Cyniques
C'est la route de Caussade. Elle dévale toute roide de Montpezat-du-Quercy. Longtemps après avoir séparé les deux vallons creusés comme des cuves où bout l'intense lumière, elle déroule au très fuyant horizon sa clarté grise. Un peu partout, bariolés, des luzernes, des vignes, des blés, des avoines, des champs de seigle et de topinambours. Dans les gorges, aux -cimes bizarres, sur les versants bouquetés d'arbres, parmi les lentes ondulations des combes, des métairies émergent, sordides et discrètes. Et d'autres routes à l'infini et à l'innombrable s'enchevêtrent, vont à des hameaux égarés . à d'antiques châteaux
reconstruits, au Tarn, à l'Aveyron, à MolièreSjà la Madelainc, à Castelnau-de-Montraticr, à Montcuq, à Boredon.
Une fille gardait des oies, assise au pied d'un arbre, les jambes ballantes, le dos tourné à la route ,
Au loin, des grelots bruissaient avec un gai refrain de retour. Cette jolie musique de cuivre réveilla soudain la fillette assoupie dans une indolence vide.
Elle se leva, curieuse, occupant tout autour son attention et sa surprise.
Bientôt s'approcha le roulement de roues rapides. Et au coude de la montée apparut un bel attelage, bien connu au pays, La fillette, qui avait marché à peine, s'arrêta. Mais la voiture se ralentit à la côte roidissant davantage, et grimpa doucement, pas plus vite que des bœufs au labour.
Les oies s'étaient groupées avec des coups d'ailes, apeurées, contre les sabots de la paysanne.
Les chevaux gravissaient, avec des efforts
lourds, agitant la queue, les lianes en sueur, donnant des coups de tête à droite et à gauche pour examiner.
La fillette regardait ébahie ; les grelots las ne sonnaient qu'à peine, à peine, autour des colliers rouges liserés de cuir bleu. Elle écarta les oies qui s'approchaient bêtement des roues. Ses yeux craintifs dévisageaient le jeune homme qui tenait les longues brides. Ensuite, un doigt à la bouche, l'autre main sous les plis de sa jupe, elle s'extasia.
M. Maurice de Valdeize revenait de Montauban avec son vieux domestique, Francès... Et lui qui avait maraudé à travers le monde, sous tous les soleils, abusé des femmes de tout ordre et de. toute couleur, débraillé son cynisme à tous les vents et nargué -les poétiques étoiles, les platoniques amours, ce fanfaron grand viveur maintenant s'intéressait à une pastoure niaise et maupitcuse. Bien qu'âgé de vingtsix ans, Maurice se proclamait blasé sur
toutes les faces, et voici qu'en un hasard de voyage rustique, un caprice le saisissait au cœur, le mordait à la chair. Car le sang battait sous sa mamelle gauche, il avait du feu aux joues, ses mains étaient piquées de frissons, il se détournait pour voir la pastoure, pour lui faire un signe peut-être, pour emporter d'elle un souvenir.
Le brave Francès, tel qu'un singe imitant les gestes de son maître, s'était détourné aussi, guignant de l'œil la jolie gardeuse d'oies. Elle, très intriguée par la curiosité de M. de Valdeize, dans son émotion un peu sauvage, regardait toujours la voiture qui montait l'âpre côte nonchalamment.
Au détour, les premières maisons du village baissant le rideau tout à coup, il lui sembla que le monsieur du château avait tendu la main vers elle, en un salut aimable, pour se moquer peut-être.
Car il était connu comme le loup blanc, M. Maurice... Il portait le nom du château, aujourd'hui démoli jusqu'aux racines, mais
qui avait autrefois commandé en ces parages.
Très confuse, la gardeuse d'oies descendit à sa chaumière, songeant beaucoup à la belle voiture de M. Maurice, poussant de la gaule les maladroits volatiles qui, balandrinbalandran, balançaient leur grasse corpulence.
La mère était encore seule. De figure pâlotte, avec des yeux gris comme une lanterne, Philomène tournaillait dans la chambre, où mijotait déjà la soupe de fèves.
— Te voilà. Fine ?
La petite, sans répondre, conduisit ses ouailles en un coin de luzerne, derrière la masure.
Sa sœur, accroupie entre les racines déchaussées d'un arbre, coupait des amandes à coups de cailloux. Reine était l'enfant gâté de la famille, sans doute à cause de ses goûts de vagabondage. Des journées entières elle trottait par les champs, s'es-
quivait jusqu'à la Madelaine, se faisait inviter n'importe où, fréquentait les gamins. La délurée grignotait ses amandes sans hâte, les jambes étendues, se frottant les lèvres de sa langue rose, parfois distraite par des moineaux qui se chicanaient parmi les buissons.
— En veux-tu, Fine?
Elle tendit son bras. Ses yeux bleutés luisaient de plaisir, naïfs et doux.
— Elles sont très bonnes, goûte. Je les ai trouvées au-dessous du Fayal, à Tancienno source.
Fine répéta que non d'un signe. Elle restait debout, en contemplation muette, se plaisant à voir sa sœur s'amuser, être heureuse sans travail.
Les oies s'étaient fourrées dans la terre grasse, l'une contre l'autre, les ventres pelotonnés.
De lourdes rumeurs de pas, pareils à un roulement de tonnerre, s'élevèrent peu à peu. C était les taurins qui revenaient du
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pré en courant, folâtres et se cherchant les cornes. Devant Ictable ouverte, avant d'entrer, ils beuglèrent.
Caliste, le chef de la famille, suivait ses bêtes. Il enfila la longue allée de pruniers, à droite et à gauche de laquelle se répan» daient des souches et des légumes, puis vint s'asseoir sur le banc de pierre accroché entre la porte de la chambre et l'étroite fenêtre grillée du réduit où couchaient Fine avec Reine.
— Hé bé, la mère, clama-t-il, il est revenu notre aîné?,.. Voici nos héritières... la soupe sent les fèves, bougre !
Toine se montra aussitôt.
Seulement, la main sur la branche d'osier qui ferme la claie de la terre, il causait avec Marthe, la veuve do cette chaumière si proche, entrevue derrière les ormes, de l'autre côté du ruisseau.
Marthe de loin dit bonjour au père Caliste. Toine s'avança.
C'était un beau gaillard portant bruns et
chauds ses dix-huit ans, de deux ans plus âgé que Reine. Fine était la cadette. Philomène avait donné trois enfants de file, un chaque automne, avec les vendanges. On allait bien chez les Maurac, la paillasse n'y avait pas froid, et ces bombances régulières, qui ne coûtent pas un centime, avaient fait rigoler toute la commune.
La chaumière suait la pauvreté, de même que toutes alentour et au loin. Son toit en rocailles et en morceaux de briques abritait de ses deux versants roides les murs non récrépils et amassés solidement en rectangle, roche après roche. Trois compartiments s'y emboîtaient, ou plutôt deux.
L'étable occupait la moitié du logis, assez spacieuse pour deux taureaux, un cochon et la couchette de Toine, laquelle était un peu de paille dans un coin, sous la lucarne. Puis il y avait la chambre des vieux, où mangeait et grouillait la maisonnée. Et dans cette chambre se formait le réduit, où
par une porte «ans bois les filles allaient à leur couche, le soir.
Ils étaient pauvres et se chamaillaient à tout propos, bien que le ménage ne souffrit de rien et que le père ne sût trop où tourner la girouette de son ambition. Non. Son seul orgueil, qui lui rongeait le cœur, c'était d'avoir, ainsi que d'autres, sa carriole à lui, une belle vigne, un pré plus important, et aussi un blé, si on pouvait, et puis une luzerne, enfin pas grand'chose, mais de quoi délier les bras toute l'année et faire enrager une paire de bœufs. Déjà Toi ne mordait à l'àpre besoin de posséder des lopins au soleil : Quand aux riches époques de. Tan, il revenait le soir à la grande ferme de la Française, il s'éprenait de telle terre, de tel bois, en se rongeant les ongles;
Aussi, tous doux, père et fils, h la nuit tombante, dans la chambre saturée des odeurs de vin, de soupe et d'ail, causaient des économies à rogner, des foires où le
bétail se vend plus raisonnablement, des souches qu'on pourrait planter en sus autour des pruniers, du bel argent des petites vendanges qu'ils emploieraient à l'achat d'une vigne, si le phylloxéra ne les gênait plus.
Ce soir-là, Toine vantait une chèvre aperçue dans un clos, une chèvre pleine, et il se pro^DOsait d'en acquérir une à l'occasion, car cela peut fournir un troupeau.
— Tu, tu, tu, flûta Caliste, moi j'aimerais mieux garder l'argent pour laisser croître nos taurins, vois-tu, et nous irions labourer pour les autres, pour les riches, et ça ferait rudement notre affaire.
La vieille sommeillait sur sa chaise.
Les filles dormaient entre leurs couvertures.
La nuit emplissait de noir la chambre des parents.
Alors Toine alla s'allonger aussi dans sa couchette, et, en fermant la porte de l'étable, il ne songeait qu'à sa chèvre.
M. Maurice de Valdeize ne parvenait pas à mettre un nom, un souvenir quelconque sur la figure de cette fillette rencontrée par hasard, et, dans ce cadre de montagnes, si jolie, si drôle en ses jupes sordides.
Et cela le contrariait, allumait une colère en ses veines, de ne pouvoir se révolter au souvenir de cette apparition fugitive. Seraitil donc subitement retourné à son âge niais d'adolescence, à la saison des insanités romanesques et des illusions pleureuses ! Lui, le coureur d'aventures qui revenait du Japon, après avoir chauffé les deux Amériques de sa pétulance ? Allons donc ! Et dans son pays, dans le farouche désert de ses montagnes quercynoises, il viendrait se
laisser engluer le cœur par une campagnarde moricaude, brûlée de lumière et de même que les buissons des rûs, embroussaillée de misère de la tête aux pieds ? Un cœur, ce mot le fit rire. Du cœur, de l'amour, ah ! dans les petits salons moelleux, dans les cabinets particuliers, quand on est chaudement dodu, aux heures de sommeil, quand les oiseaux et les vierges rêvent, on en joue fort joliment du cœur et de ses calembredaines. Eh, va donc, nigaud, il y a longtemps que la moisson est faite des sentimentales romances et des soupirs au clair de lune ! Le fier Maurice, raisonnant le dédain de lui-même et de ses tourments, ne tenait pas en place, observait sans voir les objets du modeste salon, les passait d'une main à l'autre, grommelant des ironies, des rires ; puis, demeurait en des immobilités boudeuses.
Las, en sueur, il s'assit dans un des deux fauteuils de paille, le dos à la cheminée, les jambes sous la ta])le vêtue du tapis rouge et
noir qui couvrait la toile cirée, sur laquelle il prenait ses repas avec sa mère. Il s'essuya le front d'une main, ôta de l'autre son grand feutre. Le rej.'-ard vague, la tête renversée, il s'immobilisa dans une indolence ; et s'égara en rêverie inquiète, dont l'aile en le frôlant mettait sur son visage brun le frisson de la douleur.
Sa mère était dehors, à la surveillance des journaliers.
Il possédait les propriétés à plus d'une lieue à la ronde, jusqu'au ruisseau de l'Emboulas vers l'Est et jusque dans le territoire de Molières à l'ouest. Les paysans redoutaient autant son ombre, la menace de son pas et de sa voix que les orages, les gelées, la sécheresse et la grêle,
Néanmoins on l'aimait.
Tous les terriens, soumis au service de M. Maurice, avaient une sécurité bienheureuse. Bêtes et gens mangeaient à l'aise, avec des loisirs raisonnables : aussi ne bâillaient-ils pas à l'ouvrage. Ils ren-
daient chaque année bien plus de bénéfices qu'autrefois, au temps du vieux. Car celuici, toujours à son poste de surveillance ne goguenardait qu'à la vesprée, devant son peuple moulu de fatigue.
Le château n'avait même pas une grimace de seigneurie. Rien de terrible sur sa peau bourgeoise ; rien de noble en son intérieur ; tout était blanchi à la chaux comme une auberge de Moliores.
D'abord on arrivait par une vaste porte grillée, devant laquelle une aire ventrue et inutile montrait son mûrier légendaire, son coin de fumier et une conque énorme, alimentée par le puits intérieur et où les quadrupèdes pataudant s'arrêtaient pour boire ou laver les babines.
La cour carrée, encombrée de charrettes, de volailles et de barriques, confondait les seuils de la ferme, de la maison patronale et des écuries.
Maurice, à l'étonnement de sa mère, s'était vite façonné selon l'existence rustique
de cette ferme glorifiée cliâteau, que l'ancien, un jour de fantaisie, après des débauches sans compte, avait reçue de sa femme, en écliange de son titre nobiliaire.
Ses jours étaient réglés comme sur une pendule ; ses heures s'égouttaient égales, jamais plus lentes, jamais plus rapides. Il était heureux.
Comme tous les soirs^ assis devant sa porte, sur le banc de pierre blanche, il s'amusa du va-et-vient des poules, des roucoulements des pigeons ; et Suzanne, la fermière, toujours de garde au château, apparut en tricotant. Egalement assise sur son banc de pierre, celui de la ferme, dans l'encadrement touffu d'une vigne, elle s'offrait aux questions de M. Maurice, à ses plaisantes querelles, et ils bavardaient en amis, en cousins presque, la paysanne très flattée de pouvoir ainsi camarader avec son seigneur.
Ce soir-là, M. Maurice avait la langue gelée, Suzanne l'épiait en-dessous.
Enferme dans sa préoccupation tenace, une ride au front, les bras croisés, il regardait devant lui, au-delà de la porte verte du jardin, jusqu'aux lauriers géants de la tonnelle.
Au-dessus de lui, l'horloge solaire marquait quatre heures. Dans le coin, contre la ferme et le mur de la cuisine des patrons, grouillait un tas de paille, où un chien dormait.
De l'autre côté du ruisseau de l'Espigne, attablée sur le ruisseau même, dans une confusion d'arbres feuillus, se dessinait la demeure des Radel.
La veuve Marthe vivait seule avec son Adrien, un gars blême qui avait fait sa première communion la même année que Toine. L'autre était mort depuis longtemps, Hilari, le père, laissant un peu de bien : ce pré dans l'étranglement des deUx coteaux ardus, ce bout de luzerne au-delà, voisine de l'herbage vague des Maurac : et en deçà encore, la vigne escaladant la montagne qui se mire dans le rû tapageur.
Tout avait lentement périclité et péri, comme un torrent qui se dessèche, en cet
endroit gonflé de verdures, on ce trou de montagnes aussi frais qu'une cave durant les mois d'été.
Le moulin avait un étage. La mère et le fils avaient pu aisément s'y tailler une alcôve, chacune avec sa fenêtre. Par-dessus, en l'air, comme une tourelle piquée d'une flèche, un pigeonnier dont la planchette enfoncée sous un double trou servait de passerelle aux oiseaux domestiques. Puis, en bas ; la cuisine avec sa table de noyer, son armoire à linge, son buffet de provisions, son grand âtre noir où ronflait une chatte, et ses chapelets de jambons et de saucisses, suspendus aux poutrelles que parcourent des guirlandes d'oignons et de peaux d'orange. Tout contre, occupant l'autre moitié du rez-de-chaussée, l'étable dont la porte à deux ouvrants, donnait sur un chemin battu d'herbe jaune.
Souvent, quand l'Emboulas ne coulait qu'une insuffisante raie boueuse, les ménagères venaient au ruisseau de l'Espigne
lessiver leur linge et le tendre sur les cordes attachées de peuplier en peuplier, de l'autre côté du rû, près de l'herbage des Maurac.
C'est là aussi, au pied de ces arbres roides, impassibles, dont la cime a des frémissements de drapeau, que vers le soir, avant ou après la soupe, se rencontrent parfois les voisins, Fine, Toine, Adrien. Il y a encore sur l'herbe des odeurs de savonnade, des reliefs de mangeaille, laissés par les ménagères. Mais les camarades sont seuls, ils parlent de leurs affaires rustiques, l'ombre peu à peu les plie dans ses voiles. Rarement Reine vient en rôdant les rejoindre, s'allonge dans un creux qu'elle chauffe, la tète vers les étoiles, inattentive aux contes, fièrement débités par Toine, lequel fréquente les cabarets, le dimanche. Presque tout le temps ils ne soufflent mot : là, épuisés de labeur, au frais de la nuit bleue, qui monte en lents remous, ils attendent que les chiens n'aient plus de voix
pour se répondre de métairie en métairie. Alors ils vont à leurs couchettes, sans se dire bonsoir, les bras ballants, les yeux morts, tous bien indifférents au doux silence qui berce les ténèbres.
Caliste ne les dérange jamais : il fume sa pipe devant la porte, tandis que Philomène jette ses jupes sur la table et marmotte une prière avant de monter au lit.
La veuve aussi ne sort point de sa cuisine, A peine, certains soirs, s'assied-elle sur la terrasse ; mais elle craint de s'endormir au gargouillement de l'eau indolente. Car le garde-champêtre Ambroise, qui visite beaucoup la veuve, pourrait venir. C'est un homme fort et doux, rusé comme un renard. Avec ce pauvre Radol ils étaient une paire d'amis.
— Fine?
La pastoure qui reconduisait son troupeau à la chaumière, se retourna.
— Fine?
La voix se faisait plus douce encore, la voix de l'héritier du moulin Radel.
Adrien, un bras noué au tronc d'un saule qui se penchait vers le ruisseau, près du cliemin délaissé, renouvela son signe d'appel à la fille de Caliste, avec un chgnement d'œil. Il voulait lui dire quelque chose.
— Attends, hé, attends un peu, répondit Fine à mi-voix.
Elle frappa de ses mains, puis adressant de tous côtés Timpaticncc de sa gaule, poussa les oies vers le hangar.
La mère était encore seule à la cuisine. Les autres travaillaient loin, à la moisson du notaire. Ils rentreraient tard. Fine pouvait se payer du bon temps. Alors, abandonnant son maigre troupeau, elle descendit jusqu'au torrent presque à sec, longea les ramiers, enjamba les grosses pierres alignées qui traversent le flot et s'en vint trouver le fils Radel de l'autre côté de la route.
Accoudé au saule, les pieds effleurant l'eau claire, il espérait en sifflotant, les doigts amusés d'un brin d'herbe. Il eut une câlinerie d'enfant, un tremblement de bête caressée, quand il vit accourir, empressée à son appel, la cadette des Maurac. Il aimait beaucoup la sentir près de lui, surtout à ses heures de gaieté. C'est qu'ils ne s'étaient jamais séparés, Adrien n'ayant pas encore pris de travail chez les autres, en dehors de la commune. Ensemble ils avaient grandi, ils s'estimaient comme des cousiiîs.
A son air mystérieux, gouailleusement
niais, Fine comprit qu'il avait une importante nouvelle à lui annoncer, un plaisir à prendre. Elle lui donna une tape sur l'oreille et à côté de lui, au dessus du ruisseau, se coucha.
Un moment ils demeurèrent muets, comme captivés par le silence, attendris par la sérieuse chanson du courant, et comme empêchés d'élever la voix en cette solitude, où ne résonnaient par instants que le cri-cri d'un grillon et le mugissement d'une vache.
— Hé bé, gazouilla Fine. Hé bé, enfin ? Je croyais que tu avais à me parler.
Adrien, qui l'avait regardée à plusieurs reprises en souriant toujours avec malignité, fixa sur elle ses yeux ternes, où à présent brillait du plaisir, et après une pause, se frottant les mains, il s'expliqua :
— Je vais à la Madelaine demain, Fine.
— Ah!
Cela l'étonnait, la petite. Sa figure s'alluma d'une tristesse. Ils se regardaient,
semblables à deux enfants qui vont pleurer. Adrien allait partir? Et pour combien, mon Dieu?
Mais il lui pout'la de rire dans le visage. Il l'avait effrayée inutilement. Fine avec un air fâché bougonna :
— Adrien, c'est mal, tu te moques de moi.
Elle lui mit devant les yeux sa main menaçante.
Vite, pour l'empêcher de déguerpir et la consoler, il claironna :
— Et non, petite nigaude, je vais demain à la Madelaine, oui, c'est vrai, et même que ma mère me confie des volailles, mais je reviens le soir.
De contentement, la pastoure poussa son ami contre le saule d'un coup de poing. Ils riaient à pleine gorge.
C'était le crépuscule déjà. L'obscurité tombait à petits plis flottants. Toine vint faire boire les taurins à la grève basse, mêlée do sable d'or et de cailloux bleus.
Alors Fine suivit son frère à la soupe, et l'on se dit au revoir.
Le lendemain, de bonne heure, Adrien se dépêcha, emportant dans un panier d'osier à double ouvrant, une paire de poules, une paire de canards et des œufs.
Pour ne pas user ses souliers, Adrien les avait suspendus à l'épaule, et s'étant coupé un rameau do micocoulier, il cheminait dans le blanc brouillardeux de l'aube. Il était grand, Adrien, mais il n'aurait pas fait du mal à une mouche. Un peu ingénu avec sa figure de terre cuite et ses longues oreilles en éventail, il était estimé de ceux de son âge, à cause de son avoir et de sa bonne pâte d'imbécile. Pourtant, il avait des qualités : Ah! non, ce' n'est pas lui qui mangerait son saint -frusquin et clabauderait sur le compte d'autrui.
La route s'éveillait, dure, blanchissante, coupée en quatre zigzags aigus. Adrien apercevait des pastourcs pareilles à Fine, dans les champs bordés de mûres sauvages.
Avant d'entrer au village, il se reposa devant l'église, sur une colonne rompue.
Il entra et dit sa prière. La Sainte- Vierge lui porterait bonheur, il vendrait mieux sa marchandise,
La journée ne fut pas mauvaise,
Adrien s'en revint heureux et fier, après avoir diné d'un chanteau de pain frotté d'ail.
C'était la première fois qu'il avait tant de monnaie sur lui. Aussi les souliers, qu'il avait chaussés en se présentant à la Madelaine, étaient-ils restés à ses pieds. Et même qu'ils claquaient sur la route, aussi fort que les bottes du garde- champêtre Ambroise,
Il descendait la dernière rampe, lorsque brusquement Fine, sortant d'un bosquet, lui sauta dessus, d'un bond.
Il se retourna, bouleversé, le bâton menaçant. Mais il se mit à rire de la plaisanterie. Fine, qui n'allait jamais de ce côté mener ses oieSj avait voulu le surprendre, lui jouer un tour.
Ils s'en revinrent, comme frère et sœur. Adrien lui dit l'argent qu'il rapportait, lui conta les scandales de la Madelaine, ce qu'était devenue Pierrile, une pastoure qui avait eu un enfant sans épouser et que le galant avait plantée là, un riche.
— Cette Pierrile, la pauvre !
Fine était émue. Poussant ses oies, elle suivait son ami, en réfléchissant beaucoup à cette chose affreuse : une fille pauvre, une fille comme elle, de son âge, et si bonne, délaissée par son galant. Oh, le lâche ! Et comment ça finirait alors?
Adrien haussa les épaules. Lui ne savait pas davantage.
Au ruisseau de l'Espigne, Reine, regardant descendre les deux farauds, souriait devant leur tendresse muette.
Un silence doux pénètre les campa^^nes, à plus de dix lieux à la ronde. Le dimanche jette un lourd repos, une solennité rcli- .crieuse dans l'infini. Les champs luisent, distincts. Des oiseaux piaillent. Les branches ça et là remuent, pour s'éveiller et s'ébrouer dans la lumière. C'est l'aube encore. Les paysans ne viendront à la messe que dans deux heures. Personne sur les routes, ni gens, ni bêtes.
Pourtant. Francès, le domestique de M. Maurice, est assis depuis une heure sur la pierre posée à la porte de Féglise comme «à la porte charretière d'une grange. II attend cette petite, rencontrée l'autre jour sur la route de Caussade et qu'il reconnaîtra
sûrement. Car, s'il est sourd, il n'est pas myope : mais sourd à se faire écraser par un bœuf, à ne pas entendre le train qui va de Montauban à Cahors et qui passe là-bas, bien loin, au fond d'une vallée.
Francès avait encore un défaut, qui souvent servait à ses maîtres. Il était un peu innocent. Lui-même, en riant, avouait d'ailleurs sa faiblesse d'esprit, qu'il mettait sur le compte de la soixantaine.
La nuit close, le village endormi, il s'était assis devant l'église, les mains sur les genoux, scrutant à droite et à gauche, dans les deux chemins, l'arrivée de la petite. De ces deux chemins, l'un grimpe à Montpezat, l'autre s'incline vers la voie qui dévale à l'Espigne et celle qui remonte à la route de Caussade.
Le promontoire, où l'église est bâtie, entourée d'un quartier de maisons branlantes dont l'étage avance sur des pieux vermoulus, surplombe comme un manteau d'autel la vallée profonde. A droite, la bourgade
escalade les dernières rampes du coteau.
Enfin, au-dessus des vergers, des jardins, des treilles, s'ouvraient certaines fenêtres, rares encore, brillant à l'aube, ne laissant apparaître que des tel es vieillies, coiffées de foulards ou de bonnettes crasseuses. A gauche, rien qu'un bout de la route de Caussade.
Le jour montait, éclatait on lumière franche.
A six heures, le sacristain vint balayer « sa maison » et commencer les sonneries. A une facile question que Francès comprit au remuement des lèvres, le domestique du château répondit, en flanquant un coup de bâton sur une pierre :
— Qu'est-ce que je fais?... j'espère, voilà.
Et bientôt, dans l'espace égayé de feuillages dont le soleil dorait les cimes, s'égrena la chanson des cloches. Et dig din don ! Et dig din don ! et dig din don ! . . . et la romance se mourait en une onde très lente,
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pour reprendre de plus belle sa sautillante ritournelle.
On arrivait. Vieilles, jeunes, hommes, enfants, le livre de messe pressé sur la poitrine, les bras ballants, les mains dans les poches. Presque tous avaient chaussé leurs souliers. Doucement, comme un troupeau de moutons dans la bergerie, ils entraient, se disaient bonjour, demandaient des nouvelles, en prenant un peu d'eau bénite.
Puis, agenouillés sur les dalles, assis sur des bancs et des chaises, ils attendirent le prêtre, recueillis et baguenaudant.
La petite ne se montrait pas.
Maintenant l'afluence diminuait. Des retardataires s'empressaient, roulant leurs gros souliers papelonnés de clous, trébuchant au gravier.
Tous regardaient ce vieux avec surprise, ce Francès du château qui ne se dérangeait pas pour entendre la messe et paraissait chercher quelqu'un, en se penchant vers les figures, vers les jeunes filles sur-
tout. Son visage, griffé dune vieillesse rose dans rétincelante chevelure blanche qui s'échappait en longues mèches sous sa casquette à double compartiment, se navrait d'une colère.
Et la petite ne vint pas.
Francès attendit la fin de la messe.
Il suivit encore cette foule qui le regardait avec déférence, car on le connaissait bien. Debout, les mains appuyées sur son bâton, il dévisageait. Alors, quand le sacristain ferma la porte, le vieux déguerpit, et .se retournant plusieurs fois encore, il rejoignit le château des Valdeizc, par un atroce soleil qui dévorait la terre.
M. Maurice ne fut pas content. Il aurait battu son fidèle serviteur.
Lui aussi s'était levé de grand matin. Il assi.sta par la pensée, à l'attente longue et curieuse de Francès. Il le vit assis à la porte de l'église, mangeant des yeux ces figures de paysans, figures blèmies de sottise et d'éaroïsme. Car il lui avait ordonné
ses moindres manières, et Francès n'en avait pas modifié une seule nuance.
Maurice était tout triste. Un pressentiment l'avait mordu au cœur, dès l'aube, avant ce jour si beau, dont l'éclat était une ironie. Durant sa solitaire promenade au bois de pins, où à peine sifflaient les merles, une idée sombre monta en lui, ainsi qu'un flot de ténèbres à l'horizon. La peur de s'attacher à une paysanne le troubla, l'irrita, des mouvements nerveux passèrent sur son corps. Le souvenir de cette rencontre à la route de Caussade, il ne pouvait l'arracher de ses yeux. Son cœur se révolta d'être ému, repoussa cette émotion profonde, mais comme incessamment la vague revient au rocher, l'angoisse le ressaisit. Une angoisse d'amoureux ! Le .châtelain souriait, narguait sa passion. Mais la passion tenace s'agrippait à lui. Il marchait, dans l'ombre discrète, sous les fouillées déjà lumineuses, par les larges chemins crevassés d'ornières, il marchait la tête basse,
les mains derrière le dos, au hasard. Les frisselis du bois, un bruit d'ailes à travers les branchages, semblaient se manifester à cause de lui.
Il n'était point assez seul. L'heure n'allait pas assez vite. Et puis cette vision, pourquoi ? 11 ne savait seulement pas le nom de la fillette entrevue. Elle était pauvre, perdue par là-bas, loin, dans un trou de montagne. Jamais plus sans doute il ne la reverrait. Vision inutile donc ! Alors cette passion lui brûlait la chair, lui tirait les entrailles, et dans cette passion émue où le cœur cessait de battre même, dans cet enivrant désir d'une chair de fille que son ardeur virile embellissait toujours, il ne restait plus vivante, poignante, tuant toute autre sensation, que l'impatience de la brute, la faim d'une chair pour une chair, un caprice peut-être, mais un caprice d'autant plus féroce et exigeant qu'il était plus spontané.
Maurice ne s'était point menti à lui-
même. Sa peur timide avait vu juste. La tentative venait d'échouer.
A table devant sa mère, et jusqu'au soir, il traîna son inquiétude dans une oisiveté muette.
Les jours suivants furent ainsi pleins de langueur, alourdis d'ennui. Maurice demeurait de longs silences à rêvasser n'importe où, sous la longue treille du jardin qu'il appelait le Rempart, sous le mûrier de l'aire, sous le bois de pins tout proche, dont l'ombre envahissait la bergerie, 11 s'asseyait dans une somnolence, évoquant la rencontre imprévue, et bien qu'il se moquât de lui-même, idéalisant avec joie cette scène d'amour, « le premier acte de la comédie, » comme il disait, et la déclaration qu'il avait adressée par dos saluts de la main. La petite avait paru répondre, ou du moins s'intéresser à lui. Elle n'avait pas détourné la tête. Et cette incertitude accroissait sa tristesse de grand enfant gâté.
La veuve suivait cette mélancolie avec
un étonnement apeuré. Elle n'avait jamais vu son fils si abattu. Cela lui rappela les jours de deuil, après la mort de son mari. Maurice, si indifférent, si railleur, était subitement tombé dans le morose chagrin d'un homme dont l'esprit et le cœur travaillent. M'"® de Valdeize qui n'avait vu Montauban que deux fois, ne connaissait point la vie. Aussi suivait-elle avec anxiété, avec discrétion, les pas de son Maurice, elle respectait ses silences, étudiait ses ennuis, ses gestes d'animosité. Elle inspectait tout autour, dans la ferme, dans la maison, et se demandait si le coureur d'autrefois avait encore des dettes. Une femme peut-être ? Une femme ! . . . La pauvre mère ne comprenait pas.
Mais à la fin de la semaine, un soir, au frais de la nuit, un recueillement s' épanchant sur toutes choses et en eux, la paysanne questionna d'une voix flatteuse :
— Maurice ?
— Maman....
— Songes-tu qu'il faudrait te marier ?
Maurice éclata d'un rire amer comme si la chose lui fût impossible.
Ils restèrent alors sans rien dire, et bientôt la veuve remonta chez elle, très troublée.
