‹ Curiosités littéraires et bibliographiquesChapitre 88 sur 89 · MANON LESCAUT · texte numérisé non relu

MANON LESCAUT

Il faut bien le dire : c'est surtout au XIX'' siècle qu'appartient la gloire d'avoir compris Manon Lescaut et d'avoir placé ce chef-d'œuvre dans la lumière qui lui est propre, sans l'exagérer, entre la sympathie des lettrés et la curiosité des mondains, sous l'abri des bibliophiles. Le XIX'' siècle en a bien fait d'autres ; sans parler de Shakespeare et de Dante, auxquels il a reconstitué une renommée assise pour l'éternité, il a retrouvé le Neveu de Rameau, égaré dans les papiers dç Goethe. Ce sont là des services inestimables.

Manon Lescaut parut pour la première fois en 1733, sous la rubrique d'Amsterdam. Ces deux petits volumes s'annonçaient comme une suite aux Mémoires et Aventures d'un homme de qualité qui s'est retiré du monde. Il semble que le succès s'en soit établi sur-le-champ, du moins auprès des délicats. Voltaire, aux yeux de qui rien de ce qui avait une yaleur littéraire

ne passait inaperçu, est le premier qui en ait parlé dans cette môme année 1733. « Le tendre et passionné auteur de Manon Lescaut », dit-il dans une lettre à Thiriot. Yoilà l'abbé Prévost apprécié et peint en deux mots.

A cette époque, Fabbé Prévost avait trentetrois ans, l'âge des chefs-d'œuvre, — ou du chefd'œuvre. Il avait déjà beaucoup vécu et beaucoup écrit; ses livres se débitaient sans lui rapporter grand profit. Manon Lescaut fixa sa réputation.

Les critiques n'ont pas manqué au livre et à Fauteur, mais les éloges ont dominé. Cet ours de Jean-Jacques Rousseau lui-même a parlé en termes enthousiastes de l'abbé Prévost dans les Confessions. Il l'avait rencontré à Passy, chez un ami commun, et il avait été captivé.

C'était un homme très aimable et très simple , — a-t-il dit, — dont le cœur vivifiait ses écrits dignes de r immort alité, et qui n'avait rien dans Thumeur ni dans la société du sombre coloris qu'il donnait à ses ouvrages.

Peste! Jean- Jacques n'était pas aimable comme cela avec tout le monde, et son suffrage doit être haut compté.

De nos jours, un grand nombre d'écrivains ont consacré des pages éloquentes ou ingénieuses à Manon Lescaut : Sainte-Beuve, Jules Janin, Gustave Planche, Michelet, Arsène Houssaye, John Lemoinne, etc.

Un des premiers, en pleine période romantique, Alfred de Musset avait dédié à l'ange de Saint-Lazare ces deux strophes de son poème de Namouna:

Manon! sphinx étonnant! véritable sirène! Cœur trois fois féminin ! Cléopâtre en paniers! Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, et bien qu'à Sainte- On ait trouvé ton livre écrit pour les portiers, [Hélène Tu n'en es pas moins vraie, infâme, et Cléomène N'est pas digne, à mon sens, de te baiser les pieds!

Tu m'amuses autant que Tiberge m'ennuie. Comme je crois en toi! que je t'aime et te hais! Quelle perversité ! quelle ardeur inouïe Pour For et le plaisir! Comme toute la vie Est dans tes moindres mots! Ah ! folle que tu es. Comme je t'aimerais demain, si tu vivais.

Longtemps après, moi-même, — si j'ose me citer en si noble compagnie, — j'ai écrit une Lettre à Manon Lescaut.

Cette lettre commençait ainsi :

Ma chère Manon, — vous êtes plus que jamais à Tordre du jour, à Paris; vous continuez à faire école ; on ne rencontre à chaque pas que des jeunes filles, jolies comme vous, engageantes comme vous, et qui ne font qu un saut du wagon provincial (le coche n'existe plus) dans le coupé parisien. Elles se font voir au bois de Boulogne avec M. de B..., — à la comédie avec M. de G... M... père, — au restaurant avec M. de G... M... fils, ce qui leur laisse moins de temps qu'à vous pour demeurer cachée avec des Grieux.

Vous avez déjà plusieurs questions sur les lèvres, ma chère Manon. La première, naturellement, est : « Sont-elles jolies? »

Sont-elles jolies? Je le crois bien! Jolies malgré tout et en dépit de tout. Elles n'ont rien à envier sous ce rapport au XVilP siècle : ce sont les mêmes petites mains, les mêmes petits pieds, la même petite bouche. Moreau le Jeune, et Binet, le dessinateur de la Paysanne pei'vertie , prendraient plaisir à retrousser ce nez, à poteler cette joue, à ourler cette oreille, à mettre une grâce là, une lutinerie ici. On n'est en droit de reprocher à leur physionomie qu'un peu de froideur voulue, — reflet des importations britanniques, mais impuissant à effacer la marque parisienne.

