‹ Curiosités esthétiquesChapitre 97 sur 123 · II · texte numérisé non relu

II

Ce qui suffirait pour démontrer que le comique est un des plus clairs signes sataniques de l'homme et un des nombreux pépins contenus dans la pomme symbolique est l'accord unanime des physiologistes du rire sur la raison première de ce monstrueux phénomène. Du reste, leur découverte n’est pas très-profonde et ne va guère loin. Le rire, disent-ils, vient de [a supériorité. Je ne serais pas étonné que devant cette découverte le physiologiste se fût mis à rire en pensant à sa propre supériorité. Aussi, 1l fallait dire : Le rire vient

de l'idée de sa propre supériorité. Idée satanique sl FE CRE Rés 5 RO os

en fut jamais ! Orgueil et aberration ! Or il est notoire

que tous les fous des hôpitaux ont l'idée de leur propre

supériorité développée outre mesure. Je ne connais | guère de fous d'humilité. Remarquez que le rire est |

une des expressions les plus fréquentes et les plus nombreuses de la folie. Et voyez comme tout s’accorde : quand Virginie, déchue, aura baissé d'un degré en pureté, elle commencera à avoir l'idée de sa propre supériorité, elle sera plus savante au point de vue du monde, et elle rira.

J'ai dit qu'il y avait symptôme de faiblesse dans le

rire ; et, en effet, quel signe plus marquant de débilité qu'une convulsion nerveuse, un spasme involontaire comparable à l'éternuement, et causé par la vue du malheur d’autrui? Ce malheur est presque toujours une faiblesse d'esprit. Est-il un phénomène plus déplorable que la faiblesse se réjouissant de la faiblesse ? Mais il y a pis. Ce malheur est quelquefois d’une espèce très-inférieure, une infirmité dans l’ordre physique. Pour prendre un des exemples les plus vulgaires de la vie, qu'y at-il de si réjouissant dans le spectacle d'un homme qui tombe sur la glace ou sur le pavé, qui trébuche au bout d’un trottoir, pour que la face de son frère en Jésus-Christ se contracte d’une façon désordonnée, pour que les muscles de son visage se mettent à Jouer subitement comme une horloge à midi ou un joujou à ressorts ? Ce pauvre diable s’est au moins défiguré, peut-être s'est-il fracturé un membre essentiel. Cependant, le rire est parti, irrésistible et subit.

Il est certain que si l'on veut creuser cette situation on trouvera au fond de la pensée du rieur un certam orgueil inconscient. C’est là le point de départ : moi, je ne tombe pas; moi, je marche droit; moi, mon pied est ferme et assuré. Ce n'est pas moi qui commettrais la sottise de ne pas voir un trottoir ininterrompu ouun pavé qui barre le chemin.

L'école romantique, ou, pour mieux dire, une des | subdivisions de l'école romantique, l'école Satanique, a bien compris cette loi primordiale du rire; ou du moins, si tous ne l'ont pas comprise, tous, même dans leurs plus grossières extravagances et exagérations, l'ont sentie et appliquée juste. Tous les mécréants de mélodrame, maudits, damnés, fatalement marqués d'un rictus qui court jusqu'aux oreilles, sont dans l'orthodoxie pure du rire. Du reste, ils sont presque tous des petits-fils Jégitimes ou illégitimes du célèbre voyageur Melmoth, la grande création satanique du révérend Maturin. Oh de plus grand, quoi de plus puissant relativement à la pauvre humanité que ce pâle et ennuyé Melmoth? Et pourtant, il y a en lui un côté fable, abject, antidivin et antilummeux. Aussi comme il rit, comme il rit, se comparant sans cesse aux chenilles humaines, lui si fort, si mtelligent, lui pour qui une partie des lois conditionnelles de l’humanité, physiques et intellectuelles, n'existent plus! Et ce rire est l'explosion perpétuelle de sa colère et de sa souffrance. Il est, qu’on me comprenne bien, [a résultante nécessaire de sa double nature contradictoire, qui est mfinmment grande relativement à l’homme, infiniment

vile et basse relativement au Vrai et au Juste absolus. Melmoth est une contradiction vivante. Il est sorti des conditions fondamentales de la vie: ses organes ne Supportent plus sa pensée. C'est pourquoi ce rire glace et tord les entrailles. C’est un rire qui ne dort Jamais,

comme une maladie qui va toujours son chemin et exécute un ordre providentiel. Et ainsi le rire de Melmoth, qui est l'expression la plus haute de l'orgueil, accomplit perpétuellement sa fonction, en déchirant et en brûlant les lèvres du rieur irrémissible.

Maintenant, résumons un peu, et établissons plus visiblement les propositions principales , qui sont comme une espèce de théorie du rire. Le rire est satanique, il est donc profondément humain. Il est dans l'homme la conséquence de l'idée de sa propre supériorité ; et, en effet, comme le rire est essentiellement humain, il est essentiellement contradictoire, c’està-dire qu'il est à la fois signe d’une grandeur infinie

et d’une misère infinie, misère infinie relativement à |

l'Étre absolu dont il possède la conception, grandeur infinie relativement aux animaux. C’est du choc perpétuel de ces deux infinis que se dégage le rire. Le comique, la puissance du rire est dans le rieur et nullement dans l'objet du rire. Ce n’est point l'homme qui tombe qui rit de sa propre chute, à moins qu'il ne

soit un philosophe, un homme qui ait acquis, par habitude, la force de se dédoubler rapidement et d'assister comme spectateur désmtéressé aux phénomènes de son moi. Maïs le cas est rare. Les animaux les plus comiques sont les plus sérieux ; ainsi les singes et les perroquets. D'ailleurs, supposez l'homme ôté de la création, 1] n y aura plus de comique, car les animaux ne se croient pas supérieurs aux végétaux, ni les végétaux aux minéraux. Signe de supériorité relativement aux bêtes, et Je comprends sous cette dénomination les parias nombreux de l'intelligence, le rire est signe d'infériorité relativement aux sages, qui par linnocence contemplative de leur esprit se rapprochent de l'enfance. Comparant, amsique nous en avons le droit, l'humanité à l'homme, nous voyons que les nations primitives, ainsi que Virenies ne conçoivent pas la caricature et n'ont pas de comédies (les livres sacrés, à quelques nations qu'ils appartiennent, ne rient Jamais), et que, s'avançant peu à peu vers les pics nébuleux de l'intelligence, ou se penchant sur les fournaises ténébreuses de la métaphysique, les nations se mettent à rire draboliquement du rire de Melmoth; et, enfin, que si dans ces mêmes nations ultra-civilisées, une intelligence, poussée par une ambition supérieure, veut franchir les limites de l'orgueïl mondain et s'élancer hardiment vers la poésie pure, dans cette poésie, limpide et profonde comme Îa nature, le rire fera défaut comme dans l'âme du Sage.

Comme le comique est signe de supériorité ou de croyance à sa propre supériorité, 1l est naturel de

croire qu'avant qu'elles aient attemt la purification absolue promise par certains prophètes mystiques, les nations verront s'augmenter en elles les motifs de comique à mesure que s’accroîtra leur supériorité. Mais aussi le comique change de nature. Ainsi l'élément angélique et l'élément diabolique fonctionnent parallèlement. L'humañité s'élève, et elle gagne pour le mal et l'intelligence du mal une force proportionnelle à celle qu'elle a gagnée pour le bien. C’est pourquoi Je ne trouve pas étonnant que nous, enfants d'une loi meilleure que les lois religieuses antiques, nous, disciples favorisés de Jésus, nous possédions plus d'éléments comiques que la païenne antiquité. Cela même est une condition de notre force intellectuelle générale. Permis aux contradicteurs jurés de citer la classique historiette du philosophe qui mourut de rire en voyant un Âne qui mangeait des figues, et même les comédies d’Aristophane et celles de Plaute. Je répondrai qu'outre que ces époques sont essentiellement civilisées, et que la croyance s'était déjà bien retirée, ce comique n'est pas tout à fait le nôtre. I[ a même quelque chose de sauvage, et nous ne pouvons guère nous l'approprier que par un effort d'esprit à reculons, dont le résultat s'appelle pastiche. Quant aux figures grotesques que nous a laissées l'antiquité, les masques, les figurines de bronze, les Hercules tout en muscles, les petits Priapes à la langue recourbée en l'air, aux oreilles pointues, tout en cervelet et en phallus, — quant à ces phallus prodigieux sur lesquels les blanches filles de Romulus montent innocemment à cheval, ces monstrueux ap-

pareils de la génération armés de sonnettes et d'ailes, je crois que toutes ces choses sont pleines de sérieux. Vénus, Pan, Hercule, n'étarent pas des personnages risibles. On en a ri après la venue de Jésus, Platon et Sénèque aidant. Je crois que l'antiquité était pleine de respect pour les tambours-majors et les faiseurs de tours de force en tout genre, et que tous les fétiches extravagants que Je citais ne sont que des signes d’adoration, ou tout au plus des symboles de force, et nullement des émanations de l'esprit intentionnellement comiques. Les idoles mdiennes et chinoises ignorent qu’elles sont ridicules; c’est en nous, chrétiens, qu'est le comique.

Il ne faut pas croire que nous soyons débarrassés de toute difficulté. L'esprit le moms accoutumé à ces subtilités esthétiques saurait bien vite m'opposer cette objection msidieuse : Le rire est divers. On ne se réjouit pas toujours d’un malheur, d’une faiblesse, d’une imfériorité. Bien des spectacles qui excitent en nous le rire sont fort innocents, et non-seulement les amusements de l'enfance, mais encore bien des choses qui servent au divertissement des artistes, n’ont rien à démêler avec l'esprit de Satan.

