‹ Cuvier. Histoire de ses travaux (volume 2)Chapitre 16 sur 265 · OSTÉOLOGIE COMPARÉE · texte numérisé non relu

OSTÉOLOGIE COMPARÉE

Vostéologie comparée^ néfi des travaux de Daubenton, de Camper, de Pallas, est devenue, entre les mains de H. Cuvier, un instrument nouveau : c'est par Vostéologie comparée qu'il a reconstruit les espèces perdues des anciens mondes ; et, ce qui est à remarquer, c'est que, dans cette longue et laborieuse suite de recherches et d'eObrts, aucun de ces savants hommes n'est jamais sorti du domaine des faits positifs.

Tel est , effectivement , l'empire de ces faits sur l'esprit humain, que ce n'est guère qu'à leur défaut qu'il se jette dans le domaine des conjectures et des hypothèses. Presque en tout genre, ce n'est que lorsque les faits ne sont pas connus, ou qu'ils commencent à être épuisés, que Ton a racours aux systèmes; et, ce qui est affligeant pour l'histoire des science», ce n'est pas la manie

i88 ANATONIË COMl'AUBE.

(les systèmes qui règne avant la connaissance des faits, c'est celle qui cherche à se reproduire après.

Le grand ouvrage de M. Cuvier sur les ossements fossiles (i) montre qu'il n'est pas un seul os, une seule partie d'os, dont l'étude ne soitprécieuse, nécessaire, souvent indispensable pour la distinction des espèces fossiles d'avec les espèces actuelles. Cet ouvrage semble partout la preuve vivante de cette parole d'un écrivain célèbre, que ce n'a jamais été que dans l'étude approfondie des détails que l'on a surpris les secrets de la nature ; et l'on voit avec peine que, tant qu'il reste à découvrir quelqu'un de ces faits dont les moindres circonstances ont une telle importance, tant d'auteurs se détournent de cette recherche curieuse et solide pour tant d'autres recherches si vaines et si oiseuses : ceux-ci voulant à toute force, par exemple, retrouver toutes les parties dans chacune, le corps entier dans la tète, les membres dans les mâchoires, le thorax dans le nez, etc. ;

(I) Voyez, dans le chapitre suivant, Tanalyso de cet ou* vruge.

OSTEOLOGIE CUMPARÉE. 189

ceux-là faisant passer, tour à tour, les pièces d'un appareil dans un autre, pour parvenir ainsi à une unité de nombre que ce bouleversement même de toutes choses ne leur donne pas.

L'objet de M. Cuvier n'a point été, on le conçoit aisément, de suivre les auteurs dont il s'agit dans ces recherches plus téméraires que philosophiques ; il ne prétend nulle part trouver dans un appareil, ni des représentations des parties étrangères à cet appareil, ni des nombres constants de pièces ou d'os ; mais il cherche jusqu'où va la correspondance de ces pièces et où elle s'arrête.

On n'a pu, à aucune époque, comparer entre eux les divers êtres qui composent le règne animal, sans remarquer, tout à la fois, leurs ressemblances et leurs différences ; et la difficulté n'a jamais été que de poser la limite précise entre les analogies qui constituent, d'une part, les caractères plus ou moins généraux des espèces, et les différences qui en constituent, de l'autre, les caractères plus ou moins distinctifs, et particuliers.

De là, deux branches d'une niéuie étude, qui,

190 AKATOHIE COMPARÉE.

toutesdeux, datentdes premiers Ages dd lascience: l*une, iarecherohe des analogies; Tautre, larecher* che des différences. Or, on conçoit que, selon les époques, telle ou telle de ces recherches a dû paraître plus ou moins importante par rapport à Tautre ; mais, au fond, il est aisé de voir que Tune suppose toujours Tautre; et que ce ne sont ni les analogies, ni les dissemblances évidentes qui ont jamais pu être le sujet de discussions sérieuses , mais bien les dissemblances réelles cachées sous des analogies apparentes, ou réciproquement les analogies cachées sous des dissemblances.