Leur toilette (vous redoublez d'attention, chère amie), bien que d'ordre composite, comme notre architecture, comme notre musique, comme notre

littérature, ne laisse pas d'être adorablement folle. Chapeaux trop petits ou trop grands , robes trop longues ou trop courtes, trop larges ou trop étroites, manteaux droits à la Watteau, ceintures effrontément dorées, bas de soie éternellement agaçants, tout cela, — colère des bourgeois, envie des duchesses ! — amuse extraordinairement le regard. Rien de délicieux comme le ridicule dans les modes...

Aujourd'hui, voici 1g tour de M. Alexandre Dumas fils.

M. Alexandre Dumas fils a été prié d'écrire une préface pour Manon Lescaut par des libraires très jeunes qui ont jeté une quarantaine de mille francs dans une édition merveilleuse du chefd'œuvre de Fabbé Prévost.

Messieurs, vous croyez qu'il peut être intéressant de connaître Topinion de l'auteur de la Dame aux Camélias sur Manon Lescaut.

Ainsi commence modestement M. Dumas fils.

Comme tout ce qui sort de la plume du nouvel académicien, ce morceau est à, la fois brillant, spirituel et hardi. Hardi surtout. Je ne sais, — avant ou après M. Alexandre Dumas fils, —

que M. Barbey d'Aurevilly pour déshabiller la vérité avec des ongles aussi acérés, tellement acérés et crochus qu'il y reste souvent des lambeaux de chair ensanglantée.

M. Alexandre Dumas fils est du parti de Manon Lescaut contre la société. Il la considère comme une espèce nécessaire à l'épuration morale, — quelque chose de semblable à l'hirondelle, qui assainit l'espace en dévorant les moucherons.

Je me range volontiers à ce point de vue. Il en est môme quelques autres sur lesquels je suis aise de m'êtrc rencontré avec l'auteur de la nouvelle préface. Peut-être un peu plus que lui avais-je insisté sur les diversités de la décadence des pelites-filles de Manon Lescaut.

L'amour vrai qui ne perd jamais ses droits, — disais-je, — vient quelquefois les visiter à leur déclin; et alors malheur à celles dont il s'empare à Vàge des visites chez Fépileuse ! Les tristes drames et les violentes douleurs qui s'accomplissent dans l'alcôve inopinément purifiée! Les terribles vengeances qui se jouent au bénéfice de l'impassible Vertu, — même après la Courtisane amoureuse de Jean de La Fontaine, même après la Marion Delorme, de Yictor Hugo, même après la Goralie et l'Esther de Balzac! Si elles se sont enrichies, elles se ruinent; si elles ont fait souffrir, elles souffrent;

si elles ont été de marbre, l'amour vengeur les fait de flamme, et dans leurs yeux suppliants il allume dérisoirement l'ardeur insensée des bacchantes!

Aussi y en a-t-il qui finissent comme vous, Manon, héroïquement et chrétiennement. C'est l'exception, je le sais, mais elle est radieuse. On a dit que le ciel était plus en fête au jour de la conversion d'un pécheur qu'au jour de la mort dVn juste. Cette pensée est trop humaine pour ne pas faire sourire; — et pourtant?...

J'ajoutais encore :

L'aimable et cruel philosophe qui s'appelle Gavarni me paraît avoir un peu forcé les traits de leur chute. Toutes ne balayent pas les rues, toutes ne portent pas au-devant d'elles un éventaire à poissons. Pour cinq ou six qui s'asphyxient ou se noient par année, pour d'autres qui meurent gardes-malades, combien en verriez-vous qui, parvenues à leur maturité, entrent paisiblement et discrètement dans le monde, comme quelqu'un qui, voyant passer un cortège, sort de la foule des curieux et se mêle au convoi? Elles prennent la suite des sages et des heureuses; remarquées d'abord, elles s'effacent insensiblement, se confondent, et finissent par ressembler à tout le monde. Le temps les recouvre ensuite de son vaste manteau d'indulgence.

M. Anatole de IVlontaiglon , dans la très

savante et très complète notice bibliographique qui accompagne la préface de M. Dumas fils, a bien voulu me signaler parmi les littérateurs qui lui semblent le plus aptes à écrire la vie exacte et détaillée de Tabbé Prévost. Je le remercie de cette bonne opinion. Oui, j'ai souvent rêvé devant cette figure sympathique et complexe; — et, puisque M. de Montaiglon veut bien me prendre à partie, je lui dirai, à lui qui s'est mis avec un zèle extrême à la recherche de tous les portraits peints ou gravés de l'abbé Prévost, que j'ai été particulièrement entretenu dans mes velléités biographiques en contemplant un délicieux portrait miniature faisant partie de la très précieuse galerie de M. Opigez- Gagelin. L'auteur de Manon Lescaut est là représenté plus jeune que dans les images de Cochin fils et de Schmidt. Il a la grâce, le sourire, la lèvre en fleur, le regard en perles, l'aimable port de tête, les cheveux librement bouclés...