Il y a bien là quelque apparence de vérité. Mais il faut d’abord bien distinguer la joie d’avec le rire. La Joie existe par elle-même, mais elle a des manifestations

diverses. Quelquefois elle est presque mvisible; d'autres fois, elle s'exprime par les pleurs. Le rire n’est qu ‘une expression, un symptôme, un diagnostic. Symptôme de quoi? Voilà la question. La joie est une. Le rire est l’expression d’un sentiment double, ou contradictoire; et c'est pour cela qu'il y a convulsion. Aussi le rire des enfants qu'on voudrait en vam m'objecter, est-1l tout à fait différent, même comme expression physique, comme forme, du rire de l’homme qui assiste à une comédie, regarde une caricature, ou du rire terrible de Melmoth ; de Melmoth, l'être déclassé, l'individu situé entre les dernières limites de Ia patrie humame et les frontières de la vie supérieure ; de Melmoth se croyant toujours près de se débarrasser de son pacte Imfernal, espérant sans cesse troquer ce pouvoir surhumain, qui fait son malheur, contre la conscience pure d’un ignorant qui lui fait envie. — Le rire des enfants est comme un épanouissement de fleur. C’est la joie de recevoir, la joie de respirer, la joie de s'ouvrir, la joie de contempler, de vivre, de grandir. C'est une Joie de plante. Aussi, généralement, est-ce plutôt le sourire, quelque chose d’analogue au balancement de queue des chiens ou au ronron des chats. Et pourtant, remarquez bien que si le rire des enfants diffère encore des expressions du contentement animal, c’est que ce rire n’est pas tout à fait exempt d'ambition, ainsi qu'il convient à des bouts d'hommes, c’est-à-dire à des Satans en herbe.

I y a un cas où la question est plus compliquée. C'est le rire de l’homme, maïs rire vrai, rire violent,

un

à l'aspect d'objets qui ne sont pas un signe de faiblesse ou de malheur chez ses semblables. Il est facile de deviner que je veux parler du rire causé par le gro: tesque. Les créations fabuleuses, les êtres dont la rar son, la légitimation ne peut pas être tirée du code du sens commun, excitent souvent en nous une hilarité folle, excessive, et qui se traduit en des déchirements et des pâmoisons mtermmables. Il est évident qu'il faut

distinguer, et qu 1 y a à un degré de plus. Le co-

! mique est,au point de vue artistique une imitation ; le | gr otesque, une création. Le comique est une imitation

mêlée d’une certaine faculté créatrice, c’est-à-dire d'une idéalité artistique. Or lorgueil humain, qui prend toujours le dessus, et qui est la cause naturelle du rire dans le cas du comique, devient aussi cause naturelle du rire dans le cas du grotesque, qui est une création mêlée d’une certaine faculté imitatrice d’élé-

ments préexistants dans [a nature. Je veux dire que dans ce cas-là le rire est l'expression de l'idée de supé- | riorité, non plus de l'homme sur l’homme, mais de

l'homme sur la nature. II ne faut pas trouver cette idée

trop subtile; ce ne serait pas une raison suffisante pour

la repousser. IT s agit de trouver une autre explication plausible. Si celle-ci paraît tirée de loin et quelque peu difficile à admettre, c'est que le rire causé par le grotesque a en soi quelque chose de profond, d'axiomatique et de primitif qui se rapproche beaucoup plus de la vie innocente et de la joie absolue que le rire causé par le comique de mœurs. IT y a entre ces deux rires, abstraction faite de la question d'utilité, la même diffé-

rence qu'entre l’école littéraire mtéressée et l'école de l’art pour l'art. Ainsi le grotesque domine le comique d’une hauteur proportionnelle.

J'appellerai désormais le grotesque comique Deal comme antithèse au comique ordinaire, que j'appellerai comique significatif. Le comique significatif est un Jangage plus clair, plus facile à comprendre pour le vulgaire, et surtout plus facile à analyser, son élément étant visiblement double : l’art et l'idée morale; mais le comique absolu, se rapprochant beaucoup plus de la ! nature, se présente sous une espèce une, et qui veut être saisie par intuition. Il n’y a qu'une vérification du grotesque, c'est le rire, et le rire subit; en face du comique significatif, il n’est pas défendu de rire après coup; cela n’argue pas contre sa valeur; c’est une question de rapidité d'analyse.

J'ai dit : comique absolu ; 1l faut toutefois prendre garde. Au point de vue de l'absolu définitif, 11 n’y a plus que la joie. Le comique ne peut être absolu que relativement à l'humanité déchue, et c’est ainsi que je l'entends.

L’essence très-relevée du comique absolu en fait l'apanage des artistes supérieurs qui ont en eux la réceptibilité suffisante de toute idée absolue. Ainsi l'homme qui a Jusqu'à présent le mieux senti ces idées, et qui en a mis en œuvre une partie dans des travaux

es)

de pure esthétique et aussi de création, est Théodore Hoffmann. Il a toujours bien distmgué le comique ordinaire du comique qu'il appelle comique innocent. Ml a cherché souvent à résoudre en œuvres artistiques les théories savantes qu'il avait émises didactiquement,'ou jetées sous la forme de conversations mspirées et de dialogues critiques ; et c'est dans ces mêmes œuvres que Je puiserai tout à l'heure les exemples les plus éclatants, quand j'en viendrai à donner une série d'applications des principes ci-dessus énoncés et à coller un échantillon sous chaque titre de catégorie. D'ailleurs, nous trouvons dans le comique absolu et le comique significatif des genres, des sous-genres et des familles. La division peut avoir lieu sur différentes bases. On peut la construire d’abord d’après une loi philosophique pure, ainsi que jai commencé à le faire, puis d’après la loi artistique de création. La première est créée par la séparation primitive du comique absolu d'avec le comique significatif; la seconde est basée sur le genre de facultés spéciales de chaque artiste. Et, enfin, on peut aussi établir une classification de comiques suivant les climats et les diverses aptitudes nationales. Il faut remarquer que chaque terme de chaque classification peut se compléter et se nuancer par ladjonction d’un terme d’une autre, comme la loi grammatcale nous enseigne à modifier le substantifpar l'adjectif. Ainsi, tel artiste allemand ou anglais est plus ou moms propre au comique absolu, et en même temps il est plus ou moins idéalisateur. Je vais essayer de donner . des exemples choisis de comique absolu et significatif,

et de caractériser brièvement l'esprit comique propre à quelques nations principalement artistes, avant d’arriver à la partie où je veux discuter et analyser plus longuement le talent des hommes qui en ont fait leur étude et leur existence.

En exagérant et poussant aux dernières limites les conséquences du comique significatif, on obtient le comique féroce, de même que l'expression synonymique du comique mnocent, avec un degré de plus, est le comique absolu.

En France, pays de pensée et de démonstration claires, où l’art vise naturellement et directement à l'utilité, le comique est généralement significatif. Molière fut dans ce genre la meilleure expression française; mais comme le fond de notre caractère est un éloignement de toute chose extrême, comme un des diagnostics particuliers de toute passion française, de toute science, de tout art français est de fuir l'excessif, l'absolu et le profond, il y a conséquemment ici peu de comique féroce; de même notre grotesque s'élève rarement à l'absolu.

Rabelais, qui est le grand maître français en grotesque, garde au milieu de ses plus énormes fantaisies quelque chose d’utile et de raisonnable. II est directement symbolique. Son comique a presque toujours la transparence d'un apologue. Dans la caricature française, dans l'expression plastique du comique, nous retrouverons cet esprit dommant. II faut l'avouer, la prodigieuse bonne humeur poétique nécessaire au vrai grotesque se trouve rarement chez nous à une dose

égale et continue. De lon en loi, on voit réapparaître le filon; mais il n’est pas essentiellement national. II faut mentionner dans ce genre quelques intermèdes de Molière, malheureusement trop peu lus et trop peu Joués, entre autres ceux du Malade imaginaire et du Bourgeois gentilhomme, et les figures carnavalesques de Callot. Quant au comique des Contes de Voltaire, essentiellement français, il tire toujours sa raison d'être de l'idée de supériorité ; il est tout à fait significatif.

La rêveuse Germanie nous donnera d’excellents échantillons de comique absolu. Là tout est grave, profond, excessif. Pour trouver du comique féroce et trèsféroce, 1l faut passer la Manche et visiter les royaumes brumeux du spleen. La joyeuse, bruyante et oublieuse Italie abonde en comique innocent. C’est en pleine Italie, au cœur du carnaval méridional, au milieu du turbulent Corso, que Théodore Hoffmann a judicreusement placé le drame excentrique de la Princesse Brambilla, Les Espagnols sont très-bien doués en fait de comique. Ils arrivent vite au cruel, et leurs fantarsies les plus grotesques contiennent souvent quelque chose de sombre.

Je gardera longtemps le souvenir de la première pantomime anglaise que j'aie: vu jouer. C'était au théâtre des Variétés, il y a quelques années. Peu de gens s'en souviendront sans doute, car bien peu ont paru goûter ce genre de divertissement, et ces pauvres mimes anglais reçurent chez nous un triste accueil. Le public français n'aime guère être dépaysé. II n’a pas le goût très-cosmopolite, et les déplacements d'horizon

lui troublent la vue. Pour mon compte, je fus excessivement frappé de cette manière de comprendre le comique. On disait, et c’étaient les indulgents, pour expliquer l'insuccès, que c’étaient des artistes vulgaires et médiocres, des doublures; mais ce n'était pas [à la question. [ls étaient Anglais, c'est [à l'important.

Il m'a semblé que le signe distinctif de ce genre de comique était la violence. Je vais en donner la preuve par quelques échantillons de mes souvenirs.