En un mot, de même qu'on ne peut marquer le point où commencent les dissemblances sans marquer celui où cessent les analogies, de même on ne pouvait porter aussi loin que Ta fait M. Cuvier rétude des différences, sans marquer le point où commeucent les analogies ; et peut-être fallait-il, en effet, épuiser d'abord Tétude des diffé* rences pour être bien sûr de ne laisser subsister ensuite que des analogies réelles et incontesta* blés.

OSTEOLOGilb CONPAUÉË. 191

Quoi qu*il en soit, ce sentiment profond qu'une immense analogie, ou plutôt, que des analogies de tout genre lient plus ou moins entre eux tous les êtres du régne animal, est un sentiment qui, comme je le disais tout i Theure, date des premiers âges de la science.

Tout Touvrage d'Aristotd porte ^ur le rapprochement des diverses espèces entre elles, et de toutes avec Thomme, pris pour terme commun de comparaison. Baifoa admirait « cette conformité « constante, ce dessein suivi de Thomme aux a quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, des a cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux reptiles, a des reptiles aux poissons, etc. (1). 9 II se demande « si cette ressemblance cachée n'est pas « plus merveilleuse que les différences apparena tes (S). » Daubenton avait démêlé cette confoi>mité de structure dans la plupart des parties du squelette , et surtout dans le pied , ç'est-à-dire dans celle des parties du squelette qui varie le plus (3) .

0} JiUtoire de l'Ane.

(2) ibid.

^1) Descriplion «tu cfieval.

1D:2 ANATOHIË COMUAREK.

On a de Camper deux Discours, études ingénieuses, sur « rëtonnante analogie qui se « trouve, dit-il, entre la structure du oorps hu- « main et celle des quadrupèdes, des oiseaux K et des poissons (i). »

Il montre comment, par les seuls changements gradués de Tattitude horizontale en attitude verticale , ce on peut changer une vache en oiseau , « un quadrupède en homme, etc. (2) ; d et, bien avant lui, il avait suffi à Belon de placer verticalement un squelette d'oiseau pour y rendre saillants une foule de rapports, jusque-là inaperçus, avec le squelette humain (3).

Enfin, on voit partout cette grande idée dominer dans les œuvres de Vicq-d'Azyr, «que la (( nature semble opérer toujours d'après un mo- « dèle primitif et général dont elle ne s'écarte « qu à regret, et dont on rencontre partout des « traces.... ; qu'on observe partout ces deux «( caractères que la nature semble avoir impri-

(1) Deux Diseourê sur l'anahgie qu'il y a entre la etrmC' ture du eorpe humain et celle des quadrupèdee, ete.

()) Deux Diseour» êur V analogie qu'il y a entre ta jfmcftire du carpe humain et celle des quadrupèdes, etc,

[:i) Uiêtoire de la nature des oiseaux, ete.

08TË0L0G1E COMPAREE. 21)5

a mes à tous les êtres, celui de la constance a dans le type et celui de la variété dans les a modifications, etc. (i). »

Toutefois (les termes mêmes que je viens d^empninter à Buffon, à Camper, à Vicq-d'Âzyr, le font assez voir), cette opinion d'un dessein suivi (2), d'une analogie étonnante (3), d'un modèle primitif et général (A) , ne portait encore que sur un sentiment vague et plus ou moins confus. Et c'est de nos jours seulement que la question si complexe de Vanalogie de structure dans les animaux s'est enfin débrouillée, divisée, qu'elle a pris pour champ de discussion, des faits déterminés, précis, et que, devenue question positive, elle a pu être débattue d'une manière rigoureuse et détaillée.

On a appelé cette question, la question de l'ujiité d'organisation ; on aurait pu l'appeler tout aussi ])ien, la question de la variété d'organisa-

(1) Voyex »artoat son Mémoire sur h parallèle des extrémiiis, ete,

(2) Baffon.

(3) Camper.

;i) Vic-d'Azyr.