C'était grand matin. Un matin d'août, exquis d'azur et de lumière. Des charrettes s'en allaient par les nombreux chemins, chargés de fumier brun, ou de gerbes blondes.
Dans sa même vitesse pimpante, les grelots carillonnant, Maurice allait à Caussade, accompagné du fidèle Francès.
Ils traversèrent Montpezat-du-Quercy :
un désert morne, ennuyeux.
Maurice eut un dépit.
— Sacrebleu, ces gens-là, se fichent pas mal des voleurs ! s'exclama-t-il en fouettant les chevaux qui tournèrent à droite sur la route déclive.
Francès, comme s'il avait pu entendre le
cri désespéré de son seigneur, branla sa vieille caboche, et, donnant un coup do bâton au tablier du siège, glapit :
■ — Crénoum ! Crénoum ! Crénoum !
Le rural s'emportait, ne sachant trop au juste les chagrins de son maître.
Voici l'endroit chéri, l'endroit gravé dans les souvenirs de Maurice, gravé d'une empreinte ineffaçable. Maurice contient les chevaux que la descente entraîne, et regarde : le champ de fèves incliné, surplombé par le bord broussailleux où la petite était assise, jambes ballantes ; le jeune platane où elle s'accouda pour voir partir la voiture ; le tas de pierres marqué de chaux autour duquel baguenaudèrent les oies criardes. Mais la route est déserte. Un pli grimace au front de Maurice. Les chevaux repartent, lancés à grande vitesse, et de nouveau résonnent les jolis grelots dorés. Ce soir elle sera là peut-être, la pastoure.
D'ailleurs, elle n'est pas loin.
La gaule aux doigts, le coude sur les
genoux, Fine est postée au seuil d'un chemin, dont la boue sèche est sillonnée d'ornières et de traces de sabots. C'est tout làbas, entre les deux vallées, parmi de grêles ombrages et des accidents de terrain creux. La voiture roule d\me allure rapide, en cadence, égayée toujours des grelots de cuivre qui sautillent sur les crinières envolées. Soudain Maurice se heurte à l'apparition sordide, et pour lui si belle. Il eut comme un coup de flèche à la poitrine. Il pâlit. Ses mains avaient tremblé. Les chevaux contraries par la fureur inconséquente des brides, allèrent au galop, courbés, cahotant la voiture de ci de là. Francès surpris avait levé la tête. Lui aussi reconnut la pastoure : ses yeux petits s'agrandirent fixes et ardents. Maurice maîtrisa impatiemment son attelage, qui se mit au pas, comme sur le point de s'arrêter. A présent la route filait droit en plaine, jusqu'au tout proche coteau, dont le bout de haies s'éclairait. Au brusque coude, déterminé par le
bloc au pied duquel Fine était assise, un autre chemin sans fossés, propre et avenant, se dessinait à travers un riche domaine.
La pastoure, sans se lever, curieuse, examinait la voiture. Elle la connaissait bien. Et aussi M. de Valdeize, qui avait tant voyagé ! Et aussi le domestique, le vieux Francès, le sourd ! Puis, à mesure que le seigneur approchait, il la fixait éperdu ment avec une envie de parler. Fine eut un mouvement de timidité. Et se tournant vers les oies, elle donnait déjà un coup de gaule pour les amener au profond du chemin creux, lorsque Maurice arrêta net son véhicule, demanda d'une voix flatteuse :
— Dis-moi, la pastoure... la route de Caussade ?
Il désigna du fouet la fourche des deux routes.
Fine ne répondit pas. Un doigta la bouche, en son mutisme de contemplation habituelle, elle observait M. Maurice et sa voiture avec un effroi qui l'inquiétait. Elle n'aurait pu
fuir. Quelque chose la retenait, comme si elle eût été condamnée par le seigneur du château à demeurer là. Une rougeur lui montait à la figure,
Francès, qui avait vu ces incertitudes, et compris le geste du fouet, refit ce geste avec la main, répétant la môme question en patois, son œil attaché à la petite, interloquée.
Alors Fine, avec un éclat de rire cristallin, se recula, ainsi qu'une enfant qu'on aurait voulu plaisanter. Et en français, la paysanne, orgueilleuse et narquoise, claironna :
— Où voulez-vous que soit la route de Caussade, pardi !
C'est au maitre qu'elle avait voulu répondre. Elle avait eu pour le vieux domestique une malice de mépris.
Maurice allait lui parler encore, la remercier, n'ayant plus peur enfin. Le rire également lui était venu aux lèvres et dans les yeux. Mais de derrière les mûres sauvages,
du champ où mugissaient les taurins de Caliste, une voix autoritaire commanda ;
— Fine, Fine !.,. Crénoum de noun !
La petite s'envola, suivie de son troupeau.
Elle partit sans se retourner. Maurice répia une minute encore en murmurant ce nom si joli qu'il aimait comme une étrange et raffinée trouvaille.
C'est Toine qui avait appelé sa sœur. Il la gronda de bavarder sur la route avec les passants et surtout d'avoir un air de moquerie avec M. de Valdeize ! Les riches ! on ne peut pas savoir, dit-il. Les riches!... Mais Fine lui bafouilla son rire à la barbe, et de plus belle à mesure que le laboureur sermonnait.
On vendangeait encore au Quercy, le phylloxéra n'ayant pas mangé toutes les vignes. Octobre était arrivé. Sur les routes, les charrettes de bœufs charriaient du monde et des comportes. Les fouets claquaient, avec les jurons des rouliers venus de la Garonne.
Maurice comptait sur une récolte de trois
semaines, employant chaque jour une colle
d'au moins quarante ouvriers. Il paraissait
très occupé par les besognes diverses de
son domaine, mais une douceur éclairait
ses yeux. Son visage, qui avait pris comme
un bain de jeunesse, regardait mieux en
face. Parmi les vendangeuses il y avait
Fine. Il la possédait devant lui, avec lui,
sous ses ordres, du matin au soir.
Car ce nom cric rautrojour, voici deux mois, par Toine dans les champs, n'était pas tombé dans l'eau. Maurice, avait, au contraire, ruminé des combinaisons, arrangé son désir, s'était persuadé que sa fantaisie absurde de vieux blasé disparaîtrait avec la satisfaction facile, et pour amener Fine au château, il s'était servi du brave garçon de ferme Sidore, gaillard à taille d'Hercule, toujours riant, jamais las au travail ni au plaisir.
D'ailleurs, Adrien s'embaucha avec Fine.
Un beau matin, tous deux partirent, la pastoure avec un grand chapeau de paille au bas du dos, Adrien son havre-sac à l'épaule. L'aube indécise grisaillait dans la pâleur de la nuit fuyante. Chacun d'un côté de la route, Adrien sifflotait, Fine s'extasiait à mesure devant les belles vignes de M. Maurice. Il n'y en a vraiment que pour les riches. L'argent va à l'argent, voyezvous.
Dès que Maurice, posté au seuil de l'aire,
SOUS le mûrier qui le voilait un peu de son brancliacrc jaune, la vit s'approcher, le cœur lui sauta dans la poitrine, des larmes de joie lui brouillèrent la vue. Il se cacha chez lui, dans le salon à porte vitrée. Quand Fine arriva au milieu de la cour, il se glissa derrière les rideaux un peu écartés qu'il ne trouvait pas assez transparents, et il observa la fillette bien à son aise. En môme temps qu'Adrien, elle dut attendre les ordres du premier jour, la répartition des ouvrages, le placement des travailleurs.
Dolphe, le fermier, eut bientôt procédé à ce tirage. Fine et son compagnon furent englobés dans la môme bande. Adrien avait l'air de remercier avec un gros rire, et se frottait contre Fine pour cxprin^er son contentement.
Maurice- observait toujours, mal dissimulé derrière les rideaux qu'il entr'ouvrait souvent. Sa mère descendit. Alors il lui fallut prendre courage, et toussant, se mouchant, le regard timide, n'osant ai)cr-
ce voir Fine qui ne le quittait pas des yeux, il vint saluer les rustres. Aussitôt ceux-ci s'écartèrent, firent cercle autour de lui, avec respect.
Et il fut ravi durant trois semaines, le châtelain du pays, mais pas complètement heureux. Il suivait Fine, endurait à cause d'elle les ardeurs du soleil, aidait à l'ouvrage. Il lui arriva de plaindre ces femmes qu'enlaidit le labeur animal. Quand elles se relevaient, en sueur, la peau halée d'une fatigue terreuse, les yeux brillants, il frissonnait d'une pitié, il n'aurait pas voulu être riche. Il passait entre les rangées de souches dépouillées, accompagnait les femmes, qui un panier à terre, les ciseaux aux doigts, coupent en plaisantant les raisins perdus parmi les feuilles rousses. Elles étaient dix à chaque vigne, une seule à une rangée de souches. Baissées comme si elles eussent ramassé des violettes, elles avançaient sur un front régulier.
Parfois Fine se trouvait loin de lui, et
cela l'ennuyait de ne pas l'avoir tout près sans cesse. Même il lui semblait parfois que ces femmes et ces ruraux, lesquels deux à deux charriaient les comportes au bout de la vigne et sur la carriole, avaient deviné son désir, compris ses chagrins. Il redoutait d'être surveillé ; à des moments il croyait l'être. Tous ces yeux ahuris lui faisaient mal. Tantôt il n'osait se retourner, tantôt il ne pouvait regarder d'autre femme que Fine. S'il avait pu, quand il la voyait se lever, comme il l'aurait secourue ! ne serait-ce que couper les raisins ou soulever le panier, en la suivant de souche en souche...
Mais Fine ne comprenait pas, elle ne pouvait approfondir les dispositions si bienveillantes de M. Maurice. Habituée aux rudes manières campagnardes, à l'humilité des pauvres vis-à-vis des riches, Fine n'eut jamais ie soupçon que M. de Valdeize pût s'occuper d'une paysanne. 11 n'était là que pour surveiller, voilà tout, pour pousser
davanta.i^c à rœuvre gen^i et bêtes. Peu à peu rincliftercnco de la pastoure excita l'humeur, d'abord heureuse, de M. Maurice. Il s'entêta à lui parler, à la suivre, à la rappeler au départ et au retour. Il l'entretenait de sa famille, de la chaumière, ainsi qu'il faisait aux autres, se disait Fine. Car M. Maurice paraissait avoir du cœur pour les pauvres, et toute seule ou avec Adrien, quand ils cheminaient sur la route, elle se réjouissait de l'argent qu'il leur donnerait, des bonnes journées qu'elle gagnait au château, mieux rétribuées que partout ailleurs.
Enfin, vers les derniers jours, Maurice s'aperçut qu'il avait été sot de ne point séparer Adrien et Fine. Ils avaient l'air de bien s'entendre tous deux, quoique Fine rabrouât son camarade avec des impatiences goguenardes. Adrien se soumettait comme un chien battu, accompagnait sans cesse son amie, patient et doux ; mais le soir, quand avec un panier plein de raisins
sur la tête, il s'en retournaient à rEspig-ne, ils étaient bien d'accord et fredonnaient une jolie romance. Si maintenant Maurice les avait séparés, on aurait compris. Le châtelain en voulut à cet imbécile qui le gênait et qu'il accusait un peu d'être la cause de sa lâcheté.
Le soir tombait tôt en cette saison. A six heures, nuit complète. Quand Fine arrivait chez elle, les étoiles étaient depuis longtemps installées dans l'obscur.
A la fin de la dernière journée, il y eut dans la grande cour un magnifique repas de noce, étalé parmi de longues planches couchées sur des barriques. On apporta des soupes de pommes de terre, des omelettes au rhum, deux belles poulardes après une platée de morue, et des litres en -veux-tu en voilà. Maurice avait renvoyé Adrien sous le prétexte de prévenir les parents de Fine, laquelle il ne laisserait jamais partir au milieu de la nuit. Le docile Adrien s'enfuit à la hâte, pressant le
pas de plus en plus, traque par l'ombre d'un arbre, par la moindre rumeur, par le silence énorme des champs^ effrayé pour ses pièces blanches qui pesaient lourd dans la poche de son pantalon bleu ,
Selon l'habitude, à la fin du gargantuesque repas, Monsieur alla trinquer avec les travailleurs, et il lui fut offert par le doyen de la bande d'embrasser la femelle à sa convenance. D'abord il hésita, avec la peur constante qu'on ne surprît ses secrètes volontés ou que son choix ne confirmât des croyances douteuses. Mais mordu, bousculé par sa passion, il choisit Fine, et bien délicatement l'enlaça, et ses deux baisers sur les joues roses de la paysanne résonnèrent comme des coups de faux dans la luzerne mûre. Et tous de rire, et les verres de claquer sur la table. Ils étaient debout, ruraux et rurales, les tempes chaudes, les lèvres épaisses, chantfmt, braillant en l'honneur de la choisie. Fine n'osait sourire. Sa bouche se crispait d'une surprise
heureuse qui lui donnait froid au sang. M. Maurice, en lui pressant les mains un peu fort, lui avait murmuré à l'oreille des mots galants, qu'elle avait peur d'avoir bien entendus. La nuit noire enveloppait le tintamarre des cris, des buveries et des mangeailles. Et bientôt les vendangeurs s'allongèrent pêle-mêle dans la paille, lourds, satisfaits d'avoir bu et mangé plus qu'à leur soûl, heureux de pouvoir à leur aise cuver leur grasse joie.
Le silence le plus profond.
Dans son lit de riche, Maurice, les yeux clos, veillait.
TjC travail manque aux champs. La moisson et la vendanicre ont peu produit. Bientôt, si le chômage continue, on ne pourra plus faire du pain. Jamais, quand môme il faudrait vendre le, bout du potager et aussi le carre de luzerne qui s'étend sous le Fayal, jamais les Maurac ne se résoudront à céder les taurins qui deviennent si beaux. Heureusement que voici le temps de tuer le cochon.
Ainsi ils devisent, les pauvres, au bord du rû, sous les ormes du chemin délaissé, où les ménagères étendent leur lessive.
Fine écoute. Depuis son retour du château, une idée doit ruminer en elle. Bien des fois, en servant la platée, la mère distingue,
avec son regard de fouine, une inquiétude qui ride le visage de sa fille, ou bien un bonheur qui l'éclairé. Philomène n'articule pas une observation, étant de celles qui couvent longuement, sournoisement, leurs émotions et leurs projets. Mais elle pressent du nouveau, et loin d'ouvrir ses doutes à l'ancien, l'égoïste les recèle, les garde en elle, comme une douleur plaisante dont elle s'approvisionne.
Cette main tremblante do M. Maurice revient souvent vers la pastoure. Fine ressent Il chaude pression qui l'entraînait vers lui, ensuite à son oreille chuchotent sans cesse des mots, dont elle rit naïvement. Ils sont si forts, les riches ! Avec lui, au château, elle ne serait plus libre, elle serait la servante des autres domestiques. Car un château de grand seigneur, ce n'est plus du tout comparable aune ferme, où l'on prend des pastoures et des servantes à tant la saison, à tant l'année. Dans ces fermes de gens un peu aisés, on est comme chez soi, sur le
CYNIQUES o7
même pied que les maîtres, ceux-ci ne sachant nullement vivre d'une autre vie. Tandis qu'au château?... Fine connaissait certaines histoires de filles et de riches, arrivées de tout temps entre Emboulas et Garonne ; des histoires qui font frémir les amoureuses des rustres et qu'on se reconte de vieux à jeunes, le soir, après les bcsognes, en été, là-haut sur la Pierrière, l'hiver au coin de l'âtre, ou pendant les journées de pluie, en tricotant des vestes et des camisoles.
Même, Fine se souvint que M. Maurice avait renvoyé Adrien le soir du dernier jour. Il avait eu un geste rude, une mauvaise menace dans le regard. IL était jaloux d'Adrien, alors ? Cette pensée la faisait rire.
Tout en gardant les oies le long du ruisseau de l'Espignc, la petite se remémorait l'absence d'Adrien à la fête des travailleurs, absence qu'elle n'avait pas bien remarquée le soir même. Cette intimité profonde avec
l'ami do Toinc, à laquelle celui-ci non plus n'avait guère songé, lui amenait peu à peu l'idée qu'ils étaient sans doute considérés comme deux galants. Et dans le silence frémissant do sa rêverie, une tendresse coulait de son cœur, pareille à une source jaillissant inattendue et douce à respirer.
Dès lors, le soir, lorsqu'ils étaient réunis dans la clairière ou devant la porte de sa chaumine, Finette avait des incertitudes dans le geste, sa parole tremblait parfois d'une angoisse. Elle craignait d'épouser des idées qui ne fussent pas justes. Si Adrien ne l'aimait pas ? C'est qu'il avait un peu de bien au soleil, et rien de plus naturel que sa mère voulût le marier à une demoiselle de Montpezat ou à l'héritière d'une métairie dos environs.
Ces longues solitudes auxquelles la pastoure ne prêtait jadis aucune attention, maintenant lui apparaissaient si heureuses. Accroupie dans un fossé, allongée dans l'herbe sous quelque micocouhur, au ga-
zouillis du ruisseau, elle stationnait des heures, et son cœur voyageant d'espoir en désespérance, se bâtissait une agréable existence toute proche. Après tout, Adrien la voulait pour lui. Elle n'était point mal certes, et le fils Radel n'en connaissait pas beaucoup comme elle au village , où il n'avait pas lair de se plaire. La mère d'Adrien était facile à contenter, pourvu que tout le jour elle n'eût rien à faire et qu'elle pût de temps à autre se mettre de bons morceaux sous la dent. La pastoure commanderait en maitresse, au vieux moulin rabougri: autrefois tant d'or y avait roulé. Adrien était un peu nigaud, ça se voyait bien. Mais qu'est-ce que cela fait à une femme i* Et puis, tant mieux ! Elle le guiderait sans peine et conduirait toutes choses selon ses vues. Avec son bien, elle arriverait à nourrir une paire de bœufs et un troupeau de moutons, qu'elle achèterait à Caussade. Elle entreprendrait le commerce des oies, des poules, des lapins, qu'elle irait vendre
aux foires. Qui sait si un jour l'idée ne la prendrait pas de remonter le moulin ? Il n'y avait pas assez d'eau, c'est vrai. Mais à Labraude aussi l'eau n'abondait pas, et pourtant ce roué de Louison avait trouvé le moyen de creuser le lit du rû et de précipiter le courant gonflé dans les roues de son moulin, par la pente d'un mur de rocailles qui rejoignait les rives. Elle aussi remonterait le moulin de l'Espigne. Pour cela, il y avait une chose bien simple : économiser pendant quatre ou cinq ans. Les ouvriers accorderaient un peu de crédit, si à la fin des travaux l'argent venait à manquer.
Même en économisant, Fine serait toujours plus grassement nourrie chez la veuve que chez elle, où le dimanche, un seul par mois, on mangeait de la viande avec des œufs. Les autres jours, c'était delà soupe, de l'ail, des chanteaux do pain dur comme de l'écorce, du fromage presque pourri. Avec Adrien, elle partagerait un ordinaire do légumes, de viandes et parfois de biscuits su-
crés confectionnés précieusement par la veuve.
En réfléchissant, elle oubliait ses ouailles qui s'en allaient ventrues et badaudes, le long du ruisselet. Elle les cherchait, les poursuivait avec inquiétude, et les comptait d'un coup d'œil, car un voisin quelquefois ne se gêne pas pour dérober la volaille d'autrui. Souvent, quand elle se riait à ellemême, la gaule à la main, et que le courant prenait dans son miroir ce beau visage rosé, un passant lui disait avec ironie :
— Fine, on sommeille, je crois ? Tu penses à l'amoureux ? Et pardi, à ton âge !
Fine rougissait, redressait la tête, et sans répondre, mécontente de n'être point assez cachée, entraînant son troupeau vers une ombre plus discrète , elle emportait ses rêves plus loin, dans un secret profond, pour mieux les écouter et les suivre, et pour peser les chances de son idée, comme si quelque importun eût pu lui ravir son amour et lui voler son espoir de fortune prochaine.
Décidément la misère se maintenait. De fréquentes pluies dérangeaient les labours. Des jours, Toine se serait brisé les bras contre le mur, à force d'être las de flânerie.
Le père allait marauder au bord des fossés, sur les talus, au pied des arbres, et quelquefois dans les clos voisins. On se couchait de suite à la tombée de la nuit, pour tromper la faim. Pas d'argent pour se payer des chandelles.
Lu seule qui ne se révoltât point, indifférente à sa famille et aux hommes, c'était Reine. On ne la voyait qu'au moment de se coucher. Celle-là s'invitait chez les uns et les autres.
La mère allait chaque matin à l'église du village supplier le bon Dieu, saint Joseph, et la sainte Vierge, de leur envoyer un peu de travail avec du pain.*Mais aussi jaune qu'une chandelle, Philomène avait beau filer de l'étoupe et soupirer en levant au ciel ses yeux gris, le ciel ne montrait pas plus de clémence.
Fine était surtout contrariée de ne plus voir assez souvent Adrien. A présent, elle prenait devant lui des caresses instinctives, des recherches d'attitude, qui plaisaient au galant et le rapprochaient davantage. Il se ployait contre elle, ainsi qu'un chien soumis, avec une chaleur flatteuse. Régulièrement, ils se rencontraient seuls à la pointe du jour, et sans s'être concertés. Fine, n'attendant plus que Toine menât boire les taurins, rejoignait son ami de l'autre côté du ruisseau, dans le bois d'un tertre qui les dissimulait aux regards de Marthe, d'ailleurs indifférente. Adrien apportait son déjeuner, un chanteau de pain frotté d'ail, et il le partageait avec Fme. Puis, dans le creux de la main, n'ayant qu'à .se baisser, ils buvaient l'eau claire.
Souvent ils ne disaient rien. Pourvus chacun d'un bâton ou d'une gaule, ils taquinaient le courant, le tapotaient, le faisaient crier en minces gouttelettes. Quand un oiseau passait, frileux, tirelirant un brin pour se
distraire et se réchauffer, ou qu'il se dandinait effrontément sur un arbre, les deux camarades le re.^ardaient, fort amusés de ses gambades sautillantes parmi les feuilles et les branches. Toutefois, le petit Radel ne paraissait préoccupé de rien. Cette apathie déconcertait Fine, qui aurait désiré s'ouvrir à son ami. Si elle ne parlait pas, c'est qu'elle n'avait pas trop la tête libre. Depuis le temps qu'elle songeait à sa future situation d'épouse, la pauvrette s'impatientait à régler ses affaires, à savoir le compte probable de ses espérances. Ah ! ce jour où elle pourrait remuer son pot-au-feu, ainsi qu'elle le voyait faire à la mère d'Adrien, et coucher avec son ami dans des draps de bonne toile, en un coin de la petite chambre qu'elle connaissait certes, au-dessous du pigeonnier !
Enfin, un dimanche, après la messe, elle interpella M. Andour, le marguillier, ami de la famille, un gras bougre à patelinades d'usurier, pour lui demander des renseigne-
ments sur ce tirage au sort, dont elle entendait si souvent parler chez elle, à cause d'Adrien et de Toine. Les réponses de M. Andour, qui riait drôlement en caressant le menton de la fillette, plurent à Fine. Elle s'en revint chez elle, alerte et clianteronnant , déchargée d'une cuisante douleur qui lui pesait comme une indigestion.
Elle promit de s'avouer le soir même à Adrien. Il faudrait bien qu'il parlât, lui aussi. Oui, M. Andour le lui avait assuré, les fils de veuve ne sont pas militaires. Elle projeta pour tout de suite la préparation des accordailles, et puis en avant ! quelques mois après, à la belle saison, on pourrait accomplir le mariage.
Mais Fine n'osait jamais. Elle restait là, bouche bée ou tête basse, Adrien ne lui prêtant aucune attention, tandis qu'elle se creusait la poitrine pour se trouver la hardiesse de proférer sa pensée. Une autre raison d'ailleurs l'empêchait de s'expli-
quer, lui pressait les lèvres, quand elle mâchait en dedans son aveu : ces choses que M. Maurice lui avait soufflées à l'oreille, cette ardente pression de main, lui revenaient comme pour la retenir et lui couper la route.
Une nuit, entre les rudes couvertures qui enveloppaient mal les deux grandes filles, la pastoure se surprit à pleurer, dès le début de son sommeil. Reine, lasse d'une longue journée de maraudes, la gronda en plaisantant :
— Grande bête, tu pleures ? Et pourquoi pécaïré ! la misère?... Y manque pas de riches au pays... Un amoureux? Y en manque pas non plus... Hébé, alors?
Fine, interloquée, se pelotonna en un silence froid, tremblant que Reine n'eût frayé un soupçon. L'autre continua :
— Il te refuse, dis ? ma Finette ? Il te refuse, que tu pleures tant que ça ?
Reine tirait sa sœur vers elle, la tournait bien en face. Et dans le calme de la chau-
lïîière pauvre, Fine se cachant le visage, blottie contre sa sœur, murmura :
— Je ne sais pas, vois-tu.... mais j'ai peur.
L'effrontée, prise de compassion, grommelait on caressant les mains, les cheveux, le cou de la malheureuse :
. — Pauvre Fine, pauvre, que je te plains !
Puis, elle hasarda :
— Et qui ?... Fine, avec qui en as-tu ? à un richard donc?
Fine hésitait toujours, de peur que Reine ne se moquât de ses croyances. Ensuite elle éprouvait une joie intense, et aussi une sécurité plus grande, à garder ses secrets au miheu de ses tortures. Seulement Reine la pressait de questions, l'amadouait de câlincries généreuses ; elle finit par lâcher le mot ;
— Adrien, là.
— Adrien ! mais tu plaisantes !... lu ne sais pas que sa mère voudrait en faire un porte-soutane ? Il sait lire, lui... J'ai parfai-
tement entendu, l'autre jour, chez M. Jules. Sa mère veut qu'il soit prêtre. Quand même,
d'ailleurs nous sommes amis, vois-tu,
mais ils nous mépriseraient, ces gens-là... Tiens, réfléchis, est-ce que Marthe vient souvent chez nous? Non pas. Parce qu'elle a un moulin, une vigne, une luzerne, des bœufs, elle fait suer. Tout ce qui brille n'est pas d'or. Ces biens ne lui appartiennent peut-être pas.
— Tais-toi, Reine, tais-toi, répartit Fine impatientée. Tu me forces à pleurer.
— Va, il vaut mieux que tu renonces... Tu n'y perdras rien, ajouta-t-elle avec importance. Adrien est un imbécile.
Fine larmoyait, et comme pour obtenir le pardon de son amour, liait les bras au cou de Reine, répétant :
— Il n'a pas de misère, lui, crois-le. Il a de quoi manger, sa mère a des écus dans l'armoire.
— Tu en es sûre ? questionna humblement Reine.
— Oui, il me l'a dit. Il les a vus...
— Oh! alors... conclut Reine vaincue, docile à cette raison suprême, confondant déjà ses illusions à celles de Finette,
Un Jour de grisaille et de pluie, Toine partit pour Moissac. 11 emportait juste de quoi ne pas périr de faim en route. Puis un peu d'eau à quelque rivière, et en avant 1 jusqu'à ce qu'un propriétaire ait besoin de deux bras robustes, ne serait-ce qu'une semaine. Et il irait voir ailleurs, toujours plus loin, et enfin aux belles saisons, à la récolte ou à la vendange, Toine pourrait revenir à l'Espigne. Alors, on verrait.
La misère s'enfonçait vraiment trop .
On n'avait jamais vu tant de. vols ni tant d'ignobles vices de famille étalés en plein jour, comme lors des fêtes votives les tripes de lapins exposées au seuil des auberges. Des femmes no se gênaient plus avec les riches. Les maris, les enfants mangeaient de ce pain gagné sur la chair des femelles. M. Andour, l'huissier retiré des affaires.
que les mauvais garnements dépistaient en sa tanière tapie contre l'octroi, M. Andour s'en donnait à ventre goulu, taillait dans la détresse des ruraux comme dans une pièce de drap sans limites.
Caliste bourdonnait constamment ces vilaines histoires aux oreilles de sa femme, qui, rougissante, abritait sa tête sous le manteau de la cheminée. Car au coin des yeux allumés de colère, l'ancien avait des idées de honte. Il était dégoûté de crever la faim, et c'était aussi leste que de lever les jupes, la nuit, dans une chambre de célibataire ! Philomène toussait dans les doigts, n'osait regarder son Caliste. Lui, aurait vendu sa famille entière, pour ne pas emprunter un liard sur sa chaumine et son lopin de terre, pour ne pas lâcher sa paire de jeunes bœufs.
Un jour, Philomène demeurant sur sa chaise, impassible comme un roc, Caliste davantage irrité éclata :
— Pardi, oui, il n'est pas si mal, après
tout, M. Andour!... Et tu nous apporterais des écus... Qu'est-ce que ça fait, pas vrai ? Les gens ne sauront rien... la nuit... case ferait la nuit.
Philomène baissa la tête sous cet orage lent. Caliste crut que déjà elle cédait.
— Té, pour ne pas t'effrayer, je viendrai t' accompagner moi, et te reprendre après. Va, tu ne serais pas la seule. Qu'est-ce qu'ils auraient à dire, les gens ? Est-ce que l'argent ne ferme pas les bouches et ne donne pas la considération ?
Philomène, oppressée de honte, suffoquée de colère, se glissa au pied du lit, et les mains jointes, les yeux au plafond, bredouilla une prière. .
Ce mutisme obstiné surexcita l'impatience du rustre. Il s'expliqua davantage, avec des gestes brefs, menaçants :
— Toi, toi seule, tu peux nous sauver... Tu n'es pas vieille encore et pas trop mal, voyons ! Puis, si un malheur arrive, un enfant, on m'accusera moi... car je pourrais
t'en fabriquer encore... la manivelle est bonne, quoi qu'on dise...
11 ricana d'un rire atroce, d'un rire d'ivrogne.
— Mais, je m'en fiche, pourvu que l'argent soit arrivé avant le petit... Si Reine et Fine y allaient, nous ne pourrions plus les marier, nous serions perdus. Tu comprends, tu comprends! Parle, sandiou !
Le cynique aurait frappé sa femme agenouillée, si Reine n'était survenue, criant de loin, au bout de l'allée, une romance obscène que les gamins de Montpezat braillaient en sortant de l'école.
Ce ne fut qu'une crise. Caliste s'apaisa devant le dévouement absolu de Philomène, qui se pliait à toutes les besognes. Reine les aidait beaucoup. Elle pensait à eux pendant ses vagabondages. A présent, comme ses doigts étaient aussi déliés que son esprit, elle passait des journées chez la faiseuse de robes de Montpezat.
Partout, même dans les maisons aisées,
la misère se roulait comme une ombre de nuit que rien ne peut chasser. La veuve Radel n'aurait pas eu ses airs tranquilles, si M. Andour et le garde-champêtre Ambroise ne lui avaient fourni des sous, de la viande, des légumes. Le forgeron Guibal bâillait tout le jour sous la treille du Cabaret de VEurope, les tables nues, incapable de bourrer une seule pipe. Il envoyait pourtant ses comptes à toutes les pratiques, et c'était dans la commune un hurrali d'indignation contre ce forcené, qui avait attendu le mauvais temps pour tracasser le pauvre monde. Certains ruraux, assemblés le soir au pied de la croix, sur la place de la mairie, parlaient d'aller assommer ce monstre.
Souvent, il se payait sur les femmes, on le
savait, on citait des noms
Un dimanche, après la messe, Adrien et Fine engagèrent une promenade au hasard de leurs pas. Ils avaient comme peur de retourner à la masure si froide et nue, peur aussi de proférer des confidences
qui leur mettaient une fièvre à la bouche.