D'abord, le Pierrot n'était pas ce personnage pâle comme Ja lune, mystérieux comme le silence, souple et muet comme le serpent, droit et long comme une potence, cet homme artificiel, mû par des ressorts singuliers, auquel nous avait accoutumés le regrettable Debureau. Le Pierrot anglais arrivait comme la tempète, tombait comme un ballot, et quand il riait, son rire faisait trembler la salle; ce rire ressemblait à un Joyeux tonnerre. C'était un homme court et gros, ayant augmenté sa prestance par un costume chargé de rubans, qui faisaient autour de sa jubilante personne l'office des plumes et du duvet autour des o1seaux, ou de la fourrure autour des angoras. Par-dessus Ja fine de son visage, il avait collé crûment, sans gradation, sans transition, deux énormes plaques de rouge pur. La bouche était agrandie par une prolongation simulée des lèvres au moyen de deux bandes de carmin, de sorte que, quand il riait, la gueule avait l'air de courir jusqu'aux oreilles.

Quant au moral, le fond était le même que celui du Pierrot que tout le monde connaît : msouciance et

neutralité, et partant accomplissement de toutes les fantaisies gourmandes et rapaces, au détriment, tantôt de Harlequin, tantôt de Cassandre ou de Léandre. Seulement, [à où Debureau eût trempé le bout du doigt pour le lécher, 1l y plongeait les deux poings et les deux pieds.

Et toutes choses s’exprimaient ainsi dans cette sin: gulière pièce, avec emportement; c'était le vertige de

l'hyperbole.

Pierrot passe devant une femme qui lave le carreau de sa porte : après lui avoir dévalisé les poches, 1l veut faire passer dans les siennes éponge, le balar, le baquet et l’eau elle-même. — Quant à [a manière dont il essayait de lur exprimer son amour, chacun peutse le figurer par les souvenirs qu'il a gardés de la contemplation des mœurs phanérogamiques des singes, dans [a célèbre cage du Jardin-des-Plantes. Il faut ajouter que le rôle de [a femme était rempli par un homme très-long et très-maigre, dont la pudeur violée Jetait les hauts cris. C'était vraiment une ivresse de rire, quelque chose de terrible et d'rrésistible.

Pour je ne sais quel méfait, Pierrot devait être finalement guillotiné. Pourquoi la guillotine au lieu de Ja pendaison, en pays anglais ?... Je lrgnore; sans doute pour amener ce qu'on va voir. L'instrument funèbre était donc Ià dressé sur des planches françaises, fort étonnées de cette romantique nouveauté. Après avoir lutté et beuglé comme un bœuf qui flarre l'abattoir, Pierrot subissait enfin son destin. La tête se détachait du cou, une grosse tête blanche et rouge, et roulait

avec bruit devant le trou du souffleur, montrant le disque saignant du cou, la vertèbre scmdée, et tous les détails d’une viande de boucherie récemment taillée pour létalage. Mais voilà que, subitement, le torse raccourci, mû par la monomanie irrésistible du vol, se dressait, escamotait victorieusement sa propre tête, comme un Jambon ou une bouteille de vin, et, bien plus avisé que le grand samt Denis, la fourrait dans sa poche!

Avec une plume tout cela est pâle et glacé. Case ment la plume pourrait-elle rivaliser avec la pantomime? La pantomime est l'épuration de la comédie; c'en est la qumtessence; c’est l'élément comique pur, dégagé et concentré. Aussi, avec le talent spécial des acteurs anglais pour lhyperbole, toutes ces monstrueuses farces prenaïent-elles une réalité smgulièrement saisissante.

Une des choses les plus remarquables comme comique absolu, et, pour ainsi dire, comme métaphysique du comique absolu, était certarnement le début de cette belle pièce, un prologue plein diune haute esthétique. Les principaux personnages de la pièce, Pierrot, Cassandre, Harlequin, Colombie, Léandre, sont devant le public, bien doux et bien tranquilles. [ls sont à peu près raisonnables et ne diffèrent pas beaucoup des braves gens qui sont dans la salle. Le souffle merveilleux qui va les faire se mouvoir extraordinairement n’a pas encore soufflé sur leurs cervelles. Quelques jovialités de Pierrot ne peuvent donner qu'une pâle idée de ce qu'il fera tout à l'heure. La riva-

lité de Harlequin et de Léandre vient de se déclarer. Une fée s'intéresse à Harlequin : c'est l’éternelle protectrice des mortels amoureux et pauvres. Elle lui promet sa protection, et, pour lui en donner une preuve immédiate, elle promène avec un geste mystérieux et plein d'autorité sa baguette dans les airs.

Aussitôt le vertige est entré, le vertige circule dans l'air; on respire le vertige; c'est le vertige qui remplit les poumons et renouvelle le sang dans le ventricule.

Qu'est-ce que ce vertige? C'est le comique absolu; il s’est emparé de chaque être. Léandre, Pierrot, Cassandre, font des gestes extraordinaires, qui démontrent clairement qu'ils se sentent mtroduits de force dans une existence nouvelle. Ils n’en ont pas l'air fâché. Ils s'exercent aux grands désastres et à la destinée tumultueuse qui les attend, comme quelqu'un qui crache dans ses mains et les frotte l’une contre l’autre avant de faire une action d’éclat. Ils font le moulinet avec leurs bras, ils ressemblent à des moulins à vent tourmentés par la tempête. C’est sans doute pour assouplir leurs jomtures, ils en auront besoin. Tout cela s'opère avec de gros éclats de rire, pleins d’un vaste contentement; puis ils sautent les uns par-dessus les autres, et leur agilité et leur aptitude étant bien dûment constatées, suit un éblouissant bouquet de coups de pied, de coups de poing et de soufflets qui font le tapage et la lumière d’une artillerie; mais tout cela est sans rancune. Tous leurs gestes, tous leurs cris, toutes leurs mines disent : La fée l’a voulu, la destimée nous précrpite, je ne m'en afflige pas; allons! courons! élançons-

nous! Et ils s’élancent à travers l'œuvre fantastique, qui, à proprement parler, ne commence que là, c’està-dire sur la frontière du merveilleux.

Harlequin et Colombine, à la faveur de ce délire, se sont enfuis en dansant, et d’un pied léger ils vont courir les aventures.

Encore un exemple : celui-là est tiré d’un auteur singulier, esprit très-général, quoi qu'on en dise, et qui unit à la raillerie significative française la gaieté folle, mousseuse et légère des pays du soleil, en même temps que le profond comique germanique. Je veux encore parler d'Hoffmann.

Dans le conte intitulé : Daucus Carota, le Roi des Carottes, et par quelques traducteurs la Fiancée du roi, quand la grande troupe des Carottes arrive dans la cour de la ferme où demeure la fiancée, rien n’est plus beau à voir. Tous ces petits personnages d’un rouge écarlate comme un régiment anglais, avec un vaste plumet vert sur la tête comme des chasseurs de carrosse, exécutent des cabrioles et des voltiges merveilleuses sur de petits chevaux. Tout cela se meut avec une agilité surprenante. Ils sont d'autant plus adroits et il leur est d'autant plus facile de retomber sur la tête qu'elle est plus grosse et plus lourde que le reste du corps, comme les soldats en moelle de sureau qui ont un peu de plomb dans leur shako.

La malheureuse jeune fille, entichée de rêves de grandeur, est fascinée par ce déploiement de forces militaires. Mais qu’une armée à [a parade est différente d’une armée dans ses casernes, fourbissant ses armes,

astiquant son fourniment, ou, pis encore, ronflant ignoblement sur ses lits de camp puants et sales ! Voilà le revers de la médaille; car tout cect n'était que sorti lège, appareil de séduction. Son père, homme prudent et bien instruit dans la sorcellerie, veut lui montrer l'envers de toutes ces splendeurs. Ainsi, à l'heure où les légumes dorment d'un sommeil brutal, ne soupçonnant pas qu "ils peuvent être surpris par l'œil d’un espion, le père entr'ouvre une des tentes de cette magnifique armée; et alors [a pauvre rêveuse voit cette masse de soldats rouges et verts dans leur épouvantable déshabillé, nageant et dormant dans la fange terreuse d’où elle est sortie. Toute cette splendeur militaire en bonnet de nuit n'est plus qu'un marécage mfect.

.. Je pourrais tirer de l'admirable Hoffmann bien d’autres exemples de comique absolu. Si lon veut bien comprendre mon idée, il faut lire avec som Daucus Carota, Peregrinus Tyss, le Pot d'or, et surtout, avant tout, la Princesse Brambilla, qui est commeun catéchisme de haute esthétique.

Ce qui distingue très-particulièrement Hoffmann est le mélange mvolontaire, et quelquefois très-volontaire, d'une certaine dose de comique significatif avec le comique le plus absolu. Ses conceptions comiques les plus supra-naturelles, les plus fugitives, et qui ressemblent souvent à des visions de l'ivresse, ont un sens moral très-visible : c’est à croire qu’on a affaire à un physiologiste ou à un médecin de fous des plus profonds, et qui s’'amuserait à revêtir cette profonde

science de formes poétiques, comme un savant qui parlerait par apologues et paraboles.

Prenez, sivous voulez, pour exemple, le personnage de Giglio Fava, le comédien atteint de dualisme chronique, dans la Princesse Brambilla. Ce personnage un change de temps en temps de personnalité, et, sous le nom de Giglio Fava, 1l se déclare l'ennemi du prince assyrien Cornelio Chiapperï; et quand il est prince assyrien, 1l déverse le plus profond et le plus royal mépris sur son rival auprès de la princesse, sur un misérable histrion qui s appelle, à ce qu'on dit, Giglio Fava.

