‹ Cuvier. Histoire de ses travaux (volume 2)Chapitre 9 sur 265 · MÉTHODE · texte numérisé non relu

MÉTHODE

Un être organisé est un tout : ses différentes parties ont donc entre elles des rapports nécessaires (i).

Or, plus une partie est importante, c'est-à-dire essentielle par Tordre de ses fonctions, plus ses modifications en entraînent de correspondantes dans toutes les autres.

Tout consiste donc à connaître Yiinporlance relative des parties, et à les subordonner les unes aux autres dans la Tnélhode^ comme elles le sont dans Varganisaiî'on elle-môme. C'est là tout le principe rationnel de la méthode (2) .

Ainsi, les centres nerveux^ lecei'veau^ \a, moelle épinière^ par lesquels Tanimal est essentiellement, donnent les premiers groupes de la méthode ; les centres respiratoires eX circulatoires^ \es poumons^ le c<Bur, par lesquels il vit de sa vie présente, donnent les seconds; les centres digestif s , par lesquels il entretient cette vie, donnentles troisièmes, et ainsi de suite.

(I] Vriypi! ri'dcvnnt : Eloge historique, p, 48; et chapitre sur lu Zoologie, p. 116.

(2) Voyez cî-tlcvant : £loge hUtori(^^^^t p* J(»i çld<apiiro mrl? Zttohgie, Pt PU-

J.i2 ZOOLOGIE.

Nous avons vu, dans V Analyse du fthgne animal, tout cet enchaînement de groupes qui se subordonnent les uns aux autres, et sont compris les uns dans les autres.

Les naturalistes ne sont arrivés que par de longs tâtonnements à conduire la distribution des animaux au point de perfection où elle est aujourd'hui ; ils n'y sont arrivés qu'à posieriori; ils auraient pu y arriver à priori^ par la détermination directe (l) de Timportance relative des

organes.

Or, tant que \ importance relative des organes est connue, on a une méthode rationnelle , une méthode à priori. Quand V importance relative des organes n'est plus connue, on se dirige par leur comtance; on n'a plus qu'une méthode à posfe^ riori^ une rnétliode empirique.

L'organe le plus constant est regardé comme

(I) DélerminaAion directe qui ne vient que par la physiologie. Et c'est là, comme Je l'ai déjà dit tant de fois, le vrai secret des grands résultats obtenus pnr M. Cuvier. C'est que son esprit vaste embrassait tout : l'anatomie, la physiologie, la zoologie ; rt faisait, tour à tour, concourir chacune de ces sciences aux pm^rès des aulres.

MÉTHODK. 445

le plus important : la constance d'un rapport, prise comme fait, supplée à la raison de ce rapport, jusqu'à ce que cette raison soit connue.

Ainsi , par exemple, tous les animaux rumi-nanfs ont le pied fourchu; tous les animaux qui ont des cornes, ruminent, etc. Voilà des rapports constants : mais quelle est la raison de cette constance? On rignore. Et cependant puisque ces rapports sont constants, on peut les employer avec confiance dans la méthode.

Les insectes qui respirent par des trachées manquent de glandes conglomérées et compactes. Leurs organes sécrétoires ne sont que des canaux ou de simples tubes. On connaît aujourd'hui la raison de ce fait. C'est que les animaux qui respirent par des trachées n'ont pas de circulation, et qu'il faut nécessairement une circulation pour faire pénétrer le sang dans des glandes con-ylomérées et connpactes.

Mais avant que la raison du fait fût connue, le fait rétait, il était démontré constant; et par cela seul qu'il était démontré constant, il pouvait être employé dès lors même par la métliode.

La constance représente donc Yirnportance,

^ii ZOOLOGIE. MÉTHODE.

Il y a donc deux espèces de métltodes, ou, à parler plus exactement, il y a, pour la méthode, deux états distincts : Tétat rationnel et Tétat em- (J jyîvf'qiœ. Et comme la mèt/iode est toujours l^nue d'être naturelle, quand elle n'a plus, pour le devenir, la voie rationnelle, elle le devient par la voie empiriqve; quand elle n'a plus, pour se diriger, Y importance connue des organes, elle se dirige par leur constance.

ANATOMIE C03IPAKEE.

L'objet de Xanaiomie coniparée est la détermi^ nation des lois de Torganisation animale.

Or, ces lois ne sont qu'une déduction des faits.

Mais, pour que des faits puissent donner les lois qu'ils contiennent , il faut qu'ils soient comparés selon leurs véritables analogies.

La première question, dans toute science, est donc toujours une question de méthode.

Aristote , guidé par un génie supérieur, avait

(1) L'ooYrage a cinq volumes. Les deux premiers sont de 1800; les trois antres de 1805. Pour les denx premiers, lo collaborateur de M. Gavler a été M. Duméril ; et pour les trois autres, M. Dnvernoy, lequel publie, en ce moment môme, une seconde édition de l'ouvrage entier.

iAÙ ANATOMIE COMPARÉE.

indique déjila véritable marche à suivre en anatomie pour la comparaison des faits y car il les range selon les organes et non selon les espèces.

Mais, ce qui manque à Aristote lui-même, ce sont les faits ; je veux dire des faits suGQsamment détaillés, développés, précis.

Ces faits exacts, ces faits sûrs manquent bien plus encore aux premiers qui écrivirent sur Thistoire naturelle , après la renaissance des lettres : gens pour la plupart sans critique, sans méthode, qui empruntaient de toutes mains» qui compilaient partout, qui adoptaient tout.