C'était une matinée de novembre, mouillée d'un joli soleil. L'herbe fanée des prairies, la brune dépouille des vignes, la teigneuse vieillesse des campagnes au loin ondoyantes, se démontraient mieux en cette grandeur de misère laide et grimaient de jeunesse son masque d'indigente. Les oiseaux, sapprivoisant aussi, demeuraient à sautiller sur le sol, qui si longtemps s'était durci de glace. Les alouettes se frottaient les ailes aux gazons jaunissants, dans la poussière grise des routes.
Adrien et Finette, après avoir descendu la route de Caussade et obliqué à droite dans le chemin d'argile montueux, avaient dépassé la Pierrière, où s'érige une antique croix de fer, branlant sur des degrés fendus et pourris. Attirés par l'énorme silhouette du moulin d'Agri, délaissé sur la haute bosse du mamelon, ils cheminaient la main dans la main, très émus par la chaude caresse de ce novembre si triste. Sans rc^ar-
der autour d'eux, ils cheminaient à travers les herbes, le long des haies épineuses, comme dans un rêve.
Si près et si loin l'un de lautre, ils songeaient aux affaires, à la pénurie d'argent, à leur mariage possible. Seulement l'un et l'autre de façons différentes. Tandis que Fine était surtout obsédée par le désir d'être admise chez les Radel, à l'abri de toute souffrance, Adrien, déjà plus loin que dix-neuf ans, se racontait que les camarades de Montpezat, et de moins fortunés que lui certes, possédaient chacun sa chacune, et que pour lui le temps était enfin venu de choisir la sienne. Il ne connaissait guère les filles du village. Fine était là toute trouvée, éclose sous ses yeux, à portée de sa main. On s'estimait beaucoup à l'Espigne. Pour voir sa prétendue, il n'aurait qu'à sauter le ruisseau. Puis aussi, Toine était son ami, son protecteur presque. Le timide faraud, aussi craintif qu'un enfant bâtard, tremblait de ne pas être agréé de Fine, et,
en marchant, il lui secouait un peu les doigts, les remuait dans les siens comme de grosses brindilles, et il s'imaginait ainsi s'éviter la peine d'expliquer avec des mots la sensation qui grouillait en lui si confuse et qu'il éprouvait tant d'effroi à pénétrer lui-même.
Une fois allongés sur les maigres touffes de luzerne, un silence pénible s'étant écoulé, Adrien se tourna vers Fine. Avec une angoisse hésitante, de nouveau il lui déroba la main qu'elle avait posée sur sa jupe, en une attitude méditative. Ensuite, il glissa longuement son regard langoureux sous les frissonnantes paupières de la pastoure, et il insinua :
■ — La misère nous gêne un peu... Je m'en vais, comme Toine, demain... peutêtre.
— Où?
— A Castelnau-de-Montratier peut-être.
— Castelnau-de-Montratier, répéta Fine en réfléchissant. C'est un peu loin ça.
— Pourquoi?... tu te consoleras bien, Fine ? hasarda-t-il.
Fine l'examina dans les yeux, avec méfiance. Car l'accent douloureux et tendre d'Adrien avait touché le sentiment qui l'agitait elle-même depuis le matin.
Puis, elle lâcha :
— Oui, je me consolerai bientôt, pourvu que...
Elle s'arrêta, un peu troublée et boudeuse.
— Parle-moi, Fine, se récria-t-il tout bas, avec vivacité. Pourquoi tu boudes? Je ne te faisais pas mal. Donne -moi ta main, dis...
— Tu veux t'en aller.
— Nous ne sommes pas à l'aise, au moulin. Ma mère ne sait pas tirer parti de nos biens.
— Et alors, à Montratier, tu vas peutêtre quérir une accordaillc ?
— Oh! non, pas ça... Situ voulais, toi, nous pourrions y penser, et la mère ne refuserait pas, ni les tiens, dis ?
Fine se mit à pleurer. Des sanglots secouaient son jeune corps souple, qui sentait bon la terre et les plantes.
Adrien l'écoutait, sans oser une parole ni un geste.
Et, comme Fine pour s'essuyer les yeux ramassait le bout de son tablier, il se pencha sur elle avec un élan de couleuvre, la baisa au cou, la prit contre lui, bien doucement. Ensuite, lorsque Fine se découvrit plus belle avec la trace de ses larmes, ils se mirent à rire comme des enfants au berceau, si heureux de vivre à l'issue de songes roses, au milieu du soleil, dans une solitude qui fredonnait des caresses.
Au château de Valdeizc, on marchait dans la douleur depuis quelque temps. Mme Elisabeth traînait une lourde maladie. On ne riait plus. Francès ne sortait de Tétable que pour étriller les bêtes, et restait des jours entiers en un coin d'ombre noire, sur la paille des litières. Sidore baissait son caquet à la ferme et ne s'éloignait plus le soir, selon son habitude, deux ou trois fois la semaine, pour aller au cdbaret de VEuropo, si loin, à Montpezat, jouer des parties de billard, voir des filles, boire interminablement les canards d'eau-de-vie et les bouteilles de bière achetées à Caussade.
Maurice soignait sa mère assidûment, ne s'absentait pas une minute. Mais il s'écar-
tait parfois de la chambre, rôdait à travers les vergers, se trouvait mou, même oublieux du présent, des choses urgentes, et s'il demeurait trop auprès de la malade, vite l'invariable idée lui trottait par la cervelle. Au chevet de sa mère, à ses instants de repos, à ses courts repas, le souvenir des trois semaines que Fine resta dans ses terres, lui revenait continuellement disparaissant un jour, reparaissant le lendemain, plus tenace que les chiendents infiltrés aux veines du sol. L'hiver sévissait très rude aux pauvres gens, il le savait, et avec impatience il attendait, poussait la guérison de sa mère, désireux de revoir le village, et sous le prétexte de distribuer des aumônes surtout à ses Journaliers, anxieux de filer chez les Maurac, d'y observer la famille et la jolie pastoure. Qu'était-elle devenue ?
Pourtant, la convalescence de la comtesse s'avançait. Les idées qui s'étaient brouillées dans sa tête, renaissaient complètes et luisantes. La finesse de son esprit reprendrait
bientôt l'animation d'autrefois. Il lui tardait d'être debout, de remanier les affaires, de ressaisir le gouvernement de ces charges que sa passion d'autorité et ses habitudes paysannes lui présentaient comme un devoir et un plaisir.
La comtesse Elisabeth était une belle femme, durcie au vent des campagnes, à l'air robuste des horizons nus. Ses traits sans pli de rudesse s'épanouissaient avec une douceur aimable, que le couchant semblait baigner de pâleur rose. Le blanc de ses yeux, où la prunelle brillait parmi un nuage de nuances grises, reflétait une songerie souvent penchée vers les maux des pauvres. Ses doigts, que le labeur grossier n'avait point flétris, se déliaient en des hardiesses çt des élégances aristocratiques. Son admirable corps de rurale devenue comtesse flattait les paysans. Avec elle, ils aimaient leurs champs, leurs chaumières, et n'étaient point humiliés de servir au château, d'en recevoir les aumônes.
Elle savait tout juste lire et écrire. Mais son esprit pénétrait les moindres difficultés d'une affaire. Souvent, dans la gérance de sa fortune terrienne dont elle savait la valeur jusqu'à un grain, son mari lui demandait conseil. Ayant mis en elle sa plus extrême confiance, il l'estima chaque jour davantage, l'aima jalousement. Les voisins accouraient conter à la veuve leurs misères, implorer son avis ou son secours. Son cœur, et sa main s'ouvraient inépuisables. Toute cette bonté répandue semblait lui porter bonheur. L'immense propriété prospérait à mesure, sans tracas.
La mère de Maurice avait encore belle prestance à son âge. Les bandeaux bruns, sous un bonnet noir à ruches dentelées, étaient poudrés de gris. Grande, le corsage oncore vivant, elle se tenait droit, avec un doux air de souveraineté. Ses lèvres, dessinées en un sourire piqué de malice, semblaient, au repos, vouloir des gracieusetés et des baisers. Mais cette attitude d'amabi-
lité, de joliesse naïve, était disparue durant sa maladie, depuis sa longue convalescence.
Elle s'aperçut bien qu'une infortune persécutait son Maurice, et se promit de la deviner, Maurice n'avait jamais ployé sous la mélancolie. Au contraire, il avait passé dans la vie, insouciant, superbe, grand rieur, comme emporté aux aventures par le vent capricieux qui souffle sur la campagne quercynoise, puis, fatigué du monde, il était revenu, amoureux des solitudes de .sa farouche et gracieuse patrie.
Maintenant il traînait ses pas dans la maison, demeurait de longues minutes à rêvasser, le front collé à la vitre, l'esprit on ne savait où. Il restait des heures, des journées en la chambre de sa mère ou la .sienne, dont la porte était vis-à-vis. Sombre, il n'ouvrait jamais une conversation, ne répondait que par monosyllabes dolents, lui qui autrefois aurait occupé sa mère, l'aurait distraite de son mal par un entretien sur les passionnantes ai'faircs rurales.
La convalescente scrutait ces silences chagrins, les suivait parmi la torpeur du modeste appartement, où dans l'obscurité grise de l'automne respirait le souvenir du comte. Mais le visage de Maurice était fermé comme une eau stagnante. On ne pouvait voir au fond de son cœur.
La comtesse se levait enfin. Allongée dans un fauteuil de bois qu'emplissaient des coussins, éclairée par le foyer flambant rouge comme un bonheur subit, elle appuyait des regards en dessous, avec do légers frémissements de mains. Mais vainement. Pas un souffle, pas une ride qui révélât le trouble du jeune homme si âprement possédé. Il fixait la flamme onduleuse d'un regard tenace, parfois terrible, où pétillait une lueur de vice, même de crime. Cette torture prolongea la convalescence de la veuve, qui redoutait d'enfoncer avec des questions indiscrètes la douleur dans l'âme de son fils ou bien de se révéler à ellemême une chose redoutée, de se buter à
quelque jeune sentiment trop humain. La veuve se déchirait l'âme de ne rien comprendre.
Tous deux vécurent ainsi des semaines, n'échangeant que des paroles banales. Parfois leurs yeux se rencontraient, et c'était avec des rayons acérés, pénétrants, anxieux. Maurice n'osait guère détourner la tête, épouvanté pourtant de se trouver en face d'un reproche ou d'une compassion. Tout languissait autour d'eux, dans la petite chambre. Sur la cheminée de marbre noir, la vieille pendule à colonnes agitait son tic-tac endormant. Le lit, chauffé par les énormes bûches de chênes, se reposait dans une sorte d'oubli.
A la même heure, régulièrement, quand les brumeuses clartés du soir brouillaient les étroit scarreaux de la fenêtre, Maurice, avec les mêmes gestes, garnissait la lampe affectueuse, et tandis que sa mère se couchait bien seule, sans aide, il descendait à la ferme, il allait voir le fidèle Francès.
M. le curé de Montpczat avait trouvé en faveur d'Adrien une bonne place pour tout l'hiver au village qu'il avait ambitionné, à Castelnau de Montratier.
Il devait partir le V décembre, un lundi, dans dix jours.
Une semaine s'était écoulée, depuis le jour où là-haut, à la tour d'Agri, Fine et lui s'étaient rendu des baisers et des caresses en manière de serments, ainsi que les bouchers et les marchands de bestiaux, à la fin de leurs négociations, se tapent dans les mains. A présent, ils se rencontraient le soir, en cachette, blottis dans la nuit, un peu loin de leurs familles. C'était
de l'autre côté du rû, sous la montagne, au fond d'un creux recouvert de buissons. II y avait de l'herbe en tas, flétrie, allongée par masses. Les amoureux s'y réchauffaient, serrés voluptueusement, dans les ténèbres tristes et frileuses. Il n'avait plu d'une semaine. Un grand vent, qui cassait les branches mortes et roulait les dernières feuilles, avait séché le sol, l'avait tassé comme un lit de planches. Eux s'égayaient beaucoup chaque soir d'avoir su choisir ces couches molles, cet abri de broussailles. Ils pouvaient étendre aisément leurs paresses, et un moment vivre ensemble de leurs rêves. Rien n'existait hors de ce trou, ni même le ciel ténébreux, caché par les haies touffues, par l'enfoncement et le pêle-mêle des arbres et des verdures, au bord du ruisseau dont le murmure frissonnait tout petit, discret, en l'épaisseur du silence et le vague néant des choses. Les jambes entrecroisées, ils répétaient sans cesse les mêmes paroles, leurs cœurs se sentant si proches ;
et Fine gardait à sa bouche humide les doigts amusés d'Adrien.
Assez forte pour échapper aux assauts virils de ce simple, sinon pour le repousser à coups de poing, la fille des Maurac ne se privait d'aucun plaisir convenable, s'accordait un peu, mais ne tolérait aucun geste trop hardi, aucune lasciveté brutale. Elle le maintenait en rut, lui chauffait le sang, lui poussait comme un clou dans la tête l'idée de leur mariage, et la rouée se réservait avec une chasteté savante, comptant bien exaspérer l'impatience du lils de Marthe. Cette femme au caractère orgueilleux serait son unique obstacle, clic le savait bien.
L'ami de Toine souffrait confusément de ces hésitations de Fine, parmi les langueurs et les expansions vives de leurs sexes. Des fois, s'il s'avançait trop sur elle, s'il s'éjouissait trop longtemps à confondre les bouches, la pastoure avec une lirusquerie timide, arrachait les mains ou la bouche de
ramourcLix. Un soir, il essaya de couler ses doigts dans le corsage : Fine laissait faire, mais ensuite, comme il osa détacher le foulard et, après avoir attendu l'approche d'une résistance, ouvrir entièrement la poitrine, où tout à coup il pencha sa face goulue, Fine se dressa superbe, offensée, vite se recouvrant les seins qui de froid frissonnèrent. Et, de suite, apaisée, victorieuse, charmante, elle appliqua de légères tapes rieuses sur les joues d'Adrien abasourdi.
Fine eût voulu que, de concert avec la veuve Radel, on préparât les accordailles. Seulement le faraud craignait, lui aussi, et désirait attendre après son retour. Au printemps, saison favorable, ils seraient l'un et l'autre en état de mariage. De peur d'effaroucher son poltron. Fine n'exigeait pas encore, se soumettait, excusait avec lui ces craintes puériles, mais ruminait certes d'autres projets.
Elle imagina de commencer sa cour au-
près de Marthe, d'engluer la mère après le fils. Dix jours pour la flatter et la convaincre, ce n'était pas de trop. Elle ne lâcherait aucunement la Radel après le départ d'Adrien, elle l'aiderait en son ménage, prendrait racine au moulin, mais ne valaitil pas mieux, pour commencer, qu'Adrien fût là, et que la veuve, accoutumée à leurs intimités, comprit d'elle-même leurs espérances ? D'ailleurs Fine, pressée de tranquilliser ses désirs, voulait dormir tout l'hiver sur une certitude de bonheur. Car il était également redoutable qu'Adrien ne se laissât surprendre par une fille de Castelnau-de-Montratier. Et âprement l'envie de pénétrer au moulin comme chez elle, de paraître au vu du monde la promise d'Adrien, croissait en son âme et en ses appétits de rurale.
Chez elle, à la masure, la misère noire s'approfondissait. Il avait fallu emprunter sur les jeunes bœufs, vendre les oies. Les vagabondages de Reine, que la couturière
de Montpezat avait renvoyée à cause de racontars de galanterie, d'ailleurs mensongers, ne suffisaient pas du lundi au dimanche. Grelottants, bras croisés, les mallueureux vivaient de longues journées de tortures. Ils se rongeaient d'inactivité, se disputaient à la moindre parole, se reprochaient la pitance.
Un tel deuil désolait Fine, qui rêvait au nid douillet de la veuve Marthe Radel.,
Enfin, la veille du départ d'Adrien, sa mère conformément à des usages de cette région quercynoiso, voulut offrir un cierge à la chapelle de Dorgue. Finette tint à l'accompagner. Adrien ne viendrait pas, le voyageur pour lequel étaient prononcées les prières ne devant aucunement regarder l'autel, de peur de contrarier les divinités scrupuleuses.
Donc ce dimanche, les deux femmes partirent de très bonne heure, afin d'assister à la messe. La nuit durait encore. La route se dessinait à peine, au milieu des champs
jaunes bientôt trempés daiirorc blanche.
Elles marchaient d'un pas allègre, chacune un cierge à la main. Fine s'était résolue à parler cette fois, mais elle était constamment empêchée tantôt par un homme ou un chariot qu'elle croyait apercevoir, tantôt par la rumeur d'une haie, par un coude du chemin ou la vision d'une grange dans un bouquet d'arbres.
La chapelle est construite à droite, sur un plateau argileux, d'où la vue s'écarte vers trois vallées profondes. Vis-à-vis, comme sur un mur de haute escalade, apparaissait le château des Valdeize avec ses nombreuses dépendances.
La chapelle de Dorgue, bâtie du reste sur les propriétés du comte, lui appartient. A dôssée ali flanc de cette ruine, une grangette, ancienne bergerie, pourrit d'abandon. Un cimetière se développe : ceux de la famille y dorment, ainsi que les bons serviteurs.
Les pierres tombales blêmissaient, de
longs cyprès sinistres et des broussailles épaisses gémissaient au vent matinal.
Marthe et Fine s'engagèrent entre les dalles. Personne n'était rendu.
Bientôt Francès, coiffé jusqu'au cou d'un bonnet de laine bleue, s'introduisit sournoisement, fît un signe de croix, et s'étant ployé par une très humble génutlexion, courut épousseter les linges roux de l'autel.
La chapelle s'ouvre assez vaste entre des murs crevassés, datant de plusieurs siècles, dont chacun a fourni son art, sa pensée, sa douleur, son culte. Le replâtrage des plaies, le redressement de la toiture, l'addition d'un mur, ont fait de cette église un bâtiment difforme. Autrefois les poules de la grangette y venaient prendre le frais. Un confessionnal applique sa tache sombre, à droite. Ici les pavés sont dodus, là creusés comme le plancher d'une aire, où les meuniers battent les grains poudreux. Des chaises au hasard sont dispersées, et des bancs sales. Une barrière basse, dont les enlumi-
mires de cuivre s'embellissent de vétusté, circule le long du chœur, entre deux piliers , sous lesquels deux tombeaux de marbre éraillé s'étalent : deux évêques étendus, crosse en main, mitre en tête. Des langues de fenêtres à carreaux gris salivent de la lumière sur la croix de l'autel et sur le tabernacle. Deux chapelles démontrent leurs coupoles, saint Joseph envisageant la sainte Vierge.
C'est à saint Joseph que Marthe et Finette vont offrir leurs cierges.
Auprès de la sacristie, où le prêtre survient essoufflé, Francès qui a déjà balayé avec de violents coups de tête le milieu de la chapelle et l'escalier de l'autel,- tire une lourde corde à nœuds. Et tout là-haut, la cloche cabriole dans les airs, au-dessus des campagnes.
La mine contrite, l'oreille basse, leur cierge aux doigts, les deux femmes avancent sous la statue, qui est barbouillée de bleu-pàle et de gris de fer. Fine, un peu en
arrière, laisse le pas et la dignité de l'œuvre à la mère d'Adrien. Leurs lèvres soulèvent un bruit pareil à celui de la pluie dans les landes, La veuve retrousse sa robe de futaine, gravit les degrés, et pose le cierge debout, appuyé entre les branches d'un candélabre comme une gaule au coin de la cheminée. Fine, tremblant de ne point assez flatter la religion de la mère, imite lentement ces manœuvres et se prête à toutes les prévenances, pour que Marthe ne soit pas étonnée bientôt de ses aveux et de ses projets.
S'étant agenouillées une dernière fois, elles se retournent.
A présent, deux rangées de chaises sont occupées. Ce sont des hommes, des enfants, des vieilles, des jeunettes, traînant sabots et souliers, égrenant des chapelets et faisant les yeux doux à l'autel. Très humble, les fidèles se glissent contre les murs, sur les bancs, en peuple, les uns derrière les autres, sans parler.
Le prêtre sort de la sacristie, revêtu de rétole et de la chasuble, suivi de Francès qui agite une clochette. Les fronts se prosternent. Un recueillement se déroule, ample et grandiose. La majesté de la nature, majesté si émouvante en cette nudité, en cet isolement de campagne, descend sous la voûte mal blanchie, où tressaille la vibration d'une âme rêvée, où frissonne l'essor de ces cœurs d'animaux rustiques, qui croient en un Dieu riche, tout-puissant et avare.
A la fin de l'office, les gens se tapent sur l'épaule, se rient dans les yeux. Les frères, les filles s'embrassent. Les petits sautent au cou des vieux, dont les longues cannes résonnent sur le sable des allées étroites qui circulent à travers le cimetière. On cause des récoltes, du mauvais temps, de la maladie qui atteint les troupeaux, d'un mariage probable, d'un bouvier disparu, d'une enceinte abandonnée par son faraud.
Des nuées au fond de l'horizon montent,
comme des tas d'herbes noires, vers Montauban. Un vent humide saisit la bouche. On se sépare.
Là-haut, dans sa ceinture boisée, sous un azur blême, le château de Valdeize apparait tout blanc, encore égayé de fin soleil, tandis que de toutes parts accourent les longues ombres noires. La pluie va recommencer. Un dimanche, c'est mauvais signe.
Des femmes discutent avec la veuve Radel. Finette écoute, préoccupée, obstinée au silence. Ce château semble de si loin lui jeter un reflet de joie et de bien-être. Les mots, la pression de main de M. Maurice lui reviennent, un froid lui aiguillonne le cœur. Elle contemple la solitude de cette riche campagne, puis détournant la tête avec une moue de dépit, s'écarte dans le fossé delà route, ramasse des feuilles, brise des ramures sèches, et tout son être remué d'angoisse, réfléchit tristement. Elle luttait contre une force incessante, qui voulait lui faire regarder vers le château.
Elles sont seules enfin, Marthe et la pastoure.
Marthe hâtait le pas et parlait beauco\ip, avec des gestes de contentement. Fine s'étonnait de la voir si peu touchée du départ de son fils.
Elles traversèrent Montpezat, qui s'ébattait au repos du dimanche. Sur la route des Fossés, depuis l'octroi jusqu'à la forge Guibal, les paysans, mains derrière le dos et feutre sur la nuque, se promenaient nonchalamment, entourés de chiens qui gambadaient et se grommelaient leurs tendresses. A la place de la mairie, au pied de la croix de fer, sous les arceaux trapus, d'autres péroraient, fumaient la pipe, admiraient un Journal que M. Andour avait offert au maître d'école.
Plus elles s'approchaient du moulin, plus Finette tremblait de frayeur. Maintenant elle n'eût pas désiré que la veuve devinât ses pensées.
Adrien, assis avec le père Caliste sur le
banc de pierre de lachaumine, vit venir les deux femmes. Pâle, il baissa la tête, pour éviter le regard de sa mère. Mais la pastourc n'avait rien avoué, il le comprit certes à ses yeux mauvais, et il ressentit tout à coup un grand soulagement.
La veuve repartit bien vite, contrariée par cette odeur de misère, d'ailleurs ne s'attachant à rien en dehors de sa grasse paresse.
Elle alla, aidée d'Adrien, sortir les vaches et la volaille. Fine, se présenta bientôt, rôdant, espérant voir Adrien luire quelque part entre les arbres. Puis, l'ayant aperçu, elle mit la bouche entre les mains comme dans un cornet, et d'une voix contenue assez forte pourtant, elle souffla :
™ Digô, digô !.., Adrien !... Adrien !
Le fils Radel, que la pensée de Fine accompagnait sans cesse, la rejoignit tout à coup. Alors, seuls enfin, mais au grand jour, sur le bord d'un pâturage, la pastoure, éclatant en sanglots, reprocha dure-
ment à son Adrien de ne point l'aimer, de no pas oser devant le monde, de n'avoir rien avoué à sa mère.
— Tu m'oublieras à Castelnau-de-Montratier, gémissait-elle, tandis qu'Adrien désolé, interdit de la trouver si plaintive, la pressait avec passion contre lui.
De ses mains rugueuses, il effaçait les grosses larmes qui souillaient les joues de Fine, et il bredouillait :
— Tais-toi, Finette, tais-toi... Hébé, voyons, on peut bien s'entendre peut-être. . .?
— Tu ne veux pas, toi...
— Mais si, va^ je te jure que je ne t'oublierai pas.... et au printemps prochain....
— Tu en es sûr ? répartit la pastourc, qui soudain redressa la tête et qui, ses larmes embellies d'un rayonnant sourire, resta langoureuse entre les bras d'Adrien.
Lui, réchauffé par ses étreintes d'amoureux pardonné, était saisi d'une sorte de vertige. Fine comprit ce trouble. Une flèvre le brûlait, et elle aussi qui se croyait forte.
C'est qu'elle n'eût pas été fâchée d'être ainsi surprise par un passant ou plutôt par la veuve. Alors les accord ailles seraient venues d'elles-mêmes.
Gagnée à la douceur de ces embrassements, elle oubliait sa misère, la bonne chaumière, les terres, le moulin, la fortune de l'avenir. En sa pensée il ne restait plus qu'Adrien. Et tous deux se grisaient de chaudes caresses, bercés par la mélancolie de la séparation si proche et par la Joie de vivre ensemble à ce soleil de dimanche.
Justement un pas s'éveilla dans la route délaissée. Fine leva la tête. Car ils étaient couchés dans les bras l'un de l'autre chastement.
C'était la veuve, cueillant de la salade ; elle aperçut les accouplés. Le regard éperdu de Finette croisa le regard surpris de Marthe. Ils se séparèrent. La veuve, haussant les épaules, s'en retourna au moulin. Fine demeura seule sur le gazon, indécise, vaguement inquiète. Adrien s'était
enfui le long du ruisseau, à un gué fort connu, qu'il lui fallut passer pour rejoindre les vaches au pâturage.
Le lendemain, au moment du départ.
Fine craignit d'aller chez la veuve. Elle attendit à la claie de son jardin. Le faraud ne tarda guère : il vint, son paquet de linge à l'épaule, un bâton sous le bras.
Ils s'embrassèrent longuement, par dessus la haie, avec des efforts caressants.
— Et moi ! demanda Reine, qui soudain se montra derrière l'épaule de Fine.
Adrien hésita. Mais pourtant il embrassa aussi la sœur de son aimée, et tout de suite déguerpit, la tête basse, les paupières humides.
Dès lors, les jours passent encore plus sombres, plus misérables.
Fine n'osa pas retourner au moulin, ni s'approcher du ruisseau. Elle voyait toujours ce dédaigneux haussement d'épaules, que la veuve avait eu la veille du départ d'Adrien,
Le dimanche suivant, elles se rencontrèrent nez à nez à l'église, près du confessionnal. La Radel eut un sourire de pitié souveraine, son visage s'éclaira d'une joie superbe, qui sembla se répandre sur ses vêtements noirs, autour de son joli coiffage. Elle tapota de ses mains amicales le dos de la a petite amie », et dépliant un chapelet, remua sa chaise neuve. Mais Fine, quoique réconfortée, eut besoin d'occuper son trouble à de ferventes prières. Obéissante aux règles de l'office, tantôt debout, tantôt assise, tantôt agenouillée, elle glissait dévotement ses regards confus vers la riche Marthe Radel.
La veuve s'était bien toujours doutée des sentiments de la pastoure si entreprenante et si habile. Seulement, elle croyait que la famille des Maurac poussait leur fille, et comme elle n'ignorait point la faiblesse de son Adrien, elle s'imaginait être enveloppée de manœuvres hypocrites. Avec sa désinvolture flegmatique, elle laissait les
complots se tramer, assurée de ne marier son fils que selon ses goûts et son heure. Pour l'instant, elle n'y pensait guère, fort heureuse de commander seule au moulin, où elle recevait plus fréquemment les visites du garde-champêtre qui fredonnait du patois, en agitant sa longue canne.
Fine se plaisait à savoir que cette orgueilleuse de Marthe faisait des siennes. Cette déconsidération la relevait à son propre esprit d'amoureuse et secourait ses projets de mariage.
Bientôt on souffrit moins aux chaumières. Décembre s'écoula favorable, avec des après-midi de printemps. On labourait. Philomène reprit ses étoupes. Calistc avait trouvé du travail aux terres de M. Andour. L'usurier, qui souvent chatouillait les joues de Fine, lui confia ses ouailles. Les économies de Toine, employé près de Molières, servaient uniquement à couvrir les emprunts faits sur les jeunes bœufs, qu'allait garder Reine, moins maraudeuse à cette époque.
Tout le long du jour, et le soir à table, Fine, préoccupée d'Adrien, de ce qu'il devait faire à Castelnau, muette et concentrée, se fouettait le courage pour aller de l'autre côté du ruisseau entretenir la veuve des promesses de son fils. Inutilement, hélas ! Quand elle revenait de conduire les oies chez M. Andour, elle se disait fatiguée, et lorgnant dans l'ombre épaisse, à travers les ramures frémissantes, le moulin semblable à une colossale vache penchée sur l'eau, la pastoure soupirait de colore, de dépit, de honte, la bouche grimaçante, les yeux écarquillés, toute la pensée tendue vers ce nid de richesse. Des idées bizarres lui vagabondaient par la cervelle. La tenace paysanne avait résolu ce mariage, il fallait qu'elle y parvînt à tout prix. Une semaine, elle eut la velléité d'aller au presbytère se confesser à M. Vidal, qui étant le grand ami de la veuve, lui commandait ainsi que le bon Dieu. Ensuite elle chercha le moyen de s'évader. Elle irait à Castelnau
surprendre son galant, lui rappeler sa promesse, et s'il bredouillait toujours des bêtises, elle lui cracherait son fait à la figure, bien sûr. Ensuite elle voulait se placer à une métairie voisine, pour le surveiller, pour l'empêcher par sa seule présence de se laisser mettre le pied dessus. Car elle le savait incapable de résister aux caresses d'une fille. D'ailleurs, cela plaisait aussi à la petite délurée qu'Adrien se laissât conduire tambour battant.
Un soir, après avoir longuement attendu le père en voyage à Caussade où il avait acheté un vérat, Finette fut troublée d'apprendre qu'il avait rencontré, au foirai de la petite ville, le patron d'Adrien.
— Hébé ? interrogea-t-elle brusquement, penchée sous les yeux de l'ancien, la bouche pressée d'émotion, les prunelles claires. Hébé, qu'est-ce qu'il fait ?
— Qui ? demanda Calisto ahuri de fatigue.
— Adrien, pardi !
— Ah ! ton Adrien... il va bien, paraîtil, très bien.
— Rien que ça ?
— Tu n'aurais pas voulu, par hasard, que Je te l'apporte dans la poche?
Reine, s'esclaffant de rire, tapa du jîoing contre la table où fumait la soupe, La mère regardait Fine sournoisement. Celleci, pâle, se mordit les lèvres.
Ce coup lui pénétra au cœur, comme s'il fût venu d'Adrien, lequel pourtant ne l'avait jamais blessée d'une ironie. Elle s'était trouvée sotte, avait blêmi à cause de lui. Elle entendait encore le rire cinglant de sa sœur, ce rire de démon qui raillait des idées de fortune trop hautes et qui présageait une déception ridicule.
