‹ Curiosités littéraires et pages inconnues, H. de BalzacChapitre 20 sur 29 · VARIÉTÉS DE COMMIS · texte numérisé non relu

VARIÉTÉS DE COMMIS

10*^ Axiome.

Entre le surnuméraire et le sous-chef, tout est commis.

Le commis n'a que deux manières d'être : il est célibataire ou marié. Le commis célibataire est généralement mauvais commis, et se distingue parfaitement de l'homme marié. Le célibataire a des dettes, il n'est pas aussi bien mis, ni aussi propre que l'homme marié. Le commis marié presque toujours a pris son parti de faire son chemin dans l'administration et d'y rester ; il donne rarement sa démission. Sur cent commis célibataires, quarante quittent la carrière administrative. Le garçon est soumis à diverses influences qui le font varier, tandis que le commis marié n'en écoute qu'une. Le garçon suit ses fantaisies, il dépense ses appointements dans les dix premiers jours du mois, et jeûne pendant les vingt derniers, ou il emprunte. Il ne pense qu'à lui, son ambition est démesurée, il veut trop, la marche lente de l'administration ne lui convient pas. Néanmoins il se rencontre des garçons pleins de volonté, persistants, qui se conduisent avec une arrière pensée ; ceux-là parviennent, ils sont exacts, économes et rangés : si l'on fouillait leur vie privée on les trouverait presque mariés.

Voici maintenant les différentes nuances qui difFéren-

PHYSIOLOGIE DE l'eMPLOYÉ 183

cient cette variété de l'espèce humaine appelée à Paris un employé.

L'employé Bel-Homme. Cet employé, qui reste assez ordinairement expéditionnaire et ne va pas plus loin que le grade de rédacteur, fleurit dans les bureaux entre vingt-deux et quarante ans. Il persiste sous une forme juvénile. Pendant tout ce temps il a l'air d'un jeune homme entre vingt-cinq et trente-cinq ans, il est toujours bien fait, il tient à sa cambrure, il fait état de sa figure élégante et romanesque, il a les cheveux, le collier de barbe, les moustaches soignés comme la chevelure d'une femme entretenue. Aussi rit-il pour montrer ses belles dents. Il déjeûne d'une simple flûte et d'un verre d'eau, loge dans une mansarde garnie à douze francs par mois, et dîne à vingt sous dans la Taverne de Lucas. Tout est sacrifié à la toilette extérieure. Ses quinze cents francs d'appointements appartiennent à son tailleur : il a toujours des pantalons qui dessinent ses formes, il en a de collants, demi collants, à plis ou à broderies : il a des bottes fines, de riches cravates tenues par une bague, et des chapeaux frais. Il porte sa bague à la chevalière par dessus ses gants jaunes. Tous ses habits ou ses redingotes lui prennent la taille. Il se refuse des chaussettes, des chemises, mais il se fait friser tous les jours.

La grande plaisanterie des bureaux à son égard consiste à parier qu'il a un corset.

La grande affaire de cet employé, c'est de se promener avec un curedent à la bouche dans la grande allée des Tuileries, il joue le jeune homme riche, il en affecte les manières. Il espère qu'une jeune anglaise, une veuve, une

étrangère, une femme quelconque pourra s'amouracher de lui. Le programme de sa vie est de rechercher les occasions, il se montre, il parade, il attend un hasard. Martyr de son existence, il va le soir dans deux ou trois cafés tenus par les femmes des riches limonadiers auxquelles il fait la cour, en cas qu'elles deviennent veuves.

L'employé bel-homme a des principes fixes: à six mille francs de rentes, il épouse une bossue ; à huit mille une femme de quarante ans ; à trois mille une Anglaise. Il espionne les filles de comptoir et les riches marchandes. On l'a quelquefois surpris chantant des romances dans quelques sociétés bourgeoises. Cet employé jeûne quelquefois pour se procurer des bagatelles à la mode.

