III
De la Vie Élégante.
Si nous omettions de définir ici la vie élégante, ce traité serait infirme. Un traité sans définition est comme un colonel amputé des deux jambes : il ne peut plus guère aller que cahin-caha. Définir, c'est abréger : abrégeons donc.
Définitions.
La vie élégante est la perfection de la vie extérieure et matérielle ;
Ou bien :
L'art de dépenser ses revenus en homme d'esprit ;
Ou encore :
La science qui nous apprend à ne rien faire comme les autres, en paraissant tout faire comme eux ;
Mais mieux peut-être :
Le développement de la grâce et du goût dans tout ce qui nous est propre et nous entoure ;
Ou plus logiquement :
Savoir se faire honneur de sa fortune.
Selon notre honorable ami, E. de G..., ^ ce serait : * Emile de Girardin avec lequel Balzac était fort lié.
La noblesse transportée dans les choses.
D'après P.-T. Smith :
La vie élégante est le principe fécondant de l'industrie.
Suivant M. Jacotot, ^ un traité sur la vie élégante est inutile, attendu qu'il se trouve tout entier dans TèUmaque. (Voir la Constitution de Salente.)
A entendre M. Cousin ce serait dans un ordre de pensées plus élevé :
" L^ exercice de la raison^ nécessairement accompagné de " celui des sens., de V imagination et du cœur., quiy se " mêlant aux institutions primitives^ aux illuminations im- " médiates de Fanimalisme., va teignant la vie de ses " couleurs^ (Voyez, page 44 du Cours de Phistoire de la Philosophie^ si le mot vie élégante n'est pas véritablement celui de ce rébus.)
Dans la doctrine de Saint-Simon :
La vie élégante serait la plus grande maladie dont une société puisse être affligée, en partant de ce principe : " Une grande fortune est un vol. "
Suivant Chodruc ; ^
Elle est un tissu de frivolités et de billevesées.
La vie élégante comporte bien toutes ces définitions
Joseph Jacotot (i 770-1 840), pédagogue inventeur et propagateur d'une méthode d'enseignement basée sur la mémoire.
* Chodruc-Duclos, original et assez mystérieux personnage, mêlé à diverses intrigues politiques, qui dût sa célébrité, sous la Restauration, à ses allures débraillées et ses costumes haillonneux. C'était un type parisien que l'on se montrait dans les galeries du Palais-Royal. Il publia une Lettre de l'Homme ù la longue barbe à son ancien ami M^ le Comte de Piyronnet sur sa rentrée au ministt'rCj (Paris, 1830, in-8, 12 pp-)- O" ^ <^^^s Mémoires de Chodruc-Duclos^ recueillis et publiés par J. Arago et Edouard Gouin (Paris, 1842).
subalternes, périphrases de notre aphorisme III, mais elle renferme, selon nous, des questions plus importantes encore, et, pour rester fidèle à notre système d'abréviation, nous allons essayer de les développer.
Un peuple de riches est un rêve politique impossible à réaliser. Une nation se compose nécessairement de gens qui produisent et de gens qui consomment. Comment celui qui sème, plante, arrose et récolte, est-il précisément celui qui mange le moins ! Ce résultat est un mystère assez facile à dévoiler, mais que bien des gens se plaisent à considérer comme une grande pensée providentielle. Nous en donnerons peut-être Texplication plus tard, en arrivant au terme de la voie suivie par Thumanité. Pour le moment au risque d'être accusé d'aristocratie, nous dirons franchement qu'un homme placé au dernier rang de la société ne doit pas plus demander compte à Dieu de sa destinée qu'une huître de la sienne.
Cette remarque tout à la fois philosophique et chrétienne, tranchera sans doute la question aux yeux des gens qui méditent quelque peu les chartes constitutionnelles, et, comme nous ne parlons pas à d'autres, nous poursuivrons.
Depuis que les sociétés existent, un gouvernement a donc toujours été nécessairement un contrat d'assurance conclu entre les riches contre les pauvres. La lutte intestine produite par ce prétendu partage h la M ont gommer y ^ allume chez les hommes civilisés une passion générale pour la fortune^ expression qui prototype toutes les ambitions particulières : car du désir de ne pas appartenir à la classe souffrante et vexée dérivent la noblesse, l'aristocratie, les distinctions, les courtisans, les courtisanes, etc.
