de la patrie. Or, dans la malheureuse figure dont je parle, tout ce qui constitue la force et la beauté est absent. Poitrme, hanches, cuisses, jambes, tout ce qui doit faire relief est creux. J'ar vu sur les tables de dissection de ces cadavres ravagés par la maladie et par une misère continue de quarante ans.
L'auteur a-t-1l voulu représenter l'affublissement, l'épuisement d'une femme qui n'a pas connu d'autre nourriture que le gland des chênes, et a-t:1l pris l'antique et forte Gaule pour la femelle décrépite d’un Papou ? Cherchons une explication moins ambitieuse, et croyons simplement qu'ayant entendu répéter fréquemment qu'il fallait copier fidèlement le modèle, et n'étant pas doué de la clairvoyance nécessaire pour en choisir un beau, il a copié le plus laid de tous avec une parfaite dévotion. Cette statue a trouvé des éloges, sans doute pour son œil de Velléda d'album lancé à l'horizon. Cela ne m'étonne pas.
Voulez-vous contempler encore une fois, mais sous une autre forme, le contraire de la sculpture? Regardez ces deux petits mondes dramatiques inventés
ar M. Butté et qui représentent, je crois, la Tour de Babel et le Déluge. Mais le sujetimporte peu, d’ailleurs, quand par sa nature ou par [a manière dont il est traité l'essence même de l’art se trouve détruite. Ce monde hiliputien, ces processions en miniature, ces petites foules serpentant dans des quartiers de roche, font penser à [a fois aux plans en relief du Musée de marine, aux pendules-tableaux à musique et aux paysages avec forteresse, pont-levis et garde montante, qui se font voir chez les pâtissiers et les marchands de joujoux. Il m'est extrêmement désagréable d'écrire de pareilles choses, surtout quand il s’agit d'œuvres où d’ailleurs on trouve de l'imagination et de l'ingéniosité, et, si Jen parle, c’est parce qu'elles servent à constater, importantes en cela seulement, l’un des
plus grands vices de l'esprit, qui est la désobéissance opiniâtre aux règles constitutives de l’art. Quelles sont les qualités, si belles qu'on les suppose, qui pourraient contre-balancer une si défectueuse énormité? Quel cerveau bien portant peut concevoir sans horreurune peinture en relief, une sculpture agitée par la mécanique, une ode sans rimes, un roman versifié, etc.? Quand le but naturel d’un art est méconnu, il est naturel d'appeler à son secours tous les moyens étrangers à cet art. Et à propos de M. Butté, qui a voulu. représenter dans de petites proportions de vastes scènes exigeant une quantité innombrable de personnages, nous pouvons remarquer que Îles anciens reléguaient toujours ces tentatives dans le bas-relief, et que, parmi les modernes, de très-grands et très-habiles sculpteurs ne Jes ont jamais osées sans détriment et sans danger. Les deux conditions essentielles, unité d'impression et la totalité d'effet, se trouvent douloureusement offensées, et, si grand que soit le talent du metteur en scène, l'esprit inquiet se demande s'il n'a pas déjà senti une impression analogue chez Curtius. Les vastes et magnifiques groupes qui ornent les jardins de Versailles ne sont pas une réfutation complète de mon opinion; car, outre qu'ils ne sont pas toujours également réussis, et que quelques- -uns, par leur caractère de débandade, surtout parmi ceux où presque toutes les figures sont verticales, ne serviraient au contraire qu'à confirmer ladite opinion, je ferai de plus remarquer que c’est là une sculpture toute spéciale où les défauts, quelquefois très-voulus, disparaissent sous un