Dans les bureaux, on se moque de ces Amadis à vide, et bien à tort: ils ont leur plan, ils ne nuisent à personne, ils ont une croyance, et s'y adonnent. Fidèles aux bals masqués dans le temps de carnaval, ils y vont chercher les bonnes fortunes qui les fuient partout, même là. Beaucoup finissent par se marier soit avec des modistes qu'ils acceptent de guerre lasse, soit avec des vieilles femmes, soit aussi avec des jeunes personnes auxquelles leur physique a plu, et avec lesquelles ils ont filé un roman émaillé de lettres stupides, mais qui ont produit leur effet.

Ces commis sont quelquefois hardis, ils voient passer une femme en équipage aux Champs-Elysées, ils se procurent son adresse, et lancent des épîtres passionnées à tout hasard.

Les employés beaux hommes ont leur place pour vivre, et leur physique pour faire fortune.

La Ganache. — L'employé ganache devient quelque-

PHYSIOLOGIE DE l'eMPLOYÉ 185

fois rédacteur ou commis d'ordre. Il est dans son plus beau moment, vers quarante-cinq ans. Toujours marié, presque toujours sergent-major dans sa compagnie, il loge dans un faubourg, où il a loué une maison à jardin. De taille moyenne et gros, il marche lentement, il est fier d'appartenir à l'Administration, il s'applique en tout à servir l'ordre de choses et se vante de son insouciance en politique. Adoptant l'opinion du Journal des Débats^ le seul qu'il veuille lire, il est pour le pouvoir quel qu'il soit. Sincèrement zélé, zélé sans arrière-pensée, il reste volontiers une heure de plus pour achever un travail que le chef demande.

Sa femme donne des leçons de piano dans des pensionnats de jeunes personnes. Il reçoit chez lui un jour par semaine, donne de la bière et des gâteaux, et permet de jouer la bouillotte à cinq sous la carre. Malgré cette médiocre mise, par certaines soirées enragées, l'employé à la mairie du douzième perd ses six francs.

La ganache est compatissante mais en paroles seulement, il est tenu par sa femme qui lui donne douze francs par mois, et à laquelle d'ailleurs il est attaché.

Dans son salon — il a un salon — sur la tenture vert américain bordée d'un cable rouge brille, comme disait madame Grassini ^ du buste de Napoléon, le portrait du Gouvernement i mais celui de Louis-Philippe ne va pas sans celui de la reine. Tout autour se voient le Convoi du pauvre

^ Joséphine Grassini (1773-1850). Bonaparte la ramena d'Italie après la bataille de Marenj^o. Elle fut la première cantatrice de la cour impériale et elle triomphait surtout dans Didon que Paër avait composé pour sa voix. Elle retourna en Italie après la chute de Napoléon.

l86 H. DE BALZAC

d'après Vigneron, le soldat laboureur, et le masque de l'empereur.

Le dimanche, dans les beaux jours, la famille fait des parties aux environs de Paris dont on s'est donné la carte. La ganache, essentiellement respectée de ses enfants, leur a déjà fait connaître Antony, Arcueil, Bièvres, Fontenayaux-Roses, Aulnoy. Quand la partie ouest sera bien explorée, on se portera vers l'est, et ainsi de suite. Le fils aîné doit succéder à son père dans l'administration ; le second fait ses études pour entrer à l'école Polytechnique. Cet employé dit a son fils aîné : Quand tu auras l'honneur d'être employé par le gouvernement...

Il regarde son chef de division comme un homme de génie, il le propose comme un modèle à son fils, en s'écriant : — Je serais bien heureux si tu pouvais ressembler à M. Bouvard ! Si par hasard la voiture du ministre entre ou sort au moment où il quitte son bureau, et s'il se trouve à la porte, la ganache ôte son chapeau, que la voiture soit vide ou pleine. Aussi quand le chef de bureau lui explique un travail, la ganache prend-elle un air de componction, elle tend son intelligence, elle se fait tout expliquer, elle écoute avec profondeur.