Pauvre grand homme ! Sous cette physionomie éclairée se cachaient bien des douleurs.

Il gagnait péniblement sa vie, ainsi que le prouve une lettre adressée à Voltaire en un jour de désespoir. Dans cette lettre, dont chaque ligne est une plainte, il se propose au grand polygraphe pour écrire une brochure apologétique. Mais ce n'est là que le prétexte. Le véritable objet est un emprunt de cinquante louis qu'il sollicite de Voltaire.

Voici le tableau cruel que Fabbé Prévost trace de sa situation.

Le dérangement de mes affaires est tel que, si le Ciel ou quelqu'un inspiré de lui n'y met ordre, je suis à la veille de repasser en Angleterre. Je ne m'en plaindrais pas si c'était ma faute; mais depuis cinq ans que je suis en France , avec la protection d'un prince du sang qui me loge dans son hôtel, je suis encore sans un bénéfice de cinq sous. Je dois environ cinquante louis, pour lesquels mes créanciers réunis m'ont fait assigner, etc.; et le cas est si pressant qu'étant convenu avec eux d'un terme qui expire le premier du mois prochain, je suis menacé d'un décret de prise de corps si je ne les satisfais dans ce temps. De mille personnes opulentes avec lesquelles ma vie se passe, je veux mourir si j^en connais une à qui j'aie la hardiesse de demander cette somme, et de qui je me croie sûr de V obtenir.

Il offre à Voltaire, en garantie de ces cinquante louis, une délégation sur ses libraires.

Je finis, Monsieur, car voilà, en vérité, une lettre fort extraordinaire; je me flatte qu'autant je trouverai du plaisir à me vanter du bienfait, si vous me l'accordez, autant vous voudrez bien prendre soin d'ensevelir ma prière, si quelque raison, que je ne chercherai pas même à; pénétrer, ne vous permet pas de la recevoir aussi favorablement que je l'espère. Mais, dans l'un ou l'autre cas, vous regarderez, s'il vous plaît. Monsieur, comme un de vos plus dévoués serviteurs et de vos admirateurs les plus passionnés

L'abbé Prévost.

Cette lettre, si digne dans sa tristesse, est datée du 15 janvier 1740.

La réponse de Voltaire est du mois de juin. Quatre mois de réflexion ! Elle est d'un ton dégagé qui contraste avec le style sévère de l'abbé Prévost.

Je voudrais, dit-il, être prince ou fermier général, pour avoir la satisfaction de vous marquer une estime solide, ^les affaires sont actuellement fort loin de ressembler à celles d'un fermier général, et sont presque aussi dérangées que celles d'un prince... Mais sitôt que je verrai jour à m'arranger, soyez très persuadé que je préviendrai l'occasion de vous

servir avec plus de vivacité que vous ne pourriez la faire naître. Rien ne me serait plus agréable et plus glorieux que de pouvoir n'être pas inutile à celui de nos écrivains que j'estime le plus.

Du reste, aucune excuse pour un aussi long retard, alors que le pauvre abbé invoquait l'urgence en termes si pressants (la saisie ! la prise de corps!). C'est de l'eau bénite de cabinet, pas autre chose.

Et cependant Voltaire était sincère dans l'expression de ses sentiments d'estime pour l'abbé Prévost. Il le considérait beaucoup, et prisait fort sa critique, à laquelle il reconnaissait un caractère d'honnêteté et de politesse.

Remerciez, — écrivait-il à Thiriot, — remerciez, je vous en prie, de ma part, l'auteur du Pour et Contre des éloges dont il m'a honoré, je suis bien aise qu'il flatte ma vanité, après avoir si souvent excité ma sensibilité par ses ouvrages.

Cet homme-là était fait pour me faire éprouver tous les sentiments.

Aussi, je le répète, c'est beaucoup, c'est énorme, d'avoir eu pour soi l'appréciation et la sympathie de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau.

Deux malins, — qui ont vu juste et loin en toutes choses !

Les autographes de l'abbé Prévost sont très rares.

J'en connais un qui a appartenu à M. le vicomte de Falloux. C'est une lettre adressée par l'abbé Prévost à M. de La Chalotais; il lui demande sa protection pour un de ses amis. Je me contenterai d'en citer \q post-scriptwn :

Yous aurez à Rennes, dans liuit ou dix jours, M. de Locmaria avec milord Stafford et le docteur Procope, c'est-à-dire joyeuse et très aimable compagnie. Je dîne aujourd'hui chez milord Stafford, avec qui je vais boire d'avance au plaisir qu'il aura de vous voir.

Il aimait à boire, le bon abbé; je m'en étais toujours douté. Ce n'était pas son seul défaut, d'ailleurs.

INDEX ALPHABETIQUE

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