feu d'artifice liquide, sous une pluie lumineuse; enfin c'est un art complété par l'hydraulique, un art mférieur en somme. Cependant les plus parfaits parmi ces groupes ne sont tels que parce qu'ils se rapprochent davantage de la vraie sculpture et que, par leurs attitudes penchées et leurs entrelacements, les figures créent cette arabesque générale de la composition, immobile et fixe dans la peinture, mobile et variable dans la sculpture comme dans les pays de montagnes. Nous avons déjà, mon cher M***, parlé des esprits pointus, et nous avons reconnu que parmi ces esprits pointus, tous plus ou moins entachés de désobéissance à l'idée de l'art pur, 1l y en avait cependant un ou deux intéressants. Dans fa sculpture, nous retrouvons les mêmes malheurs. Certes M. Frémiet est un bon sculpteur ; il est habile, audacieux, subtil, cherchant l'effet étonnant, le trouvant quelquefois; mais, c'est là son malheur, le cherchant souvent à côté de Ia voie naturelle. L'Orang-outang entrainant une femme au Jond des bois (ouvrage ARTE que naturellement je n'ai pas vu) est bien l'idée d’un esprit pointu. Pourquoi pas un crocodile, un tigre, ou toute autre bête susceptible de manger une femme? Non pas! songez bien qu'il ne s'agit pas de manger, mais de violer. Or le singe seul, le smge gigantesque, à la fois plus et moins qu'un omme, a manifesté quelquefois un appétit humam pour la femme. Voilà donc le moyen d’étonnement trouvé! (Il l’entraîne ; saura-t-elle résister ?» telle est la question que se fera tout le public féminin. Un sentiment bizarre, compliqué, fait en partie de terreur et
en partie de curiosité priapique, enlèvera le succès. Cependant, comme M. Frémiet est un excellent ouvrier, l'animal et la femme seront également bien imités et modelés. En vérité, de tels sujets ne sont pas dignes d’un talent aussi mûr, et le Jury s’est bien conduit en repoussant ce vilain drame.
Si M. Frémiet me dit que je n'ai pas le droit de scruter les mtentions et de parler de ce que je n'ai pas vu, Je me rabattrat humblement sur son Cheval de saltimbanque. Pris en lui-même, le petit cheval est charmant; son épaisse crinière, son mufle carré, son air spirituel, sa croupe avalée, ses petites jambes solides et grêles à [a fois, tout [le désigne comme un de ces humbles animaux qui ont de la race. Ce hibou, perché sur son dos, m inquiète (car je suppose que Je n'ai pas lu le livret), et je me demande pourquor l'oiseau de Minerve est posé sur [a création de Neptune ? Maïs J'aperçois les marionnettes accrochées à la selle. L'idée de sagesse représentée par le hibou m'entraine à croire que les marionnettes figurent les frivolités du monde. Reste à expliquer l'utilité du cheval qui, dans le Jangage apocalyptique, peut fort bien symboliser l'intelligence, la volonté, la vie. Enfin, j'ai positivement et patiemment découvert que l'ouvrage de M. Frémiet représente l'intelligence humaine portant partout avec elle l'idée de la sagesse et le goût de Ia folie. Voilà bien limmortelle antithèse philosophique, la contradiction essentiellement humaine sur laquelle pivote depuis le commencement des âges toute philosophie et toute littérature, depuis les règnes tumultueux d'Or-
muz et d'Ahrimane jusqu’au révérend Maturim, depuis Manès jusqu'à Shakspeare!... Mais un voisin que jirrite veut bien m'avertir que je cherche midi à quatorze heures, et que cela représente simplement le cheval d’un saltimbanque... Ce hibou solennel, ces marionnettes mystérieuses n’ajoutaient donc aucun sens nouveau à l'idée cheval ? En tant que simple cheval, en quoi augmentent-elles son mérite? II fallait évidemment imtituler cet ouvrage : Cheval de saltimbanque, en l'absence du saltimbanque, qui est allé tirer les cartes et boire un coup dans un cabaret supposé du voisinage! Voilà le vrai titre!