194 ANATONie CONPABÉE.

tion ; tout dépend, eu effet, du point de vue sous lequel on la considère; car, puisqu'il y a des espèces animales diverses, Tunité suppose nécessaiment ici une certaine variété; et puisque, d'un autre cdté, ces espèces diverses se ressemblent toutes, du moins par ce fonds commun qui les fait être du même règne, il est évident que cette variété suppose aussi nécessairemeat une oertaiiie unité ou conformité. La vérit^le titre de la question, ou plutôt, son véritable objet était donc la déterminatioa des limites où s'arrêtent, tour à tour, et les ressemblances et les différences dans Torganist^ion, tout à la fois si semblable et si vah riée, des animaux.

' Une fois divisée, comme je viens de le dire, la question a pris un tout autre aspect» Là ressemblance générale des animaux n'a plus été conclue de quelques ressemblances particnUères, ou bornées à certains embranchements^ à certaines cZo^ ses.

Pour le système osseux, par exemple, on a bientôt senti que, n'appartenant qu'aux anin^aux vertébrés, ce système ne peut donuer que des ré-

OSTËOLOGIE COMPAIIfiE. 195

sultats bornés à OitieTnhranchement, àce type. Les ressemblances du système osseux qui témoignent si hautement d^un fonds commun, d'une unité de structure, ne témoignent doue, et de oe fondéf commun, et de cette unité de structure ^ que pour le seul tjfpe qui ait un système osseux, que pour U type à&s vertébrés^

Considéré dans son ensemble, le système osseux forme le squelette, lequel se divise en plusieurs parties ou appareils (i) : Tappareildes vertèbres» celui du crâne, ceux de la face, de Toreille, de rhyoïde« des opercules, des cdtes, du sternum, de Tépaule, du bassin, des membres.

Or, il n'est pas un seul de ces appareils qui, dans les diverses classes, ne varie par la forme, par le nombre, par la complication des pièces qui le constituent. Pour la plupart, et sauf les variations que je viens de dire, ils se reproduisent dans toutes ; il en est cependant qui manquent à telle ou telle classe ; il en est qui sont Tattribut exclu** sif d'une seule. La question est de voir quel est le

(t) Goosidéféfi également Ici dans l'ensemble des animaux vertébrëi.

196 ANATOMIE COMPAIŒK.

caractère particulier de chaque appareil dans chaque classe, c'est-à-dire de quelles pièces il s'y compose, et quelle y est la forme, quelle y est la combinaison de ces pièces.

Or, un pareil examen montre bientôt que, parmi toutes ces parties dont est composé le squelette, les unes sont essentielles, et par là même plus constantes; les autres accessoires, et par là même plus variables; que les vertèbres, que le crâne, qui logent la moelle épiuière, Tencéphale, peuvent bien varier par le nombre, par la forme de leurs os, d'une classe à Tautre, mais se retrouvent dans toutes; qu'au contraire, les osselets de l'oreille, les opercules, les membres, etc., toutes parties accessoires et subordonnées, peuvent manquer, et manquent en effet, dès que-les conditions de l'audition, de la respiration, de la locomotion, ne sont plus

les mêmes.

Il y a donc des analogies graduées comme Test

l'importance même des parties qui les présentent ; chaque partie a donc ses limites propres et de variété eX A' analogie ; chacune doit donc être étudiée à part; et, si l'on peut s'exprimer ainsi, il y a une astrologie comparée particulière de chaque apjKi-

USTÊOLOGIE COMPARÉE. 197

reil osseux, comme il y a une ostèologie comparée générale de tout le système.

Le crâne^ ce premier, ce plus compliqué des appareils du squelette, offre, dans tous les mammifères, une composition à peu près semblable : on peut y suivre chaque os, de Thomme aux quadrumanes, des quadrumanes aux carnassiers, aux rongeurs, aux ëdentés, aux pachydermes, aux ruminants, aux cétacés ; on y reconnaît partout les frontaux, les pariétaux, les occipitaux, les temporaux, le sphénoïde, Tethmoïde ; et on les y reconnaît partout à leur position comme à leurs usages. C'est à peine si les interpariëtaux paraissent manquer dans quelques espèces.