La pastoure ne se contenait plus de mépris envers les siens, de timidité envers la veuve. A la messe, elle avait une énorme frayeur de rencontrer celle-ci, de croiser son regard, son ombre. Toujours arrivée à la fin des offices, elle se glissait derrière le
monde, à gauche, près de la porte, où elle savait bien que la Radel ne serait pas. Prise d'ennui, irritée contre l'absence d'Adrien, Finette ne songeait plus qu'à déguerpir au loin, vers Castelnau. Le sol de ses montagnes lui brûlait les pieds, lui soulevait l'âme comme un remords.
Un matin, paissant son troupeau, elle gravissait la rude montée qui s'accroche au plateau du moulin d'Agri, quand au-dessous, sur la route de Caussade, une jolie voiture, annoncée par des grelots, descendit à la course. Cette voiture était toute pareille à celle de M. Maurice, la sienne peutêtre. Fine s'obstina longtemps à la suivre des yeux. Bientôt ne l'apercevant plus que petite, mignonne, volant comme une mouche à travers les prés, la pastoure reprit sa marche ; elle souriait en dedans, le regard baissé, articulant des gestes heureux.
Soudain, comme elle frappait les pierres de légers coups de gaule en manière d'amusement, elle ne vit plus ses ouailles. Alors,
ce fut un grand travail de les poursuivre par les champs voisins, à droite, au-dessus d'un tertre gardé par des micocouliers.
Juste survint essoufflé, furibond, cramoisi. Mile, le vieux bossu, maître de ce plant de fèves. Il beuglait, tempêtait, voulait massacrer les oies, qui lourdes et boiteuses s'esquivaient en bronchant aux mottes. Il menaçait Fine des yeux et du bâton.
Dédaigneuse, la pastourc s'éloigna lentement suivie de son troupeau.
Une après-midi de ce décembre, par une pluie de tous les diables, le fond de la vallée s'assombrissait en entonnoir. Les feuillages frissonnaient. Les branches se tordaient, pleurant contre l'orage. Les fossés débordant charriaient de la boue et des ronces. Les oiseaux s'évadaient à l'aventure, à la recherche des abris, s'appelaient, s'ébrouaient dans les ramures. Il en venait jusque sous la treille de la chauminc, audacieux, effarouchés, par bandes, sautillant dans les allées, et des légumes aux bran-
chages. Le rû de l'Espi^^ne avait débordé : le courant claquait contre les arbres avec des bruits de grosses cordes. Le moulin était mort. Derrière la porte, sur une chaise, la veuve Radel bredouillait des prières. Seule, à un trou du pigeonnier, une grise colombe à collier grenat cadençait la tête, les autres pigeons pelotonnés dans les corbeilles d'osier, roucoulaient de faibles gloussements, où perlait un effroi. Le tonnerre grondait, comme des lames heurtant un récif.
Les Maurac, réunis dans la masure, échangeaient de rares paroles. Une sinistre somnolence pesait, telle que l'approche d'une détresse, d'un long mois de gêne. Dans l'air flottait une horreur, une vision de ténèbres, une crainte de souffrances inconnues. L'ancien, épaulé au mur, considérait la chute de l'orage, grosse, monotone, sans sursaut, sans fin. La vieille, qui filait son étoupe en un coin mal éclairé, poussait des soupirs de désolation. Reine
ronflait sur la table, la tête entre les bras : aujDrès d'elle, Fine point du tout soucieuse, lasse peut-être de songer aux choses d'amour, frottait sa gaule au tablier pour la polir, et dans son attitude amusée, il y avait comme un contentement de cette pluie noire, de cette longue journée de ruine et de terreur,
Caliste, ouvrant la porte vitrée, hasarda la tête. Un vent brutal, avec une averse cinglante, entra comme un assaut de mule.
Pourtant Reine ronflait. Fine et la mère, soumises, habituées déjà, ne se dérangèrent point. Les gouttes vibraient sur les branches, sur le sol, comme les coups de bâton aux blés et aux fèves durant la dépiquaison. Caliste s'avança un peu, pour voir. A l'horizon une lueur blanche tombait comme une mare. Pas une ride aux nues, pas une éclaircie, pas une souillure se détachant plus sombre. Une vaste énormité invariablement sale et pisseuse.
Caliste, abattu de désespérance, grelot-
tant, branlait les épaules, avait l'air d'implorer quelque saint, là-haut, plus loin que la foudre.
Alors, devant lui, sur la route, il remarqua M. Andour, qui pataugeait, le dos chargé d'un sac et d'un fusil. Derrière ce riche, un chien crotté tirait la langue, trottinait du bout des pattes.
— . Hé, par ici, M. Andour ! clama Caliste.
L'homme, étonné de voir la chaumine ouverte, accourut suivi du quadrupède. Il s'installa, disant bonjour à la compagnie, tapant des pieds, secouant ses frusques. Reine posa le fusil dans un coin, le sac sur la table. Caliste s'esquiva un- moment et revint avec des bûches qu'on alluma vite.
M. Andour était un gras dindon, aux paupières Jaunes^ à la trogne cramoisie, au menton rasé, aux dents propres. Il se léchait à tout instant les babines comme une chatte qui se fait belle.
Reine fouillait le sac avec effronterie.
M. AndoLir, en ])ras de chemise, jambes étalées, observait la fille des pieds à la tête. Celle-ci continuait, sans prêter attention à l'étonnement ravi de l'usurier. Caliste fixait le riche ave(; des regards anxieux, allumés de convoitise, La femme, complaisante, flatteuse, prenait souci du chien.
— Té, fit le chasseur, telle que tu la vois ta fille, elle me plaît.
Il désignait Reine qui se mit à rire.
Caliste et Philomène se regardèrent rapidement, les yeux noyés d'une ignominie satisfaite. Un espoir leur jaillit au cœur. Est-ce que M. Andour aurait un brin de folie pour Reine ? Il était large pour les filles.
Un silence tomba.
Les lèvres de M. Andour claquaient d'aise, il avait des frissons devant le chaud qui le trempait si bien.
— A propos, reprit-il, on dirait que vous ne savez pas la nouvelle. Tout le monde en parle, cependant, à Montpezat.
— Quoi ? dit l'ancien, qui s'avança vers le dos de M. Andour en se frottant les mains.
Les trois femmes s'étaient redressées, très curieuses, la bouche ouverte.
— Hébé, je vais vous raconter ça.
Déjà Reine, avenante et avide, s'était
plantée devant M. Andour, qui mania des grimaces à la taille de la fillette, puis commença :
— Hier, oui, pas plus tard qu'hier, Sidore, le garçon du château, revenant de la poste avec le courrier de M. Maurice, s'assit par hasard contre une haie. . .
Intriguée davantage. Fine quitta le banc de la table et s'approcha de M. Andour, contre sa sœur.
— Ah! ça vous intéresse, s'écria l'usurier. Hé bé", il y a de quoi. La preuve, c'est que Sidore, à peine assis sur l'herbe, et préparant sa pipe, fit un bond comme s'il avait marché sur quelque chose. Derrière lui, au milieu des broussailles, il y avait un enfant qui criait, criait autant qu'il savait.
le pauvre, et vêtu clans des torchons sales, et la figure rouge, les menottes bleuies par le gel. Vous savez qu'hier il faisait beau : très beau, ce soleil d'or tout neuf laissait croire vraiment qu'il ne pleuvrait plus.
Enfin, voici : Sidore a pris l'enfant comme une refique, l'a porté chez M. le Maire, qui était assis devant sa porte, sous les couverts, et alors tout le village s'est mis en révolution, on a commencé une enquête. M. l'adjoint, qui a été major aux dragons, s'est mis en colère. On a fouillé partout, dans les maisons, dans les étables, pour savoir si une fille n'était pas malade. Et pardi, sur une paille puant le pis de vache, on vous a pincé la fille de la Leus.
— La Leus? interrompirent les ruraux.
La Leus, cette morveuse, cette sans-le-sou ?
— Oui, cette morveuse. Elle n'a pas treize ans, Caliste, je vous demande !
Et M. Andour, avec une indignation honnête se tapa sur la cuisse.
— Mais ce qu'il y a de plus fort, conti-
nua-t-il, c'est qu'elle se défendait contre l'accusation. Pourtant son grabat ruisselait de souillures, son visage souffrait, plus sale que de la poussière, éraillé, tiré, avec des yeux rouges, et ses mains étaient accrochées à son ventre, où grouillait le mal avec des tiraillements, la coquine ! M. l'adjoint, exaspéré de tous ces mensonges, ne se contenait plus. Tout d'un coup, comme s'il écorchait une peau de lapin, il arracha la couverture de la malheureuse, et alors, vous savez. Je ne vous dis que ça ! . . .
Et d'un seul geste, sec, le conteur brandit ses doigts, avec un mouvement du corps plein de dégoût. Reine ne perdait pas un mot de l'amusante narration. .
— Et l'ofïicier de santé ? interrogea l'ancien.
— M. Goire ? Oh ! il est venu à l'instant. Pardi, il a constaté. L'imbécile avait lâché son poupon vers minuit, et après l'avoir roulé dans des torchons, puis dans son tablier, l'avait fourré sous les ramures,
comme un nid de fauvettes, à l'abri... Et un joli mioche, frais comme une rose, blond comme de la paille sèche, je vous réponds ! On a laissé le poupon à sa mère, et d'elle, on verra. Treize ans : je vous demande un peu !... Si seulement à cet âge les fillettes devraient savoir se moucher... Je parie que dans trois jours elle sera debout. Elle n'est ni plus grande ni plus forte qu'une autre, mais ça vous a l'habitude de crever la misère, de traîner la bosse sur les chemins, de résister à tous les temps, comme les pierres, et elle tiendra bon sur ses jambes de nourrice, allez, et prête encore à vous en fabriquer des douzaines dans quelque grenier, dans des trous, peut-être par ici, au ruisseau de l'Espigne, où on la voyait souvent, l'été dernier. »
La pastoure frissonna, songeant tout à coup à ses embrassements avec Adrien, dans le creux si profond sous les haies, de l'autre côté de l'Espigne. Et inconsciente, d'une voix précipitée elle articula :
— Le père du petit ?
— Oh! le père!... Ah bé, je t'en fiche, va-t'en voir s'ils viennent. D'abord, dites, Caliste, est-ce qu'on peut jamais être sûr d'être le père avec de pareilles rouleuses ?
Caliste remua la tête avec une négation triste, pendant que le conteur concluait :
— Seulement, voilà, on se doute. Le soir du même jour, le toucheur de bœufs des Plans, à une heure d'ici, vous savez, a décampé sans tambnur ni trompette. On sait que la gueuse trottait souvent de ce côté-là. Alors, c'est lui sans doute, mais il a de bonnes jambes, pas vrai ; et puis, un homme qu'est-ce que ça peut lui taire? Un coup sur son chapeau, et en avant, il va recommencer ailleurs.
M, Andour termina dans un ricanement, qui entraîna le rire autour de lui.
Fine se sauva sur le seuil, et longuement regarda les nues. L'orage cessant ne battait plus qu'une averse tranquille, lasse, ennuyeu.se.
La pluie continua des jours, des semaines apportant et emportant dans ses tourbillons comme l'écho des souffrances de ce rustique pays.
On vivait, à la chaumine, sur le travail de la mère, réuni en tas et vendu par Caliste au marché de Caussade. Ils empruntèrent de nouveau sur les bœufs. Reine se rongeait les ongles, dans sa réclusion forcée, en cette ombre de masure, aussi pestilentielle que celle d'une prison. Elle se mit à aider la mère, Fine ne pouvait se tenir à ce labeur monotone sur une chaise. Son esprit vagabondait au loin.
Cette lugubre histoire de la Leus, contée l'autre jour par M. Andour avec une grasse
désinvolture, maintenant toutes les métairies d'alentour se la chuchotaient, et Fine frémissait de songer qu'elle eût succombé, elle aussi aux séductions d'Adrien, si son bon sens de paysanne n'avait refroidi leur passion. Ensuite il serait parti pour Castelnaude-Montratier, et elle serait restée au pays, déshonorée, seule, flétrie. Alors, qu'auraitelle fait ? Certes il eût mieux valu se tuer tout de suite, se précipiter du haut de la Pierrière, que d'errer honnie , méprisée, poursuivie par les vieux et les jeunes mâles des environs. Car il y avait au village deux femelles séduites et puis lâchement abandonnées, qui n'ayant pu mettre la main sur un homme, n'avaient pas eu le courage de se punir par la mort, et qu'elle existence elles enduraient, les pauvresses !
On les rencontrait vers la nuit, dans les ruelles obscures, dans les chemins , contre les murs ou derrière les haies , rôdant comme les chiens, arrêtant les hommes, et les gamins leur Jetaient des cailloux. Les
femmes ne pouvaient les sentir. Dès qu'elles apparaissaient, c'étaient des injures , des menaces, des coups de fouet à effrayer plusieurs paires de bœufs. D'ailleurs, M. le Maire tolérait ses infamies. Est-ce que ces furies n'avaient pas assez du bonheur de vivre ? Elles devaient souffrir, voilà. En outre, les deux mégères se disputaient à chaque occasion, se battaient comme des loups, rageusement jalouses. Un beau matin sans doute, Ambroise, le garde champêtre, l'ami de la veuve Marthe, en trouverait une au fond d'un fossé, écrasée à coup de pied, éventrôe, dans du sang.
Et Fine tremblait d'un grand effroi. Si elle n'avait pas résisté à Adrien, c'eût été bien fini, pécaïré. Sa famille l'aurait battue et chassée. Elle, si jeune, n'aurait pas eu le courage de se punir par la mort. Mon Dieu, cette fille de treize ans, que deviendraitelle?
Pourtant, tous les galants ne sont pas des lâches. Adrien si doux, si simple, ne serait
pas parti. Il était trop bon, une vraie bête, le pauvre, trop obéissant à sa mère, une glorieuse, une fainéante, qui ne tirait certes pas son argent du travail. Il lui fallait bien le secours d'un riche, puisqu'elle n'avait pas mangé son moulin et qu'elle possédait tant de fortune, des oies, des vaches, des pigeons. Et des œufs ! oh, ça par exemple, elle en vendait énormément. Alors une idée éclaira les désespérances langoureuses de Fine. Ce M. Andour, c'était peut-être lui qui fournissait sa fortune au moulin ? Aussi pour naviguer plus libre, comme Adrien parlait en homme et prenait des airs d'amoureux, Marthe l'avait envoyé bien loin , croyant sans doute qu'il ne reviendrait jamais. L'autre jour, l'après-midi de ce gros orage, est-ce que M. Andour n'allait pas voir la veuve ? Eh, si pardi. Seulement le ruisseau avait mis une barrière. Finette se complaisait à de telles explications sur la bedonnante existence de cette veuve tant enviée. Elle la chargeait de fautes, la dés-
honorait à son imagination, l'espérait inabordable à force de péchés. Moi, je vaux plus qu'elle, reprenait la pastoure, qui excusait ainsi sa peur d'affronter le moulin et se donnait une supériorité enviable. Plus tard, la veuve pourrait avoir besoin d'elle et des siens, aujourd'hui si pauvres. Pardi, quand M. Andour serait mort I
C'était vrai, au moins. Adrien pourrait devenir pauvre, plus pauvre qu'eux. La chance est si bizarre !
Elle douta d'elle-même, de ses projets, de son amour. Pourquoi donc désirer son Adrien, s'il retombait plus tard dans l'affreuse misère ? Elle n'y aurait rien gagné qu'un imbécile à sa charge.
Elle se mit à dédaigner l'héritier du moulin, à le revoir niais, surtout quand ils étaient tous deux, devant les gens. Ainsi au château, pendant les vendanges, souvent en présence de M. Maurice, il était demeuré coi, de même qu'une bûche.
M, Maurice, lui, causait à tout le monde.
plaisantait, riait, n'avait pas peur des filles. Quel joli garçon tout de môme !
En voilà un qui nageait dans l'or et l'abondance, depuis sa naissance. Oh, ces riches ! mais ce sont des saints sur la terre ! comment s'approcher d'eux ? Qu'est-ce qu'ils doivent faire toute la journée, avec leur argent ? Surtout M. Maurice, en compagnie de sa mère ? On disait à propos de lui des choses merveilleuses de lointains voyages après les mers, et maintenant fatigué, il ne sortait plus de son château. Finette ne l'avait pas revu depuis longtemps, M. Maurice.
Alors elle riait, comme pour narguer son souvenir de M. Maurice, qui avait vite oublié son amour, lui. Car elle se rappelait obstinément ce dernier soir de fête, au château, et les mots caressants bredouillaient toujours à son oreille, et sa main de paysanne tressaillait à la brûlante pression de cette main do riche.
Cahotée entre ces vagues sensations, la
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pastoure se lamentait néanmoins, traînait des jours malheureux.
Toutefois, du tréfond d'elle, un mépris pour Adrien surgissait, et ensemble murmurait un humble appel vers M. Maurice.
Elle aurait souhaité le voir, lui parler même, afin de comprendre ces choses qui bourdonnaient en sa jeune tête. Des envies lui vinrent d'aller le dimanche, à la messe de la chapelle de Dorgue, où régulièrement M. Maurice se rendait. Puis, elle eût l'idée de se proposer au château. Se louer à l'année ? Oh ! non, impossible. La Saint-Michel était encore éloignée. Mais on l'aurait prise pour huit jours, un mois, une quinzaine. M. Maurice aurait eu le moyen de la fixer sur ses intentions, s'il en avait.
Ainsi, dans la rumeur confuse de ses sentiments, parmi sa crainte de la veuve, son horreur de l'indigence et son vain souvenir d'Adrien rebelle à ses vouloirs. Fine entrevoyait que M. Maurice avait des confidences à lui communiquer et qu'il n'avait
pas osé. Ces choses sûrement seraient avantageuses, provenant d'un seigneur si charitable. Et plus que de la charité se mêlait on cette affection, qu'elle était fîère d'avoir obtenue du châtelain, et même bien plus que de l'affection vulgaire : un instinct d'ardeur sensuelle.
Mais toujours une peur la fascinait, la rejetait vers Adrien, un paysan de sa classe, qui ne se mésallierait pas avec elle.
M. Maurice était riche, il la dédaignerait après sa fantaisie de grand seigneur, lui cracherait dessus. Alors, la petite pastoure végéterait dans les ordures, pareillement aux deux argneuses furies qui se disputaient les hommes de Montpezat.
Et honteuse, angoissée, tandis que le mauvais temps de misère et de froidure enténébrait le pays, Fine, l'âme également sombre, s'avouait impuissante, bien seule et bien pauvre, vouée à l'indigence durant la vie entière.
La pastoiire était tellement pénétrée du besoin de fortune, d'existence aisée, que M, Maurice avait agi, à ses yeux, en homme doux, généreux, dont elle accueillerait l'estime, si elle était sûre d'en tirer également son profit.
A présent, quand il lui venait la velléité de s'aventurer chez la veuve Radel, elle ne s'excitait plus à révéler ses tourments d'amoureuse. Bientôt cette velléité inutile la froissa péniblement. Elle s'accoutuma vite à délaisser le moulin, le nid encaissé des rendezvous, les bords de l'Espigne où ils se préféraient avec Adrien,
Depuis huit jours. Fine s'était juré, un peu pour punir son faraud qui ne savait pas
envoyer des nouvelles, de ne plus penser à lui, de se moquer de tout, d'attendre avec dédain. Reine n'était-elle pas heureuse, sans ces folles idées do cœur ?
Déjà la pastoure, débarrassée de son obsession, s'éjouissait de vautrer sa jeunesse au fond de sa chaumine, sans s'échapper par des rêves...
Et tout à coup survint M. Maurice.
Seuls, Caliste et Fine terminaient la soupe. Une humidité flottait pesante dans la chambre et se confondait à la chaude odeur de purin que lâchait l'étable, où par la porte ouverte les bœufs mugissaient, impatients.
Le père et la fille étaient muets. De temps à autre, Fine portait la soupière dans l'armoire, tirait du sel, arrachait une gousse d'ail au cordon pendu à la cheminée, remettait en place le pain et le plat de fèves sèches. L'ancien, le nez dans son verre, une main sur la cruche, mangeait. Ensuite, avec son couteau aux doigts, il découpait
en grosses parties égales le fromage et sa croûte dorée. Quand elle était assise, la pastoure examinait au dehors, par les vitres vêtues de crasse, dans la longue bordée de pruniers, tigrée de taches parla rare verdure des mousses. Elle examinait avec une patience vague, les yeux mouillés encore de ses volontés mal endormies, et comme si elle attendait un secours, comme si quelque àme céleste devait venir un matin approuver ses ambitions, comme si M. Maurice enfin avait annoncé son passage.
Il frappa, un peu courbé, fouillant partout d'un regard rapide.
Elle frémit. Un cri mourut dans sa gorge, non certes un cri d'effroi, et l'émotion vibra en tout son corps, l'étreignit une "seconde.
Elle se leva, sur l'ordre de son père, et, bien qu'indécise, offrit à M.Mauriceruniquc chaise haute de la maison.
11 y eut un silence de stupeur.
. Tous trois se regardaient, ahuris, l'ancien et sa (ille flairant le visitcui', souriant à
demi, espérant une bonne nouvelle, une proposition de travail, ainsi qu'aux vendanges, ou bien des choses sans nom qui leur roulaient confusément dans la tête, pareilles à des ombres de bourrasque tourbillonnant par la campagne.
M. Maurice paraissait fatigué. Il avait maigri ; une amertume froissait son visage, où peu à peu s'effaçait le sourire de ses salutations. Ses deux gros yeux ronds, jaillissants, absorbés, avaient l'air de suivre une pensée redoutable. Cette obsession, dont il souffrait, le châtelain la portait en lui depuis longtemps. 11 était venu, décidé à demander, à prendre Fine quand même. Il lui offrirait des conditions exceptionnelles. Tout cela, sans les conseils desa mère, car àla moindre résistance il se serait fâché. D'ailleurs, et ne songeant pas dans son hésitante témérité que Fine habiterait le château au vu de tout le monde, il avait mis son habit de chasse et puis son Lefaucheux, comme un déguisement. Il avait aussi estimé utile d'excuser
sa démarche vis-à-vis de sa conscience ; et une promesse de ne prendre Fine que pour servante, de la respecter toujours, germait en lui. Il était descendu à l'Espigne, en sifflant, doué de courage, imbu de plaisir.
Maintenant Maurice ne se reconnaissait plus. Après des causeries sur les affaires de la campagne, il raconta quel hasard l'avait conduit au ruisseau de l'Espigne, où il ne pourrait seulement pas tuer sa brochette de petits oiseaux. Il promit d'aider les pauvres Maurac, mais ça n'allait pas fort non plus au château, et puis, il avait d'anciens journaliers.
Le riche seigneur n'osait attacher ses yeuxvers Fine, illes détournait sur l'ancien, les promenait à l'aventure, sur le plafond, sur le lit, sur la table, dans le foyer où des cendres froides s'amassaient contre une bûche ; et il comparait ces pauvretés au bien-être qu'il goûtait près de sa bonne et vieillissante mère.
Subitement, rompant la glace, Caliste
porta la main à son front comme pour saluer de la casquette, et les lèvres pincées par un sourire importun, il souffla :
— Monsieur, quelquefois, vous pourriez pas me la garder, cette gentillette que vous voyez?... oh!... si, pas vrai, monsieur?... TJn mois, vingt jours, de temps en temps...
Avec une instinctive brusquerie, Maurice se tourna bien en face de la pastoure, qui regardait vaguement au dehors. Elle était prise d'inquiétude contre ces yeux qui s'occupaient d'elle, et surtout contre l'idée absurde de son père, cette idée bête qu'elle refuserait net à présent et à laquelle pourtant l'oublieuse amie d'Adrien s'était naguère accrochée avec une ardente convoitise.
Enfin, Maurice, blessé d'une incertitude qui le glaçait, se retourna vers le paysan, et il allait s'entendre avec lui pour amener Finette le plus tôt possible, quand, malgré lui, il se surprit à bredouiller, haussant les épaules avec miséricorde :
— Mon brave, c'efet inutile... Le travail ne va pas, je ne sais où nous en viendrons nous-mêmes. Les récoltes se vendent pour rien, les choses sont hors de prix... Quel sale gouvernement ! . . .
... Caliste s'indigna en apprenant qu'au bout de cinq années il n'y aurait plus une seule église sur le territoire de la France. Et, tandis que les deux hommes assommaient à coups de sottises les ignobles mangeurs de prêtres. Fine s'esquiva doucement, s'enfej-ma dans l'écurie, le cœur bien gros. Pourquoi donc était-il venu à leur masure, M. Maurice, sinon pour les tirer de la misère ? Serait-il aussi bête qu'Adrien ?... Les mains collées aux genoux, la pastoure, allongée sur un tas de paille, s'imaginait le séjour qu'elle eût fait au château, en cette ferme grasse, pleine de mouvement, de bonheur, d'opulence. Les bœufs l'examinaient avec une mélancolie tendre et poussaient de faibles mugissements. Et les regards de Fine, malheureux, attendris, d'où coulaient
des larmes j se confondaient aux regards si doux de ces prunelles de bêtes.
Au bruit de la porte de la demeure, vite elle ferma celle de l'étable, mais par un entrebâillement elle observa, curieuse, palpitante, implorant de la pensée le cœur de M. Maurice.
Caliste accompagna le châtelain jusqu'à la route. Il tenait sa casquette à la main, l'esprit troublé par cette visite qui le tracasserait toute la vie.
Maurice tressaillait d'émotions profondes. Mais il scroidit une dernière fois. Il se disait imbécile, et méprisant cotte indigence crapuleuse, il lui tardait de déguerpir, de n'être plus suivi par ces volubiles paroles de paysan, qui dérangeaient son habituel silence.
Ensuite, aussitôt qu'il fut seul sur la route de Caussadc, une honte lui souffla dans la face. Il blâma sa défaillance, ses lâchetés ridicules. Mais, pensa-t-il, je m'expliquerais plus aisément avec la vieille. D'ail-
leurs, c'est elle que je croyais rencontrer.
En effet, Maurice avait cru sans doute que, Caliste travaillant à la terre. Fine se trouverait avec sa mère, peut-être même toute seule. Et reprenant une allure hâtive, le geste hardi, il se murmura ;
— A bientôt !
Toine envoyait d'excellentes nouvelles.
Il était garçon ramonet à une campagne voisine de Barinas, très loin, en Languedoc. Recommandé par M. Andour, le fils Maurac avait été magnifiquement installé dans la ferme d'un noble vingt fois millionnaire. Il avait eu la chance de rencontrer au village de Maux, dont le clocher pointu s'aperçoit du haut de la colline où est plantée la ferme, son ami, Firmin, le fils d'une épicière de Montpezat.
A la sortie de la caserne de Montpellier, Firmin s'était marié avec une bonne, qu'il avait longtemps courtisée au Pérou et à l'Esplanade. Il était donc remisé au pays de sa femme, où le beau -père, adjoint
depuis des années, l'avait élevé au poste de garde-champêtre et de secrétaire de la commune.
Avec Firmin, c'était des bombances à tout casser, aux auberges, aux cafés, sous les charrettes qui abritent du soleil. Les jeux, la mangeaille, les boissons, que de plaisirs la carcasse est susceptible d'éprouver ! Les femelles suivent très bien les mâles, là-bas, dans ce pays du Languedoc.
— Un jour, tellement grisé de farces et de rires, Toine pria son collègue de lui mâcher un bout de lettre pour ceux de l'Espigne. Alors c'est lui qui paya la bière, au Cabsivet des F" leurs.
Réfléchissant, le menton dans la main, rouge d'efforts, suant certes plus que s'il eût labouré, Firmin posa ses coudes sur la table poisseuse, et dans la pénombre d'un coin tranquille, où bourdonnait une cohue de mouches visqueuses, il libella son boniment sur deux grandes feuilles bleues :
« Maux, canton de Barinas, Hérault. Le dimanche, P"" décembre 1879. — Une heure après-midi.
■» Mes chers parents,
« Je vous écris ces quelques mots pour vous faire savoir d'abord que je me porte bien. Je souhaite que cette lettre vous trouve de même, puisque depuis mon départ vous ne m'avez rien dit.
« Je suis à la Tourenque comme au Paradis, comme M. Andour dans sa jolie maison de la route de la Madelaine. Ces gens-là sont très braves ; il n'y a que madame qui est un peu embêtante à cause de sa religion ; bonne femme d'ailleurs. Elle nous soigne beaucoup, souvent elle vient voir à la ferme si nous mangeons assez, s'il ne nous manque rien et même si les bêtes ne sont pas malades. Mais tout va si admirablement dans ce pays de Cocagne, où les sous valent moins que les nôtres ! Car vous n'achèteriez pas une paire de poulets moins
de trois francs, et encore pas tr«s beaux, tandis que chez nous on les vend trente sous, pas vrai ? Mais tout ça m'est égal, vu que les poulets me passent sous les narines. Seulement, c'était pour vous dire que la monnaie coule ici comme de l'eau à travers les doigts, et que l'argent ne touche pas. sol, dès qu'on reste un dimanche au village. Aussi je suis très embêté de ne pas faire plus d'économies. » Monsieur est original comme tout, si vous saviez. Je n'ai jamais rencontré un être pareil. Quelquefois il disparaît pendant une semaine, comme, un mort. Ensuite, il saute à nos trousses tout d'un coup, chaque jour, du matin à la nuit, et il nous accompagne, quand nous revenons du travail. On dit qu'il est très embêté, car on dit qu'il s'entend avec la bonne, et qu'il a peur que Madame le sache, et qu'il ne veut pas que nous le sachions. Mais les lièvres, qui sont des roublards, se laissent pincer : à plus forte raison, Monsieur, qui n'a pas inventé la poudre.
» Cette bonne est une plante superbe. Pas si grande que Reine, mais un peu mieux fournie de la boite au lait. Puis, elle vous fait trembler les yeux, avec son tablier blanc sur un ventre qui supporterait le choc d'une mitrailleuse, son foulard de soie rouge qui fait sur la nuque un nœud roule d'une manière incompréhensible. Et ses cheveux, si vous les voyez ! Elle en a des masses. Elle ne les cache pas, allez, comme les filles de chez nous qui ne savent pas se faire jolies, ces nigaudes. Elle les met à Tair, comme ses mains, des mains à lécher toute la nuit sans fatigue, et comme son cou plus blanc que la neige, comme son petit morceau de gorge où la polissonne a suspendu, au bout d'un ruban de velours qui fait collier, un médaillon d'or. Cela fait comme une tache de soleil sur sa douce peau brune, qui est plus tondre que l'herbe, pécaïré, car elle se laisse toucher parfois, en passant, pour que peut-être nous ne la surprenion.'-- pas avec Monsieur
et que nous ne disions rien à Madame.
» Mais nous ne sommes pas si enfants d'aller raconter à l'un et à l'autre ces affaires qui ne nous regardent pas et qui d'ailleurs ne nous portent aucun préjudice.
» L'autre semaine, pas très loin de la campagne, une fille de Maux, a laissé, comme la Leus, son enfant dans un buisson. Puis, à la nuit, elle est allée au cimetière l'enterrer elle-même. Craignant d'être surprise, elle travaillait chaque jour, et elle s'était tellement serrée avec un corset que le petit est sorti mort. La mère de cette malheureuse était dans la manigance, puisque le lendemain de cette chose, elles se sont rendues ensemble à la terre, comme si rien n'était arrivé. Mais la police est venue. Alors Firmin a accompagné les juges de Béziers, qui sont entrés chez cette fille avec un médecin de Barinas.