Mais cette espèce de fièvre qui porte l'homme à voir partout des mâts de cocagne et à s'affliger de ne s'y être juché qu'au quart, au tiers ou à moitié, a forcément développé l'amour-propre outre mesure et engendré la vanité. Or, comme la vanité n'est que l'art de s'endimancher tous les jours, chaque homme a senti la nécessité d'avoir, comme un échantillon de sa puissance, un signe chargé d'instruire les passants de la place où il perche sur le grand mât de cocagne, au sommet duquel les rois font leurs exercices. Et c'est ainsi que les armoiries, les livrées, les chaperons, les cheveux longs, les girouettes, les talons rouges, les mitres, les colombiers, le carreau à l'église et l'encens par le nez, les particules, les rubans, les diadèmes, les mouches, le rouge, les couronnes, les souliers à la poulaine, les mortiers, les simarres, le menu vair, l'écarlate, les éperons, etc. etc., étaient successivement devenus des signes matériels du plus ou du moins de repos qu'un homme pouvait prendre, du plus ou du moins de fantaisies qu'il avait le droit de satisfaire, du plus ou du moins d'hommes, d'argent, de pensées, de labeurs qu'il lui était possible de gaspiller. Alors un passant distinguait rien qu'à le voir, un oisif d'un travailleur, un chiffre d'un zéro.
Tout à coup la révolution, ayant pris d'une main puissante toute cette garde-robe inventée par quatorze siècles, et l'ayant réduite en papier-monnaie, amena follement un des plus grands malheurs qui puissent affliger une nation. Les gens occupés se lassèrent de travailler tout seuls ; ils se mirent en tète de partager la peine et le profit, par portion égale, avec de malheureux riches quj ne savaient rien faire, sinon se gaudir en leur oisiveté !...
Le monde entier, spectateur de cette lutte, a vu ceux-là mêmes qui s'étaient le plus affolés de ce système le proscrire, le déclarer subversif, dangereux, incommode et absurde, sitôt que, de travailleurs, ils se furent métamorphosés en oisifs.
Aussi de ce moment, la société se reconstitua, se rebaronifia, se recomtifia, s'enrubanisa, et les plumes de coq furent chargées d'apprendre au pauvre peuple ce que les perles héraldiques lui disaient jadis. Fade retro^ Satanas !.. Arriére de nous, PÉquins !... La France, pays éminemment philosophique, ayant expérimenté, par cette dernière tentative, la bonté, l'utilité, la sécurité du vieux système d'après lequel se construisaient les nations, revint d'ellemême, grâce à quelques soldats, au principe en vertu duquel la Trinité a mis en ce bas monde des vallées et des montaîmes, des chênes et des graminées.
En l'an, de grâce 1 804, comme en Tan MCXX, il a été reconim qu'il est infiniment agréable, pour un homme ou une femme, de se dire, en regardant ses concitoyens: "Je
suis au dessus d'eux ; je les éclabousse, je les protège, je les gouverne, et chacun voit clairement que je les gouverne, les protège et les éclabousse : car un homme qui éclabousse, protège ou gouverne les autres, parle, mange, marche, boit, dort, tousse, s'habille, s'amuse autrement que les gens éclaboussés, protégés et gouvernés. "
Et la VIE ÉLÉGANTE a surgi !...
Et elle s'est élancée, toute brillante, toute neuve, toute vieille, toute jeune, toute fière, toute pimpante, tout approuvée, corrigée, augmentée et ressuscitée par ce monologue merveilleusement moral, religieux, monarchique, littéraire, constitutionnel, égoïste :
"J'éclabousse, je protège, je.... etc. "
Car les principes d'après lesquels se conduisent et vivent les gens qui ont du talent, du pouvoir ou de l'argent, ne ressembleront jamais à ceux de la vie vulgaire.
Et personne ne veut être vulgaire !...
La vie élégante est donc essentiellement la science des manières.
Maintenant, la question nous semble suffisamment abrégée et aussi subtilement posée que si S. S. le comte Ravez ^ s'était chargé de la proposer à la première Chambre septennale.
Mais à quelle gent commence la vie élégante, et tous les oisifs sont-ils aptes à en suivre les principes ?
Voici deux aphorismes qui doivent résoudre tous les doutes et servir de point de départ à nos observations fashionables :
^ Le comte Ravez (1770-1849), président de la Chambre, pair de France.
Pour la vie élégante, il n'y a d'être complet que le centaure^ Thomme en tilbury.
Il ne suffit pas d'être devenu ou de naître riche pour mener une vie élégante : il faut en avoir le sentiment.
" Ne fais pas le prince, a dit avant nous Solon, si tu n as appris a 1 être.