MM. Carrier, Oliva et Prouha sont plus modestes que M. Frémiet et mot; ils se contentent d’étonner par la souplesse et l'habileté de leur art. Tous les trois, avec des facultés plus où moins tendues, ont une visible sympathie pour la sculpture vivante du dix-huitième et du dix-septième siècle. Ils ont aimé et étudié Caffierr, Puget, Coustou, Houdon, Pigalle, Francin. Depuis longtemps les vrais amateurs ont admiré les bustes de M. Oliva, vigoureusement modelés, où la vie respire, où le regard même étincelle. Celui qui représente le Général Bizot est un des bustes les plus militaires que j'aie vus. M. de Mercey est un chef-d'œuvre de finesse. Tout le monde a remarqué récemment dans la cour du Louvre une charmante figure de M. Prouha qui rappelait les grâces nobles et mignardes de la Renaissance. M. Carrier peut se féliciter et se dire content de lui. Comme les maîtres qu'il affectionne, il possède l'énergie et l'esprit. Un peu trop de décolleté et de
débraïllé dans le costume contraste peut-être malheu: reusement avec le fini vigoureux et patient des visages: Je ne trouve pas que ce soit un défaut de chiffonner une chemise ou une cravate et de tourmenter agréa: blement les revers d’un habit, je parle seulement d'un manque d'accord relativement à l’idée d'ensemble; et encore avouerai-Je volontiers que je crains d'attribuer trop d'importance à cette observation, et les bustes'de M. Carrier m'ont causé un assez vif plaisir pour me faire oublier cette petite impression toute fugitive: Vous vous rappelez, mon cher, que nous avons déjà parlé de Jamais et toujours; je n'ai pas encore pu trouver l'explication de ce titre logogryphique. Peutêtre est-ce un coup de désespoir, ou un caprice sans motif, comme Rouge et Noir. Peut-être M. Hébert a-t-1l cédé à ce goût de MM. Commerson et Paul de Kock, qui les pousse à voir une pensée dans le choc fortuit de toute antithèse. Quor qu'il en soit, 1] a fait une charmante sculpture, sculpture de chambre, dirat-on (quoiqu'il soit douteux que le bourgeois et la bourgeoise en veuillent décorer leur boudoir), espèce de vignette en sculpture, mais qui cependant pourrait peut-être, exécutée dans de plus grandes proportions, faire une excellente décoration funèbre dans un cimetière ou dans une chapelle. La jeune fille, d’une forme riche et souple, est enlevée et balancée avec une légèreté harmonieuse; et son corps, convulsé dans une extase ou dans une agonie, reçoit avec résignation le baiser de l'immense squelette. On croit généralement, peut-être parce que l'antiquité ne le connaissait pas ou
le connaissait peu, que le squelette doit être exclu du domaine de la sculpture. C’est une grande erreur. Nous le voyons apparaître au moyen âge, se comportant et s’étalant avec toute [a maladresse cynique et toute la superbe de l'idée sans art. Mais, depuis Lors jusqu'au dix-huitième siècle, climat historique de l'amour et des roses, nous voyons le squelette fleurir avec bonheur dans tous les sujets où il lu est permis de s’introduire. Le sculpteur comprit bien vite tout ce qu'il y a de beauté mystérieuse et abstraite dans cette maigre carcasse, à qui la chair sert d’habit, et qui est comme le plan du poëme humain. Et cette grâce, caressante, mordante, presque scientifique, se dressa à son tour, claire et purifiée des souillures de lhumus, parmi les grâces innombrables que l'Art avait déjà extraites de l'ignorante Nature. Le squelette de M. Hébert n’est pas, à proprement parler, un squelette. Je ne crois pas cependant que l'artiste ait voulu esquiver, comme on dit, la difficulté. Si ce puissant personnage porte ici le caractère vague des fantômes, des larves et des lamies, s’il est encore, en de certaines parties, revêtu d’une peau parcheminée qui se colle aux jointures comme les membranes d’un palmipède, s s'il s'enveloppe et se drape à moitié d’un immense suaire soulevé çà et là par les saillies des articulations, c’est que sans doute l’auteur voulait surtout exprimer l'idée vaste et flottante du néant. Il a réussi, et son fantôme est plein de vide.