I faut ajouter qu'un des signes très-particuliers du comique absolu est de s ignorer lui-même. Cela est visible ,non-seulementdans certains animaux du comique desquels la gravité fait partie essentielle, comme les singes, et dans certaines caricatures sculpturales antiques dont j'ai déjà parlé, mais encore dans les monstruosités chinoises qui nous réjouissent si fort, et qui ont beaucoup moins d’intentions comiques qu’on ne le croit généralement. Une idole chinoise, quorqu'elle soit un objet de vénération, ne diffère guère d'un poussah ou d’un magot de cheminée.

Ainsi, pour en finir avec toutes ces subtilités et toutes ces définitions, et pour conclure, je ferai remarquer une dernière fois qu'on retrouve l'idée dominante de supériorité dans le comique absolu comme dans le comique significatif, amsi que je l'ai, trop longuement peut-être, expliqué; — que, pour qu'il y ait comique, c'est-à-dire émanation, explosion, dégagement de comique, il faut qu il y ait. deux êtres en présence; —

que c’est spécialement dans le rieur, dans le spectateur, que gft le comique; — que cependant, relative: ment à cette loi d’ignorance, il faut faire une exception pour Îles hommes qui ont fait métier de développer en eux le sentiment du comique et de le tirer d’euxmêmes pour le divertissement de leurs semblables, lequel phénomène rentre dans la classe de tous les phénomènes artistiques qui dénotent dans l'être humain l'existence d’une dualité permanente, la puis sance d’être à la fois soi et un autre.

Et pour en revenir à mes primitives définitions et m'exprimer plus clairement, je dis que quand Hoffmann engendre le comique absolu, il est bien vrai qu'il le sait; mais il sait aussi que l'essence de ce comique est de paraître s'ignorer lui-même et de développer chez le spectateur, ou plutôt chez le lecteur, la joie de sa propre supériorité et la joie de Ia supériorité de l’homme sur la nature. Les artistes créent le comique; ayant étudié et rassemblé les éléments du comique, ils savent que tel être est comique, et qu'il ne l’est quà la condition d'ignorer sa nature; de même que, par une loi inverse, l'artiste n’est artiste qu’à [a condition d’être double et de n’ignorer aucun phénomène de sa double nature.

CARLE VERNET - PIGAL - CHARLET DAUMIER - MONNIER - GRANDVILLE - GAVARNI TRIMOLET - TRAVIÉS - JACQUE.

Un homme étonnant fut ce Carle Vernet. Son œuvre est un monde, une petite Comédie bumaine; car les images triviales, les croquis de la foule et de Ja rue, les caricatures, sont souvent le miroir le plus fidèle de la vie. Souvent même les caricatures, comme les gravures de modes, deviennent plus caricaturales à mesure qu'elles sont plus démodées. Ainsi le roide, le dégingandé des figures de ce temps-là nous surprend et nous blesse étrangement ; cependant tout ce monde est beaucoup moins volontairement étrange qu ’on ne le croit d'ordinaire. Telle était la mode, tel était l’être humain : les hommes ressemblaient aux peintures; le monde s'était moulé dans l’art. Chacun était roide,

droit, et avec son frac étriqué, ses bottes à revers et ses cheveux pleurant sur le front, chaque citoyen avait l'air d’une académie qui aurait passé chez le fripier. Ce n’est pas seulement pour avoir, gardé profondément lempremte sculpturale et [a prétention au style de cette époque, ce n'est pas seulement, dis-je, au point de vue historique que les caricatures de Carle Vernet, ont une grande valeur, elles ont aussi un prix artistique certain. Les poses, les gestes ont un accent véridique; les têtes et les physionomies sont d’un style que beaucoup d’entre nous peuvent vérifier en pensant aux gens qui fréquentaient le salon paternel aux années de notre enfance. Ses caricatures de modes sont superbes. Chacun se rappelle cette grande planche qui représente une maison de jeu. Autour d’une vaste table ovale sont réunis des joueurs de différents caractères et de différents âges. Il n'y manque pas les filles indispensables, avides et épiant les chances, courtisanes éternelles des joueurs en veme. IT y a là des joies et des désespoirs violents; de jeunes joueurs fougueux et brûlant la chance; des joueurs froids, sérieux et tenaces ; des vieillards qui ont perdu leurs rares cheveux au vent furieux des anciens équinoxes. Sans doute, cette composition, comme tout ce qui sort de Carle Vernet et de l’école, manque de liberté; mais, en revanche, elle a Hétuéot de sérieux, une dureté qui plaît, une sécheresse de manière qui convient assez bien au sujet, le jeu étant une passion à la fois violente et contenue.

Un de ceux qui, plus tard, marquèrent le plus, fut

Pigal. Les premières œuvres de Pigal remontent assez haut, et Carle Vernet vécut très- longtemps. Mais l’on peut dire souvent que deux contemporains représentent deux époques distinctes, fussent-ils même assez rapprochés par l’âge. Cet amusant et doux caricaturiste n'envoie-t-il pas encore à nos expositions annuelles de petits tableaux d’un comique innocent que M. Biard doit trouver bien faible? C’est le caractère et non l’âge qui décide. Amsi Pigal est-il tout autre chose que Carle Vernet. Sa manière sert de transition entre la caricature telle que la concevait celui-ct et la caricature plus moderne de Charlet, par exemple, dont j'aurai à parler tout à l'heure. Charlet, qui est de la même époque que Pigal, est l’objet d’une observation analogue : le mot moderne s'applique à [a manière et non au temps. Les scènes populaires de Pigal sont bonnes. Ce n’est pas que l'originalité en soit très-vive, ni même le dessin très-comique. Pigal est un comique modéré, mais le sentiment de ses compositions est bon et juste. Ce sont des vérités vulgaires, mais des vérités. La plupart de ses tableaux ont été pris sur nature. Il s'est servi d'un procédé simple ‘et modeste : il a regardé, il a écouté, puis 1l a raconté. Généralement il y a une grande bonhomie et une certame innocence dans toutes ses compositions : presque toujours des hommes du peuple, des dictons populaires, des ivrognes, des scènes de ménage, et particulièrement une prédilection involontaire pour les types vieux. Aussi, ressemblant en cela a beaucoup d’autres caricaturistes, Pigal ne sait pas très-bien exprimer la Jeunesse ; il arrive

souvent que ses jeunes gens ont l'air grimé. Le dessin, généralement facile, est plus riche et plus bonhomme que celur de Carle Vernet. Presque tout le mérite de Pigal se résume donc dans une habitude d'observation sûre, une bonne mémoire et une certitude suffisante d'exécution; peu ou pas d'imagination, maïs du bon sens. Ce n'est ni l'emportement carnavalesque dela gaieté italienne, ni l’âpreté forcenée des Anglais. Pigal est un caricaturiste essentiellement raisonnable.

Je suis assez embarrassé pour exprimer d’une manière convenable mon opinion sur Charlet. C’est une grande réputation, une réputation essentiellement fran: çaise, une des gloires de la France. Il a réjoui, amusé, attendri aussi, dit-on, toute une génération d'hommes vivant encore. J'ai connu des gens qui s'mdignaïent de bonne foi de ne pas voir Charlet à l'Institut. C'était pour eux un scandale aussi grand que l'absence de Molière à l’Académie. Je sais que c’est jouer un assez vilain rôle que de venir déclarer aux gens qu ils ont eu tort de s'amuser ou de s’attendrir d’une certaine façon; il est bien douloureux d’avoir maille à partir avec le suffrage universel. Cependant il faut avoir le courage de dire que Charlet n'appartient pas à la classe des hommes éternels et des génies cosmopolites. Ce n’est pas un caricaturiste citoyen de l'univers; et, si l’on me répond qu'un caricaturiste ne peut jamais être cela, Je dirai qu'il peut l'être plus ou moins. C’est un artiste de circonstance et un patriote exclusif, deux empèêchements au génie. Il a cela de commun avec un autre -homme célèbre, que je ne veux pas nommer parce

que les temps ne sont pas encore mûrs{1, qu'il a tiré sa gloire exclusivement de la France et surtout de l'aristocratie du soldat. Je dis que cela est mauvais et dénote un petit esprit. Comme l'autre grand homme, il a beaucoup insulté les calotins : cela est mauvais, dis-je, mauvais symptôme, ces gens-là sont inintelligibles au delà du détroit, au delà du Rhin et des Pyrénées. Tout à l'heure nous parlerons de l'artiste, c'est-à-dire du talent, de l'exécution, du dessin, du style : nous viderons la question. À présent je ne parle que de l'esprit.

Charlet a toujours fait sa cour au peuple. Ce n'est pas un homme libre, c’est un esclave : ne cherchez pas en lui un artiste désintéressé. Un dessin de Charlet est rarement une vérité; c'est presque toujours une câlmerie adressée à [a caste préférée. Il n’y a de beau, de bon, de noble, d’armable, de spirituel, que le soldat. Les quelques milliards d’animalcules qui broutent cette planète n'ont été créés par Dieu et doués d’organes et de sens que pour contempler le soldat et les dessins de Charlet dans toute leur gloire. Charlet affirme que le tourlourou et le grenadier sont la cause finale de [a création. À coup sûr, ce ne sont pas là des caricatures, mais des dithyrambes et des panégyriques, tant cet homme prenait singulièrement son métier à rebours. Les grossières naïvetés que Charlet prête à ses conscrits sont tournées avec une certaine

&) Ce fragment est tiré d’un livre resté inachevé et commencé 1l y a plusieurs années. M. de Béranger vivait encore.

gentillesse qui leur fait honneur et les rend mtéressants. Cela sent les vaudevilles où les paysans font les pataqu'est-ce les plus touchants et les plus spirituels. Ce sont des cœurs d’ange avec l'esprit d’une académie, sauf les liaisons. Montrer le paysan tel qu'il est, c'est une fantaisie mutile de Balzac; pemdre rigoureusementles abominations du cœur de l'homme, cela est bon pour Hogarth, esprit taquin et hypocondriaque ; montrer au naturel les vices du soldat, ah! quelle cruauté! cela pourrait le décourager. C’est amsi que le célèbre Charlet entend Ia caricature.