» , Maintenant, il y a une chose que je voulais vous dire depuis longtemps. Il y a l'aubergiste de Maux, celui qui reste à côté
du Cabaret des Fleurs, qui a une fille assez Jolie. Juste elle n'avait pas d'amoureux, quand je suis venu, et nous nous entendons bien. D'abord, ça vous fera plaisir, car elle a quelque chose. L'auberge appartient à sa mère, qui a perdu son homme depuis dix ans. Puis elle n'est pas mal, elle est rousse, de l'âge de Fine, un an de moins que votre Toine qui vous écrit avec bonheur. Répondez-moi de suite votre consentement. Elle m'attendra après mon service. Sa mère est une bonne personne, très aimée de tout le pays. Son auberge est sur la route, au coin de la place. Les bergers, les charretiers descendent là, et les jours de la fête votive on y gagne de l'or.
» Je voudrais bien savoir quelque chose d'Adrien et de Fine.
» Je vous embrasse tous. Et les jeunes bœufs? Et les oies? Moi, ce qui m'étonne ici, c'est qu'on ne voit au labour que des mules ou des chevaux. Firmin aussi vous
embrasse, ainsi que sa femme r,
Et Toine, avec un soupir de joie, après avoir entendu l'interminable missive, prit le gros porte-plume et péniblement dessina une croix.
Ce dimanche, au Cabaret de VEiirope, Francès et Caliste causaient.
C'était après les vêpres. Toutes les toilettes étaient dehors, sur la place de la mairie, sur la promenade qui va de la gendarmerie au bureau de poste et aussi sur le chemin des Fossés qui descend du chemin de l'Amour à la route de Caussade.
Un peu hors du village, après une luzerne triangulaire, le chemin de l'Amour rejoint la route de la Madelaine, au quartier de la gendarmerie. Il est désert. L'herbe pousse drue, en un large tapis, au pied des jeunes platanes. A une des extrémités, dans un clos vague de haies basses, hommes et femmes vont le dimanche jouer aux boules,
aux quilles. Ensuite, à la nuit, on s'y rencontre de nouveau, pour dissimuler les péchés d'avant le mariage.
C'est là, au Botjou, que Francès avait topé Caliste, lequel, les mains derrière le dos, le front sous un feutre endimanché, attendait le crépuscule, en regardant le jeu, sans parler, la tête emplie de choses tristes.
Francès l'avait frappé à l'épaule mystérieusement, et conduit d'un signe autoritaire sur le chemin de l'Amour.
Puis, arrivés à la route de la Madelaine, ils tournèrent à gauche. Devant l'octroi, Francès souffla dans l'oreille du paysan, avec une peur d'être entendu et épiant tout autour :
— Il faut que je te dise des choses... 11 ne faut pas qu'on nous surprenne... tu sais, des choses sérieuses,... allons à l'Euroj^e, veux-tu ?
L'autre, ahuri, la tête basse, les mains aux poches de la culotte, marchait béatev
ment, observant par saccades brusques le vieux sourd. Depuis si longtemps qu'il trimait cette galère d'existence, le rustre de l'Espigne redoutait toujours quelque péril, et maintenant il hésitait déjà entre la folle ivresse de gagner un argent peut-être considérable et la crainte de se livrer à une spéculation défendue, exposée aux soupçons de la gendarmerie. Il s'étonnait beaucoup des précautions minutieuses du vieux domestique et de la gravité de ses allures.
Sans répondre, sans réclamer, il suivit.
A cette heure, peu de monde au Cabaret de VEurope. Seuls, le juge de paix, singe à lunettes, rouillé de sottise, long, maigre, jaune comme un chou-fleur en floraison ; et son greffier, un brun à la barbe d'apôtre, à la parole melliflue, et civilisé, perdu dans ces montagnes comme un rossignol dans d'immenses forêts. Ils prenaient l'absinthe sous la treille épaisse de vigne-vierge, qui, se développant sur toute la façade, ménage vis-à-vis les deux portes deux entrées :
à gauche la salle do consommation, à droite le billard.
Les deux blouses s'introduisirent cahincaha, se cachèrent dans une ombre où ronflaient de grosses mouches, au fond de la salle, entre une cheminée bouchée et une cloison enduite d'un paysage vert et rouge.
Ce fut Francès qui commanda, brièvement, d'un coup de canne sur la table.
La maîtresse du logis, en coiffage brillant, le corps robuste entouré d'un tablier de percale, le menton grassouillet, les paupières alertes, éternisa pour déboucher une bouteille de C/Ognoc et servir deux petits verres. Elle resta debout un moment, puis arpprocha une chaise, et pointant ses prunelles sui' la figure de Caliste, s'informa des gens de l'Espigne et de leurs affaires. Le rustre déblatéra d'abord avec entrain, avec des secousses sensuelles, plaisantant cette femme mûre, lui effleurant le corsage, malgré l'homme qui tout autour frottait les tables.
Mais aussitôt, d'une volte-face prompte, il se posa du côté de Francès, qui lui tirait le coude avec impatience. Tant que la femme demeura tout près à attendre d'une oreille curieuse, les buveurs gardèrent le silence.
Elle disparut, en soupirant.
Enfln, le vieux se pencha vers Caliste, bourdonna une parole prudente, puis d'autres, et soudain se tut. Ses lèvres gercées se présentaient très rouges, ses prunelles sortaient avides d'entre les sourcils broussailleux ; au milieu du front, parmi des rides emmêlées, une barre se dessinait, enfoncée par l'intense douleur de la méditation. Caliste fut en émoi : avec une sorte de grelottement il examina derrière lui, dans la salle, comme un poltron. Il baissa la tête, la coucha dans une de ses larges mains calleuses, et réfléchit. Un silence tomba, parmi lequel ronronnait le feu de la cuisine.
Cali.ste se réveilla.
— Eh bien ? interrogea vivement le vieux.
Caliste hésitait beaucoup. Ses yeux étudiaient opiniâtrement la face brûlée du sourd, mais ne voyaient rien, ne voyaient qu'une idée, noire, atroce, une idée d'avare et de criminel. Sa tête marchait dans un tourbillon, comme celle d'un homme ivre.
Francès se mit à branler sa caboche en un rythme patient.
Enfin le père de Finette se décida.
Il ouvrit très larges ses dix doigts, leva ses deux mains et deux fois réclama dix ecus.
— Non ! cracha le vieux. Non, tu es trop exigeant... Dix écus, ça suffit.
Tous deux haussèrent les épaules, désespérés de ne point s'accorder, résolus à ne pas aller plus loin dans les concessions.
Un silence de nouveau tomba, lourd d'angoisses. Ils buvaient tranquillement, comme à cent lieues l'un et l'autre de leur négociation pénible, mais tous deux timides en leurs attitudes, appesantis par des réflexions troublantes, très soucieux aussi de n'être point devinés.
Ensuite le colloque s'anima, se prolongea, s'enfiévra, avec des signes, des paroles sèches, des gestes suppliants, coupés d'indécises colères.
Le cafetier, à califourchon sur une chaise, avait pris sous la treille, derrière le taciturne juge de paix, un poste d'observation. Mais les discoureurs étaient plus roués que lui. Il ne découvrit pas le mystère.
Les deux ruraux tombèrent d'accord.
Car la bouche édentée de Francès ricana.
Ils se donnèrent une cordiale poignée de main, et Caliste versa dans les petits verres une dernière larme de cognac.
On ne soupe qu'à six heures, le dimanche. Caliste est seul avec sa femme à la chaumine. Reine trotte encore sur la place de la Mairie, au milieu des gamins de dix ans moins âgés qu'elle. Fine se retarde dans la cuisine de M. Andour, où Françoise, la bonne de l'usurier, l'entretient des choses de la religion.
Il fait doux. Le froid éclate avec une jeunesse fraîche et comme odorante. La nuit rayonne d'une santé lumineuse. Les murs pressentis, les pierres géantes enterrées parmi les champs et les bosquets, les haies interminables, les arbres décharnés sur la route qui dévale au ruisseau de TEspigne,
le moindre bloc dressé, le susurrement des herbes flétries, expriment des murmures humains, des caresses de rêve, des terreurs impuissantes. Il fait bon vivre en ce soir d'hiver.
Au dehors, tïintôt sous la tonnelle, tantôt sous les arbres, Caliste se promène, pensif, inquiet. Le rapacc rumine son idée, veut parler à sa femme. Timide, il se dissimule dans l'ombre pour mieux s'habituer à l'horreur de son marché et saisir le courage d'en informer Philomène.
Le temps pressait. D'un moment à l'autre, Fine entrerait. Quand un pas autour de lui ou un chuchotement de branches bruissait, il hésitait, se serrait la bouche davantage, et à peine se remerciaitil de n'avoir encore rien confessé qu'aussitôt il retombait dans son angoisse.
Il errait devant la porte grande ouverte, qui jetait sur les marches bleues, dans l'allée, une grise traînée de lumière. Parfois il s'adossait, alourdi d'inquiétude, sérieux,
espérant en vain que sa femme l'interrogeât sur ses mornes soucis
Mais Philomène, après avoir lavé les verres, frotté la table et coupé la soupe, s'assit au coin de l'âtre. Ses jambes serrées dans la robe du dimanche, la figure éclairée par la lueur vacillante de la chandelle, elle tricota paisiblement un gilet pour Reine.
Alors Caliste s'avança jusqu'à l'étable, puis frôlant la muraille, fît le tour de la chaumine. Il regarda luire la lune si blanche ; ensuite, longuement, les coteaux, les arbres, les pâturages. Et ahuri, les mains aux poches, il se reposa sur le banc de pierre.
La solitude étalait un néant dans ce creux de montagnes isolé. Les fouillées ne bougeaient plus, rien ne semblait plus vivre. La nuit s'épaississait, favorisait davantage les idées de crime et d'égoïsme. Le rustre tremblait de toute sa virilité, en cette impuissance de se délivrer du secret
ii,moble et de pousser sa temme à la complicité de ses desseins. La douleur lui pesait à l'âme autant que cent kilos de foin sur les épaules. Maintenant, il eût été incapable do faire un pas, il redoutait ses gestes, il redoutait de se donner la conscience de sa vie. Cette abomination, son complot avec Francès, le hantait. Avec torture, il avait peur des siens, de sa maison, des arbres du jardin, il tremblait que Finette ne le surprît dans cette épouvante, et cherchait un moyen de franchir ce seuil adoré, de manger à sa table devant toute la famille, avec au front cette lueur du mal qui lui brûlait le sang.
Philomène, sa cruche à la main, sortit, sans voir son homme. Sa robe le toucha. Horrible, il détourna la tête, se colla contre le mur, s'écarta, comme pour disparaître au fond de la nuit.
L'ancienne avait rempli la cruche.
— Caliste ! appela-t-elle vers la route qui monte au village.
— Il est fou, mon homme, pas possible, grommela-t-elle entre ses dents. Est-ce qu'il serait allé au village, à cette heure, sans prévenir ?
Il ne répondit pas, s'effaça davantage contre le mur.
— Caliste ! Caliste ! clama-t-elle de nouveau.
Elle tournait déjà vers la porte, quand, tout à coup, il la tira sur lui, et doucement, ainsi que jadis au rendez-vous d'amour murmura :
— Philomène...
Elle poussa un cri, effrayée, se défendant.
Ensuite, ayant déposé la cruche à ses pieds, elle joignit les mains avec une attitude miséricordieuse, et gronda :
— Hé' bé donc, qu'est-ce que tu as ce soir ?
— Ecoute, té, assieds-toi là, reprit allègrement le monstre couard, qui l'empoigna par le bras et lui fît place à son côté.
Après un court silence, Philomène épiant cette étrange attitude, Caliste lui prit les mains, se pencha vers elle, sous ses yeux, et dans une imploration câline :
— Écoute-moi bien, je veux te parler.
Aujourd'hui, j'ai vu Francès, le brave domestique de M. Maurice. Il m'a dit que si nous voulions donner Fine au château, M. Maurice serait bien content, et Madame la mère aussi, cette honnête dame. Moi, je ne voulais pas d'abord... Mais les affaires sont les affaires, on ne résiste pas devant l'argent, pas vrai?... M. Maurice peutêtre voudra que Fine... soit à lui... à lui tout seul, tu comprends.... Je veux te dire tout, té, Philomène. C'est difficile à expliquer, tu comprends... N'aie pas peur, ce n'est pas nous qui serons les dupes. J'ai fait de bonnes, d'excellentes conditions. On nous donnera. . .
— Mais Fine ? interrompit la mère, bouleversée.
— Hé bé, oui, oui. Finette, tu sais,
M. Maurice l'aime beaucoup, tu sais? Oh, beaucoup. La preuve... Ah ça! tu crois que je donnerais Finette pour rien, pour un morceau de pain, et si je n'étais pas sûr que M. Maurice qui fera de notre fille une heureuse plus adorable que les anges du ciel, nous récompensera très comme il faut !...
— Je ne veux pas ! Je ne veux pas ! criait la mère avec désespoir.
Elle se leva d'un bond, et les mains sur la tête, ainsi qu'une Furie sortant de l'ombre, elle frappait du pied, vociférait, comme si elle se fût débattue contre un ravisseur :
— Je ne veux pas ! Je ne veux pas !
— Alors, demanda l'ancien avec une ironie farouche, il te plait de rester dans la misère jusqu'à la mort?... Hébé,j'en ai assez, moi !.
Il rentra, avec un geste de hardiesse cynique. Désormais, le rural était résolu à tout sacrifier dans l'intérêt d'une fortune si ardemment souhaitée.
— Oui, hurla-t-il, il faut que ça finisse !
Il s'affaissa sur un banc de la cuisine, les bras croisés.
Philonicnc, pâle, rentra ensuite, la cruche pendant au bras fatigué.
— Vois, fit Caliste qui attira sa femme avec une agitition doucereuse, qu'est-ce que nous avons à perdre, si Finette accepte? Est-ce que M. Andour n'en a pas eu chez lui des filles, toute la vie ? Et toutes se sont retirées avec de l'argent, pas vrai ?
— Oui, c'est vrai, accorda la femme, qui déposa la cruche sur la table et se frotta les yeux du revers de la main.
— D'abord, tu as crié sans connaître mes démarches, va, je ne suis pas plus bète ({u'un autre.
Il y eut un moment d'hésitation. Toute colère s'apaisa. Au dehors, des coups de vent ébranlaient les futaies.
— Hé bé, voyons ces démarches ? interrogea Philomène, curieuse et craignant les disputes de son homme.
Elle s'assit sur le banc, mais adossée à la
table. Ils s'inclinèrent amicalement vis-à-vis liin de l'autre. Caliste. avec une coquinerie narquoise et lui montrant ses dix doigts, lâcha vite sa confession, impatient de se débarrasser d'un aussi lourd fardeau.
— Francès viendra prendre Finette, et nous, nous aurons ça !... puis, on verra... ça, c'est pour commencer... dix écus, c'est joli, pas vrai ?
Ses deux mains restaient plantées devant la figure de sa femme, qui, soudain frappée d'une lueur d'avarice, ouvrait des grands yeux éblouis. Une stupeur empourprait sa face. Immobile, béate, ne comprenant point trop néanmoins, elle regardait ces deux larges mains calleuses. Alors, reprise d'un doute, mordue par une cupidité de plus en plus grande, elle hasarda :
— Oui, dix écus, je vois l)ien... Mais après ?
— Mille, mille francs, ma lionne Philomène, s'écria le menteur en étirant ses paupières.
Il s'avançait plus avant contre la figure de l'ancienne, comme pour lui enfoncer clans le corps son avarice de mâle et la pénétrer de sa jouissance énorme.
— Dimanche prochain, avant la messe, Francès nous les portera... Ah ! mais voilà, il faut que notre fille accepte.
— Oh ! oui, elle acceptera. On ne trouve pas tous les matins mille francs dans ses sabots... Alors, qu'est-ce que nous ferons de tout ça, dis ?
Philomène souriait. Ils s'admiraient, avidement attirés l'un contre l'autre, vibrants d'une certaine gloire. Ils s'embrassèrent en sursaut, le vieux balbutiant, avec des larmes :
— Aussi, plus tard, tuverras...
" — Pauvre Finette, elle sera heureuse, elle aussi... Sa mère priera Dieu pour elle, le jour du départ.
Et ils se touchaient les mains avec un chaud plaisir, comme si déjà ils eussent à manier ce bel argent
De bon matin, le ciel encore grisâtre, Francès était arrivé à la chaumine. La pastoure mangeait une soupe à l'ail. La veille, avant de se coucher, on lui avait appris que le valet de M. Maurice de Valdeize viendrait la prendre. On ne savait pas au juste pourquoi, mais l'ancien hochait la tête sans regarder Fine, en maugréant que c'était pour le bonheur de sa fille et de la maison. D'ailleurs, Fine verrait bien, elle n'avait qu'à obéir : La mère approuvait. Si ce n'était pas pour le bien de sa chérie, sûrement elle ne la laisserait pas s'embarquer au château. Mais M. Maurice n'était pas comparable aux autres maîtres. Il ne méprisait pas les pauvres, lui, et qui sait? Finette pourrait quelque jour devenir une dame, si elle se faisait estimer de M. Maurice.
— Et moi ? alors personne ne veut de moi ? personne ne me réclame ? dit Reine avec une raillerie légèrement curieuse.
Cette plaisanterie dérida la pastoure, qui éprouvait confusément, parmi des craintes,
une exquise joie d'abandonner la chaumière où elle avait tant pâti. Elle eut un rapide regard de mépris pour la vigne de la veuve Radel. Le souvenir d'Adrien, ce nigaud qui l'oubliait, lui porta aux lèvres un crachat de dégoût, qu'elle jeta aux pieds du vieux sourd.
Le vieux cheminait de son pas régulier, frappait de sa canne la montée longue et dure qui conduit au village. En traversant Montpezat, Fine rencontra des camarades qui balayaient le pas de leurs portes. Elle les informa de son voyage.
— Je vais au château, M. Maurice me fait appeler.
Les jeunes villageoises, honteuses d'envier Fine, la considéraient sans répondre, avec des moues de mauvaise humeur. Quand Fine eut disparu, elles daubèrent sur l'inconduite des Maurac et se moquèrent, méchantes, indignées, du métier que leur amie entreprendrait au château.
Le greffier du juge montra sa tête che-
velue à une fenêtre, encadrée de lierre, audessus des fillt?s qui jacassaient ensemble, et s'exclama :
— Ça durera donc toujours que les filles du peuple soient la pâture des riches ?. . .
Fine et Francès se trouvaient loin déjà. La campagne se développait en son ampleur inégale. Fine entrevit le château sur un sommet ardu, à la lisière d'un vaste bois. Elle se sentit froid au cœur.
— Elle est donc malade, demanda-t-ello au vieux qui penchait son oreille, elle est donc incapable de servir, Pauline, puisqu'on m'envoie prendre ?
— Non. Quand elle s'arrêtera celle-là, on pourra dire que les alouettes ne. chantent plus.
— Hé bé, qu'est-ce que je ferai, moi, au château ?
Le sourd, qui cette fois n'avait pas bien entendu, haussa dédaigneusement les épaules.
Fine, regrettant d'être partie si vite, ap-
préhcnclait avec effroi de voir le jeune châtelain, comme elle eût été effrayée de rencontrer des hibous à la nuit tombante, à l'heure où les pastoures ramènent leurs ouailles vers l'étable. Un inconnu l'étreignait. Elle savait bien que M. Maurice aimait les pauvres, qu'elle ne serait pas malheureuse au château, mais était-ce naturel, tous ces mystères ? Puis d'ailleurs, pourquoi l'avoir choisie, elle, plutôt que Reine, par exemple, plutôt que d'autres filles ? Il n'en manquait pas au village, et de très jolies même. Et encore cette timidité douce qu'il avait montrée devant elle, sa tendresse empressée, ces mots caressants qu'il avait murmurés comme au confessionnal et qui lui revenaient en flattant son amour-propre de demoiselle, tout cela troublait Fine ; et si une vanité ne l'avait secourue, elle aurait laissé le vieux tout seul sur la route et se serait sauvée vers l'Espigne. Obstinément elle fixait le château, où s'agitait déjà un remuc-ménaorc d'hommes et de bêtes. Des
vaches, liées au joug, descendaient le chemin pierreux, qui coule de la ferme comme un torrent d'une source. Fine reconnut Sidorc, lequel, son aiguillon à l'épaule, avait l'air de brailler une romance.
Au moment de dévaler la côte sinueuse qui, trois cents pas plus loin, gagne le chemin pierreux du château, Francès poussa Fine à droite, à la chapelle de Dorgue.
Un recueillement s'étendait. Des moineaux piaillaient dans les haies funéraires, sur le toit de la petite église, parmi les croix pourries et les couronnes fanées.
M. Maurice s'ennuyait seul à la grange, anxieux, bouleversé. Au bruît des pas, il apparut sur le seuil, et très alerte, s'adressant à Francès, comme si Fine n'eût pas été là ;
— Tu as - été bientôt ici !
Ensuite, sans regarder la fillette qui ne pensait plus à rien tant elle était enivrée de joie et de crainte, il remua des chaises.
Le domestique, un peu embarrassé, répondit ;
— Voilà, Monsieur. ... on ne lui a pas dit ce qu'elle viendrait faire ici... et alors, vous comprenez,... moi aussi je ne lui ai pas dit...
Il s'assit à table, le dos à la cheminée. Auprès de lui, Fine. Et il tremblait toujours, ayant conscience de sa mauvaise action.
Enfin M. Maurice se décida.
Accoudé, les yeux dans les yeux de la pastoure, tous deux imbus d'un courage spontané, protégés par la présence du vieux, M. Maurice, seul, à droite de la table, parla d'une voix calme, engageante :
— Hé bé, voilà, je voudrais vous avoir comme domestique. Vous habiteriez la grange de Dorgue en compagnie de Francès. Il me faut quelqu'un d'honnête et de dégourdi pour soigner tout cela. Le pauvre se fait vieux, ajouta-t-il, en montrant le sourd, lequel un peu hébété examinait en dessous les deux figures qui se scrutaient.
Une rougeur voila le visage de la pas-
toure. Elle regardait tout autour la cuisine, avec une expérience susceptible cVapprécier les richesses du lieu. La salle, carrée, spacieuse, était éclairée par une grande porte et une haute fenêtre à volets gris, ouverte sur les coteaux lointains qui forment deux torrents de verdure, dont le village, au milieu, paraît être la digue ébranlée. A gauche, l'évier et le fourneau. Puis, une cheminée de briques, où deux couples auraient pu bâtir leurs nids ; et un escalier en bois grinçant et poisseux, qui tirebouchonnait jusqu'aux chambres et au galetas.
A droite, l'armoire, énorme, luisante, puant l'ail et le pain ; une table encombrée de litres et de verres, posée contre le mur, pareille à celle qui ornait la cuisine et que des bancs entouraient.
Maurice ralentit sa voix, se tut, respectueux devant les muettes investigations do Fine. Mais ce brusque silence, aussi effroyable que le calme mort après un coup de foudre, frappa la pastoure, et de nouveau
elle s'offrit docile aux paroles du riche.
— Hé bien, que dites-vous? demandat-il.
— Je ne sais pas, moi, soupira la petite. Mais pourtant... je ne peux pas rester. Je croyais au château....
Un silence encore.
Maurice, la tête entre les mains, les coudes sur la table, répétait, palpitant d'angoisses :
— Au château, au château...
Francès, sentant l'approche d'une bourrasque, s'esquiva. Il s'assit au soleil, sur une pierre, un peu loin, et Fine s'absorba dans l'attention de son dos voûté, aussi immobile qu'une tombe.
— Oui, mais au château, je ne puis pas, je ne puis pas vous prendre, s'exclama le châtelain avec un sursaut de dépit.
— Et... pourquoi voulez- vous me prendre ? interrogea naïvement la luronne, convaincue dès lors que ses parents avaient trafiqué de sa jeunesse et que M. Maurice
l'attirait dans sa fortune, à l'imitation de presque tous les riches et de M. Andour luimême, cet homme si redouté des filles.
— Pourquoi?.., O Finette, pourquoi? tu me le demandes?... Tiens, tu serais heureuse ici!... Tu comprends bien, pas vrai, ma mignonne.... reste ! reste ! tes parents, je leur donnerai des terres... je te donnerai de l'argent, à toi, beaucoup d'argent, tant que tu voudras. . . tu sera maîtresse ici. . .
Il s'était levé, l'audacieux, câlin, souple, brûlant, et il s'approchait de la rustre en frémissant de tout le corps, les mains impatientes de toucher cette chair fraîche qu'il avait follement désirée, un jour, en passant, et qu'il était tourmenté, d'avoir en ses bras, contre sa chair, à lui éternellement. La vertu de son amour le contraignait à une chasteté si douloureuse.
Fine, baissant les yeux très humbles, s'anéantissait dans une lâche faiblesse qui n'était plus de l'effroi. Car M. Maurice ne
lui déplaisait point, certes. Un instinct de
virginité violée, une pudeur délicieuse, lui agitaient le sang. Elle eût préféré repousser avec horreur ce riche, qui l'achetait comme un agneau sans défense.
Puis aussi, l'odeur de l'argent la grisait. Une fièvre d'animalité effrénait ses sens. Elle se laissa saisir les mains et supplier à genoux, sa bouche se refusant à proférer le mot qui l'eût vendue. Lui, de plus en plus furieux, frissonnait, balbutiait des prières vertueuses, de chaudes implorations ; il tremblait comme un roseau secoué par la bise, il baisait les doigts rudes de son aimée, ses yeux larmoyants demandaient pardon : il adorait, voulait Fine, avec une ferveur profonde que jamais le grand seigneur n'avait ressentie autrefois devant les luxueuses courtisanes.
Maurice sanglotait, le front sur les mains froides de la pastoure.
— .Je te donnerai tout ce que tu voudras, tout, tout... Sois à moi, reste!... Fine! oh. Fine !... tu vois bien que je t'aime, tu
vois, je t'aime, je ne sais plus ce que je dis seulement...
Il pleurait.
Il tressaillait entre les griffes de sa virilité, sa folie le faisait impuissant, il n'avait plus la conscience du crime. Les faibles mains de Fine s'arrachaient à de telles étreintes desespérées, mais Maurice se dressant terrible, empoigna sa victime. Le pas de Francès rompit son vertige de brutalité, et il laissa s'échapper la vierge.
Puis, désolé, ainsi qu'après un malheur irrémissible, il tomba dans un sombre abattement.
Fine n'osait parler. Elle assistait impassible à la colère écrasée de cet homme, qui avait faim de son amour et de sa chair.
Car elle songeait à elle, à elle seule, tout à coup reprise de méfiance contre ce riche. Alors elle se demanda si jamais dans ses ardeurs les plus fortes, Adrien avait pleuré à cause d'elle.
Tranquillement, Francès se reposait au
coin de la cheminée. Fine le considéra, ce vieux, avec une terreur croissante.
Soudain elle se leva, maugréant à Maurice qui allait s'avancer encore et la saisir :
— Non, je ne veux pas. . . . jamais cela ! . . . Et puis il aurait fallu le dire.... Y songer un peu. Non, je ne veux pas !
La pastoure s'en revint à l'Espigne d'un pas précipité, l'esprit noyé de désirs et de craintes, s'imaginant aussi peut-être, la libre campagnarde, échapper à une ignoble vengeance.
Philomène filait de Tétoupe dans son coin, au fond de la chaumière, pendant que Caliste labourait le champ de M. Andour, derrière l'église, juste au-dessus du ruisseau.
— Té ! fît la mère en arrêtant ses doigts. Étonnée, béatement, elle regardait accourir sa flUe.
Fine se mit à pleurer, à geindre, sans vouloir entrer, de peur d'être battue.
Alors la mère sortit, et s'asseyant auprès
de l'infortunée, sur le banc de pierre, elle lui arracha les bras du visage, en de brusques colères qui la tourmentaient du besoin de gronder.
— Hé bé, tu parleras ? s'exclama-t-elle, les dents serrées.
Et Fine de pleurer plus fort, de crier et de geindre, comme une enfant bien malheureuse.
— Moi, je ne veux pas y rester.
— Pourquoi ?
— Parce que.
— Parce que, ce n'est pas une raison... alors, tu nous crois millionnaire, imbécile !
De lassitude, un silence tomba.
L'apaisement de Fine couvait, une explosion de méchanceté. La vieille se radoucit :
— Qu'est-ce qu'il t'a dit, M. Maurice ?
— Rien, répondit-elle sèchement.
Les bras en croix, les yeux fixés sur les légumes du jardin, elle se renferma dans son courroux.
Puis, brusquement :
— Adrien, qu'est-ce qu'il dirait?
Philomène s'esclaffa de rire. Une malice
contracta sa face blafarde, où se crispait avec un rude mépris pour tant de sottise l'espoir do vaincre les résistances de sa fille.
— Adrien ne te prendra jamais, tu entends. Sa mère ne consentira jamais, elle est trop fière. Ils ont des biens. Si tu étais restée là-bas, M. Maurice t'aurait rendue très heureuse, va, et nous aussi, puisqu'il nous avait promis des terres plus tard, et nous allions toucher mille francs... mille francs, ma fille !
Fine ne branlait pas, brisée d'incertitude entre son appétit de l'argent et cette horreur d'appartenir au monsieur du château et de devenir la risée des filles. D'ailleurs, si Adrien revenait, elle lui mettrait la main dessus. Cette fois...
Aux objurgations de sa mère, elle répondait non, à coups de tête, obstinément.
Elle avait refusé une fois^ c'était fini :
par caprice, elle s'entêtait dans son refus.
— Hé bé, ordonna la mère, puisque tu préfères nous voir tous misérables, quitte ton tablier, ta belle jupe, et va garder les oies... Nous verrons, avec ton père.
Fine obéit avec mauvaise grâce, tremblant déjà de l'humeur de son père ; et sa mère, si calme d'ordinaire, avait des yeux et une voix qui faisaient épouvante
La pastoure, dont le troupeau flânait le long du rû, s'amusait à écouter la chanson du courant sur un sable roux velouté de mousse, lorsqu'un bruit remua derrière elle, dans les haies. C'était Reine qui apercevant sa sœur si triste, accourait la distraire, et stupéfaite elle demanda :
— Ma Finette, toi ici ?
— Oui, soupira- t-elle avec peine.
— Tu n'as pas voulu rester là-bas ?
— Non... je ne sais pas, j'ai eu peur.
— Peur ! Et peur de quoi, sacrôdi ! s'exclama la luronne qui aurait joué avec les loups à travers bois.
Fine haussa les épaules, envahie déjà par un regret.
— Allons, va, tu seras toujours la même avec cette espèce d'Adrien qui se moque de nous.
Mais Reine, se ravisant aussitôt, prit un air de gravité enfantine,
— Il ne te plaît pas, M. Maurice? demanda-t-elle.
La pastoure parut réfléchir. Une grosse larme coulait sur ses joues rouges. A présent, tout de suite, elle aurait voulu retourner au château, mais elle ne se sentait l'énergie d'aucun effort.
— Eh bien, moi, j'irai au château ! déclara Reine.
Fine, surprise, le regard aiguisé d'un reproche, dévisagea lentement sa sœur, qui répartit imperturbable :
— Oui, j'irai. Je verrai s'il ne t'a pas bien traitée, M. Maurice... tiens, à la chapelle de Dorgue, plutôt. Francès me racontera tout ça. Nous sommes de bons amis.
tous deux. Quel dommage, Fine, que tu n'aies pas compris ! Nous étions riches tout de suite... Enfin 1
— Non, s'écria Fine, non. Reine, je no veux pas que tu ailles là-bas. M. Maurice a été très bon, parbleu, mais je n'ose pas, moi... et puis, Adrien m a promis....