Il en est de même de la face. Les os du nez, des pommettes, des mâchoires, du palais, etc. , ne manquent jamais. Les seuls lacrymaux manquent dans les phoques, dans les dauphins, etc. Toutes les autres différences de nombre ne sont qu'apparentes, et ne tiennent qu'au plus ou moins de promptitude avec laquelle, selon les espèces, les os ou les parties d'os, constamment séparés dans le pre-

188 ANATUIIIE COaiPARÉE.

niier âge, s'unissent et se confondent dans T&ge adulte.

C'est ainsi que, selon les espèces, Toccipital, le pariétal, le sphénoïde, le temporal, etc., paraissent tantôt simples, tantôt doubles, tantôt tri* pies, tantôt quadruples; mais c'est que, dans le fœtus, Toccipital est toujours divisé en quatre parties, le pariétal en deux, ou plutôt en quatre « en comptant les interpariëtaux qui finissent con-stamment par s'y réunir, le temporal eu quatre, le corps du sphénoïde en deux, etc. Il y a donc, dans les mammifères, un nombre normal pour les os du crâne ; et lorsque ce nombre parait masqué par l'oblitération des sutures à l'état adulte, la division primitive de l'état fœtal le reproduit toujours et le restitue ; et ce que je dis des os du cr&ne doit être dit aussi, et des os de la face, et de leurs subdivisions plus nombreuses dans les premiers &ges .

On sent combien il était curieux de voir si cette singulière analogie se soutiendrait dans les autres classes, dans les oiseaux, dans les reptiles, dans les poissons; si un même nombre d'os s y

OSTËOLOGIË COMPARÉE. 199

reproduirait partout; si, masqué dans Tëtatadulte, il y reparaîtrait à Tétat fœtal; si» eoQn, les rep-* tiles et les poissons, où les os du cr&ne sont tou-* jours beaucoup plus nombreux, pourraient être regardés comme répondant, sous ce rapport, aux premiers &ges des oiseaux et des mammifères. Cette grande question, H. Cuvier Ta traitée successivement par rapport aux reptiles (i) et aux poissons (2) ; il me suffit d'indiquer ici la manière dont il Ta résolue relativement aux rep^ tiles.

Le reptile dont la tête présente les traits de conformité les plus sensibles avec celle des mammifères est le crocodile; du crocodile, M. Cuvier passe successivement aux tortues, aux lézards, aux serpents; il finit par les batraciens, qui conduisent des reptiles aux poissons, comme le crocodile conduit des reptiles aux mammifères.

La tête du crocodile se compose d'un nombre d'os beaucoup plus grand que celle du mammifère adulte ; mais, en remontant jusqu'au fœtus

(]] RBch$rch0$ sur U$ otsenwntê foêêiUs, tonu) &. (2) Histoire naturslie des poissons, tome i .

SOO ANATOMIE GOMPABÉE.

de cette dernière classe, on finit par reoonnatlre, à la tète du crocodile et à celle du mammifère, un nombre d'os à peu près pareil.

Ainsi H. Cuvier, après avoir retrouvé dans le crocodile, et à la même place que dans les mammifères, les intermaxillaires, les maxillaires, les nasaux, les lacrymaux, les jugaux, les palatins, Tethmoïde fl), le corps du sphénoïde, le pariétal, retrouve aussi, et toujours à la même place, Toccipital, mais divisé en quatre parties, comme il Test dans le fœtus des mammifères, les grandes ailes du sphénoïde , des vestiges de ses petites ailes, ses ailes ptérygoïdes internes, ses ailes ptérygoïdes externes, mais toutes ces parties séparées du corps de Tos , comme elles le sont toutes, excepté la dernière (2), dans le mammi-

(1) Avec sa lame cribleuse, ses ailes latérales, ses cornets supérieurs, sa lame verUcale; mais toutes ces pièces, ou dépendances de Tethmoide^ en grande partie, à Tétat carU^ lagineux.