Le premier point était donc de revenir aux faits particuliers » dont les lois générales ne sont jamais, de quelque manière qu*on les entende, qu'une déduction.

Or, ce besoin d'une nouvelle étude, d'une étude plus rigoureuse, plus circonstanciée , plus complète des faits particuliers y ne parait guère avoir été bien compris que vers le milieu du xvii*" siècle; et, ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'il paraît l'avoir été, à ce moment même, pour toutes les sciences naturelles à la fois.

On voit en effet , vers cette époque, un nouvel

LOIS DE l'organisation ammale. 147

esprit animer toutes ces sciences ; le besoin de rechercher, de rassembler, de multiplier les faits pcariiculierB , dominer partout ; de ce besoin naître celui des Académies, car, pour ce vaste rassemblement de matériaux , des efforts isolés ne suffisaient plus ; et ces Académies, se partageant toutes les scienoes, les recommencer, et les renouveler toutes, comme le foulait Bacon.

Pour Xanaiomie comparée en particulier, c'est dans les Éphèmirides des Curieux de la nature; c'est dans les Tramaciions philosophiques de la Société royale de Londres, etc.; c'est surtout dans les Mémoires de VAcadenfiie des sciences de Paris, qu'il faut en rechercher les premières ))ases.

Je dis : surtout dans les Mémoires de VAcadé^ mie des sciences de Paris» C'est, en effet, des Mémoii'es de Claude Perrault (1) sur Yanatomie des animaux^ que date la véritable renaissance de Yanaiomte comparée»

(I) Cc8 Mémoires gonl de Perrault pour resprll général et la rédaction, et de Duvcrncy pour le plus grand nombre detf" faits anatomiqnee.

118 ANATOMIK COMPARhlE.

Ce qui caractérise essentiellement les Mêmoi-^ Tes de Perrault, c'est que l'auteur n'y parle jamais que de ce qu'il a vu, et soigneusement vu. Son attention à n'avancer que des choses areré€s{i) est telle que, à l'appui de son témoignage, il cite toujours le témoignage de l'Académie, de cette Académie qui, dès son origine, porta si loin l'esprit d'exactitude dans les recherches, et à qui, comme il le dit lui-même, « l'assurance de « s'être trompée dans quelque observation n'ap- « portait guère moins de satisfaction qu'une dé- « couverte curieuse et importante : tant, ajoute- « t-il, l'amour de la certitude y prévaut sur toute t< autre chose! »

La forme que Perrault a donnée à ses Mémoires ne mérite pas moins d'être remarquée. La manière la plus constante d'Aristote est de procéder par propositions générales, ne citant guère de faits particuliers que pour servir de preuve à ces propositions. La manière de Perrault est tout opposée. Il ne parle jamais que singulièrement , {{\y! individuellement , S'il

* (1) Expressions de Perrault.

LUIS D£ l'organisation ANIMALE 149

indique une proposition générale, il l'indique sans on répondre ; il ne répond que des faits, ces faits sont les seules forces sur lesquelles il compte.

On avait donc enfin des faits particuliers exacts, sûrs, complets. Grâce d Daubenton, on eut àes faits coinparailes.

Les descriptions de Daubenton sont toutes faites sur un même plan : uniformité de plan qui permet de les comparer toutes les unes aux autres, et par tous les points, parce que chaque point est présenté de la même manière dans chacune, et que chaque point de chacune se retrouve dans toutes.

Hais ce n'était pas tout: un troisième pas res* tait à faire encore. Il restait à rapprocher toutes ces descriptions^ à former de leur ensemble un corps de science; et, pour cela, il fallait trouver d'abord le véritable ordre selon lequel le rapprochement devait être fait.

Il ne devait pas l'être selon les espèces^ à la manière de Daubenton, mais selon les organes, à la

150 ANATOMIE CONPAAÉE.

manière d'Arislote ; et Vioq-d'Azyr est le premier des modernes qui Tait senti (1).

Vmyane est évidemment Tobjet à comparer en anatomie, comme, en zoologie, c'est Yespèce. Chaque organe a sa fonction propre, sou rôle di^ tinct, ses lois spéciales et déterminées; c*est donc Vorgane qu'il faut démêler et suivre, c'est l'organe qu'il faut comparer d'une espèce à l'autre, dans le règne animal entier.

Le véritable ordre de comparaison, en anatomie, est donc la comparaison des organes.

Or, les Leçons d^anaiomie comparée, de M. Cuvier, sont le premier ofcvrage où ce véritable ordre ait réellement paru. C'est là que chaque organe, pris à part, se montre, pour la première fois, rigoureusement comparé à lui-même dans toutes les modifications qu'il éprouve en passant d'une espèce à l'autre; c'est là que se voient, pour la première fois, rangés sur une même

il) Ployez son Tableau d'un Court d*j4natomU $idê Physiologie. OiCuvreê de f^icq-d'Azffr, tome 4, pog, 4|. Paris, 180Ô.

LOIS DE l'organisation ANIMALE. 151

ligne, tous ces cerveaux qui^ pour me servir des expressions animées de Vicq-d*Azyr, semblent décroiire comme Vindustrie, tous ces cœurs dont la structure détient d'autant plus simple qu'il y a mains d*myanes à vivifier et à mouvoir; et c'est de cet ouvrage, c'est-à-dire des faits ainsi disposés, pour la première fois, selon leur véritable ordre^ qu'on a pu remonter enfln, avec certitude, jusqu'aux lois générales qui régissent l'organisation entière.

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