Reine interrompit la pastoure par un énorme éclat de rire.
— Oui ! Adrien m'a promis.... Puis, ça, que faire à la chapelle, toute seule avec Francès ?
— Té !... ce qu'on fait avec les hommes, surtout quand ils sont riches. Tu crois que les autres se gênent, quand elles peuvent ? Té, tu as eu trop de chances, toi, voilà tout. Moi, quoi qu'on dise, je ne me suis donnée à aucun, parce que ça ne m'amuse pas d'abord, et puis ils n'ont pas le sou !
Et Reine déguerpit en lâchant ces mots :
— Ma Finette, tu as eu tort.... Ton Adrien est une cruche : est-ce qu'il t'aurait rendue bête comme lui, par hasard ?
Ig2 CYNIQUES
Quand Fine, très tard, revint à la chaumière, elle amena sous le hangar, silencieusement, son petit troupeau. Ensuite, elle s'assit près du puits, se pelotonna dans une ombre et ne bougea, s'imaginant qu'on allait l'oubher. Elle entendit son père gronder, taper du verre sur la table. Le ricanement de Reine lui fouettait le visage comme une bise glacée. La mère ne disait mot, honteuse maintenant d'insister pour que sa fille devînt la proie du seigneur. Caliste, impatienté, se leva, grommelant :
— Elle est là, cette bête ?.. . Elle se cache, je parie ! Il appela :
— Fine ! . . . Fine !
Il broncha dans les jambes de la pauvre
fille.
Alors, comme un chien, il lui sauta à la gorge, la bourra de coups et d'injures, exaspéré comme s'il avait été la victime d'un
vol.
— Tu iras chez M. Maurice, vociférait-il. Je n'entends pas vivre de misère toute la
vie. La veuve Radel, ton Adrien? Je méprise tout ça, nous savons ce que le garde va faire au moulin si souvent... Crois-tu que nous irons mendier à cause de toi ?.,. Au lit tout de suite!... Pas de souper!... Nous verrons !
Fine, moulue de coups, la jupe en lambeaux, les paupières en sang, s'enveloppa étroitement dans ses couvertures, haletante, écrasée, contenant ses sanglots.
— Si je t'entends, je t'étrangle, hurlait de sa chambre le père Caliste, avec une rage d'afîamé.
L'insuccès de sa démarche exaspéra Maurice.
Dès le lendemain, il mande à Caliste que Francès le visitera pour « l'affaire importante », mais cette fois accompagné de Pauline, la bonne de maison qui d'ailleurs n'entre pas dans leur secret.
Depuis longtemps Pauline sert au château, avec un bas dévouement d'esclave, de bête soumise. Cette rustre a quelque chose du mâle, en sa voix, en ses attitudes, en sa peau. Vinfft-cinq ans, petite, mal ficelée, elle plaît à Mme de Valdeize et à M. Maurice. Son visage est morcelé à grandes hachures qui forment des lambeaux de rire
OU des plaques molles. Les pieds dans des savates, elle va vite, d'une allure poussée au ras du sol, comme une pie ; ses jupes, tombantes, huileuses, frangées, à moitié couvertes de tabliers, ont moins de volume que son corsage, où pendent les seins pareils à des paquets de corde. Ses yeux limpides jaillissent avec Tégarement des yeux de nouveaux nés. Pourtant sa taille a des souplesses félines sur des jambes courtes. Sans cesse lancée à la hâte, cette fluette corpulence, lourdement rythmée avec une claudication nerveuse et non infirme, a l'air d'un ventre d'oie.
Pauline, se croyant désirée par M. Maurice, lui faisait une cour patiente, avec des soins minutieux, des caresses animales, de tendres sourires.
Née d'un hasard entre deux betcs rurales, dans le rut d'une fin de fête votive, non loin d'un cabaret puant l'alcool, la domestique avait été cueillie à Montpezat, au coin de l'église, un beau matin de juillet. Pour
expier des péchés inconnus, un jeune couple, qui ne parvenait pas à sauver sa progéniture, remplit sa maison de cette enfant trouvée. Mais son père d'adoption décéda, la veuve reprit un homme. Alors Mme de Valdeize recueillit Pauline.
A la ferme du château, elle goûtait le récit de scontes de nourrice, qui se babillent, le soir, après l'ouvrage, au coin du feu, ou bien sous la treille, quand il fait doux. Ses parents adoptifs lui ayant enseigné à lire, la domestique n'éprouvait pas do bonheur plus grand que celui de ravir un bout de livre, un journal, et dans son lit, quand elle était bien seule, de s'abîmer les yeux à la découverte de ces choses romanesques, qu'elle ne comprenait pas souvent. Pourtant, à la lecture des histoires d'amour, des enlèvements de marquises, des fortunes de servantes, parvenues souveraines, l'orpheline saisissait davantage ces merveilleuses aventures, s'y intéressait, comme si vraiment elles étaient inventées à son intention.
et qu'elle dût poser, un jour, en quelque rôle d'héroïne.
Le matin, lorsqu'elle rangeait la chambre de M. Maurice, c'étaient des extases, des mélancolies, des gaietés pétulantes, et Pauline chanteronnait des romances, uniquement choisies parmi celles qui avaient touché son cœur langoureux et devaient répondre au cœur du jeune homme. Elle se penchait à la fenêtre, écoutait contre la porte, s'interrompait cent fois en portant les draps, le traversin et la toilette du sommeil, sur quatre chaises rapprochées : car à chaque minute il lui paraissait entendre le pas de M. Maurice, lequel un jour ou l'autre se déciderait à la surprendre. Impatiemment, toute rêveuse, elle attendait l'heure bénie, où ils se trouveraient seuls, disposés enfin aux confidences.
Pauline serrait en elle ses secrets précieux. Elle se méfiait des jaloux, surtout des gens du château. On peut partager le pain avec eux, mais non les joies et les sou-
cis. Certes, Dolphe le fermier est très brave, ainsi que Suzanne, son épouse. Mais il faut toujours se méfier. D'abord, est-ce qu'elle a besoin de leur aide ?... Si M. Maurice ne l'accepte pas pour femme, elle n'hésitera pas du tout à rester sa maîtresse ; quel pouvoir Pauline attrapera sur son Monsieur, si un enfant sort de leur union !
Ainsi raisonnant à perte de vue, Pauline dorlotait le châtelain qui laissait faire, inattentif aux prétentions de la docile servante, mais la remerciant toutefois par une douceur de manières qui surexcitaient encore l'aventureuse.
Un matin, elle se crut près du moment tant désiré. Une allégresse chaude lui pressait la poitrine. Péniblement, un peu de sang aux pommettes, elle gravit l'escalier droit de la maison.
Assis dans son fauteuil de velours, Maurice semblait fort préoccupé.
Allaient -ils commettre un péché tous deux ?
Ello poussa doucement la porte, et mit le loquet. Puis elle s'appuya au pied du lit, les yeux baissés, la tête souriante.
Maurice, tournant une clef entre ses doigts, cherchait les mots :
— Pauline... il faudjj^it... il faut que vous partiez pour Montpezat.., do suite.
— Moi ?
Une frayeur contractait sa figure, sa taille parut se ramasser dans un affaissement.
— Vous allez partir avec Francès. Vous allez chercher à l'Espigne une fille que vous connaissez. Maman se fait vieille...
— Fine, vous voulez dire '?... alors nous serons deux ?
— Oui, mais on ne vous remplace pas, Pauline... Pourquoi rougissez-vous ?
La malicieuse, voyant en ces paroles une avance flatteuse, redressa le front.
— Aucune ne serait comme moi près de vous, Monsieur Maurice. Moi, ce n'est pas pour l'argent.
— Je sais, je sais, Pauline.
Il la poussait hors de sa chambre, en lui tapotant les épaules.
Toute confuse, elle descendit à l'Espigne, chez les Maurac, en compagnie du vieux sourd.
On se tenait prêt à la chaumière. C'était la bonne fois maintenant.
La pastoure se sentait allégée et plus forte , ayant dans son esprit renoncé à Adrien, dont la mère méprisait sa famille. Philomène était exaspérée de ne plus voir la veuve Radel, qui naguère presque tous les dimanches, au retour des vôprcs, stationnait un moment à la masure. On chargeait Marthe de défauts et de crimes ; elle n'aimait pas son unique enfant, qui resterait éternellement valet dans une ferme, à tirer le diable par la queue, tandis qu'elle faisait bombance avec le garde.
Enfin, la jouvencelle que son père accablait d'horions et d'injures , dès qu'une moue d'hésitation lui montait au visage,
s'était résolue à se laisser goberger au château. Elle venait d'entortiller M, Maurice, après Adrien Radel. Ce Jeune homme riche serait au moins meilleur que son brutal de père. Elle n'aurait plus le corps affaibli par la misère et assommé par les taloches de ses parents; sa sœur, la pourrie, qui promenait ses fainéantises avec les gamins du village, ne la poursuivrait plus de ses sarcasmes et de ses niches.
Ainsi qu'au départ d'un long voyage, la famille était rassemblée à table. Les doigts inactifs, la mère regardait devant elle, dans l'allée. Caliste et ses filles, accoudés près des verres vides, sifflaient un doux air rustique et de temps à autre se considéraient avec trouble. Sur le lit tendu de rideaux roses à raies bleues, était posé dans un foulard rouge le trousseau de Fine : des hardes, des rubans, une paire de souliers, une coiffe blanche et un fichu verdâtre.
A l'arrivée de Francès et de Pauline, ils s'empressèrent tous ensemble, offrirent à
table les places du milieu. Caliste sortit de l'armoire une vieille bouteille qu'il regarda luire à travers le jour. C'était de l'orang-er : une eau épaisse où mijotaient depuis deux ans des écorces d'oranges, qui au fond du cul retroussé s'allongeaient comme des larves, La liqueur délicatement distribuée, on trinqua à la santé de M. Maurice. Le vieux sourd, qui n'était pas en reste de facéties, mâchonna de sa voix flageolante :
— Hé bé, que la petite ne nous quitte plus. Elle n'est pas restée avec moi à la chapelle, ça se comprend, je suis trop vieux. Allons, vive la jeunesse !
Il tapa son verre contre celui de Caliste, fit le tour de la société en commençant par la patronne, et comme il avait .réservé Fine pour la dernière, il ajouta :
— M. Maurice sera content, fille 1
Cette parole souffleta Pauline. Elle se mordit les lèvres, et longuement dissimula sa rougeur dans le verre.
La pastoure, prise de coquetterie, ôta
du foulard sa paire de souliers, et tandis que les pieds appuyés au banc de la table elle noua les cordons, Caliste souriait ; R,eine, soumise, muette, fixait Pauline.
Enfin, on se mit en route. Francès fredonnaitj très fier du gibier qu'il portait à son maître. Pauline faisait la gracieuse, renseignait sa rivale sur la vie du château, sur le caractère de M'"" de Valdeize et de M. Maurice, qui était si bon pour elle.
Fine, étrangère à ces belles choses, s'abritait contre les affables paroles de l'enfant trouvée. Il ne lui vint pas à l'idée, un seul instant, que M. Maurice eût tenté avec cette mal fichue ce qu'il espérait d'elle. Peutêtre cette Pauline était-là pour lui dorer la pilule, pour lui enseigner à être le jouet de M. Maurice ? Mais Fine s'aperçut bientôt que la bavarde ignorait tout. Alors une honte la secoua, elle eût presque désiré qu'une autre fille eût joué auparavant son rôle pénible. Ensuite ne voulant à aucun prix être la seule vendue aux caprices du sei-
gneur, la pastoure se plut à croire, suivant les confidences de Pauline, qu'elles seraient deux à supporter cet office sans nom.
Il faisait beau, le jour se fondait en une suavité blonde. Déjà, par l'esprit, Fine participait à cette vie de noce et d'amour, qu'on allait augmenter encore au château.
Elle ne s'inquiétait pas de M"" de Valdeize. M. Maurice couvrait tout dans sa pensée.
Le vieux sourd, distrait par le vol des petits oiseaux gazouilleurs, allait d'un pas rapide. Devant la chapelle, tous les trois se signèrent dévotement.
En gravissant le chemin pierreux du château, le cœur battait bien fort à Pauline. Les paroles de Francès résonnaient en elle, comme autant de coups de marteau dont l'écho vibrait encore.
— M. Maurice sera content I...
Et la romanesque servante avait dans le regard une colère pour ce vieux. Peut-être n'avait-il voulu dire qu'une flatterie? ou
alors, pourquoi savait-il des choses qu'on lui avait cachées à elle ? Elle ne croyait pourtant pas à des mystères. Car M. Maurice lui avait assuré que personne ne prendrait sa place auprès de lui.
Elle prodigua des prévenances à sa nouvelle compagne quand au château elle ne vit point M. Maurice.
Ce fut la convalescente qui reçut Fine au salon. Madame la comtesse prit les mains de la pauvresse, et d'une manière affectueuse :
— Ma fille, je sais que vos parents sont à plaindre : M. Maurice me l'a dit. Ainsi vous aiderez à la ferme. Car je me fais bien vieille, hélas ! et bien inutile.
Fine baissait la tête. Du bout de son tablier, sans trop savoir pourquoi, elle s'essuyait les paupières. Elle qui avait craint de rencontrer d'abord M. Maurice, était accueillie par la bonne dame, qui lui parlait comme jamais n'avait fait sa mère, la cauteleuse Philomène.
Pauline la conduisit à sa mansarde, chez
les fermiers, au-dessus de leur chambre. Quand les deux filles descendirent, elles trouvèrent M. Maurice sur son banc. Il interrompit la lecture de son journal.
— Ah ! dit-il avec sang-froid, vous voilà arrivée 1... Bien, bien. Les fermiers ne vont pas tarder à rentrer.
Pauline, heureuse de cette simple bienvenue, abandonna Fine dans la ferme et rejoignit madame à la cuisine.
Déjà s'entendaient les mugissements des bêtes ; les charrettes roulèrent dans la cour. Et l'épagneul rôdait en grognant autour de l'inconnue.
Dolphe, solide gaillard, un peu âgé, toujours à la rigolade, n'avait que le défaut de trop aimer la bouteille, et aussi de se remplir la bouche de propos grassouillets. Fidèle à sa moitié, d'une fidélité d'animal qu'un carcan eût lié pour la vie, il était fier de sa prestance comme un cheval de sa carrure. Sa figure était l)arbouilléc d'un rouge vif, son nez trognonnait en bouchon moisi,
couturé de sillons durs ; de ses narines s'échappaient des touffes do poils fauves, salies de tabac. En hiver, il laissait croître sa barbe, qu'il soulevait du dos do ses mains comme des crins de brosse, et pendant ses recueillements d'égoïsme, la broussaille de ses sourcils, touffus vers le bas des tempes, cachait presque tout son œil qui luisait comme de l'eau jaune sous des ramures. Il n'inspirait aucune répulsion néanmoins. On allait à lui pour rire un brin, il vous serrait les doigts bien fort, ayant des gestes bon enfant et des moues de grand -père.
Sa femme le surveillait constamment, quoiqu'il n'eût jamais commis une sottise. Elle était robuste aussi, d'une maturité dure. Son corsage ne dansait pas bredouille ; parfois, les soirs de dimanche, Dolphe lui clignotait de l'œil avec des allusions gaillardes.
Bons comme le pain, vaillants à l'œuvre, depuis plus de vingt ans, ils servaient au château des Valdeize, où ils se portaient en
petits maîtres, surtout depuis la mort de Monsieur le comte, qui n'entrait pas autant que M. Maurice dans leur familiarité. A la iin,le château leur appartenait un peu. Ils en étaient orgueilleux comme d'un fief, le soignaient comme un trésor. Aux foires de Caussade, aux marchés de Molières, aux cabarets de Montpezat-du-Quercy, Dolphe narguait ces pauvres hères, condamnes à traîner la charrue des autres, à pàtir toute une longue existence, à s egratigner l'échiné avec le râteau de la misère.
Sidoro était tombé là, comme une pomme verte de l'arbre.
Né à La Française, de parents Alsaciens qui étaient morts le même mois, Sidore était allé au service, puis revenu au pays, ne s'accoutumant pas loin de ses montagnes. Ses débuts furent rudes : il garda des troupeaux, s'employa chez le tailleur, chez le f barbier, au cabaret. Parfois, il mendia du pain et un coin d'étable pour dormir. Mais en été, après les vendanges, le père de
Maurice s'engoua de l'humeur facile de cet infatigable journalier qu'il établit garçon de ferme. Dolplie le reçut en lui tapant sur le ventre. Ce terrien n'avait jamais eu de fils ; il lui en tombait un robuste, doux et beau. Chaque dimanche, Suzanne se faisait embrasser par Sidore, qui aurait pu la désirer pour femme. Mais elle lui soufflait avec un air maternel :
— Té, Sidore, puisque tu as été sage.
C'était une pièce blanche, qui lui glissait dans les pattes, afin qu'il s'en allât un peu rigoler la bombance à Montpezat où à Molières.
Il ne se privait pas de bon sang, par exemple. Solide à soulever une charretée de bois, grand, les formes rondes, la bouche ornée d'une moustache d'or que les mignonnes caressaient avec des envies de la tourner entre leurs lèvres, Sidore prenait les filles en ses bras forts, les menait boire toutes ensemble, et toujours quelqu'une se toquant de lui, il y avait des disputes, des
batailles, autour du château, clans les villages et les métairies. On supposait que Dolphe lui céderait sa place et que Sidore serait un excellent parti.
M. Maurice, enchanté de son Don Juan campagnard, se faisait conter à la veillée, en fumant la pipe, ces merveilleuses aventures, et il lui tapait familièrement sur l'épaule, à la grande joie de Dolphe et de Suzanne, dont l'hilarité emplissait la cuisine. Sidore était si dévoué à son maître, qu'il jouissait autant d'éveiller la bonne humeur de M. Maurice que de courir les cotillons.
Pourtant Sidore n'ignorait pas que M. Maurice n'eût jamais souffert au château la moindre inconvenance.
Dolphe ni sa femme n'eussent pas soupçonné que M. Maurice pût avoir même des idées sur les filles qui, venaient à la ferme. Monsieur s'esquivait de temps en temps, et on clabaudait qu'il entretenait à la ville de gentilles connaissances. Maurice savait la rigide moralité de sa mère, et toutes ses incertitudes, ses défaillances, ses résolutions sitôt détruites, il les souffrait à cause du déshonneur qui eût rejailli sur la sainte femme.
Seul, Sidore, au courant des ruses de la galanterie, mais aussi discret qu'une tombe, supposait des accointances de son maître avec Pauline. Elle lui semblait trop chaude auprès de son seigneur, trop enveloppante
de soins et de cajoleries. Dans les coins et les endroits déserts, le garçon de ferme s'amusait de la servante. Il lui pinçait lestement la taille, se baissait pour lui tapoter les fesses, puis avec tendresse lui rangeait sa chevelure noire dont les touffes s'ébouriffaient sur les tempes.
— Est-ce qu'il te fait comme ça ?
demandait-il. Et comme ça ? et puis encore comme ça" ?
11 gambadait alors, tandis que sa camarade, un pli de rire à la bouche, murmurait, glorieuse, qu'un faraud s'aperçût aussi des fantaisies de M. Maurice.
— Qui lui ?
— Tu voudrais me faire parler, polissonne ?
— Non, je te jure que je ne sais pas.
— Ah! la garce... ça lui irait tout de même de s'appeler M™^ Maurice de Valdeize... quand ça ne serait que le soir, à la paille.... ah, la pohssonne !
Pauline s'échappait avec des soubresauts
espiègles, en exprimant par des niches qu'elle seule aurait tout le bonheur.
Sidore n'ayant jamais surpris les coupables, s'amusait beaucoup à les surveiller, à connaître leurs rendez- vous, mais par curiosité pure, pour se distraire, pour pénétrer davantage en l'intimité de son maître.
Pourtant à l'entrée de Fine, il crut sur parole M. Maurice, qui n'avait pris la pastoure que par déférence envers sa mère. M. Maurice avait un air indifférent, presque fâché. Car ne serait-il pas possible que M*"^ la comtesse eût essayé, en adjoignant une seconde servante à Pauline, d'effacer également ses doutes sur les relations de son fils avec celle-ci? Peut-être même Sidore consentait avec plaisir à être trompé par la mine assombrie de M. Maurice. Finette n'était point mal. Seulement il fallait se tenir sur ses gardes. Si on le chassait, c'était fini de rire. Il irait traîner la savate sur les chemins. Puis, à cause d'une fille, on ne se lâcherait pas la tète à l'envers.
D'ailleurs, au fond, tout cela n'était peutêtre pas vrai. Tout le monde n'avait pas, ainsi que lui, la passion de rigoler avec les filles et de toujours se fourrer dans leurs jupes.
Une chose certaine, c'est que Madame avait bien, bien vieilli, depuis ce mal si long et si accidenté. Elle fréquentait moins les champs, ne mettait plus guère la main aux chers travaux de la ferme, et déjà elle invitait son héritier à négocier avec les vendeurs de troupeaux, les marchands de vin, les journaliers. Bientôt Maurice régnerait au château.
— Fais ton apprentissage, mon enfant, lui répétait-elle avec mélancolie. Réclamemoi des renseignements. Il ne faut pas que les manœuvres puissent en remontrer au maître. Tu vas le devenir, toi. Je n'en ai pas pour longtemps de ce soleil. Je sens venir la fin du jour, mon enfant.
Maurice protestait :
— Oh ! maman, quelles idées ! Est-ce
qu'on peut quitter la terre, avec un si beau ciel et une si belle santé !
La veuve courbait la tête, et doucement essuyait des larmes au coin de ses yeux.
Elle ne mentait pas, A la fin de riiiver, elle fut prise de rhumatismes, et garda le lit sans cesse, prisonnière dans les draps, souffrant bien plus que de mourir.
Les jours longs et tristes recommencèrent. Maurice, assidu au clievet de la moribonde, subissait les humeurs méchantes de cette mère si bonne, si indulgente. Hélas ! elle se sentait dépérir, sans voir, sans espérer la réalisation de son vœu le plus sacré. A ses quotidiennes insistances pour le mariage, Maurice avait répondu par des gamineries. Puis une fois, il s'était enfm résolu, et cette résolution tomba tout d'un coup. C'était le jour de sa- rencontre sur la route de ( 'aussade, le jour où cette frénésie lui monta au cerveau et dans les chairs comme un vin capiteux. Désormais, la mère redoublant d'attentions, avait prié, pleuré, imaginé, avec
lui, pour le séduire, de magnifiques châteaux en Espagne. Lui avait toujours reculé à une époque indéfinie, prochaine, mais reculée sans cesse. Maintenant encore, elle le suppliait de conserver à son nom le château où avec ses parents il avait vécu si heureux. Il céda. Et longuement, avec un nouvel essor de maternité, elle Tembrassa dans ses faibles étreintes.
Oh ! les enfants de son fils, ces petits bébés, ces têtes blondes, qu'elle aurait pris sur ses genoux, qu'elle aurait pressés sur son cœur, comme autrefois elle avait fait de lui, Maurice, devant son père ravi ! Avec eux, les tout petits anges, elle serait allée là-bas, à la chapelle, prier Dieu sur la tombe neuve du comte. Mais elle succomberait presque seule, désespérée de savoir son fils, dont la promesse effleurait à peine les lèvres, si rebelle à ce mariage tant souhaité. Il paraissait à la torture, quand elle lui en parlait. Elle doutait toujours, malgré qu'il se penchât vers ses enlacements éplorés et
qu'il promît d'agir selon sa volonté sainte.
Et un soir, enfin saisi de pitié, les sanglots grondant en sa poitrine :
— Ma mère, larmoya-t-il^ je vous les amènerai là-bas, à la chapelle, avec leur mère, votre fille ; et dans nos prières nous dirons le nom de père et le vôtre...
Mais ensuite, dans sa solitude, sa douleur de fils combattue par sa passion de mâle, une félicité confuse, exquise, vénéneuse, le soulevait au-dessus des choses environnantes, et il s'avouait enfin maître de sa pensée et de son sort. La mort lui rendait service, horreur î Sa souffrance l'étreignait, mais sans colère. Vaguement des idées d'alliance clandestine de mariage possible avec cette paysanne qu'il s'exaltait à dire très belle, le berçaient en ses angoises...
... La journée brumeuse, où l'on transporta le cercueil de la comtesse au cimetière de cette chapelle de Dorgue, qui rappelait à Fine tant d'espoir et de regrets, Maurice ne voulut voir personne, s'enferma chez lui.
Pendant deux semaines, on chuchota qu'il se priverait de la nouvelle recrue. Il s'apprêtait, en effet, à la chasser, sans excuse. Car un remords âpre le traquait, comme si le suprême regard de sa mère l'eût supplié seulement de tenir sa fréquente promesse de mariage.
Ce deuil assombrit Maurice davantage.
Un vide tout à coup se fit en lui, autour de lui. Il demeurait le dernier au milieu d'un si vaste domaine, dans ce nid de famille, où ils s'étaient tant aimés. H portait en lui, comme un fardeau constant, le souvenir de ces joies à jamais défuntes, et ne sortait qu'à peine, chérissant avec jalousie les simples appartements, où sa mère avait vécu, où elle avait souffert et traîné sa mort lente. Les meubles, les moindres objets ravivaient son amour filial ; les choses lui disaient des heures douces, il les aimait et s'aimait avec elles.
Et puis paresseusement il parvint à un mol bien-être, à la jouissance de rester chez
lui, avec en sa douleur do lils l'illusion de se servir à son gré de cette fille qu'il rencontrait chaque Jour près de sa main, qu'il voyait allant et venant à travers le château. Elle rentrait un peu dans sa vie. Il lui semblait que tout partageait sa peine. Car morne, la campagne s'était attristée d'une sorte de langueur exquise qu'ont les choses vieilles. Pourtant, cette peine submergeait les fantaisies de M. Maurice : il ne gardait plus le souvenir précis des motifs qui l'avaient poussé à ravir la pastoure des Maurac. Il était content de la tenir à sa disposition. Mais ce coup de maillet de la douleur avait pour un temps, en cette saison pluvieuse, émoussé sa passion de jeunesse. Il ne tentait aucun effort vers Fine, sa volonté engourdie s'en allait à la dérive de ses chagrins.
Autour de lui, Pauline activait ses soins et ses cajoleries, convaincue que maintenant M. Maurice, débarrassé de la vigilance de sa mère, allait s'occuper d'elle. N'avait-
elle pas acquis le premier rôle dans le ménage ? Loin (le se hâter, elle modérait ses impatiences, craignait de froisser l'abattement de son maître. Même la servante n'aurait jamais cru que Monsieur s'effondrât dans un tel abandon. Il passait insouciant vis-à-vis de tout. Souvent, quand un désespoir le surprenait, Pauline doutait de M. Maurice. Mais la vision de la réalité ne durait en elle qu'un éclair. Aussitôt fouettée par ses ambitions de fille, elle prodiguait ses soins de bonne sœur qui connaît tous les faibles de l'adoré. Elle humiliait sa voix, s'agenouillait constamment aux pieds du maître, le cherchait du matin au soir, le gardait comme un malade, comme un enfant. Elle affichait des airs rogues vis-à-vis des manœuvres, des gens de la ferme, parlant à peine, imitant la sombre mélancolie de Monsieur. Elle traitait la pastoure en fille de pauvre qu'on a recueillie sur une route, en orpheline qu'on protège, et elle lui jetait les ordres les plus bas, la maltraitait du
geste et de la parole. Elle n'était point fâchée de persuader Fine surtout, que M. Maurice lui appartenait et que chacun avait à redouter les ressentiments de la servante.
Fine n'avait pas longtemps regretté sa masure et le séjour de l'Espigne. Le bien manger, le bien dormir, des piécettes, à la fin de chaque mois, l'avaient rendue sociable, radieuse, en ses vingt ans de jolie brune campagnarde. Depuis plus de deux mois elle n'avait revu ses parents et ne songeait pas à les revoir. Le dimanche, on allait en chœur entendre la messe à la chapelle de Dorgue ; jamais elle n'avait eu la velléité de continuer les quelques kilomètres qui séparent la chapelle de Montpezat.
Ses parents s'acagnardaient aussi dans la plus terne indifférence. Une bouche de moins à leur table, c'était autant de gagné. Ils comptaient bien lui attraper, le jour de la fête, tous les beaux gages qu'elle économisait. Ils étaient heureux, appuyés sur les
promesses du comte, qui avait tenu ses premières. Le vieux Caliste avait palpé ses mille francs. Le jour de ce cadeau, il pleura de joie, il embrassa les genoux de M. Maurice. A présent il flairait la luzerne voisine du moulin. Quel grand jour que celui où il pourrait narguer cette glorieuse Marthe Radel ! S'il n'allait pas au château, c'est qu'il avait ses idées, legredin. Si par hasard M. Maurice avait soupçonné que Caliste l'exploitait, ce pauvre Caliste sans instruction et sans souliers ? Ah ! . . . ça pouvait arriver ! . . . Et si M. Maurice avait été contrarié de ses visites ? Non, tout bien pesé, il valait mieux conserver Fine là-bas toute seule. Le châtelain n'avait besoin de personne pour s'enfoncer dans les bêtises. Lui, simple métayer, son devoir absolu était d'attendre ; et patiemment il expliquait ses théories à Philomène qui souriait de sa face glabre et dévotieuse. Reine aussi paraissait comprendre les rêves dolents des vieux, car la vagabonde ne s'avançait plus jusqu'à la chapelle.
Ainsi Fine était abandonnée au caprice de son maître, bien seule dans une nombreuse maisonnée, où on l'estimait mieux que dans sa famille. L'oubli lui était facile des habitudes qui avaient composé sa vie, des éphémères souvenirs d'amour qui naguère, à son départ si brusque, avaient troublé ses sens.
Quelle délicieuse existence ! Se lever, se coucher aux mêmes heures, travailler et rire avec les mêmes visages honnêtes, ne manquer de rien, ne rien désirer, que réclamer davantage à Dieu et à la Sainte Vierge ? Fine n'aurait pas consenti à retourner à l'Espignc. D'ailleurs, le deuil de M. Maurice, l'isolement où il se cloîtrait, avaient dissipé l'épouvante qu'elle avait longtemps nourrie d'être la proie de cet homme toutpuissant. Déjà elle n'en savait plus rien, n y pensait plus rarement que comme à un accident lointain, désormais impossible. Même le dimanche, quand on allait ensemble à la chapelle, en dansant des bourrées et chan-
tant à tue-tête, Fine ne se rappelait point son premier départ, et à la vue de la grange où M. Maurice l'eût enchaînée au vieux sourd, la poltronne ne ressentait nulle émotion de l'heure si passionnée que M. Maurice y avait passée avec elle. Le passé existait si peu. La pastoure se laissait vivre, satisfaite, laborieuse, très saine, comme une vache qui accomplit régulièrement sa besogne et ignore qu'elle doit mourir un Jour. .... Puis un de ces dimanches, sans s'être préparée au voyage, la pastoure descendit bravement à l'Espigne, toute seule, fière avec ses mitaines noires et ses souliers ferrés.
Mais la dame de la poste lui apprit qu'Adrien Radel était revenu de Castelnau-de- Montratier. Sans doute, elle le trouverait à l'église, car il était passé tout à l'heure avec des camarades qui se rendaient à la messe.
Fine courut.
Elle s'introduisit à l'église rapidement.
pendant que M. le curé s'installait à l'autel.