(2) C'est pourquoi M. Cuvier nomme d'un nom spécial, os trahsverse, l'apophyse ptérygoide externe, laquelle n*est eifectivement séparée à aucun âge de la grande aile temporale dans les mammifères. Ce n'est donc pas proprement un os nouveau, mais un démembrement du sphénoïde, comme les os frontaux , antérieurs et postérieurs, sont des démembrements du frontal.

OSTÊOLOGtE COMPARÉE. 304

fère à son premier âge, enfin un temporal , mais un temporal composé de quatre os, comrhe il Test dans le premier âge des mammifères, l'écailieux, le mastoïdien, la caisse et le rocher. Il ne reste plus à ramener à Tanalogie que les os qui répondent au frontal ; mais ces os sont au nombre de six dans le crocodile ; et, comme le frontal des mammifères n'est jamais divisé qu'en deux, M. Cuvier est obligé d'admettre ici un démembrement particulier de cet os, démembrementqui, dans le crocodile, ou, & parler plus généralement, dans la plupart des vertébrés ovipares, subdivise chacun des deux frontaux des mammifères en trois autres, les frontaux principaux, les antérieurs et les postérieurs.

Cette détermination des os de la tète du crocodile, comparés à ceux de la tète des mammifères, une fois établie, il est aisé d'y rapporter conmie à une sorte de type les os de la tête de tous les autres reptiles, particulièrement des tortues, des lézards et des serpents.

Ainsi, et sauf, comme on pense bien, toutes leurs différences de forme et de proporlion, la

iOS ANATOMIE COVPARÉfi.

plupart des os de la tête du crocodile se reproduisent dans la tête de la tortue : les maxillaires, les intermaxillaireS) le vomer, les frontaux principaux, les antérieurs, les postérieurs, les palatins, les jugaux, etc; mais cette tête manque de nasaux, lesquels n*y sont représentés que par des lames cartilagineuses, d'os transverses ou ptérygoïdiens externes, de lacrymaux. D*un côté, le pariétal , qui était simple dans le crocodile , est double dans la tortue; mais ce même pa-^ riétal redevient unique dans les lézards; le lacrymal , Tos transverse y reparaissent ; un os nouveau s'y montre, que M. Cuvier nomme coh^ mette, etc. : toutes différences légères, et qui n'empêchent pas qu'on ne reconnaisse partout avec évidence la prédominance d'un même plan dans les tètes des crocodiles, des tortues et des lézards.

Une nouvelle et plus difOcile étude commence avec les Ao/mct^. D'abord, la composition gêné-* raie du crâne s'y simplifie singulièrement. Il n'y a plus que les deux occipitaux latéraux, sans occipital supérieur ni basilaire ; un seul sphénoïde

OSTt^LOr.lF. COlilt>ARl^R. S05

sans aile» temporales ni orbitaires; un seul os y remplace à la fois le frontal principal et Tethmoide; il n*y a point de frontaux postérieurs; mais il y a deux frontaux antérieurs, deux pariétaux et deux rochers. La face n'est pas moins simplifiée ; car le tranayerse n'y bit qu'un avec le ptérygoïdien , le temporal n'y fait qu'un avec le tympanique, et il n'y a point de mastoïdien.

Le orAne de la grenouille n'a donc que dix os t un ethmoïde « deux frontaux, deux pariétaux , deux occipitaux , un sphénoïde, deux rochers ; sa face n'en a que seize : deux intermaxillaires, deux maxillaires I deux nasaux, deux palatins, deux Tomers , deux ptérygoïdiens» deux tympaniques et deux jugaux; en tout, sa tête n'a que vingt* six 08 9 et celle du crocodile en a prés de quarante : deux intermaxillaires» deux maxillaires « deux nasaux» deux lacrymaux, deux jugaux, deux palatins, un ethmoïde, six frontaux, quatre occipitaux , quatre temporaux , un sphénoïde , deux grandes ailes, deux ptérygoïdiens mternes, deux ptérygoïdiens externes ou os transver*^ ses, etc.