Relativement au calotin, c’est le même sentiment qui dirige notre partial artiste. Il ne s’agit pas de peindre, de dessiner d’une manière originale les lardeurs morales de la sacristie; 1[ faut plaire au soldatlaboureur : le soldat-laboureur mangeait du jésuite. Dans les arts, il ne s'agit que de plaire, comme disent les bourgeois. ,

Goya, lui aussi, s'est attaqué à la gent monastique. Je présume qu'il n’aimait pas les moines, car il les a faits bien laïds ; mais qu’ils sont beaux dans leur lardeur et triomphants dans leur crasse et leur crapule monacales! [ci l’art domine, l’art purificateur comme le feu; R, la servilité qui corrompt l’art. Comparez maintenant l'artiste avec le courtisan : ici de superbes dessins, là un prêche voltairien.

On a beaucoup parlé des gamins de Charlet, ces chers petits anges qui feront de si jolis soldats, qui aiment tant les vieux militaires, et qui jouent à la guerre avec des sabres de bois. Toujours ronds et frais

comme des pommes d’apr, le cœur sur la main, l'œil clair et souriant à la nature. Mais les enfants terribles, mais le pâle voyou du grand poëte, à la voix rauque, au teint jaune comme un vieux sou, Charlet a le cœur trop pur pour voir ces choses-là.

Il avait quelquefois, 11 faut l'avouer, de bonnes intentions. — Dans une forêt, des brigands et leurs femmes mangent et se reposent auprès d’un chêne, où un pendu, déjà long et maigre, prend le frais de haut et respire la rosée, le nez incliné vers la terre et les pointes des pieds correctement alignées comme celles d’un danseur. Un des brigands dit en le montrant du doigt : Voilà peut-être comme nous serons dimanche !

Hélas! 1l nous fournit peu de croquis de cette espèce. Encore si l’idée est bonne, le dessin est insuffisant; les têtes n’ont pas un caractère bien écrit. Cela pourrait être beaucoup plus beau, et, à coup sûr, ne vaut pas les vers de Villon soupant avec ses camarades sous le gibet, dans la plaine ténébreuse.

Le dessin de Charlet n’est guère que du chic, toujours des ronds et des ovales. Les sentiments, 1l les prenait tout faits dans les vaudevilles. C’est un homme très-artificiel qui s’est mis à imiter les idées du temps. Il a décalqué l'opinion, 1l a découpé son mtelligence sur la mode. Le public était vraiment son patron.

IT avait cependant fait une fois une assez bonne chose. C'est une. galerie de costumes de la jeune et de la vieille garde, qu'il ne faut pas confondre avec une œuvre analogue publiée dans ces derniers temps, et qui, je crois, est même une œuvre posthume. Les

personnages ont un caractère! réel. Ils doivent être très-ressemblants. L’allure, le geste, les airs de tête sont excellents. Alors Charlet était jeune, il ne se croyait pas un grand homme, et sa popularité ne le dispensait pas encore de dessiner ses figures correctement et de les poser d’aplomb. IT a toujours été se négligeant de plus en plus, et 1l a fini par faire et recommencer sans cesse un vulgaire crayonnage que ne voudrait pas avouer le plus jeune des rapins, sil avait un peu d’orgueil. Il est bon de faire remarquer que l'œuvre dont je parle est d’un genre simple et sérieux, et qu'elle ne demande aucune des qualités qu'on a attribuées plus tard gratuitement à un artiste aussi incomplet dans le comique. Si j'avais suivi ma pensée droite, ayant à m'occuper des caricaturistes, Je n'aurais pas mtroduit Charlet dans le catalogue, non plus que Pmelli; mais on m'aurait accusé de commettre des oublis graves.

En résumé : fabricant de niaiseries nationales, commerçant patenté de proverbes politiques, idole qui n’a pas, en somme, la vie plus dure que toute autre idole, il connaîtra prochainement la force de l'oubli, etilira, avec le grand peintre et le grand poëte, ses cousins germains en ignorance et en sottise, dormir dans le panier de l'indifférence, comme ce papier inutilement profané qui n'est plus bon qu'à faire du papier neuf.

Je veux parler maintenant de l’un des hommes les plus importants, Je ne dirai pas seulement de la caricature, mais encore de l’art moderne, d'un homme

qui, tous les matins, divertit la population parisienne, qui, chaque jour, satisfait aux besoms de la gaieté publique et lui donne sa pâture. Le bourgeois, l’homme d’affaires, le gamin, la femme, rient et passent souvent, les mpgrats! sans regarder | le nom. Jusqu'à présent les artistes seuls ont compris tout ce qu'il y a de sérieux là-dedans, et que c'est vraiment matière à une étude. On He qu'il s’agit de Daumier.

Les commencements d'Honoré Daumier ne furent pas très-éclatants ; 1l dessina, parce qu'il avait besom de dessiner, vocation méluctable. IT mit d’abord quelques croquis dans un petit Journal créé par William Duckett; puis Achille Ricourt, qui faisait alors le commerce des estampes, lui en acheta quelques autres. La révolution de 1830 causa, comme toutes les révolutions, une fièvre caricaturale. Ce fut vraiment pourles caricaturistes une belle époque. Dans cette guerre acharnée contre le gouvernement, et particulièrement contre le roi, on était tout cœur, tout feu. C’est véritablement une œuvre curieuse à contempler aujourd'hui que cette vaste série de bouffonneries historiques qu'on appelait la Caricature, grandes archives comiques, où tous les artistes de bre valeur apportèrent leur contingent. C'est un tohu-bohu, un capharnaüm, une prodigieuse comédie satanique, tantôt bouffonne, tantôt sanglante, où défilent, affublées de costumes variés et grotesques, toutes les honorabilités politiques. Parmi tous ces grands hommes de [a monarchie naissante, que de noms déjà oubliés! Cette fantastique épopée est dominée, couronnée par la pyramidale et

olympienne Poire de processive mémoire. On se rappelle que, Philipon, qui avait à chaque instant maille à partir avec la; justice royale, voulant une fois prouver au tribunal que rien n’était plusi innocent que cette Irritante et malencontreuse poire, dessina à l’audience même une série de croquis dont le premier représentait exactement la figure royale, et dont chacun, s’éloignant de plus en plus du terme primitif, se rapprochait davantage du terme fatal : la poire. «Voyez, disaitil, quel rapport trouvez-vous entre ce dernier croquis et le premier ?» On a fait des expériences analogues sur la tête de Jésus et sur celle de l'Apollon, et je crois qu'on est parvenu à ramener l'une des deux à [a ressemblance d'un crapaud. Cela ne prouvait absolument rien. Le symbole avait été trouvé par une analogie complaisante. Le symbole dès lors suffisait. Avec cette espèce d’argot plastique, on était le maître de dire et de faire comprendre au peuple tout ce qu’on voulait. Ce fut donc autour de cette poire tyrannique et maudite que se rassembla la grande bande des hurleurs patriotes. Le fait est qu'on y mettait un acharnement et un ensemble merveilleux, et avec quelque opinitreté que ripostt la justice, c’est aujourd'hui un sujet d’énorme étonnement, quand on feuillette ces bouffonnes archives, qu'une guerre si furieuse ait pu se continuer pendant des années.

Tout. à l'heure, je crois, j'ai dit : bouffonnerie sanglante. En effet, ces dessins sont souvent pleins de sang et de fureur. Massacres, emprisonnements, ar-

restations, perquisitions, procès, assommades de la police, tous ces épisodes des premiers temps du gouvernement de 1830 reparaissent à chaque instant; qu'on en juge :

La Liberté, jeune et belle, assoupie dans un dangereux sommeil, coiffée de son bonnet phrygien, ne pense guère au danger qui la menace. Un bomme s’avance vers elle avec précaution, plein d’un mauvais dessein. ÎF a l’encolure épaisse des hommes de la halle ou des gros propriétaires. Sa tête piriforme est surmontée d’un toupet très-proéminent et flanquée de larges favoris. Le monstre est vu de dos, et le plaisir de deviner son nom n'ajoutait pas peu de prix à l’estampe. II s’avance vers [a jeune personne. Il s’apprête à la violer.

— Avez-vous fait vos prières ce soir, Madame ? — C'est Othello- -Philippe qui étouffe l'innocente Liberté, malgré ses cris et sa résistance.

Le Jong d’une maison plus que suspecte passe une toute Jeune fille, coiffée de son petit bonnet phrygien ; elle le porte avec l’innocente coquetterie d’une grisette démocrate. MM. un tel et un tel (visages connus, — des ministres, à coup sûr, des plus honorables) font ici un singulier métier. [ls circonviennent la pauvre enfant, lui disent à l'oreille des câlineries ou des saletés, et la poussent doucement vers l’'étroit corridor. Derrière une porte, l'Homme se devine. Son profil est

erdu, mais c’est bien lui! Voilà le toupet et les favoris. Il attend, 1l est impatient!

Voici la Liberté traînée devant une cour prévôtale

ou tout autre tribunal gothique : grande galerie de portraits actuels avec costumes anciens.