Adrien, surpris, enlevé d'enthousiasme, sortit de son banc, s'élança au cou de Fine, et les deux galants s'embrassèrent. Les paysans se détournaient indignés ou railleurs. L'enfant de chœur agitait les premiers tintements de la sonnette.
Après l'office, Adrien et Fine descendirent au moulin, sans écouter les remontrances de M. Andour, scandalisé par leurs attitudes à l'église devant le bon Dieu.
Le pauvre Adrien geignait. La disparition si inattendue de Fine, sa bonne plf^ce au château, lui apparaissaient comme une infidélité inexcusable, comme une perte définitive. Son amie ne savait pas le consoler : elle ne se sentait plus, ainsi qu'autrefois, la force de l'apprivoiser avec des gentillesses, de lui comnfiuhiquer sa foi en un superbe avenir au pays natal, où les biens de la veuve devaient les porter au premier rang.
— Pourquoi n'es-tu pas restée à la maison de ton père ? demanda-t-il.
— J'étais trop grande... ils sont pauvres à la maison, tu le sais bien.
— Ah ! quel malheur que je n'aie pas tiré au sort !
— Pourquoi?
— Eh, sacrôdi, je serais libre! M. le Maire nous marierait bien peut-être, si je voulais ?
— Ce n'est pas sûr, objecta Fine.
— Ce n'est pas sûr ? Tu dis que M. Ip Maire ne voudrait pas ?
— Des fois non, il ne veut pas.
— Qui te l'a dit ?
— M. Maurice me l'a dit, té ! affirma Fine.
Après une hésitation, Adrien reprit :
— Et s'il ne voulait pas, qu'est-ce que nous ferions ?
— Alors, s'écria-t-elic, plantée droit, devant son faraud , alors tu es venu pour me poser des si et des comment ? Il n'y a que M. le curé au confessionnal qui ait le droit de s'inquiéter tant que ça. .
Adrien tout à coup sanglota.
— Tu pleures maintenant ? Bon, il ne manquait plus que ça ! Je ne veux pas rester, c'est trop triste.
Fine enjambait le fossé d'un champ de fèves, quand Adrien la saisit par la jupe.
— Ne t'en va pas, tu vois bien que je serais malheureux.
Fine le suivit, docile et songeuse, touchée par cette déclaration d'amour. Ils firent quelques pas sans rien dire, préoccupés l'un et l'autre des mêmes inquiétudes. Peu à peu Fine était conquise aux angoisses de son ami. Les souvenirs de leurs félicités secrètes lui revenaient de toutes parts, comme au bois rajeuni tout un vol d'oiseaux mêlés.
— Je ne voulais pas te faire de la peine, moi, niurmura-t-elle apitoyée. Mais d'abord il faut penser à ton temps de service... puis est-ce que je sais, moi... Monsieur le maire ne refusera peut-être pas, Adrien ?
— Non, tu verras, nous serons heureux, ma mère n'est peis méchante, nous aurons
le moulin, nous serons les maîtres... Je suis fils de veuve, tu sais bien...
Et comme ils traversaient une haie d'aubépines, la pastoure se laissa choir entre les bras d'Adrien, qui la baisa goulûment partout sur la figure.
Ensuite, la rouée gambada, quand il l'invita à dîner. Elle courut vite au moulin, plus vite que lui, et tandis qu'il s'arrêtait pour arracher un jonc sur le bord du ruisseau. Fine s'étant baissée lui jeta, d'un geste maladroit, une poignée de cailloux entre les jambes.
La veuve, mécontente de voir Fine à sa table, grognonna. Mais Adrien et son amie gaminaient à se regarder, à se pincer, à se rire dans les yeux.
Marthe elle-même, qui comptait sur le garde- champêtre pour la vesprée, se dérida bientôt, questionna Fine sur l'existence chez le seigneur, et en cligno.nt de l'œil, demanda si M. Maurice était bien d'accord avec la bonne, depuis le décès de la mère.
Après le dîner, les galants s'encoururent à la chaumine des Maurac, où Caliste qui les attendait se leva tout net du banc de pierre.
Agitant les bras, il glapit :
— Hé bé, ma fille, tu viens nous voir pour aller passer ton temps chez Adrien ?
Il l'avait prise à la taille. Sa grosse bouche rasée dans l'oreille de sa fille, il fredonna avec un accent de câlinerie hypocrite.
— Tu as de l'argent, hé ?
— Pardi, si tôt ! Alors il ne m'en faut pas à moi ?
— Pas tout. Il ne te faudra pas tout.
— Et pour qui je travaille ?
— ... Nous verrons ça, conclut-il en se grattant la tête.
Ses yeux s'éteignirent. Avec une tendresse bourrue, il poussa les deux galants dans la chaumière, et s'en alla voir les bœufs à rétable.
Fine demeura jusqu'à quatre heures en cette chaumière, où s'exhalait le savoureux
parfum de la soupe, où la pastoure de M. Maurice avait bégayé ses premiers mots patois et ri tant de fois des effronteries de Reine. Caliste et Adrien étaient assis sur les bancs, les coudes sur la table. Contre le mur, entre la cheminée et le lit, la mère occupait sa chaise basse. Reine se recueillait près des cendres, le dos contre les briqnes jaunes, au bord de la traînée de suie.
Fine, à califourchon sur un escabeau, posait quelquefois ses bras sur les genoux d'Adrien, qui l'admirait profondément.
... Lorsque accompagnée de son fidèle et malheureux faraud, elle arriva sur la place du village, tous les gens des métairies voisines, quelques-uns munis d'outils raccommodés, d'autres tenant des bêtes par la bride, étaient rassemblés autour de la croix de fer. Les plus jeunes, à la vue du couple muet et triste, se mirent à goguenarder. Sidorc ficha une tape sur l'épaule d'Adrien :
— Il parait que tu aimes les belles, hé ! lascard ?
Adrien hennit avec un rire sot et dévisagea Fine en rougissant. Il n'osait pas l'embrasser devant tout ce monde ennemi.
Il la suivit du regard, tout le long de la rue, jusqu'à la porte moyen-âge qui débouche sur le chemin des Fossés, presqu'en face le bureau de poste.
Tristement il s'en retourna au moulin de l'Espigne, un lourd désespoir au cœur, ne pouvant même pleurer. Une colère soufflait en lui. Il se fût vengé contre les arbres, contre les pierres du chemin. Une ombre noire se traînait au-dessus de lui, dans le ciel de ses rêves, une sorte d'horreur d'échouer en son entreprise contre la pastoure. Il se défiait, il sentait vaguement que l'aînée des Maurac n'était plus en sa possession.
Fine suivait les camarades avec une égale tristesse. A chaque instant elle se détournait pour revoir son village et le mont abrupt sous lequel s'abrite sa chaumière. Son amour de paysanne, si inconscient, si
bien caché dans un fouillis d'égoïsme, refleurissait tout lumineux alors, et des larmes montaient à ses yeux, rafraîchissantes comme une rosée. Elle ne revivrait plus, pécaïré, ses jours de libre amourette .C'était fini d'aller avec Adrien, le riche héritier des Radel, à travers vignes et prairies, sous les bosquets, au fond du ravin, derrière les haies touffues. Pourquoi, à cette heure, se trouvait-elle sur la route de Molières, avec . des gens qu'elle n'avait jamais connus ? Elle se rendait au château des Vaïdeize, résignée, toute contrite, ainsi que les bœufs conduits au labour. Comme elle se serait amusée maintenant, autour de la chaumine, sur les bords du ruisseau, avec Adrien et Reine. Reine ! Elle était heureuse celle-là, qu'on n'obligeait pas à demeurer dans un château, au pouvoir d'un Monsieur. Enfin, qu'est-ce qu'il entendait faire d'elle, M. Maurice ?
Cependant, Sidore la taquinait, l'appelait fainéante, parce qu'elle cheminait toujours en arrière, avec lenteur. Mais elle répliquait
à peine, agacée et sournoise, repoussant à coups de poing les chatouilles que Sidore lui envoyait par saccades, avec des bons de bouc. Dolphe, Suzanne, d'autres fermiers, des voisins, riaient de ce duo batailleur. Mais Sidore n'était pas méchant, Fine le savait bien ; et bientôt se mêlant à l'hilarité commune, elle appliqua quelques bonnes giffles sur les joues sonores du rustre. Celui-ci, les mains au visage, s'écartait en singeant de douloureuses grimaces :
— Attrape, disait Fine, ça t'apprendra.
— Oh! ce n'est rien, ça vaut un baiser. Malgré tout. Fine ne pouvait s'arracher
aux regrets. Elle sentait sur la face comme une main pesante qui l'égratignait.
Le soir s'attendrissait, languissant, tout rose au ciel, à l'endroit du couchant. Les ombres descendaient, nonchalantes, brunes. Un calme ineffable se posait, ainsi qu'un oiseau sur la cime d'un chêne ; et une émotion rayonnait, recueillie et pénétrante, parmi les ténèbres grises.
Les ramonets s'occupent de Fine, l'attirent dans leur affection. Ils ramassent des sous, mais pour qui ? Fine est si gentille et Sidore si beau ! Le lendemain de cette rencontre imprévue avec Adrien, Dolphe surprit la pastoure au grenier, pleurant sur le fourrage, dans un coin,
— Je ne veux plus que tu pleures, dit-il avec une tendresse fâchée.
Suzanne s'inquiète de la pastoure, la dorlote, la conseille longuement. A table, les deux époux observent si la petite mange avec appétit. Il ne faut pas que Fine tombe malade, qu'elle s'ennuie. Elle fait bien son travail ; que réclamer davantage ? Presque toute la journée elle garde les oies et les
moutons. Certes elle a droit à tous les plats, à une bonne couche. Qui sait si, le mois prochain, elle ne pourra pas commencer des économies ?
Pauline devient méchante comme la gale.
Toujours aux trousses de Fine comme un chien à la piste d'un lièvre, elle ronchonne contre sa rivale, en servant M. Maurice, en rangeant la maison, en flânant devant la porte. Dolphe et Suzanne, intrigués par cette haine hargneuse, en souffrent comme d'un malheur. Est-ce qu'un pareil laideron s'imagine gouverner au château et à la ferme? Ils jurent bien pour leur compte, de ne jamais lui obéir. C'est une vilaine, voilà tout : on ne sait seulement pas d'où elle sort. Elle devrait se taire au moins.
Sidore, ainsi qu'un chien, s'habitue maintenant à flairer le derrière de Fine. Il la poursuit dans les champs, dans les landes, dans les bois. Elle se défend comme une gamine et refuse de se croire femme à épouser le garçon de ferme. Puis quand il se ha-
sarde trop entre les jupes, elle crie affolée, s'enfuit et ramasse des pierres. Lui ne se décourage pas. Ce sont, pense-t-il, des plaisanteries anodines. Et encore il rattrape la pastoure, et la chatouille en se débattant. Car il reçoit de solides tapes sur les joues :
— Encore, encore ! crie-t-il. C'est bon, ces calottes, bon comme des baisers, je te dis.
Maurice, lui aussi, a remarqué les langueurs de Fine.
Il ne voudrait pas la posséder de force. N'était-ce point plus convenable et plus voluptueux de la persuader, de la séduire ? Son appétit d'amour s'aiguisait d'une pudeur toujours en éveil, qui l'emplissait d'une poignante et juste jouissance. Il respectait la jeune femme qu'il convoitait.
Quand il la posséderait, oh ! de plaisir il la broierait contre sa poitrine, entre ses bras de fer. Mais il jouirait comme un dieu, s'il parvenait à doucement l'entraîner dans son lit, vers ses désirs affamés, sous ses ardeurs
de mâle, soumise et toujours prête à son rut, et même prévenante, amoureuse. Au contraire, obliger cette femme au plaisir machinal, la condamner à vouloir de lui, non, c'était le viol le plus lâche et le plus vain, c'était de la bestialité vile sans les toutes-puissantes ivresses du triomphe brutal et consenti. Puis, autour de lui, toujours, il revoyait sa mère.
... Il crut plaire à Fine, en louant son ami, l'imbécile Adrien, qui désormais dut venir au château tous les jours.
Et le dimanche suivant, la pensée de Fine profondément clouée dans son cerveau, Maurice s'égare à travers bois.
C'est le printemps enfin. Les feuilles sussurrent avec un friselis candide ; des oiseaux, sautillant parmi les branches, se racontent les délicieux émois de la nuit ; do la sève coule au tronc blessé des arbres, dont les pieds sont ouatés d'une mousse tendre. Les cailloux glissants craquent sous les pas du promeneur solitaire, qui chemine
ébloui de désirs et de rêves. 11 s'arrête. II lève le front. Au-dessus de lui, dans un très clair feuillage, deux rouges-gorges s'amusent, qui peut-être s'invitent à l'amour. Maurice regarde autour de lui longuement, et tout à coup, dans une oseraie, il aperçoit une veste brune, ensuite un bonnet de paysanne.
Fine et Adrien s'étaient, en l'absence du maître, réfugiés au fond du bois.
Maurice les a reconnus bien vite, car la charmante voix de Fine ricanait gentiment aux lamentations du faraud. Maurice honteux, tremblant, dissimulé derrière des buissons, surveilla le couple ignoble. Il tressaillait, pâle comme au jour de la mort de sa mère. Cette horreur, près de lui, l'enivrait de courroux, allumait en son être robuste une jalousie sombre. Il se mit à tousser, et agité de délire, marcha vers les amoureux à grandes emjambées.
Subitement, en un vol lourd de pics, les deux rustres déguerpirent sans se retourner ,
sans pousser un cri, et ils avaient les habits en désordre. Adrien remettait péniblement sa veste, Fine tenait d'une main ses souliers de dimanche et de l'autre sa jupe, 'qui tombait au talon.
Maurice, au milieu de sa rag*e bouillonnante, sentit la joie victorieuse de n'avoir pas été reconnu.
Le soir, Adrien qui devait, après ses premiers huit jours déjà écoulés, commencer de coucher au palier, fut mandé auprès de M. Maurice. Celui-ci, assis sur le banc de pierre, sournois, irrité contre lui-même, signifia au rural, à l'ingrat, l'ordre de partir tout de suite et de ne plus même rôder aux alentours du château.
Adrien rougit comme un criminel justement condamné, et sous le coup des menaces du seigneur, il s'enfuit à grande hâte, se promettant bien d'aller chez les Maurac conter la vie mauvaise que M, Maurice imposait.
Chez les fermiers, on s'étonna de cette prompte rebuffade. Est-ce que M. Maurice
allait se conduire en cruel et en avare ? Sidore plaisanta Fine, qui ne consentait pas à paraître désorientée et se raidit contre Tinfortune.
Dolphe se coucha le dernier. Des idées noires, monotones comme des vagues, se heurtaient dans sa tête. Aussitôt, il eut la crainte que cette petite qu'ils avaient tant choyée, n'amenât sur eux quelque désastre. Est-ce qu'elle aurait un sort, cette enfant de l'Espigne? Eh, ma foi ! Depuis son entrée, Pauline les tracassait de son arrogante et méticuleuse parcimonie : maintenant on ne pourrait guère écumer des profits sur la vente des œufs et des poules.
La nuit se dévoilait grise, jolie comme de Teau transparente. Le silence régnait sur la puissante nature quercynoise, dont de sourdes rumeurs faisaient une respiration de monstre aux sommeils amples et ahîmés dans un néant. Dans les couches profondes des vallons les ténèbres se vautraient.
Sur les coteaux, où l'ombre roulait avec
des bonds subitement pâles, sur les croupes hautes, où perçait le hululement d'une brise, il y avait par instants d'éclatantes déchirures d'obscurités, à travers lesquelles luisaient de noires prunelles.
Maurice attendait dans sa chambre. Il paraissait écouter avec méfiance et terreur les remuements de la nuit, et il haletait d'une passion vertigineuse.
Quand le repos des ténèbres se fut appesanti, Maurice descendit dans la cour. Le chien grogna. Mais à la voix impérieuse de son maître, il se tut, effrayé d'avoir trahi le silence.
Maurice, dont les mains étaient chargées de clefs, ouvrit la ferme, escalada l'escalier à pas lents et maladroits, avec une volonté de somnambule. Il ne tremblait pas, il n'avait point peur. La colère de ses sens annihilait en lui toute puissance. Il allait, impassible, révolté, têtu, vers cette fille trop longtemps désirée. Il allait à la proie de sa chair.
Dolphc, en chemise, une chandelle à la main, apparut tout à coup. Cette subite clarté jaillissant en la nuit sinistre, au moment d'un crime, fit pâlir les deux hommes, comme deux complices.
— C'est moi, butor, murmura Maurice irrité. Tu ne comprends donc pas !
Il renversa violemment le fermier dans sa chambre.
Dolphe certes avait compris. Épouvanté, grelottant, il verrouilla sa porte, et vite s'étant glissé au lit, se pelotonna dans les couvertures contre sa femme, laquelle s'écartait avec émoi et en proférant des questions confuses. Mais il lui mit son poing brutal sur la bouche et lui pressa la tôte sur sa poitrine velue.
Maurice avait ouvert sans bruit, sans hâte, la misérable mansarde de Finette, et contenant son souffle, les yeux clos, les tempes ardentes, il s'approcha. Finette dormait d'un bon sommeil, d'un sommeil de vierere bienheureuse. Maurice s'arrêta.
Le ciel s'offrait là devant lui, ou un abîme. L'obscurité vaut mieux que le grand soleil, elle protège, et Maurice, à cette minute suprême, remerciait la nuit de lui permettre l'audace de sa passion, Finette dormait. Il eut la jouissance infinie d'écouter la calme respiration de la pauvre enfant, qui lui appartenait maintenant et qui vivait inconsciente, dans l'oubli de toutes choses, avec une si confiante innocence.
Il s'approcha de la couche, s'approcha encore, il tendit ses mains tâtonnantes, et s'agenouilla.
Elle se remua, mais doucement, avec une nervosité déhcieuse. Cette tête adorable reposait sur un maigre et sale coussin de toile.
Et Maurice, insensé, se coucha près d'elle, sur elle, d'un bond tourmenté, il se roula furieusement, ainsi qu'un taureau, et tandis qu'elle clamait en se révoltant, il se rua, il étreignit. et il bavait des paroles d'amour. Fine bientôt domptée, écrasée, sous tant de
forces, ne résista plus ; elle parut sortir d'un hideux cauchemar.
Il la vainquit, elle se livra, ils s'enlacèrent. Il lui promit du bonheur, de l'argent, de tout. Finette ne répondait pas, elle se donnait entière, vaguement orgueilleuse, accablée, ivre de sa jeunesse.
L'aube qui blêmissait sa couche défaite intimida la pastoure. Elle eut honte, elle se jeta contre le mur. Elle pleurait- Maurice venait de la quitter en l'embrassant bien fort, avec emportement, comme jamais ne l'avait embrassée Adrien, son promis. Elle n'aurait pas imapriné tant de cœur chez son maître, car elle remarqua l)ien qu'au moment de leur séparation, quand il la pressait dans ses bras, elle demiruue, hors du ht, lui mal habillé, il frémissait, il avait les yeux barbouillés de larmes.
Non, il ne dirait rien à personne. Qu'arriverait-il ? Mon Dieu, peut-on jamais savoir ? Jamais elle ne s'était sentie tant aimée. M. Maurice l'aimait plus que quiconque au
monde, plus que son frère, plus que sa mère, hélas! Lui aussi se souvint de sa mère, et il redouta sa malédiction, comme si elle eût été vivante encore.
Quand elle descendit, un peu confuse, baissant les yeux. Fine éprouva partout une sorte de changement, sur la figure des gens et des bêtes et dans la campagne. Dolphe et sa femme se parlèrent une minute à l'oreille, sous le manteau de la cheminée, en cachecache. Ils entourèrent leur petite de soins affectueux, augmentèrent sa part de soupe, lui offrirent un doigt de vin. Ils la reluquaient dis(-rètement et craignaient ses regards. Fine se trouva plus libre, comme débarrassée d'une peine. Le soleil resplendissait davantage pour elle. Le ciel était bleu comme les yeux de Maurice, et un instant elle s'imagina que toutes ces terres, ce domaine immense lui appartenaient aussi.
Pondant qu'au pâturage, bordé par l'Emboulas, la pastoure gardait son troupeau, Maurice s'acheminait à pied vers la masure
de ses parents. Pour éviter le village, il suivit le chemin de l'Amour, puis le ravin précipité qui tombe de Montpezat en longeant un peu le cimetière, et se dirigea vers le moulin. La veuve Radel causait sur la porte avec le garde-champêtre, qui lui chatouillait le menton. Adrien, accoudé sur la table de la cuisine, entendit M. Maurice déclarer à sa mère ne plus vouloir chez lui ce méchant garçon, détrousseur de filles. Marthe haussa les épaules avec indifférence.
De nouveau Maurice traversa le ruisseau de l'Espigne.
Reine sortait de la chaumière. Le père Caliste grondait sa femme, qui bredouillait des patenôtres.
Les deux rustres se levèrent d'un bloc. M. Maurice, son feutre à la main, s'inclina:
— Bonjour. Comment allez-vous ici ?
— Bonjours... alors ?... bonjour, bonjour, monsieur Maurice, balbutiait l'ancien en ôtant sa casquette.
Philomène, arrachant de son coin l'u-
nique chaise haute, la traîna derrière le châtelain, dans ses jambes.
Tous les trois s'assirent, Philomènc, dissimulée par le dos de son homme, dardait de temps à autre des regards anxieux sur le visage de M. Maurice, un visage blanc et propre comme celui d'une demoiselle.
— Fine va bien, oui, elle ne languit pas... même tenez...
Avec embarras, ne trouvant par les mots, n'osant les proférer, il fouilla dans les poches de sa veste, sortit un portefeuille de cuir qui sentait bon. Philomène poussa un cri, Caliste élança et retira vite ses mains avec une involontaire frénésie.
Maurice considéra cette demeure d'ouvriers, si propre et si antique. Puis, après avoir remué des papiers, il sortit les billets de banque, trois billets de cent francs.
— Tenez, ils sont à vous, dit-il, sans autres commentaires,
— A nous, à nous ? demandèrent-ils extasiés 1
Philomène, dressée sur ses sabots, avançait par saccades brusques ses bras jaunes vers les papiers fatidiques. Caliste, en les essuyant comme s'il eût, en ses doigts rugueux, éprouvé de la toile chez le revendeur de Montpezat, secouait les épaules pour repousser sa femme trop hardie et baragouinait, dans un recueillement en chevêtré de songes, oubliant qu'il n'était point seul. Ses doigts tremblaient, tout son être riait. Use trémoussait comme sous des chatouilles. Ensuite, il fixa M. Maurice, pour voir si tout ça était bien sérieux, si par liasard quelqu'un no viendrait pas leur réclamer cet argent. Vn argent qui coûte si cher à gagner et qui file comme du vent !
Le jeune homme se fatigua bientôt. Ces gens lui répugnaient. L'argent pour lui n'était rien. Il pos.sédait Fine, une délicieu.se créature qui n'était pas plus estimée qu'un chien par sa famille.
Pourtant, lignominic de ces farouches
valait Tencore mieux. II était souverain maître de Fine.
— Eh, vous en avez beaucoup comme ça, Monsieur Maurice ? demanda le père.
— Pardi ! clama Philomène... que vous êtes heureux, Jésus-Marie 1
Le jeune homme eut un sourire de pitié ; et honteux de salir son regard à toiser ces brutes une fois de plus, il se disposa vivement à sortir.
— Allons, bien le bonjour, dit-il d une voix contrainte.
Mais Caliste, d'un soubresaut, l'agrippa au pan do la veste. Bouleversé, joyeux, il claironna :
— Un verre de vin, Monsieur Maurice ?
— Merci, mon brave. Je n'en prends jamais.
— Té, Caliste, s'empressa Philomène, tu vois bien. Monsieur n'en prend pas... c'est de l'argent mal dépensé tout ça...
— Allons, bonjour.
Il s'esquiva.
Les deux rapaces, debout, Philomène croisant les mains sur le ventre comme pendant ses prières, Caliste serrant les trois billets de banque en ses doigts crochus, accompagnèrent des yeux jusqu'à la claie de leur jardin, sur la grand'route qui monte à Montpezat, ce bon M. Maurice du château, si bon et si riche, moun Diou !
Maurice, absous en lui-même par son cadeau d'argent, a rassuré ses peurs d'être surpris et se leurre d'avoir acheté un droit dont il profitera sans remords. Il veut se féliciter de sa conquête et se pousser à la joie d'une vie nouvelle, d'une vie paisible et douce en son nid isolé.
Non, erreur. Son courage d'homme défaille.
Voici déjà une se^maine que s'accomplit la monstrueuse aventure.
Il n'est plus remonté à la chambre de Fine. Hanté par des remords, il s'assombrit, il s'irrite. Il tâte autour de lui avec angoisse pour savoir, s'il n'existe pas une révélation de son crime. 11 ne peut pas publiquement se
rendre maître de la fille qu'il adore. Ses idées de riche, les croyances du pays interdisent une telle victoire au descendant des Valdeize. Et il redoute son crime ! son crime ; c'est l'affreux mot, rouge comme un feu de forge, qu'incessamment le misérable lit dans sa pensée, parmi les heurts et les calmes de ses occupations. Il a honte, devant lui-même, de ce viol triomphant autant que d'une bassesse. Honte d'avoir dissimulé, d'avoir été surpris par son fermier ainsi que le dernier de ses gens. Son orgueil, sa vanité, se révoltent, sous la tyrannie de lamour, à la pensée qu'il peut devenir la risée de son pays, se ravaler à la condition des brutes humaines qui sont à lui. Il se sent dégradé, il se méprise, il méprise trop cette fille. Il voudrait oublier, il ne veut pas que l'on sache cette horreur sans nom. Si sa sa mère était là, l'insensé se réfugierait dans son pardon, dans ses candeurs admirables. Son cœur se consolerait "en aimant sa mère. Il ne serait point seul. Mais elle aussi, il
l'avait dégradée, et il ne lui restait plus aucune force dans l'être, sinon celle de haïr. Haïr sa vie, son nom, sa fortune. Tout avait sombré dans Tinsondable ignominie.
Et vaguement parfois Maurice se flattait de n'être point assez pervers pour se vautrer sans dégoût en ce concubinage clandestin. Mais bientôt il se retrouvait avili, se condamnait^ et avili à jamais. Ces souillures qui atteignaient le renom de sa mère, rien dans son esprit, dans son cœur, ne les effacerait. Et sa mère était morte, s'illusionnant que Maurice exaucerait ses vœux de mariage, ses vœux les plus chers, les seuls dont elle eût avec une si indulgente insistance imploré la réalisation...
Alors, il s'échappe, livide, l'œil affaibli, la tête perdue d'irrésolutions et de songes.
Fine s'estima perdue, elle eut des regrets. Sa faute n'aboutissait à rien. M. Maurice, qui l'a regardée avec une humeur mauvaise, la chassera peut-être, dès son retour.
Que devenir ?
Elle ira tout raconter à ses parents, et s'ils la battent, Toine aujourd'hui est là pour prendre sa défense. Car l'aîné est venu tirer au sort. Il ne fera qu'un an de service, et ensuite le frère de Fine rentrera à Maux, près de Barinas, en Bas- Languedoc où sa promise doit l'attendre. Toine s'établira aubergiste ; il aura une maison, une écurie, une terre qui produit du bon vin. C'est le grand homme de la famille.
Ainsi, à la brune, la pastoure impatiente de confesser sa faute inutile, gagne d'un trait Montpezat.
Quand elle parvint à la chaumine où ils étaient juste tous quatre à souper, ce fut tel qu'un coup de bourrasque bousculant la porte et heurtant la toiture.
— Qu'est-ce qu'y a? glapit l'ancien, subitement pâle.
— Y a que je ne reviendrai pas au château, là !
Elle s'assit sur le banc, près de son frère.
— Té, pourquoi?... Par exemple !.. . répartirent en chœur Caliste et Philomène.
La fugitive baissa la tête.
Reine alla tambouriner sur les vitres de la porte. Toine continuait d'avaler sa soupe à lentes gorgées bafouillantes. La mère, engourdie, imbécile, promenait ses yeux blancs sur Finette et sur Caliste.
— Pourquoi ? beugla celui-ci. Pourquoi, tonnerre ! tu parleras ou tu parleras pas ?
Reine tambourinait toujours sur les vitres, Toine mangeait avec grand bruit. Alors, personne pour soutenir la pauvre pastoure ? Au milieu de cette fournaise de méchancetés. Fine eut la sensation brusque de son isolement et de sa perte.
Le vieux, dont les prunelles d'or étincelaient, remua les jambes sous la table et saisit ensemble, avec un dépit fébrile, son verre et son couteau.
Fine désolée, s'expliqua :
— Hé bé, je n'osais pas vous dire...
M. Maurice me veut du mal...
-— C'est pas vrai, par exemple! ronchonna la mère en trempant ses doigts dans l'assiette de grès rouge.
— Non, c'est pas vrai 1 reprit Caliste surexcité par le démenti de sa femme. Non, c'est pas vrai 1 Tu vois bien que tu mens ! . , . La preuve, c'est qu'avant hier il nous a porté lui-même trois billets de cent francs. . . Veux-tu les voir ? Non, té, il vaut mieux les laisser où ils sont, tu serais capable de me les voler, menteuse !
— Moi, menteuse ! Qu'il vous dise ce qu'il a fait l'autre nuit!... Hébé, je vous attrape... Vous ne répondez rien ?... Il est venu dans ma chambre...
— Pour ça, peuh ! fît Reine avec une cynique et superbe indifférence.
— Oui, et il a couché avec moi !
— Tu n'avais qu'à ne pas l'accepter, dit le père en souriant.
— Il m'aurait tuée, ce monstre ! cria Fine, haletante, folle.
Toine se planta droit devant elle, et les
mains aux poches, d'un accent calme et grandiose, interrogea :
— Voyons, après tout, es-tu malheureuse ?
— Toi aussi, tu veux que M. Maurice me traite comme une chienne... alors, tu as oublié les promesses d'Adrien ?
Reine, qui sortait pour s'en aller rêver à la belle étoile le long du ruisseau, éclata d'un rire méprisant.
— Fine, ma Finette, gronda le père avec une brutalité narquoise, tu devrais t'estimer bienheureuse de partager le sommeil avec un noble, un beau jeune homme riche, qui a connu des dames et même des marquises.
La mère touchée par ce raisonnement, acquiesça avec une grimace de satisfaction.
Fine, couchée sur la table, la tête dans les bras, pleurait.
Caliste, la face ridée par une profonde et cruelle méditation, continua :
— Ma fille, il faut être raisonnable. Tu
254 CYMQUES
aimes ta famille, n'est-ce pas ?Hébé, laissenous acheter quelques terres, nous arrangerons notre maison, nous pouvons même bâtir une grange. Alors tous les trois vous aurez des troupeaux, et tu ne seras plus pastoure, Finette. Avec de l'argent, vois-tu, on vient à bout de tout, des gens et des choses. Des maris ? Ah ! mon Dieu, quand tu auras des sous, il en poussera de tous côtés, des fermes de Molières et même de la ville...
Toine et la mère approuvaient de la tête.
— J'ai honte, gémissait Fine. M. Maurice peut me renvoyer, quand il aura passé sa fantaisie.