Et cette différence de nombre se reproduit jus-

i04 AKATOMIE COMPARÉE.

que dans chaque appareil particulier de la ïna^ : ainsi la mâchoire inférieure du crocodile a six os de chaque côté ; et chaque côté de la m&cfaoire de la grenouille n'en a que trois, etc.

J'ai dit que l'appareil des vertèbres est, avec celui du crâne, le plus constant; chaque vertèbre peut même être considérée comme un petit appareil distinct, et qui se compose d'un certain nombre d'os , lequel n'est pas le même pour toutes les vertèbres dans chaque espèce, ni pour chaque vertèbre dans toutes les espèces : l'atlas du crocodile a six os ; son axis en a cinq ; l'atlas de la tortue n'en a que quatre; celui du monitor, trois, etc.

Mais c'est surtout par leur nombre total que les vertèbres varient d'une classe à l'autre, et jusque dans les différents ordres , dans les différents genres de chaque classe. Pour ne pas sortir ici des reptiles, le crocodile, par exemple, a vingtsix vertèbres, sept cervicales , douze dorsales, cinq lombaires et deux sacrées ; on en compte plus de deux cents, dans les couleuvres, dans les boas, etc. ; la grenouille n'en a que neuf.

OSTÉOLOGtB COMPARÉE. 20S

Ouaat aux autres appareils, comme ils ne sont qu'accessoires, la plupart peuvent manquer, et manquent en effet dans telle ou teUe classe, dans tel ou tel ordre, dans tel ou tel genre , etc. Les extrémités postérieures manquent aux cétacés, les extrémités antérieures et postérieures manquent aux serpents; les côtes manquent à la grenouille, Tappareil auriculaire manque aux poissons, etc*

Rien n*est plus fait pour donner une idée juste de la manière dont une certaine conformité générale se combine dans certains cas avec toutes les variations de détail, que ce qui se voit dans répaule, dans le sternum.

VqfHiule, qui ne se compose dans le mammifère que d'un os, l'omoplate, ou de deux, l'omoplate et la clavicule , en a toujours trois dans l'oiseau : l'omoplate, la clavicule et l'os coracoïdien ; elle n'en a que deux dans le crocodile, l'omoplate et l'os coracoïdien, la vraie clavicule y manque ; elle en a de nouveau trois dans les lézards, l'omoplate, l'os coracoïdien, la clavicule; elle en a deux dans la tortue, l'omoplate, l'os coracoïdien, l't pout-étre trois, rar on peut y ad-

206 ANATQMIE COMPARÉE.

mettre une davioule ; elle en a sûrement quatre dans la grenouille , la clavicule, Tos ooracoïdien et une omoplate divisée en deux pièces; et, chose remarquable, c*est précisément de ces deux pièces de Tomoplate que se compose Tëpaule dans les poissons.

Le sternum n'a d'osseux qu'une seule pièce dans le crocodile ; il se compose toujours de neuf pièces dans les tortues ; il se rapproche dans les lézards, de la simpUcité qu'il a dans le crocodile ; il n'a dans la grenouille que deux pièces ossifiées; c'est à peine si l'on retrouve une espèce de 8te^ num dans quelques poissons ; il est, au contraire, très développé dans les mammifères; on y compte jusqu'à sept, huit, neuf pièces, placées ordinairement sur une seule ligne : et, quant aux oiseaux, il a cinq pièces dans les gallinacés, il n'en a plus que deux dans les canards ; sa composition change encore dans les pigeons, dans les passereaux, dans les oiseaux de proie, etc. Ainsi, le sternum ne varie pas seulement d'une classe à l'autre; il varie dans la même classe, et cela jusque dans la classe même des oiseaux, ou néanmoins l'unité, la conformité

OSTÈOLOGIE COMPAUËË. S07

(Inorganisation est en général si constante et si prononcée.

Mais , relativement à cette question de Tunité ostéologique des animaux vertébrés, deux appareils surtout ont une importance particulière ; ce sont les appareils auriculaire et hyoïdien.