Voici la Liberté amenée dans la chambre des tourmenteurs. On va lui broyer ses chevilles délicates,.on va lui ballonner le ventre avec des torrents d’eau, ou accomplir sur elle toute autre abomimation. Ces athlètes aux bras nus, aux formes robustes, afamés de tortures, sont faciles à reconnaître. C’est M. un tel, M. un tel et M. un tel, — les bêtes noires de l'oprnion U,

Dans tous ces dessins, dont la plupart sont faits avec un sérieux et une conscience remarquables, le roI Joue toujours un rôle d'ogre, d’assassm, de Gargantua InassOUVI, pis encore quelquefois. Depuis Ja révolution de février, je n’ai vu qu’une seule caricature dont la férocité me rappelât le temps des grandes fureurs politiques; car tous les plaidoyers politiques étalés aux carreaux, lors de Ia grande élection présidentielle, n’offraient que des choses pâles au prix des produits de l'époque dont je viens de parler. C'était peu après les malheureux massacres de Rouen. — Sur le premier plan, un cadavre, troué de balles, couché sur une civière; derrière lui tous les gros bonnets de la ville, en uniforme, bien frisés, bien sanglés, bien attifés, fe ous tÈLES en croc et gonflés d’ orgueil ; il doit y avoir là dedans des dandys bourgeois qui vont monter leur garde ou réprimer l’émeute avec un bou-

® Je n'ai plus les pièces sous les yeux, il se pourrait que lune de ces dernières fut de Traviés.

quet de violettes à la boutonnière de leur tunique; enfin, un idéal de garde bourgeoise, comme disait le plus célèbre de nos démagogues. À genoux devant la civière, enveloppé dans sa robe de juge, la bouche ouverte et montrant comme un requin la double rangée de ses dents taillées en scie, F. C. promène lentement sa griffe sur la chair du cadavre qu'il égratigne avec délices. — Ah! le Normand! dit, il fait le mort pour ne pas répondre à la Justice!

C'était avec cette même fureur que la Caricature faisait la guerre au gouvernement. Daumier joua un rôle important dans cette escarmouche permanente. On avait inventé un moyen de subvenir aux amendes dont le Charivari était accablé ; c'était de publier dans la Ca-«

ricature des dessins supplémentaires dont fa vente était affectée au payement des amendes. À propos du lamentable massacre de la rue Transnonam, Daumier se montra vraiment grand artiste; le dessin est devenu assez rare, car il fut saisi et détruit. Ce n’est pas précisément de la caricature, c’est de l’histoire, de la triviale et terrible réalité. — Dans une chambre pauvre et triste, la chambre traditionnelle du prolétaire, aux meubles banals et mdispensables, le corps d’un ouvrier nu, en chemise et en bonnet de coton, gift sur le dos, tout de son long, les jambes et les bras écartés. Il ÿ a eu sans doute dans la chambre une grande lutte et un grand tapage, car les chaises sont renversées, ainsi que la table de: nuit et le pot de chambre. Sous le poids de son cadavre, le père écrase entre son dos et le carreau le cadavre de son petit enfant. Dans cette

4i2 CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES.

mansarde froide il n’y a rien que le silence et la mort.

Ce fut aussi à cette époque que Daumier entreprit une galerie satirique de portraits de personnages politiques. IT y en eut deux, l'une en pied, l'autre en buste. Celle-ci, je crois, est postérieure et ne contenait que des pairs de France. L'artiste y révéla une intelligence merveilleuse du portrait; tout en chargeant et en exagérant les traits originaux, il est si sincèrement resté dans fa nature, que ces morceaux peuvent servir de modèle à tous les portraitistes. Toutes les pauvretés de l'esprit, tous les ridicules, toutes les manies de l'intelligence, tous les vices du cœur se lisent et se font voir clairement sur ces visages anrmalisés; et en même * temps, tout est dessiné et accentué largement. Daumier fut à [a fois souple comme un artiste et exact comme Lavater. Du reste, celles de ses œuvres datées de ce temps-là diffèrent beaucoup de ce qu'il fait aujourd’hur. Ce n’est pas la même facilité d’mmprovisation, le lâché et la légèreté de crayon quil a acquis plus tard. C’est quelquefois un peu lourd, rarement cependant, mais toujours très-fini, très-conscrencreux et très-sévère.

Je me rappelle encore un fort beau dessin qui appartient à la même classe : La Liberté de la Presse. Au milieu de ses instruments émancipateurs, de son matériel d'imprimerie, un ouvrier typographe, coiffé sur l’oreille du. sacramentel bonnet de papier, les manches de chemise retroussées, carrément campé, établi solidement sur ses grands pieds, ferme les deux pomgs et fronce les sourcils. Tout cet homme est mus-

clé et charpenté comme les figures des grands maîtres. Dans le fond, l'éternel Philippe et ses sergents de ville. [Is n'osent pas venir s’y frotter.

Mais notre grand artiste a fait des choses bien diverses. Je vais décrire quelques-unes des planches les plus frappantes, empruntées à des genres différents. J'analyserai ensuite la valeur philosophique et artistique de ce singulier homme, et à la fin, avant de me séparer de lur, je donnerai la liste des différentes séries et catégories de son œuvre ou du moins je ferai pour le mieux, car actuellement son œuvre est un Îabyninthe, une forêt d’une abondance inextricable.

Le Dernier Bain, caricature sérieuse et lamentable. — Sur le parapet d’un quai, debout et déjà penché, faisant un angle aigu avec la base d'où il se détache comme une statue qui perd son équilibre, un homme se laisse tomber roide dans la rivière. Il faut qu'il soit bien décidé; ses bras sont tranquillement croisés; un fort gros pavé est attaché À son cou avec une corde. IL a bien juré de n’en pas réchapper. Ce n’est pas un suicide de poëte qui veut être repêché et faire parler de lui. C’est la redingote chétive et grimaçante qu'il faut voir, sous laquelle tous les os font saillie! Et la cravate maladive et tortillée comme un serpent, et la pomme d'Adam, osseuse et pointue! Décidément, on n'a pas le courage d’en vouloir à ce pauvre diable d'aller fuir sous l’eau le spectacle de la civilisation. Dans le fond, de l’autre côté de la rivière, un bourgeois contemplatif, au ventre rondelet, se livre aux délices innocentes de la pêche.

Figurez-vous un coin très-retiré d’une barrière mconnue et peu passante, accablée d’un soleil de plomb: Un homme d’une tournure assez funèbre, un croque: mort ou un médecin, trinque et boit chopine sous'un bosquet sans feuilles, un treillis de lattes poussiéreuses, en tête-à-tête avec un hideux squelette. À côté est posé le sablier et [a faux. Je ne me rappelle pas le titre de cette planche. Ces deux vaniteux personnages font sans doute un pari homicide ou une savante dissertation sur la mortalité.

Daumier a éparpillé son talent en mille endroits dif: férents. Chargé d'illustrer une assez mauvaise lpublication médico-poétique, la Némésis médicale, 1 fit des dessins merveilleux. L'un d’eux, qui a trait au choléra, représente une place publique inondée, criblée de lumière et de chaleur. Le ciel parisien, fidèle à son habitude ironique dans les grands fléaux et les grands remue-ménages politiques, le ciel est splendide; ilest blanc, incandescent d’ardeur. Les ombres sont noires et nettes. Un cadavre est posé en travers d’une porte. Une femme rentre précipitamment en se bouchant le nez et la bouche. La place est déserte et brûlante, plus désolée qu’une place populeuse dont l’'émeute a fait une solitude. Dans le fond, se profilent tristement deux ou trois petits corbillards attelés de haridelles comiques, et, au milieu de ce forum de la désolation, un pauvre chien désorienté, sans but et sans pensée, maigre jusqu'aux os, flaire le pavé desséché, la queue serrée entre les jambes.

Voici maintenant le bagne. Un monsieur très-docte, habit noir et cravate blanche, un philanthrope, un redresseur de torts, est assis extatiquement entre deux forçats d'une figure épouvantable, stupides comme des crétins, féroces comme des bouledogues, usés comme des loques. L'un d'eux lui raconte qu'il a assassiné son père, violé sa sœur, ou fait toute autre action d'éclat. — Ah! mon ami, quelle riche organisation vous possédiez | s’écrie le savant extasié.

Ces échantillons suffisent, pour montrer combien sérieuse est souvent la pensée de Daumier, et comme il attaque vivement son sujet. Feuilletez son œuvre, et vous verrez défiler devant vos yeux, dans sa réalité fantastique et saisissante, tout ce qu’une grande ville contient de vivantes monstruosités. Tout ce qu'elle renferme de trésors effrayants, grotesques, sinistres et bouffons, Daumier le connaît. Le cadavre vivant et affamé, le cadavre gras et repu, les misères ridicules du ménage, toutes les sottises, tous les orgueils, tous les enthousiasmes, tous les désespoirs du bourgeois, rien n'y manque. Nul comme celui-là n’a connu et aimé (à la manière. des artistes) le bourgeois, ce dernier vestige du moyen âge, cette ruine gothique qui a la vie si dure, ce type à la fois si banal et si excentrique. Daumier a vécu intimement avec lui, 1l Fa épié le jour et la nuit, 1l a appris les mystères de son alcôve, il s’est lié avec sa femme et ses enfants, 1] sait la forme de son nez et la construction de sa tête, 1l saït quel esprit fait vivre la maison du haut en bas.

Faire une analyse complète de l’œuvre de Daumier

serait chose impossible; Je vais donner les titres deses principales séries, sans trop d’appréciations n1 de com: mentaires. Î[[ y a dans toutes des fragments merveil: Jeux.

Robert Macaire, Mœurs conjugales, Types parisiens, Profils et silhouettes, les Baigneurs, les Baigneuses, les Canotiers parisiens, les Bas-bleus, Pastorales, Histoire ancienne, les Bons Bourgeois, les Gens de Justice, la Journée de M. Coquelet, les Pbilanthropes du jour, Ac tualités, Tout ce qu'on voudra, les Représentants représentés. Ajoutez à cela les deux galeries de portraits dont J'ai parlé 0).