L'agréable occurrence de ce sujet macabre m'a fait regretter que M. Christophe n'ait pas exposé deux
morceaux de sa composition, l’un d’une nature tout à fait analogue, l'autre plus gracieusement allégorique. Ce dernier représente une femme nue, d'une grande et vigoureuse tournure florentine (car M. Christophe n'est pas de ces artistes faibles en qui l’enseignement positif et minutieux de Rude a détruit l'imagination), et qui, vue en face, présente au spectateur un visage souriant et isnardl un visage de théâtre. Une légère draperie, habilement tortillée, sert de suture entre cette jolie tête de convention et la robuste poitrine sur laquelle elle a l'air de s'appuyer. Mais, en faisant un pas de plus à gauche ou à droite, vous découvrez le secret de l’allégorie, [a morale de la fable, je veux dire la véritable tête révulsée, se pâmant dans les larmes et l'agonie. Ce qui avait d'abord enchanté vos yeux, c'était un masque, c'était le masque universel, votre masque, mon masque, Joli éventail dont une mam habile se sert pour voiler aux yeux du monde la douleur ou le remords. Dans cet ouvrage, tout est charmant et robuste. Le caractère vigoureux du corps fait un contraste -pittoresque avec l'expression mystique d’une idée toute mondaine, et la surprise n'y joue pas un rôle plus important qu'il n'est permis. Si jamais l'auteur consent à jeter cette conception dans le commerce, sous la forme d'un bronze de petite dimension, Je puis, sans Imprudence, lui prédire un im- <
mense succès.
Quant à l’autre idée, si charmante qu'elle soit, ma foi, je n'en répondrais pas; d'autant moins que, pour pour être plemement exprimée, elle a besoin de deux
matières, l’une claire et terne pour exprimer le squelette, l'autre sombre et brillante pour rendre Ie vêtement, ce qui augmenterait naturellement l'horreur de l'idée et son impopularité. Hélas!
es charmes de l'horreur n’enivrent que les forts! Les ch de lh q
Figurez- vous un grand squelette féminm tout prêt à partir pour une fête. Avec sa face aplatie de négresse, son sourire sans lèvre et sans gencive, et son regard qui n'est qu'un trou plein d'ombre, l'horrible chose qui fut une belle femme a l'air de chercher vaguement dans l’espace l'heure délicieuse du rendez-vous ou l'heure solennelle du sabbat inscrite au cadran invisible des siècles. Son buste, disséqué par le temps, s'élance coquettement de son corsage, comme de son cornet un bouquet desséché, et toute cette pensée funèbre se dresse sur le piédestal d’une fastueuse crinolime. Qu'il me soit permis, pour abréger, de citer un Jlambeau rimé dans lequel j'ai essayé non pas d’illustrer, mais d'expliquer le plaisir subtil contenu dans cette figurine, à peu près comme un lecteur soigneux barbouille de crayon les marges de son livre :
Fière, autant qu’un vivant, de sa noble stature, Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants Elle a la nonchalance et la désinvolture
D'une coquette maigre aux airs extraVagants.
Vit-on jamais au bal une taille plus mince?
Sa robe, exagérée en sa royale ampleur, S'écroule abondamment sur un pied sec que pince Un soulier pomponné joli comme une fleur.
La ruche qui se joue au bord des clavicules, Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher, Défend pudiquement des lazzi ridicules
Les funèbres appas qu’elle tient à cacher.
Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres, Et son crâne, de fleurs artistement coifié,
Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.
Ô charme du néant follement attifé !
Aucuns t'appelleront une caricature,
Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair, L’élégance sans nom de l’humaine armature!