On nomme appareil auriculaire ^ une chaîne de petits os, placés dans la caisse de Toreille, et qui vont de la membrane du tympan à la fenêtre ovale. Dans les mammifères, on compte toujours quatre de ces petits os, le marteau, l'enclume, le lenticulaire et rétrier; déjà, dans les oiseaux, il n'y en a plus qu'un, formé de deux branches, dont Tune adhère au tympan, et dont l'autre s'appuie sur la fenêtre ovale ; un seul osselet remplace pareillement, dans le crocodile, les quatre petits os de l'oreille des mammifères ; c'est un étrier encore plus simple que celui des oiseaux (i) ; il n'y a qu'un seul osselet dans les tortues, dans les lézards,

(I) On pourrait , à la vérité, nommer marteaa la branche qnl, dans les oiseaux, dans le crocodile, est enchâssée dans la membrane du tympan; mais toujours n'y aurait-ll ni enclume, ni osselet lenticulaire.

208 ANATOMIE COMPAHÉE.

dans les serpents ; dans la grenouille, la chaîne auriculaire paraîtrait se compliquer un peu, si elle n'y restait en grande partie cartilagineuse ; enfin, dans les salamandres, dans les sirènes, dans les protées, le dernier osselet auditif lui-môme, rétrier, se réduit à une simple plaque cartilagineuse.

Il y a loin de là, sans doute, à l'appareil compliqué des mammifères ; et quand on suit ainsi, pas à pas, cette simplification successive, quand on arrive ainsi à cette réduction finale de tout l'appareil à une simple plaque cartilagineuse, on sent toute la force de l'opinion de M. Cuvier, que cet appareil, après avoir disparu dans les vertébrés aériens, ne renaît pas, tout à coup, dans les poissons pour y former les opercules^ et que ces opercules sont par conséquent un appareil spécial et propre à cette dernière classe.

Les faits qui concernent la marche inverse de l'appareil hyoïdien^ c'est-à-dire son développement graduel des mammifères aux poissons, sont encore plus importants, et, relativement au.x Ihéiî^fes ostéologiques, plus décisifs.

OSTKOLOGlË COMl'AKËE. 209

Dans rhomme cet appareil se compose de cinq parties : d'un corps, de deux branches ou cornes antérieures qui suspendent Thyoïde au crâne, et de deux branches ou cornes postérieures qui suspendent le larynx à Thyoïde. Dans les mammifères, Tappareil éprouve déjà de notables modilications, dépendant de la forme du corps, de la plus ou moins prompte soudure qu'il contracte avec les cornes postérieures, du nombre, de la forme, de la proportion des pièces des cornes antérieures. Dans les oiseaux, les cornes anté-* rieures ne s'attachent plus au cr&ne, mais elles se bornent à le contourner par derrière; à Tarrière du corps de Tos se soude un os grêle, impair, sur lequel repose le larynx, et qui représente, à lui seul, les deux cornes postérieures ; à son avant, est un autre os qui pénètre dans la langue, c'est Yos lingual,

U hyoïde du crocodile est un des plus simples. Son corps consiste en une grande et large plaque cartilagineuse, sans vestige bien prononcé de cornes postérieures, et dont les cornes antérieures n'ont d'osseux qu'une seule pièce.

L'hyoïde des lézards est beaucoup plus compli«-

âlO ANATOMIE COMPARÉE.

que. Il a généralement un corps simple ; mais il porte quelquefois jusqu*à trois paires de cornes.

L'hyoïde des tortues est plus compliqué encore. Le corps lui-même de Tos s'y subdivise quel-quefois en plusieurs pièces; il y porte quelquefois jusqu'à trois paires de cornes dont chacune se subdivise également en plusieurs os; et dans les iritmyx, par exemple, la totalité de l'appareil ne comprend pas moins de vingt-cinq pièces osseuses différentes. Ajoutez que les tortues ont un os lingual, comme les oiseaux, oomme les lézards.