J'ai deux remarques importantes à faire à propos de deux de ces séries, Robert Macaire et V Histoire ancienne. — Robert Macaire fut l'inauguration décisive de la caricature de mœurs. La grande guerre politique s'était un peu calmée. L’opiniâtreté des poursuites, l'attitude du gouvernement qui s'était affermi, et une certaine lassitude naturelle à l'esprit humain avaient jeté beaucoup d’eau sur tout ce feu. II fallait trouver du nouveau. Le pamphlet fit place à la comédie. La Satire Ménippée‘céda le terrain à Molière, et la grande épopée de Robert Macaire, racontée par Daumier d’une manière flambante, succéda aux colères révolutionnaires et aux dessins allusionnels. La caricature, dès lors, prit une allure nouvelle, elle ne fut plus spécialement politique.

() Une production incessante et régulière a rendu cette liste plus qu’incomplète. Une fois j'ai voulu, avec Daumier, faire le catalogue complet de son œuvre. À nous deux, nous n'avons pu y réussir.

Elle fut la satire générale des citoyens. Elle entra dans le domaine du roman.

L'Histoire ancienne me paraît une chose importante, parce que c’est pour ainsi dire [a meilleure paraphrase du vers célèbre : Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ? Daumier s’est abattu brutalement sur lantrquité, sur la fausse antiquité, — car nul ne sent mieux que lui les grandeurs anciennes, — il a craché dessus; et le bouillant Achille, et le prudent Ulysse, et la sage Pénélope, et Télémaque, ce grand dadais, et [a belle * Hélène qui perdit Troie, et tous enfin nous apparaissent dans une laideur bouffonne qui rappelle ces vieilles carcasses d’acteurs tragiques prenant une prise de tabac dans les coulisses. Ce fut un blasphème:trèsamusant, et qui eut son utilité. Je me rappelle qu'un poëte lyrique et païen de mes amis en était fort mdigné. Il appelait cela une impiété et parlait de la belle Hélène comme d’autres parlent de la Vierge Marie. Mais ceux-là qui n'ont pas un grand respect pour r Olympe et pour la LÉRSOIE furent naturellement portés à s'en réjouir.

Pour conclure, Daumier a poussé son art très-loin, il en a fait un art sérieux; c’est un grand caricaturiste. Pour l'apprécier dignement, il faut l’analyser au point de vue de l'artiste et au point de vue moral. — Comme artiste, ce qui distmgue Daumier, c’est la certitude. II dessine comme les grands maîtres. Son dessin est abondant, facile, c’est une improvisation suivie; et pourtant ce n'est jamais du chic. Il a une mémoire merveilleuse et quasi-divine qui lui tient lieu de mo-

dèle. Toutes ses figures sont bien d’'aplomb, toujours dans un mouvement vrai. Il a un talent d'observation tellement sûr qu'on ne trouve pas chez lui une seule tête qui jure avec le corps qui la supporte. Tel nez, tel front, tel œil, tel pied, telle mam. C'est la logique du savant transportée dans un art léger, fugace, qui a contre lui la mobilité même de la vie.

Quant au moral, Daumier a quelques rapports avec Molière. Comme lui, il va droit au but. L'idée se dégage d'emblée. On regarde, on a compris. Les Ié-

gendes qu'on écrit au bas de ses dessins ne servent

pas à grand'chose, car ils pourraient généralemont s’en passer. Son comique est, pour ainsi dire, mvolontaire: L'artiste ne cherche pas, on dirait plutét que l'idée lui échappe. Sa caricature est formidable d’ampleur, mais sans rancune et sans fiel. Il y a dans toute son œuvre un fonds d’honnêteté et de bonhomie. Il a, remarquez bien ce trait, souvent refusé de traiter certains motifs satiriques très-beaux et très-violents, parce que cela, disait-1l, dépassait les limites du comique et pouvait blesser la conscience du genre humain. Aussi quand il est navrant ou terrible, c'est presque sans lavoir voulu. Il a dépemt ce qu'il a vu, et lé résultat s’est produit. Comme il aime très-passionnément et très-naturellement la nature, 1l s’élèverait difficilement au comique absolu. II évite même avec soin tout ce qui ne serait pas pour un public français l’objet d’une perception claire et immédiate.

Encore un mot. Ce qui complète le caractère remarquable de Daumier, et en fait un artiste spécial appar-

tenant à l'illustre famille des maîtres, c'est que son dessin est naturellement coloré. Ses lithographies et ses dessins sur bois éveillent des idées de couleur. Son crayon contient autre chose que du noir bon à délimiter des contours. Il fait deviner la couleur comme la pensée ; or c'est le signe d’un art supérieur, et que tous les artistes intelligents ont clairement vu dans ses ouvrages.

Henri Monnier a fait beaucoup de bruit il y a quelques années; il a eu un grand succès dans le monde bourgeois et dans le monde des ateliers, deux espèces de villages. Deux raisons à cela. La première est qu'il remplissait trois fonctions à la fois, comme Jules César : comédien, écrivain, caricaturiste. La seconde est qu'il a un talent essentiellement bourgeois. Comédien, il était exact et froid ; écrivain, vétilleux ; artiste, il avait trouvé le moyen de faire du chic d’après nature.

Il est juste la contre-partie de l'homme dont nous venons de parler. Au lieu de saisir entièrement et d’emblée tout l'ensemble d'une figure ou d’un sujet, Henri Monnier procédait par un lent et successif examen des détails. Il n’a jamais connu le grand art. Ainsi Monsieur Prudhomme, cetype monstrueusement vrai, Monsieur Prudhomme n’a pas été conçu en grand: Henri Monnier l'a étudié, le Prudhomme vivant, réel ; il l’a étudié jour à jour, pendant un très-long espace de temps. Combien de tasses de café a dû avaler Henri Monnier, combien de parties de dominos, pour arriver à ce prodigieux résultat, je l'ignore. Après lavoir étudié, 1l l'a traduit; je me trompe, il l’a décalqué. À première vue,

le produit apparaît comme extraordinaire ; mais quand tout Monsieur Prudhomme a été dit, Henri Monnier n'avait plus rien à dire. Plusieurs de ses Scènes populaires sont certainement agréables ; autrement il faudrait nier le charme cruel et surprenant du daguerréotype ; mais Monnier ne sait rien créer, rien idéaliser, rien arranger. Pour en revenir à ses dessins, qui sont 1c1 lobjeti IMmportant, ils sont généralement froids et durs, et, chose singulière! 1l reste une chose vague dans la pensée,

malgré la précision pointue du crayon. Monnier a une faculté étrange, mais1l n'en a qu’ une. C’est la froideur, la limpidité hu miroir, d’un miroir qui ne pense pas et qui se contente de réfléchir les passants.

Quant à Grandville, c’est tout autre chose. Grandville est un esprit maladivement littéraire, toujours en quête de moyens bâtards pour faire entrer sa pensée dans le domaine des arts plastiques ; aussi l'avons-nous vu souvent user du vieux procédé qui consiste à attacher aux bouches de ses personnages des banderoles parlantes. Un philosophe ou un médecin aurait à faire une bien belle étude psychologique et physiologique sur Grandville. Il a passé sa vie à chercher des idées, les trouvant quelquefois. Maïs comme il était artiste par métier et homme de lettres par la tête, 1l n’a jamais pu les bien exprimer. Il a touché naturellement à plusieurs grandes questions, etil a fini par tomber dans le vide, n'étant tout à fait ni philosophe ni artiste. Grandville a roulé pendantune grande partie de son existence sur l’idée générale desl’Analogie. C’est même par là qu'il a commencé : Métamorphoses du jour. Mais il ne

savait pas en tirer des conséquences Justes ; 1] cahotait comme une locomotive déraillée. Cet homme, avec un courage surhumain, a passé sa vie à refaire la création. [] la prenait dans ses mains, [a tordait, la rarrangeait, l'expliquait, la commentait ; et la nature se transformait en apocalypse. # a mis le monde sens dessus dessous. Au fait, n’a-t-1l pas composé un livre d'images qui s'appelle Le Monde à l'envers ? I y a des gens superficiels que Grandville divertit; quant à mor, il m'effraye. Car c’est à l'artiste malheureusement que Je m'intéresse et non à ses dessins. Quand j'entre dans l'œuvre de Grandville, j'éprouve un certain malaise, comme dans un appartement où le désordre serait systématiquement organisé, où des corniches saugrenues s ‘appuieraïent sur le plancher, où les tableaux se présenteraient déformés par.des procédés d'opticien, où les objets se blesseraient obliquement par les angles, où les meubles se tiendraient les pieds en l'air, et où les tiroirs s’enfonceraient au lieu de sortir.

Sans doute Grandville a fait de belles et bonnes choses, ses habitudes têtues et minutieuses le servant beaucoup; mais il n'avait pas de souplesse, et aussi n'a jamais su dessiner une femme. Or c’est par le côté fou de son talent que Grandville est important. Avant de mourir, il appliquait sa volonté, toujours opiniâtre, à noter sous une forme plastique la succession des rêves et des cauchemars, avec la précision d’un sténographe qui écrit le discours d’un orateur. L’artiste- Grandville voulait, oui, il voulait que le crayon expliquit la loi HER des idées. Grandville est

très-comique; mais il est souvent un comique sans le savoir.