— C'est à toi, répliqua vivement le père, de le conquérir pour toujours, de réveiller sans cesse cette fantaisie... Allons, Finette, pars tout de suite. Si par hasard la vilaine Pauhne, dont tu nous as entretenus, lui rapporte ton escapade, qui sait ce qu'il fera? Allons, va-t-en... allons ! tu diras à M. Maurice de s'arrêter, en passant, tu lui diras
que nous allons acheter la terre qui est audessous du Fayal, et tu lui diras aussi que nous avons à payer notre paire de bœufs. Ce n'est pas vrai... mais bah! qu'est-ce que ça fait ! avec cet argent nous en achèterons une autre paire... allons, ma fille, sois raisonnable, va-t-en. Tel Toine t'accompagnera pour que tu n'aies pas peur en route... tu vois bien que nous tenons à toi.
Le père poussait son enfant vers la porte. Toine s'était levé. Mais résistant encore, elle supplia sa mère du regard :
— Ton père a raison, ma fille, s'empressa de répondre l'avide et niaise rurale, avec une résignation attendrissante. Quand tu sauras le prix de l'argent, tu ne te feras pas tant prier. Il est si bon, M. Maurice !
Gagnée enfin par cette perspective de fortune prochaine, ne pensant guère plus à son ami du moulin, mais contenue cependant par une orgueilleuse et honnête pudeur de jolie paysanne. Fine s'appuya contre la porte, et fixant au loin l'épaisseur des té-
nèbres, la malheureuse se cherchait des raisons de courage.
Toine l'amena par la main. .
— Viens, dit-il avec une douceur paternelle. Il serait trop tard, dans une heure.
La pastoure se laissa conduire comme un agneau. L'allée bordée de fruitiers s'allongeait, étroite et noire, ainsi que la pensée d'un crime. Sur la route, Fine, comme à l'issue d'un enfer, éprouva au cœur un jet de lumière et d'essor vers la joie.
A son moulin, le fils de Marthe dormait.
Reine, revenue à la chaumière, lâcha un mot grossier parmi les prières que la mère bredouillait, assise sur sa chaise basse.
Maurice était rentre au château, le soir même de sa prompte fuite. Il ne sut rien de l'escapade de Fine. Pauline, pas davantage. Car Dolphe, que les jappements du c^ros chien de garde avaient réveillé en sursaut, était venu ouvrir la porte grillée de la cour, lestement, à pas de chat.
La semaine s'écoula à travers une monotonie douloureuse.
Malgré ses questions embarrassées, Pauline ne comprenait point les chagrins de son maître, qui n'avait pas encore tendu vers elle sa main souveraine et qui pourtant lui abandonnait le gouvernement de la maison. Aussi elle ne gaspillait par les dépenses. Elle rognait sur toute chose, surveillait
toute la domesticité, pour se faire valoir auprès du seigneur. Fine l'inquiétait. Son instinct de femme, de bête dérangée en ses habitudes, prévoyait que celte jolie brune de Montpezat lui ravirait M. Maurice. Avide d'avoir une raison de combattre Fine et de Toutrager, elle avait beau la désirer coupable d'une peccadille quelconque, Fine restait insoucieuse et sainte-nitouche.
En effet, la pastoure ne modifiait point son genre de vivre. Partie de grand matin, elle ne rentrait qu'au crépuscule avec ses ouailles et ses moutons. Accablée de fatigue, jamais elle ne sortait de la ferme, où Dolpho et Suzanne la soignaient comme une héritière, et après les agréables polissonneries de Sidore, lequel maintenant se contentait de paroles, elle montait à la paille. La nuit si terrible et si délicieuse lui revenait souvent en mémoire, dans la vigueur de son esprit et de sa chair. A peine se demandaitelle si son maitre aurait encore le courage de la posséder, de monter chez elle
comme un assassin. Elle vivait heureuse, mettait un peu d'argent de côté. Estce que M, Maurice serait épris de la pastoure? Ça s'est vu ces choses, des fois ! Pourtant, elle barricadait sa mansarde, poussait l'escabeau contre la porte; puis, après avoir dans le recueillement de l'ombre, songé aux pleurs de M. Maurice et à ses folles promesses, elle s'endormait d'un bon sommeil jusqu'à l'aube.
Durant la semaine, Fine et Maurice ne se rencontrèrent qu'une fois face à face, sur le seuil de la cour, à l'heure du dîner. Ce jour-là on faisait bombance à la ferme. Il s'agissait d'un cassoulet, dont la petite accourut prendre sa part,
M. Maurice était accoté à la porte grillée : son regard pensif errait sur l'horizon immense. Il baissa les yeux, quand il aperçut Fine, qui n'osa le saluer.
Elle s'endormit difficilement, cette nuit. Elle revoyait toujours M. Maurice avec son visage pâle, bouleversé, prêt à mordre. A
l'aurore, elle eut comme une surprise de voir le jour sitôt venu, et de se trouver seule, bien tranquille, dans son lit.
Malgré tout, au-dessus d'elle flottait un trouble, un nuage lointain, une tempête menaçante. Fine pressentait que la vaniteuse et avare servante, toujours boudeuse, lui voulait du mal et lui en ferait. Des fois, elle se moquait de l'existence du château, s'y prétendait gênée. Et sa faute, qui vaguait autour d'elle comme un doute mauvais, la poursuivait alors infatigable. En quittant le château, Fine eût été délivrée de cette peine. D'autres fois, elle se redressait très robuste, très hardie contre l'hostilité de Pauline. Celle-ci était laide, ridicule aussi avec ses yeux de crapaud et sa voix rauque. M. Maurice ne pouvait hésiter entre elles deux. Ces jours-là, des ambitions la ressaisissaient. M. Maurice ne se mariera pas, se disait-elle. Il lui avait juré que non, qu'il l'aimait à la folie. C'était vrai peut-être ?
Mais Maurice ne se hasardait plus. Re-
poussé par une honte, blotti dans sa rage d'amour, le forcené ardait de tout son être, à l'affût de la femme. Il n'osait l'assaillir de nouveau. Qu'adviendrait-il, si on le surprenait, si Fine parlait ? Il voulait être bien sûr d'elle, éprouver sa prudence, son égoïsme, son amour. Qu'elle serait heureuse, si elle l'accueillait franchement, de toute sa force de femme, comme il l'aimait, lui, de toute son énergie de mâle. Le rut se tourmentait en lui, se dressait à chaque désir.
Le dimanche vint.
Tous ensemble, le maître et les domestiques, allèrent, ainsi que de coutume, entendre la messe à la chapelle de Dorgue, où Francès avait déjà préparé, sous la treille verdissante, sa table pleine de victuailles. Sidore plaisanta le vieux sourd sur son appétit.
Une heure après, ils s'en retournaient : Pauline marchant à côté du maître, puis Dolphe et Sidore qui causaient de la belle
venue des blés, enfin Suzanne et Fine pérorant à propos de la prochaine foire de Molières remarquable par ses marchands de drap. Fine, qui n'avait jamais vu pareille fête, écoutait les yeux grands ouverts,
La journée rayonnait d'une gloire, rayonnait vêtue par le ciel et la campagne, d'un vert et d'un bleu jolis, tendres, mouillés de baisers, ainsi qu'unepaysanneallantaubal.
Fine passa l'après-midi entière avec Dolphe et Suzanne, sous la treille, à bavarder, à coudre, à faire gambader le chien après des cailloux.
Longtemps M. Maurice demeura dans la grande allée feuillue qui traverse les vergers. Un journal de Montauban à la main, la pipette aux lèvres, il baguenaudait, médisant contre lui-même, le front penché, l'âme aussi troublée qu'un égout, que purifie soudain l'eau d'une source. Son cœur naissait vraiment à l'amour. Son être, environné des tyranniques puissances de l'or,
dépouillait ses ardeurs de virilité brutale. Des pudeurs lui jaillissaient au sang, fleurissaient en ses pensées. Fine n'était plus seulement une femelle, apte au repos et au feu des ruts ; elle se formait déjà femme désirable, voluptueuse, riche des séductions et des grâces de son sexe. La fille des Maurac, hors de son indigence, parée de beaux habits, ne serait-elle point digne d'un époux tel que lui ? Il la formerait vite à la facile science du monde. Il pourrait s'enorgueillir d'elle, qui serait l'enchantement de sa vie.
Maurice ne savait se résoudre. Il reculait, avec une horreur, les sens effrénés de passion. Et dans la paix rêveuse de sa chambre, il retombait d'une lassitude lourde, haïssant la lumière des vallons et des coteaux, timide devant ses domestiques, aussi troublé à table, devant Pauline, qu'un criminel méconnu.
Le soir de ce dimanche, il se sentait fort d'une hardiesse. Le soleil avait comme dis-
sipé l'épouvante qu'il portait. Il aurait consenti à rire, à s'amuser, à être heureux ; des concupiscences l'aiguillonnaient par tout le corps.
A table, Pauline le servit plus mécontente que d'habitude. Maurice, qui n'était point libre avec elle, fut agacé par les ronchonnements sournois et aussi par les soins studieux d'une femelle hommasse, dont la peau ne disait rien à la sienne. Mais la servante se dévouait au travail, comme la vieille ânesse qui fit ses dents à l'écurie, et M. Maurice lui pardonnait son ridicule et son embarras.
Cependant, Pauline allait et venait, boudeuse, mâchant des mots courroucés, clamant des interjections catholiques, en appelant à Dieu, à la mère de son maître, à Suzanne, se nommant aussi elle-même au milieu de ces patenôtres.
Enfin Maurice, qui surprit au vol le nom de Fine, hocha la tête, et les yeux dans les yeux de la vilaine, demanda :
— Qu'est-ce que tu grognes depuis une heure ?
— Rien, monsieur.
Elle se dirigea vers la fenêtre, écarta les rideaux, et d'un regard inquiet fouilla les ténèbres,
— Eh bien , quoi , voyons ! Je veux savoir.
Elle se retourna. Et ainsi, d'un peu loin, déployant son audace, elle glapit :
— Vous avez fait une mauvaise acquisition, monsieur !
— Pourquoi ça ?... Mais pardon. D'abord ces choses-là ne te concernent pas, ajouta Maurice qui pâlit.
— Sans doute. Mais je tiens à la maison comme à la prunelle de mes yeux, et je ne peux plus vous cacher que vous avez pris une vaurienne.
— Tu mens !... Pourquoi rougis-tu ?
Lui-même était aussi blanc que sa serviette, qu'il chiffonnait furieusement entre ses doigts.
— Je mens, moi?... Demandez-lui, à Fine, ce qu'elle voulait faire avec Adrien, aujourd'hui même.
Maurice toussa bruyamment. Il se mit à rire. C'est que tout à l'heure il avait de suite pensé au secret de la nuit fatale ; et le secret n'était point découvert.
— Explique-toi, voyons, reprit-il avec véhémence.
Pauline s'approcha, affina son regard de chatte battue, et comptant sur ses doigts de ménagère, dit :
— Oui, monsieur, j'ai vu rôder Adrien par ici toute l'après-midi. Je l'ai rencontré dans le bois et autour de la ferme. Un moment il s'est avancé jusqu'au mûrier de l'aire, et même, mon Dieu, je ne sais pas pourquoi il n'a pas eu le toupet d'entrer dans la cour.
— Qu'est-ce que cela prouve ? Tu m'ennuies à la fin, avec tes espionnages et tes dénonciations. Fine est restée toute la sainte journée sous la treille, avec Dolphe
et Suzanne. Elle ignorait donc que ce nigaud d'Adrien flairait les murs du château.
— Hé bé, non, monsieur, si Fine n'est pas partie, c'est qu'elle n'a pas pu. Cette nuit peut-être, allez, elle fera son coup. Croyez-vous, Monsieur, qu'Adrien aurait osé s'approcher, après votre défense, si son amie de l'Espigne ne s'était pas entendue avec lui? Non, voyez-vous, cette fille, c'est une rien-du-tout, je la déteste ! Et plus tard, vous me donnerez bien raison à moi, allez, monsieur !
— Va la chercher ! ordonna Maurice
Mais va donc la chercher tout de suite, répéta-t-il à la malicieuse qui -regardait la porte avec hésitation, réfléchissant, très agitée de peur et de haine. '
Bientôt Fine se présenta, la joue flambant vif d'un baiser de Sidore.
Elle avait une lueur de joie au visage.
Dès la première question, son cœur se bouleversa, elle eut la parole coupée. D'un
long et cruel regard de répugnance, elle toisa son ennemie.
— C'est elle qui raconte des histoires, je parie 1 clama la fille des Maiirac en désignant Pauline d'une main frémissante.
— Oui, c'est moi !..,. Ce n'est pas vrai, peut-être, ce que je dis ? Adrien n'est pas venu ? tu ne savais pas qu'il viendrait, dis ?
Pauline, comme un chien qui grommelle, se poussait contre Fine, laquelle résista impassible, solide en sa raison. Mais énervée, la jeune femme gicla par la figure de la servante un vigoureux :
— Non !
— Menteuse !
— Toi menteuse I toi crapule 1 Fouettée par un tel outrage, Pauline
sauta sur la pastoure, lui griffa les joues, la gorge, les oreilles, le cou. Celle-ci se défendait avec force, frappait à coups de pied et de poing la jalouse enragée.
Maurice eut de la peine à séparer les deux rivales. Fine avait le chignon défait :
un flot de cheveux roulait sur sa poitrine. Des pleurs mouillaient ses joues. Ses dents blanches étincelaient, furieuses, sur les lèvres rouges, que mouillaient des gouttes de sang. Pauline, dont la coiffe déchirée tenait à peine sur la chevelure aussi luisante que du cuir verni, éclatait plus laide, abominable en sa colère. Et elle trépignait, crachait des injures, menaçait Fine par des gestes qu'elle dissimulait derrière son maître.
— Tout ça ne me convient plus, déclara-t-ilavec calme. Pauline, tu deviendrais folle, si tu restais ici. Francès se fait vieux à la chapelle, tu iras loger avec lui. Nous te trouverons un gars qui voudra t'aider, n'aie crainte.
— Non,, je ne veux pas ! hurla-t-elle. Maurice, piqué au jeu, reprit simplement :
— Eh bien, tu iras où tu voudras. Je ne te veux plus au château : il me plaît do garder Fine.
Pauline affaissée sur une chaise, sanglota, £ï:émit, supplia l'inflexible maître.
Maurice pressait dans sa main celle de Fine, qui l'observait avec intelligence, passionnément. Le Monsieur du château préférait la fille des Maurac, il faisait des sacrifices pour elle. Alors elle eut une sensation de vanité, une sensation profonde de reconnaissance et de tendresse.
Cette nuit, peu après le sommeil de tous, elle entendit Maurice gravir lentement l'escalier. Quand il ouvrit sa mansarde, la poltronne, poussant des cris étouffés, s'enferma dans les couvertures, bien fort, bien serrée, avec un dernier effroi qui la pénétrait d'un plaisir.
Désormais, la pastoure savoura un délice à triompher, à devenir la toute-maîtresse. Pauline avait osé la salir devant leur maître : c'est elle qui le posséderait jalousement. Son orgueil de femme servit sa passion d'amoureuse. Elle aima d'abord Maurice par haine de sa rivale.
Résolue à être heureuse, la fille des Maurac allait se carrer dans l'argent de cet homme, qui mollissait entre ses bras, plus obéissant encore qu'Adrien sous ses caresses.
Pauline s'installa le lendemain à la cliapelle de Dorgue, avec Francès. Elle ruminait sa vengeance. Monsieur était un ingrat, elle le trahirait. Les comptes seraient mal tenus, elle se formerait un petit magot, et ensuite, une fois capable d'acheter une chaumière et deux ou trois terres , elle s'en irait libre à la commune, au bras de quelque travailleur de Montpezat-du-Quercy.
Ce même lundi, Maurice, radieux et enthousiaste, manda Caliste qui courut aussitôt, sans avoir pris le temps de passer la veste des grands jours ni de manger la soupe. Il espérait d'ailleurs que ce brave M. Maurice l'inviterait à se ravitailler et à boire du vin.
En effet, Maurice obligea le travailleur de la terre à s'asseoir vis-à-vis et à partager son fricot. Ça le gênait, Caliste Maurac, qui eût préféré manger sur la table du fermier, à califourchon sur un banc, ou bien devant la porte. Tout de même, avec ses façons grossières, il avança l'assiette blanche vers le plat de bœuf, puis en examinant la fourchette en ruolz, il la repoussa ; puis encore, sans lever le front, tremblant et précipité, pataugeant des dix doigts, il baffra. Le goulu Jouissait des sourires flatteurs de M. Maurice, de ses cordiales paroles, auxquelles il répondait par des signes de tête, et de temps à autre il touchait son grand couteau fermé, qui lui remplissait le pantalon. Ce couteau devait le défendre en route contre les vagabonds. Car des malheurs arrivent parfois aux marchands de bestiaux et aux pâtres, quand ils reviennent à pied des foires de Caussade et do Molières.
Caliste était étourdi de contentement. .
CYiNIQUES 275
Fine les servait à table^ sa Finette en tablier blanc, parée d'une robe bleue, le corsage fleuri de giroflées rouges, cueillies dans le jardin du château par M. Maurice lui-même. Ses joues avaient un velours de rose, ses yeux brillaient de santé jeune et ardente. Fine semblait sortir d'une ombre, ainsi qu'une bien-aimée, souveraine, comblée de bonheurs. Elle allait et venait, agile, gracieuse, avec des brusqueries d'enfant, des gazouiUis d'oiseau, un peu maladroite sans doute, se cognant au buffet parfois, ne sachant pas servir les choses à leur minute, mais fîère de régner en petite espiègle au milieu de toutes ces richesses nouvelles et se sentant adorée.
— Qu'as-tu là ? demanda le père en désignant le coin de la bouchette, où passait souvent sa 'langue d'amoureuse.
— Une égratignure ! répondit la polissonne, qui lorgna son maitre.
Et celui-ci sourit avec une complicité coquine. Celle égratignure, que de fois.
pendant la nuit, il l'avait éperdûment baisée en murmurant d'ironiques histoires contre Pauline, laquelle était pourvue de pieds vastes comme des barques et de mains pointues comme les griffes d'un chat !
— Ce n'est pas tout, dit le seigneur du château. Père Caliste, à présent que vous voilà lesté, venons aux choses sérieuses... Fine, mets-toi ici, près de moi.
A ce tutoiement soudain, le paysan appointa ses yeux jaunes, et cacha un sourire dans les derniers efforts de ses mâchoires, qui mastiquaient un relief de fromage.
— Bon, voici, père Caliste : cet Adrien nous embête, et il n'est qu'une buse, je crois.
— Oh! oui, repartit Fine.
— Comme je tiens à vous tous, aujourd'hui que je vous connais beaucoup, je songe à marier -Pauline.
— Oh ! pauvre monsieur, pleurnicha le terrien de l'Espigne en croisant ses mains sur la nappe. Adrien est mort hier, quand il rentrait au moulin.
Fine blêmit, et doucement s'approcha de son maître avec une tendresse caressante.
— Comment, vous ne saviez pas ? Imaginez-vous, on dit qu'il était fou, le pauvre. On dit qu'il avait bu beaucoup au Cabaret de l'Europe, et comme il n'avait pas cette habitude, il aurait perdu les sens. Alors, voilà qu'en rentrant il rencontre une de ses vaches. Je ne sais pas, par exemple, ce qu'elle faisait si tard dans le pré. Mais la veuve Marthe est si préoccupée avec les hommes ! Enfin voilà : Adrien saute sur la vache qui ne lui disait rien, il lui donne des coups de pied, des coups de poing dans les yeux, et la bête enragée lui a sauté dessus. Alors on a trouvé notre malheureux étendu sur l'herbe, qui râlait et bredouillait des choses, avec une côte enfoncée et les
yeux tournés' à l'envers Quelle misère,
monsieur ! Il n'y en a que pour le pauvre monde !
Le paysan considérait le châtelain et sa fille avec une humble commisération. Même
Fine n'était plus son enfant, puisqu'elle était habillée en dame et qu'elle avait si bien fait son chemin au château.
— Et Toine ? demanda Maurice avec placidité, indifférent devant la mort du jeune Adrien.
— Toine?... Bé, monsieur, il va partir pour le service. Ensuite, il se mariera loin, à Maux, loin, de l'autre côté du pays.
— Ah !... tant pis !
— Et pas autre chose, Monsieur Maurice ?
-- Et Reine, qu'en faites- vous ?
L'ancien haussa les épaules. Une larme roula sur une des joues plus ridée que l'autre.
— Avec Sidore peut-être ? hasarda Fine. A cette idée, les deux hommes se concertèrent du regard, brusquement.
— Je dis pas non, fit Caliste.
— Ni moi, ajouta le châtelain. Ainsi votre famille n'aura pas à se plaindre, mon Ijonhomme.
Le père Maurac se leva, après Fine et Maurice, et en poussant un bêlement de gaieté narquoise. Il était rouge comme du feu. Le vin et tant de bonnes choses lui chauffaient la cervelle.
— Allons, venez voir la chambre de Fine, répartit Maurice avec une rondeur aimable.
Elle restait encore en désordre, cette chambre, et presque nue. C'est là que les parents de Maurice avaient vécu leur amour, là qu'il était né et que sa mère était morte. En face, s'ouvrait sa chambre à lui, sa chambre de seigneur riche.
Le paysan suffoqué de joie, ne pouvait parler. Et un chagrin bien lourd lui pesait •pourtant. Il touchait le couteau dans sa poche. Un solide couteau, biédasé ! M. Maurice pouvait lui donner des étrenncs sans crainte. Rien qu'avec cent écus, il serait content. Pour cette fois !... Ensuite, quand ses enfants seraient établis, on s'arrangerait mieux.
Sur le seuil de la chambre de Fine, le gaillard ricana en tapant Tépaule du comte, qui tout à coup, sous la honte de tant de familiarité, toisa le maupiteux du haut de son mépris.
Ils descendirent.
Finette demeura seule à ranger son nid d'amoureuse,
Maurice et CaUste se saluèrent dans la cour.
— Eh bien, vous penserez à tout cela ? demanda le jeune homme.
— Pardi !
— Allons, bonsoir I Caliste se sauva.
Mais subitement il revint, et rejoignit dans la salle à manger M. Maurice qui pliait la table...
Il se manierait, câlin, silencieux, la casquette aux doigts, en une attitude embarrassée et rampante.
— Eh bien, quoi ? fit le maître avec vivacité.
— Vous ne me donnez rien à moi ?...
nos terres vont si mal, nous sommes si malheureux là-bas !
— Diable, ce n'est paspressé!... Demain, n'est-ce pas ?... quand vous rapporterez les réponses...
— Ah! pardi, c'est juste... Que je suis innocent! Bonsoir, bien le bonsoir à Fine... à demain !
Et au pas de course, le rapace réintégra sa demeure de l'Espigne, la joie dans l'âme comme un soleil.
Le lendemain, le roué ne manqua pas.
Dès le matin, à huit heures, il frappait chez Dolplie, où seule, Suzanne épluchait des pommes de terre,
Maurice de Valdeize apparut au seuil do la ferme.
— Tiens, déjà, dit-il. Vous n'êtes pas en retard.
Le rural montra sa face héate, réjouie de convoitises.
— Et... où est-elle ?
Il n'osait proférer le nom de Fine ni rappeler sa fille. Cette richesse énorme, où il était admis, le grisaitd'orgueil, 11 éprouvait une vénération de dévot comme devant la croix des éo'lises.
Fine n'était pas sortie de la chambre.
Pour la première fois de sa vie, la pastoure, anoblie par le caprice du châtelain, pouvait dormir sa grasse matinée.
Caliste, ainsi qu'un chien, suivit le jeune homme à la salle à manger. La table était couverte du tapis rouge et noir, où la mère do Maurice, durant les veillées d'hiver, mettait ses aiguilles longues, ses pelotons de laine, sa boîte à ouvrage. La physionomie de ce bien-être campagnard n'avait point changé depuis cette mort tant oubliée.
Caliste ravit en son regard, d'une curiosité rapide, ces belles choses qu'il avait mal examinées, la première fois. La veille, il était troublé par son appétit, par l'ivresse de ses espérances. Ce matin, le paysan qui de concert avec sa femme avait calculé les chances de profit, les ruses d'avidité, s'efforçait à garder le sang-froid, se pénétrait d'astuce et d'égoïsme.
Les portes closes, comme deux compères, Maurice et le père de Fine s'assirent près
l'un de l'autre. Une solennité régna. Calistc se démenait entre les bras du fauteuil avec une gêne.
— Ah, eh bien ? avez-vous réfléchi ?
Paisiblement, avec une assurance d'entêté, le vilain inclina la tête :
— Oui... tout est réfléchi.
— Alors, nous pouvons marier Sidore avec Reine. Fine ne vous regarde plus... Si elle veut retourner à l'Espigne, ma fois, tout le monde est libre ici.
M, Maurice plaisantait maintenant.
Juste, la fille des Maurac entra, sans façon, avec une brusquerie légère. Le père se levait, ouvrant les bras. Mais il se rassit aussitôt. Fine ne l'avait pasplusremarquéqu'un étranger. Elle prit des mains de Maurice une grosse clef, la clef de sa mansarde, toute froide là- haut, au dessus de la chambre des fermiers.
Elle s'esquivait déjà, quand à l'appel de son galant, sa jolie frimousse parfumée se détourna :
— Nous partons tout à l'heure.
— Ah!
— Oui, avec Caliste. Nous irons à l'Espigne. Soyons prêts dans un quart d'heure, n'est-ce pas ?
Il évitait, ce matin, de tutoyer son amoureuse.
— Comme vous avez décidé ça, Monsieur Maurice ! observa le rustre, très effrayé de ces promptitudes,
— Si ça ne vous convient pas?
— Oh ! si, si, parfaitement. Même on vous verra avec plaisir à l'Espigne. Philomèhe devait venir avec moi jusqu'au châ-» teau. Mais, vous savez, elle est toujours malade
— Bien, interrompit Maurice. Nous nous arrêterons à la chapelle de Dorgue. Nous y verrons Francès et Pauline.
Et d'une hilarité bruyante, il ajouta :
— C'est le jour des mai'iages. Mais il faut en finir.
— Oui, oui.
Caliste secouait la tête, très troublé de nouveau, dérouté par la marche des affaires qu'il avait prévue bien différente. Après un silence embarrassé, il insinua :
— Et moi. Monsieur Maurice? Vous pensez à nous au moins ?
— Plus que vous ne croyez.
— Ah!
Le rapace ondula de tout son corps, sous un souffle de bonheur. Ses yeux luisaient. Il demanda la permission de remettre sa casquette. M. Maurice lui semblait aussi bon que le bon Dieu. Il le considérait avec une angoisse de respectueuse jouissance.
Puis, pour dire quelque chose, pour occuper ce cruel silence, Caliste 'donna des nouvelles.
— Vous savez. Monsieur Maurice, notre Toine aussi est on Bas-Languedoc, Et même qu'il se marie avec une héritière. Une fille d'aubergiste. Oh ! celui-là, il a toujours" su se tirer d'affaire Ce sera
dans deux ou trois mois. Il nous a demandé ses papiers.
Timide, le bavard se mordit les lèvres, interdit brusquement, quand Fine rentra, costumée de ses dimanches, la figure propre, les cheveux luisants,
Maurice ne parlait plus guère. Ces besognes lui répugnaient. Mais à chaque émotion il se sentait aimer Fine davantage.
Bientôt, le départ.
C'était la pimpante voiture de la route de Caussade, et les fiers chevaux aux grelots d'or. Orgueilleuse, Fine se plaça sur le premier siège, auprès de son Maurice qui conduisait l'attelage. Derrière, seul, ainsi qu'un valet, le père Caliste, qui regardait les frisures brunes au cou de sa fille et serrait les dents, pour ne pas rire de joie comme un niais.
A la chapelle de Dorgue, Pauline accourut prêter la main à M. Maurice. Elle ne dit rien à Fine, mais une douceur se manifestait chez toutes deux. Francès tint les
brides de ses chevaux, qu'il caressait d'une vieille main tremblante.
Il avait bien auguré, M. Maurice. A ses premiers mots d'affection, Pauline éclata de pleurer. Très repentie, obéissante, elle se jeta au cou de sa rivale, et les deux réconciliées avec une effusion de sœurs se promirent un avenir de félicité.
Presque rien n'avait changé non plus à Dorgue, depuis le jour où Maurice ne put s'emparer de la farouche fillette de l'Espigne.
Pauline et Fine s'étaient mises ensemble sur le banc. Caliste voulut s'asseoir, et il saisit avec un émoi si agréable la main de sa fille.
— Caliste?
Brusquement celui-ci regarda le maitre, qui debout, le front ridé de méditation, avait un grand air d'autorité :
— Je n'ai pas besoin de descendre à TEspigne.
— Pourquoi, Monsieur Maurice ?
— No craignez rien. Tout ira quand
même. Je n'ai pas de temps à perdre
C'est ici, dans cette grange restaurée, que nous installerons nos jeunes mariés, Reine et Sidore.
— Mais Sidore voudra ?
— Ah !... je m'en charge. Il ne regimbe pas plus que les autres, celui-là ; au contraire.
Et le tout-puissant, haussant les épaules avec un suprême dédain, continua :
— Si Pauline veut revenir au château, comme autrefois... ?
— Oh ! oui.
La pauvre humiliée, avec une tendresse jalouse, suppliait, demandant grâce.
— Eh bien ! vous voyez que je suis le .maître partout? dit-il au père avec une arrogance goguenarde.
— Oui, mais nous autres, là-bas, à l'Espigne ?
— Voulez-vous vendre votre maison et votre bout de terre ?
— Ça, je ne sais pas bien...
Le rapace frotta la manche de sa veste sur le front, considérant la table, puis :
— Ma foi, si ce n'était pas une mauvaise affaire... ma foi, je ne tiens pas autant à ma maison qu'à mes enfants.
— Eh bien, j'achèterai des terres à l'Espigne, tenez, celles de la veuve Radel, qui veut s'en dessaisir, à présent que son Adrien est mort et qu'on parle de son mariage avec le garde. Et, sans abandonner votre foyer, au lieu de travailler pour votre compte, vous travaillerez pour le mien.
— Ah ! que vous êtes brave, Monsieur Maurice ?
Caliste, suffoquant de bonheur, empoigna dans ses mains nerveuses les mains souples, lâches, de M. Maurice. Fine aussi se sentait heureuse.
— Pauline et Francès resteront à Dorgue jusqu'à sa réparation complète. N'est-ce pas, Pauline?
— Oui, monsieur, concéda-t-clle en baissant les paupières.
— Ce pauvre Francès ! gémit Maurice.
Il ne vaut plus grand'chosc maintenant. Il mourrait tout de suite, je crois, s'il n'était pas sûr de rentrer au château.
Enfin, les yeux mouillés, le rural, après avoir salué Fine si maitresse déjà et M. Maurice, s'en revint radieux et alerte à sa chaumière.
Avant de reprendre en voiture le chemin du château, tandis que les deux filles allèrent visiter à la chapelle les niches toutes neuves de saint Joseph et de la Vierge, Maurice se rendit à la tombe désolée de sa mère. Il s'agenouilla comme autrefois, enfant, et avec ferveur, les mains jointes, il pria Dieu, il supplia sa mère de lui pardonner. Une lumière, un bonheur ineffable, était en lui. Sa mère, une paysanne, avait su remplir de joie et de satisfaction l'existence d'un noble ruiné, qui avait couru le monde. Fine, la lille des Maurac, un jour qu'il entre-
voyait si beau, unirait son amour d'épouse à sa vie, et il promettait, en ses prières, d'aimer les chers morts comme il aimait cette enfant de la terre Quercynoisc,