Silencieux au bureau, travailleur exact, cet employé modèle, les pieds en l'air sur un pupitre de bois, étudie sa besogne en conscience. Il pose avec attention la plume au bord de la table avant de tirer son mouchoir, et la reprend gravement. Dans sa correspondance administrative, il est raide, il prend tout au sérieux, il appuie sur les moindres choses. Il ne fait au bureau que l'ouvrage du Gouvernement. S'il ne blâme pas ceux de ses collègues

PHYSIOLOGIE DE l'eMPLOYÉ 1 87

qui s'y livrent à des travaux autres que ceux du bureau, sa conscience à lui ne le laisserait pas tranquille

Chez lui, le soir et le matin, il copie des mémoires, des pièces pour les avoués, pour les avocats, car il a surtout une belle écriture. L'industrie de sa femme et la sienne, le peu de fortune qu'elle a, ses appointements leur composent près de mille écus par an. Grâce à la plus sévère économie, on met mille francs de côté tous les ans, pour faire une dot à la jeune personne. La ganache a de beau linge, une épingle en diamant donnée par la belle mère le jour du mariage. Sa fille lui brode des bretelles, il maintient l'habit noir, le gilet blanc et le pantalon bleu. Il a été longtemps avant d'adopter les bottes. On fête dans la famille les anniversaires, les saints, et il compose des quatrains pour ces jours solennels. Il ne manque jamais un enterrement ni un mariage. Il va jusqu'au Père-la-Chaise, il rend ses devoirs à ses chefs au jour de l'an. Il économise depuis douze ans sur ses douze francs par mois, et il boursicote, afin de satisfaire un désir qui s'accroit de violence d'année en année, c'est sa seule passion : il veut voir la Suisse !

Note pour les grandes dames qui liront cette Physiologie: Le ménage de ces employés est parfaitement tenu, les filles sortent mises convenablement, la mère paraît cossue, le père a la tenue d'un riche bourgeois. Le père, la mère, les enfants, ont toujours du linge blanc, et les enfants reçoivent une belle éducation. Quand on y donne à diner, il y a quatre plats d'entrée et un bœuf pantelant autour duquel se groupent des légumes ; le second service comporte une volaille, deux entremets, deux plats sucrés :

l88 H. DE BALZAC

le dessert est mirobolant (vingt-quatre plats). Enfin ce ménage a toujours vingt-cinq louis dans son secrétaire. Toute cette honnêteté sagement ordonnée, cette vie d'abeilles qui font miel et cire, roule sur mille écus. Que le diable emporte cette physiologie si ce n'est pas vrai... Et la femme ne peut pas être autrement vertueuse.

Le collectionneur. — Les travaux administratifs ?ont si ennuyeux pour les employés subalternes, que les commis dont l'esprit n'est pas tout à fait éteint compensent les ennuis du bureau par quelque passion. Il est rare de ne pas trouver dans chaque administration l'employé collectionneur et artiste.

Rangé, minutieux, épilogueur, son avancement ne préoccupe point cet employé, il a une place pour pouvoir vivre et se livrer à ses goûts dominants. Assez maladif, d'ailleurs, il a les cafés, le cigare et l'équitation en horreur ; il se couche à dix heures et se lève à sept ; il va rarement au spectacle ; il joue du flageolet ou de \2i flûte traversière^ et s'est fait prendre pour fifre dans la garde nationale afin de ne pas passer les nuits au corps de garde. Il a des collections ! Il souscrit à tous les ouvrages par livraisons ; les Scènes de la Vie privée des Animaux illustrées par Grandville, le Don Quichotte^ le Florian^ les Français peints par eux-mêmes^ même les bibliographies, tout ce qui livraisonne n'a pas de plus chaud souscripteur, mais il garde les ouvrages en livraisons et oublie de les faire relier. Il achète les lithographies de la maison Aubert, et, en général, tout ce qui, dans les arts, ne dépasse pas 50 centimes.

Il entasse chez lui des curiosités qu'on lui donne ou qu'il acquiert dans les ventes, où il ne dépasse jamais cent

sous pour tous ses lots. Aussi son logement est-il encombré de pierres à paysages, de modèles en terre cuite, de pétrification de la fontaine de Saint-Allyre de Clermont. Il a des régiments de petites bouteilles où il met des barytes, des sulfates, des sels. Il dit : Je possède des coraux, des papillons, des parasols de Chine, des poissons séchés, des médailles.

