‹ Curiosités littéraires et bibliographiquesChapitre 54 sur 89 · MYSTIFICATION · texte numérisé non relu

MYSTIFICATION

Toute la Belgique lettrée s'est émue, il y a quelques années, d'une mystification de haut goût.

Un catalogue de livres venait de paraître, intitulé :

Catalogue d'une très riche, mais peu nombreuse collection de livres^ provenant de la bibliothèque de feu M. le comte J.-N.-A. de Fortsas, dont la vente se fera à Binche (province du Hainaut), le 10 août prochain, à onze heures du matin, en l'étude et par le ministère de M. Mourlon, rue de TÉglise, n^ 9.

Il n'y eut qu'un cri d'enthousiasme dans le monde des bibliophiles.

C'était une réunion inestimable : des Aides disparus, des Elzevirs retrouvés, des exemplaires uniques !

Un des joyaux de la bibliothèque de M. le comte de Fortsas était un volume du prince de Ligne, inconnu jusqu'alors et ainsi catalogué :

Mes Campagnes aux Pays-Bas, avec la liste, jour par jour, des forteresses que j'ai enlevées...

Imprimé par moi seul, pour moi seul, à un seul exemplaire. A Bel-œil, de mon imprimerie.

Sans date; in-S** de 202 pages, relié en chagrin vert, avec fermoir à clef d'argent doré.

Les commissions se mirent à pleuvoir à Tadressc de M° Mourlon, notaire à Binchc.

La famille du prince de Ligne ne fut pas une des dernières à s'agiter pour acquérir ce monument des fredaines de son illustre chef.

Il n'y eut pas jusqu'au savant administrateur de la Bibliothèque royale de Bruxelles, M. le baron de Reiftenberg, qui ne s'empressât d'adresser cette lettre au ministre, M. de Gerlachc :

M. le comte de Fortsas vient de mourir à Binche, province du lïainaut, et, le 10 août prochain, on y vendra sa bibliothèque. Or, cette biblothèque est une chose sans seconde dans les annales de la bibliophihe ; elle ne se compose que de 252 volumes, mais tous sont des exemplaires uniques, M. de Fortsas détruisant ses livres aussitôt qu'il apprenait qu'ils existaient ailleurs qu'entre ses mains. Je viens donc vous demander l'autorisation de me rendre à Binche et d'y faire les acquisitions suivantes...

Suivait la liste des ouvrages convoités : n°'' 4, 7, 9, 11, 12, 15, 23, 31, 35, 36, 46, etc., etc.

Le ministre accorda les fonds demandés, après s'être contenté de rayer de la liste certains ouvrages qui lui paraissaient trop libres.

Puis on attendit avec impatience le jour de la vente.

Ce jour venu, un groupe d'amateurs, se mesurant d'un regard de défi, se précipitait dans la ville de Binche.

« La rue de TÉglise? demandèrent-ils aux premiers habitants qu'ils rencontrèrent.

— Nous ne la connaissons pas.

— M° Mourlon, notaire?

— Il n'y a pas ici de notaire de ce nom.

— Le comte de Fortsas?...

— N'a jamais existé. »

Le coup était dur pour nos amateurs, qui se voyaient mystifiés de la façon la plus humiliante, M. de Reiftenberg surtout.

Il n'y eut que la famille du prince de Ligne qui se montrât satisfaite de l'aventure.

La vertu de son chef était sauvée.

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