‹ Curiosités littéraires et pages inconnues, H. de BalzacChapitre 17 sur 29 · CAISSE, GRAISSE · texte numérisé non relu

CAISSE, GRAISSE

Le secrétaire particulier.

Véritable oiseau de passage, le secrétaire particulier de chaque ministre décampe et reparaît chaque fois avec lui.

Si le ministre tombe avec la faveur royale ou avec des espérances parlementaires, il emmène son secrétaire pour le ramener ; sinon il le met au vert en quelque pâturage administratif, à la Cour des Comptes, par exemple, cette auberge où les secrétaires attendent que l'orage se dissipe.

Le secrétaire particulier est toujours un jeune homme dont les capacités ne sont connues que du ministre. Ce jeune homme est le petit prince de Wagram du Napoléon ministériel, sa femme, son Ephestion. Il connaît tous les secrets, raccroche les ticdes, porte, rapporte et enterre les propositions, dit les non ou les oui que le ministre n'ose pas prononcer. C'est lui qui reçoit les premiers feux et les premiers coups du désespoir ou de la colère. On se lamente et l'on rit avec lui. Il joue le rôle d'homme compromis, amadoue les journaux, et travaille leurs rédacteurs. Anneau mystérieux par lequel bien des intérêts se rattachent au ministre, il est discret comme un confesseur ; il sait et ne

sait pas, il sait tantôt tout et tantôt rien ; il doit avoir bon pied, bon œil, il dit de son ministre ce que son ministre ne peut pas dire de soi-même. Enfin, avec lui le ministre ose être ce qu'il est, ôte sa perruque et son râtelier, pose ses scrupules et se met en pantoufles, déboutonne ses roueries et déchausse sa conscience.

Ce jeune homme n'est pas précisément un homme d'Etat mais c'est un homme politique, et quelquefois la politique d'un homme. Presque toujours jeune, il est dans le ménage ministériel ce qu'est l'aide-de-camp chez le général. Son rôle est l'attachement, il est le Pylade du ministre, il le flatte et le conseille, obligé de flatter pour conseiller, de conseiller en flattant et de déguiser la flatterie sous le conseil. Aussi presque tous les jeunes gens qui font ce métier ont-ils une figure assez jaune. Leur constante habitude de toujours faire un mouvement de tête aflSrmatif pour approuver ce qui se dit, ou pour s'en donner l'air, communique quelque chose d'étrange k leur tête. Ils approuvent indifféremment tout ce que vous dites. Leur langage est plein de mais, de cependant, de néanmoins, de moi je ferais, moi à votre place (ils disent souvent à votre place), toutes phrases qui préparent la contradiction.

Une victime de ce genre est payée entre dix et vingt mille francs ; mais le jeune homme profite des loges, des invitations et des voitures ministérielles. Quant on pense au nombre infini de lettres qu'il doit décacheter et lire, outre ses occupations, nous éprouvons le besoin de dire que dans un état monarchique on payerait cette utilité plus cher.

L'empereur Nicolas serait très heureux d'avoir pour cinquante mille francs par an, un de ces aimables caniches constitutionnels, si doux, si bien frisés, si caressants, si dociles, si merveilleusement dressés, de bonne garde, et... fidèles !

Mais le secrétaire particulier ne vient, ne s'obtient, ne se découvre, ne se couvre, ne se développe que dans les bureaux d'un gouvernement représentatif. Dans la monarchie vous n'avez que des courtisans et des serviteurs ; tandis qu'avec une Charte vous êtes servi, flatté, caressé par des hommes libres.

Les ministres, en France, sont donc plus heureux que les femmes et que les rois : ils ont quelqu'un qui les comprend. J'ai toujours plaint les secrétaires particuliers, autant que je plains les femmes et le papier blanc : ils souffrent tout. Comme la femme chaste, ils doivent n'avoir de talent qu'en secret, et pour leurs ministres. S'ils ont du talent en public, ils sont perdus.

Le secrétaire particulier de M. Guizot se nomme Génie. On peut dire de ce ministre comme de Socrate, qu'il a un Génie familier.

9^ Axiome

Un secrétaire particulier est un ami donné par le Gouvernement.

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