Le collectionneur ne se marie point, il craint le mariage, il veut garder son indépendance. Il a toujours une mère qui doit lui laisser mille francs de rentes, qu'il compte joindre avec sa pension ; ou bien il a une sœur modiste, fleuriste, pianiste, ou dame de compagnie avec laquelle il se retirera tôt ou tard à la campagne.

Quoique recherché par les mères de famille, ce jeune homme maigre, fluet, qui a les yeux tendres et cernés, qui porte des bas blancs par toutes les saisons, des pantalons verdâtres, des souliers lacés, des redingotes vertes ou noisettes, ne se laisse pas séduire.

Au bureau, il a un fauteuil de canne, percé au milieu du siège, ou garni d'un rond en maroquin vert, à cause de ses hémorrhoïdes. Il se plaint de ses digestions. Il fait le dimanche des parties de plaisir à âne, et accompagnées de lait, à Montmorency, des dîners sur l'herbe. Quelquefois, il entraîne le bureau à prendre du laitage sur le boulevard du Mont-Parnasse.

Cet employé devient souvent sous-chef.

L'Employé homme de lettres. — Cet employé est un finaud, qui travaille peu au bureau, il fait faire ce qui le regarde par les surnuméraires. Il est d'ailleurs protégé par le chef de division, qui a une loge à toutes ses premières

igO H. DE BALZAC

représentations ; car il est un intrépide faiseur de vaudevilles. Ses liaisons avec ses collaborateurs, avec les théâtres lui permettent de donner des billets à ses collègues et des loges au chef de bureau. Il fait à peu près le nécessaire pour palper ses appointements ; mais il ne travaille qu'à ses pièces. Dans les associations dramatiques il est le piocheur, celui qui rabote le dialogue, tourne les couplets, raccommode une scène et raccorde une coupure. Ses collaborateurs suivent les répétitions, et corrigent ce qu'il exécute.

L'employé vaudevilliste devient quelquefois chef de division : il y en a des exemples, dont le plus illustre est Sewrin. Généralement a milieu de sa carrière administrative, il est au moins sous-chef, car il rend des services à ses supérieurs : il ménage les raccommodements entre le ministre et sa maîtresse, il empêche des articles contre des députés ou contre son directeur-général. Il a toujours la croix de la Légion d'Honneur. Sa tenue est supérieure, il ressemble à un fonctionnaire distingué. D'ailleurs, il est à son aise, il a campagne, il ne se refuse pas le cabriolet de régie. Il dit Scribe, il dit Hugo, Dumas, Delavigne, Auber, Berlioz, il dit même Ancelot tout court. Il connaît tous les auteurs, il dîne presque toujours en ville, il traite au Rocher^ de Cancale, il a mille écus du ministère, et se fait sept à huit mille francs par an au théâtre avec ses tiers et ses moitiés de pièces.

Cet employé n'est pas marié, mais il a son affaire au théâtre, on lui connaît un attachement. Il n'a d'esprit

' Le restaurant du Rocher de Cancale rue Montorgueil où Balzac situe tous les dîners élégants de ses romans.

que sur la scène et dans ses pièces, car, dans la vie ordinaire, il n'a pas plus d'esprit que tout autre employé. Ses collègues le trouvent bon enfant. Il arrive au bureau quand il veut, on ne lui dit rien, il y apporte des romans qu'il lit pour y trouver, par contre-pied, des traits d'esprit ou des sujets.

Une autre figure de ce genre est l'employé homme de lettres qui fait des livres au lieu de faire des pièces. Hélas! son existence n'est pas aussi brillante que celle de son confrère. Il expectore à peine un roman tous les deux ans, qui ne lui donne guère, l'un dans l'autre, qu'un supplément de sept ou huit cents francs par an ; mais il fait des articles critiques non signés dans les journaux : il travaille pour avoir le prix Monthyon. Il a une existence plus sourde, plus éteinte que celle d'un vaudevilliste ; mais il a la croix de la Légion-d'Honneur. Il est plus assidu que l'autre à son bureau, car il n'a pas la ressource des loges, des billets de spectacle pour acheter son indépendance. Il se bat avec la langue française, et corrige ses épreuves à ses moments perdus ; mais il se fie si peu à son talent, qu'il ne veut pas perdre ses chances d'avancement: il finit quelquefois par ne plus écrire.