Voici maintenant un artiste, bizarre dans sa grâce, mais bien autrement important. Gavarni‘commença cependant par faire des dessins de machines, puis des dessins de modes, et il me seble qu'il lur en est resté longtemps un stigmate ; cependant il est juste de dire que Gavarni a toujours été en progr ès. Il n’est pas tout à fait un caricaturiste, ni même uniquement un artiste, il est aussi un lttéretet Il effleure, il fait deviner. Le caractère particulier de son comique est une grande

finesse d'observation, qui va quelquefois jusqu’à la té-

nuité. [Il connaît, comme Marivaux, toute la puissance de la réticence, qui est à la fois une amorce et une flatterie à l'intelligence du public. Il fait lur-même les légendes de ses dessins, et quelquefois très-entortillées. Beaucoup de gens préfèrent Gavarni à Daumier, et cela n’a rien d'étonnant. Comme Gavarni est moins artiste, 1l est plus facile à comprendre pour eux. Daumier est un génie franc et direct. Otez-lui la légende, le dessin reste une belle et claire chose. Il n’en est pas amnsi de Gavarni; celui-ci est double : il y a le dessin, plus la légende. En second lieu, Gavarni n’est pas essentiellement satirique; 1l latte souvent au lieu de mordre; il ne blâme pas, il encourage. Comme tous les hommes de lettres, homme de lettres lui-même, il est légèrement teinté de corruption. Grâce à l'hypocrisie charmante de sa pensée et à la puissante tactique des demi-mots, il ose tout. D'autres fois, quand sa pensée cynique se dévoile franchement, elle endosse

un vêtement gracieux, elle caresse les préjugés et fait du monde son complice. Que de raisons de popularité! Un échantillon entre mille : vous rappelez-vous cette grande et belle fille qui regarde avec une moue dédaigneuse un jeune homme joignant devant elle les mains dans une attitude suppliante? «Un petit baiser, ma bonne dame charitable, pour l'amour de Dieul sil vous plait. — Repassez ce soir, on a déjà donné à votre père ce matin.» On dirait vraiment que la dame est un portrait. Ces coquins-là sont si jolis que la jeunesse aura fatalement envie de les imiter. Remarquez, en outre, que le plus beau est dans la légende, le dessin étant impuissant à dire tant de choses.

Gavarni a créé la Lorette. Elle existait bien un peu avant lui, mais il la complétée. Je -crois même que c’est lui qui a inventé le mot. La Lorette, on l'a déjà dit, n’est pas la fille entretenue, cette chose de l’Empire, condamnée à vivre en tête-à-tête funèbre avec le cadavre métallique dont elle vivait, général ou banquier. La Lorette est une personne libre. Elle va et elle vient. Elle tient maison ouverte. Elle n’a pas de maître; elle fréquente les artistes et les Journalistes. Elle fait ce qu’elle peut pour avoir de l'esprit. Jar dit que Gavarni l'avait complétée; et, en effet, entraîné par son imagimation littéraire, 1l invente au moins autant qu'il voit, et, pour cette raison, 1l a beaucoupagi sur les mœurs. Paul de Kock a créé la Grisette, et Gavarni la Lorette; et quelques-unes de ces filles se sont perfectionnées en se l'assimilant, comme la jeunesse du quartier latin avait subi l'influence de ses étu-

diants, commé beaucoup de gens s'efforcent de ressembler aux gravures de mode.

Tel qu'il est, Gavarni est un artiste plus qu'intéressant, dont 1l restera beaucoup. Il faudra feuilleter ces œuvres-là pour comprendre l'histoire des dernières années de la monarchie. La république a un peu effacé Gavarni; loi cruelle, mais naturelle. Il était né avec l’apaisement, il s'éclipse avec la tempête. — La véritable gloire et la vraie mission de Gavarni et de Daumier ont été de compléter Balzac, qui d’ailleurs le savait bien, et les estimait comme des auxiliaires et des commentateurs.

Les principales créations de Gavarni sont : La Boîte aux lettres, les Etudiants, les Lorettes, les Actrices, les Coulisses, les Enfants BTE Hommes et Femmes de plume, èt une immense série de sujets détachés.

Il me reste à parler de Trimolet, de Traviès et de Jacque. — Trimolet fut une destinée mélancolique; on ne se douterait guère, à voir la bouffonnerie gracieuse et Re qui souffle à travers ses compositions, que tant de douleurs graves et de chagrins cui: sants aient assaïlli sa pauvre vie. Il a gravé lu-même à l’eau-forte, pour la collection des Chansons populaires de la France et pour les almanachs comiques d'Aubert, de fort beaux dessins, ou plutôt des croquis, où règne la plus folle et la plus mnocente gaieté. Trimolet dessinait librement sur la planche, sans dessin préparatoire, des compositions très compliquées, procédé dont il résulte bien, 1l faut l'avouer, un peu de fouillis. Évidemment l'artiste avait été très- -frappé par les œuvres

de Cruikshank; mais, malgré tout, il garde son originalité ; c’est un humoriste qui mérite une place à part; il y a (à une saveur sui generis, un goût fin qui se distingue de tous autres pour les gens qui ont le palais fin.

Un jour, Trimolet fit un tableau ; c'était bien conçu et c'était une grande pensée; dans une nuit sombre et mouillée, un de ces vieux hommes qui ont l'air d’une rume ambulante et d’un paquet de guenilles vivantes s’est étendu au pied d'un mur décrépi. Il Iève ses yeux reconnaissants vers le ciel sans étoiles, et s’écrie : «Je vous bénis, mon Dieu, qui m'avez donné ce mur pour m'abriter et cette natte pour me couvrir!» Comme tous les déshérités harcelés par la douleur, ce brave homme n'est pas difficile, et il fait volontiers crédit du reste au Tout-Puissant. Quor qu’en dise la race des optimistes qui, selon Désaugiers, se laissent quelquefois choir après boire, au risque d’écraser un pauvre bomme qui n'a pas diné, 1 y a des génies qui ont passé de ces nuits-[à! Trimolet est mort; il est mort au moment où l'aurore éclaircissait son horizon, et où la fortune plus clémente avait envie de lui sourire. Son talent grandissait, sa machine mtellectuelle était bonne et fonctionnait activement; mais sa machine physique était gravement avariée et endommagée par des tempêtes anciennes.

Traviès, lui aussi, fut une fortune malencontreuse. Selon moi, c’est un artiste éminent et qui ne fut pas dans son temps délicatement apprécié. Il a beaucoup produit, mais il manque de certitude. Il veut être plai-

sant, et il ne l'est pas, à coup sûr. D'autres fois, il trouve une belle chose et il l'ignore. IT s’'amende, ilse corrige sans cesse; il se tourne, il se retourne et pour: suit un idéal mtangible. I est le prince du guignon:Sa muse est une nymphe de faubourg, pälotte et mélancolique. À travers toutes ses tergiversations, on suit partout un filon souterrain aux couleurs et au caractère assez notables. Traviès a un profond sentiment des joies et des douleurs du peuple; 1l connaît [a canaïlle à fond, et nous pouvons dire qu'il l’a amée avec une tendre charité. C’est la raison pour laquelle ses Scènes bachiques resteront une œuvre remarquable; ses chiffonniers d’ailleurs sont généralement très-ressemblants, et toutes ces guenilles ont l'ampleur et la noblesse presque msaisissable du style tout fait, tel que l'offre la nature dans ses caprices. Il ne faut pas oublier que Traviès est le créateur de Mayeux, ce type excentrique et vrai qui à tant amusé Paris. Mayeux est à lui comme Robert Macaire est à Daumier, comme M. Prudbomme est à Monnier. — En ce temps déjà lomtam, il y avait à Paris une espèce de bouffon physionomane, nommé Léclaire, qui courait les guinguettes, les ca: veaux et les petits théâtres. Il faisait des têtes d'expres: sion, et entre deux bougies:l 1luminait successivement sa figure de toutes les passions. C'était le cahier des Caractères des passions de M. Lebrun, peintre du roi. Cet homme, accident bouffon plus commun qu'on ne le suppose dans les castes excentriques, était très-mélancolique et possédé de la rage de l'amitié. En dehors de ses études et de ses représentations grôtesques, il pas-

sait son temps à chercher un ami, et, quand il avait bu, ses yeux pleuraient abondamment les larmes de la solitude. Cet infortuné possédait une telle puissance objective et une si grande aptitude à se grimer qu'il imitait à s'y méprendre la bosse, le front plissé d'un bossu, ses grandes pattes simiesques et son parler criard et baveux. Traviès le vit; on était encore en plein dans la grande ardeur patriotique de Juillet; une idée lumineuse s’abattit dans son cerveau ; Mayeux fut créé, et pendant longtemps le turbulent Mayeux parla,

cria, pérora, gesticula dans la mémoire du peuple parisien. Depuis lors on a reconnu que Mayeux existait, et l'on a cru que Traviès l'avait connu et copié. [Il en a été ainsi de plusieurs autres créations populaires.

Depuis quelque temps Traviès a disparu de lascène, on ne sait trop-pourquor, car1l y a aujourd’hui, comme toujours, de solides entreprises d'albums et des Journaux comiques. C'est un malheur réel, car il est trèsobservateur, et malgré ses hésitations et ses défaillances, son talent a quelque chose de sérieux et de tendre qui le rend singulièrement attachant.

Il est bon d’avertir les collectionneurs que, dans les . caricatures relatives à Mayeux, les femmes qui, comme on sait, ont joué un grand rôle dans l'épopée de ce Ragotin galant et patriotique, ne sont pas de Traviès : elles sont de Philipon, qui avait l'idée excessivement comique et qui dessinait les femmes d’une manière séduisante, de sorte qu'il se réservait le plaisir de faire les femmes dans les Mayeux de Traviès, et qu'ainsi

chaque dessin se trouvait doublé d’un style qui ne doublaït vraiment pas l'intention comique.

Jacque, l'excellent artiste, à l'intelligence multiple, a été aussi occasionnellement un recommandable caricaturiste. En dehors de ses peintures et de ses gravures à l'eau-forte, où il s'est montré toujours grave et poétique, 1l a fait de fort bons dessins grotesques, où l'idée d’ordmaire se projette bien et d'emblée. Voir Militairiana et Malades et Médecins. I dessine richement et spirituellement et sa caricature a, comme tout ce qu'il fait, le mordant et la soudaineté du poëte observateur.

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