Mais c'est surtout dans les batraaen» que rhyoïde prend de Timportanoe, et conduit ainsi, par degrés, à Thyoïde si riebe et si compliqué des poissons. On avait eu recours, pour expliquer cette richesse de Thyoïde des poissons, à une prétendue intercalation qui s'y serait faite de pièces empruntées tout à la fois au sternum, au larynx, aux côtes. On sent que la métamorphose de la grenouille , qui , dans son premier Age , respire par des branchies, comme les poissons, qui, plus tard, respire par des poumons, comme les animaux terrestres, et dont l'appareil bran*

OSTÉOLCHUE COSIl^AKÉE. 211

chial se change petit à petit, et à vue d'œil, en un hyoïde véritable, devait à%cet égard trancher toute difficulté*

M. Cuvier a donc étudié toute cette singulière métamorphose ; il Ta suivie dans tous ses pro grès; ila vu successivement tomber les branchies, les arcs branchiaux ; il a vu se dessiner, à mesure, rbyoïde propre de la grenouille adulte ; et dans aucun temps, même au temps de la plus grande complication, au temps où existaient les arcs branchiaux, les branchies, ni le sternum, ni le larynx n'ont pris ni pu prendre aucune part à toute cette composition ; car l'appareil branchial subsiste fort nettement encore, et avec toutes ses pièces, avec ses arcs branchiaux,- ses branchies, que Ton voit déjà très bien et le larynx avec les poumons qui en dépendent, et le sternum avec les os qui s'y appuient.

L'hyoïde de la salamandre se métamorphose comme celui delà grenouille ; et de même l'appareil branchial y subsiste fort distinctement encore que déjà le larynx, les poumons, le sternum se montrent ; et tout cela prend une nouvelle force

212 ANATOMIE COMPAKÉE.

par ce qui se voit , avec tant d'évidence , dans raxolotl, dans le protée, dans la sirène, animaux où rappareil branchial existe simultanément , et d'une manière constante, avec le larynx, la trachée-artère, etc. L'appareil branchial n'est donc qu'un appareil hyoïdien plus compliqué, et non un appareil résultant de la combinaison de pièces étrangères et provenues d'appareils voisins.

Chaque appareil a donc sa constitution propre; il a ses accroissements, ses décroissements marqués; ses parties changent d'une classe à l'autre, de forme, de nombre, de complication , et ce sont ces changements mêmes qui déterminent les caractères organiques des classes, des ordres, des genres, des espèces. Que doit-on donc entendre par unité, ou, à parler plus exactement, par «mfarmiié d'organisation, par conformité de plan ^ dans les animaux vertébrés, du moins en ce qui concerne leur système osseux, sinon un ensemble d'analogies graduées, plus constantes dans les appareils essentiels, plus variables dans les appareils accessoires, et dont la limite ne peut être donnée, pour chaque appareil, que par l'étude

OSTÊOLOGiE COMPARÉE. 213

directe et suivie , de toutes les modifications de cet appareil dans toutes les classes?

Or, cette étude suivie d*un appareil dans toutes les classes, et de toutes les modifications graduées qu'il éprouve d'une classe à^'autre, est précisément ce qui constitue le trait le plus prononcé de la méthode de M. Cuvier, et le point qui doit peutêtre fixer le plus l'attention des bons esprits ; car c'est toujours de la seule rigueur, et, pour dire quelque chose de plus, de la seule adaptation spé* ciale de la méthode à son objet, que dépend toute Texactitude des résultats.

Or, de quoi s'agit-il ici? de suivre, de reconnaître un appareil à travers toutes ses métamorphoses de nombre, de forme, de complication de parties. Et, d^s lors, n'est-il pas visible qu'il suflirait de perdre une seule métamorphose intermédiaire, pour ne plus se reconnaître dans les suivantes, pour perdre le fil qui les lie les unes aux autres, pour perdre l'appareil lui-même? Le principe des modifications suivies et graduées, employé par M. Cuvier, est donc un des moyens d'investigation les plus fécondî^, les plus ingénieux dont il

âl4 ANATOMIE COMPARÉE.

ait enrichi lascience, et le seul qui puisse donner, d'une manière sûre et précise, et la détermination de chaque appareil, et la limite de ses analogies ou de ses dissemblances dans chaque classe.

sus

où Ton réUblit

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