Le Cumulard. — Cet employé se recommande par son industrie. Clarinette ou haut-bois à l'Opéra-Comique, il est musicien le soir ; et le matin il est teneur de livres chez un négociant, de sept heures à neuf heures.

En soufflant au théâtre dans un morceau de bois, en suant sang et eau le matin, il se fait ainsi neuf mille francs. Il a une femme charmante, une jolie famille. Le cumulard cultive les arts et les artistes. Sa manie consiste

à organiser des concerts où tous les employés de la division vont gratis, car il a besoin d'une excessive indulgence à cause des répétitions. Comme il est très bon musicien, il ne va qu'aux répétitions générales. L'Administration complaisante se prête à cela, soit au ministère, soit au théâtre. D'ailleurs il élève en musique et à la brochette un petit jeune homme qui le remplace et qui doit lui succéder à l'orchestre. Sa femme, qui est très jolie et qui a quelque fortune, a son indépendance. Elle ne voit son mari qu'à dîner, et s'est toujours liée avec le chef de division ; aussi le cumulard obtient-il de l'avancement. Sa femme reçoit les mercredis, et joue la femme comme il faut. Elle dépense beaucoup en toilette, sans que son ménage en souffre. Ses enfants ont des demi-bourses. Le cumulard a l'esprit de faire la bête, il se vante de son bonheur intérieur. C'est un bon gros homme, assez hurluberlu^ comme tous les artistes, mais qui ne manque pas de bon sens.

Le chef de bureau menacé de près par lui, dit que c'est un homme très fin. Le cumulard est travailleur, il a de l'esprit, il fait des jeux de mots, il expédie rapidement sa besogne.

L'Usurier. — Cet employé a la figure terrible. Il n'a pas deux manières d'être : il est ou pâle, long, verdâtre, le front chauve, l'œil véron ; ou présente une figure échauffée, boutonneuse, rouge. Il a le sang blanc ou le sang vicié. Il est employé par spéculation, et pour pouvoir vivre sans toucher ni à son capital ni à ses intérêts. Il est silencieux, et donne tout son temps, son intelligence à l'Administration, où il finit par faire son chemin. Il ne rit jamais, il a les lèvres minces, il est de bon conseil, mais

sententieux. Personne au bureau ne sait ce qu'il fait, il est muet sur ses opérations. Ses pratiques le trouvent chez lui, de sept heures à neuf heures, excepté les quinze et les fins de mois, ou de cinq à six heures. Sa soirée est un mystère. C'est cet employé que l'on vient souvent demander et qui descend causer dans la cour, où il écoute alors plus qu'il ne parle, et à qui des inconnus présentent des papiers qu'il regarde d'un air froid et impassible, et il remonte avec calme, et il reprend sa besogne. Il a une tabatière d'or.

Le Flatteur. — Cet employé, toujours assez médiocre, se soutient par les services qu'il rend, et par la crainte qu'il inspire. Il cause avec le chef de bureau, le chef de division ; il les observe et s'insinue dans leur confiance ; il finit par connaître leurs goûts, leurs caprices ; il leur rend des services de toute nature, et les instruit de ce qui se dit et de ce qui se fait dans les bureaux. Malgré le mépris qu'il inspire, il reste : il est indispensable, il a surpris des secrets ; et si à toute cette immense fraude il joint un peu de talent ou de l'ambition, il parvient quelquefois. On dit alors qu'il est dévoué : il se laisse en effet désavouer, il supporte les malheurs de son audace avec calme, et personne ne s'explique son pouvoir, ni sa résignation. On le trouve infâme, et on lui donne la main. On l'appelle le jésuite. Il dénonce un peu, il espionne beaucoup, il y met de l'adresse : on y est toujours pris !

Le Commerçant. — Ce genre d'employés est assez commun. La plupart ont des femmes qui sont ou de riches couturières ou des lingères,ou des marchandes de nouveautés, de cachemires, de modes, etc. L'administration aime

beaucoup ces sortes de gens ; ils sont contents de leur sort, leur traitement leur suffit. Les femmes de ces employés sont aussi satisfaites que l'administration, elles n'ont pas leur mari sur le dos pendant la journée et sont maîtresses au logis. Ils font d'excellents commis, d'excellents maris et d'excellents ménages.

Ces employés ont produit les ménages fantastiques où le mari ne se voit jamais que le dimanche ou les jours de fête. En arrivant chez eux, à cinq heures jusqu'à sept heures, ils entrent dans un cabinet pour mettre les livres de leurs femmes à jour, et faire la caisse. Dans les grandes circonstances d'affaires, ils se montrent : un négociant est alors tout étonné de rencontrer un employé rusé qui défend les intérêts de l'établissement. Ces employés sont quelquefois commanditaires dans de fortes maisons de commerce, dans la droguerie, la haute épicerie, la librairie. Il y avait un employé au Trésor qui achetait les pièces de M. Scribe, et qui se nommait Pollet ; il achetait aussi des romans. Mais quand le commerce devient trop intéressant^ l'administration a tort, et l'employé quitte la partie. Quelquefois l'employé se trouve engagé dans une entreprise lourde qui lui dévore ses capitaux, il reste alors employé malheureux.

Les gens graves de l'administration disent alors que l'on a tort de faire deux choses à la fois. Le proverbe : il ne faut pas courir deux lièvres, court les bureaux.

Le Piocheur. — Celui-ci a pris la carrière au sérieux : il étudie les choses, les hommes, les affaires ; il pénètre les ressorts de l'Administration ; il aime son pays ; il possède la partie ; il fait des mémoires sur les difficultés. Il est

quelquefois sombre et inquiet, comme un homme qui ne sait pas s'il percera ; mais il finit par être apprécié. C'est, dit-on un cheval à l'ouvrage ; il emporte du travail chez lui, il furète dans le ministère ; il ne fait pas autre chose que de l'administration ; il devient enfin un homme spécial, comme l'homme entré pilotin devient contreamiral ; et le sous-lieutenant, général. Il a la volonté, il l'applique à l'administration ; rien ne le rebute, rien ne le décourage. Chose étrange ! c'est celui-là qui a des envieux, et pour lequel chacun est difficile. Le ministre, le chef de division, sont exigeants pour lui : comme, quand dans un attelage il se trouve un bon cheval, c'est à lui que le fouet s'adresse dans les mauvais pas. Quelquefois le piocheur menace de quitter la baraque ou la boutique ! On le retient, on le décore, et il arrive à cinquante ans à être maître des requêtes, directeur, et il défend des projets de loi aux chambres ; et il fait un beau mariage, et le public le regarde comme un homme fiscal, comme un bureaucrate, comme le fléau des contribuables. Le pauvre employé. — Voici la figure la plus touchante, celle de l'homme qui n'a ni bonheur ni entregent, qui n'a pas de double industrie, qui n'a que sa place, et qui s'est marié avec une femme qu'il aime. Pour Augustine, il se prive de tout. Il est ponctuel, il déploie les plus hautes vertus, il demeure hors barrière. Sa femme, qui se permet à peine une femme de ménage, nourrit son enfant, fait tout chez elle et marchande elle-même les moindres choses. Le ménage vit avec dix-huit cents francs, et s'en contente pendant vingt ans, sans pouvoir mettre un sou de côté. Ces deux êtres intéressants ont réussi.

dans la vie, à payer de modestes meubles en acajou, quatre robes, deux chapeaux, et les souliers de la femme chaque année, les bottes et les habillements du mari.

Dans cette lutte entre le ventre et la main, l'intelligence s'est ou effacée ou agrandie. L'employé invente des corsets mécaniques ou des biberons, des pompes à incendie ou des paracrottes, des cheminées qui ne consomment pas de bois, ou des fourneaux qui cuisent les côtelettes avec trois feuilles de papier. Il se fait voler par celui qui lui prête des fonds pour le brevet, et retombe dans la misère; ou bien il atteint sa retraite, et cherche une place dans une administration particulière. S'il meurt avant sa retraite, on ne sait ce que devient ni sa femme ni son enfant. Les ministres ne s'inquiètent en aucune manière de ces pauvres victimes.

Page 1