A BRAZZAVILLE. — DEFILE DES SENEGALAIS
gouverneur de Lamothe, entouré de nombreux officiers, tous en grande tenue, se tient au débarcadère pour nous recevoir. Un peloton de laptots fait les honneurs.
La réception à Brazzaville fut charmante, pleine de tact et de courtoisie. Le gouverneur français avait réservé au général Daelman la surprise d'une revue des troupes, passée en son honneur. Superbes, ces Sénégalais, des hommes taillés comme des géants, des figures dures, énergiques, respirant l'audace, le courage, le mépris de la mort. C'est avec de pareils hommes que le capitaine Marchand marche vers le Nil, vers Fashoda, où, d'après les dernières nouvelles reçues à Brazzaville, il serait arrivé
D ANVERS A LEOPOLD VILLE. 1 I9
en ce moment. C'est cette expédition qu'il importe, on le comprend, de soutenir jusqu'à ce que les résultats en soient assurés. Cela explique la présence à Brazzaville de tant d'officiers et de ces troupes relativement nombreuses. Les uns et les autres attendent de pouvoir être transportés vers le Haut-Oubanghi. Pour le moment, on ne dispose à Brazzaville que du vapeur La France, les autres steamers étant en réparation. Le renforcement de l'expédition doit naturellement souffrir de ces retards.
Un lunch exquis et peu banal — dans le programme figurait la trompe d'un éléphant tiré quelques jours auparavant par un des chasseurs de la station — nous fut servi sous une superbe tente aux couleurs de la France, dressée sur le plateau d'exercices. Par une délicate attention, à laquelle nous fûmes tous sensibles, le drapeau bleu étoile d'or avait été fraternellement accolé aux drapeaux français.
Le colonel Thys se fit l'interprète de nos sentiments, il but à la France. M. de Lamothe,dans sa réponse où abondaient les termes les plus heureux, constata l'accord qui régnait entre les deux voisins et appela très justement le chemin de fer des cataractes un instrument destiné à desservir les intérêts non pas seulement d'une des deux nations dont les territoires étaient voisins sur le sol d'Afrique, non pas seulement des deux nations, mais ceux de l'humanité entière. C'était la note juste. On y applaudit avec chaleur. Cependant le temps presse, il faut retourner à Léopoldville, où cet après-midi doit avoir lieu l'inauguration du chemin de fer. Nous regagnons la rive. Mais une surprise encore nous était réservée. Au moment où le Brahant allait déma*Ter et que nous prenions congé de nos hôtes, voilà que dix, vingt, cent, deux cents sauvages dégringolent de la montagne, revêtus des accoutrements
les plus baroques. Ce sont des Batékés ; ils viennent, sur l'invitation du gouverneur général, nous donner un échantillon de leur science chorégraphique. Une cour s'improvise sur lajetée. Le roi s'assied gravement; jamais on n'a vu une face humaine plus horriblement grimée ; les yeux sont entourés d'un large cercle blanc ; tous les traits de la brute, du cannibale qu'il est d'ailleurs, se retrouvent dans
A BRAZZAVILLE. — LKS BATEKES EN REPRESENTATION.
cette tête qui ferait rire si elle n'inspirai t"du dégoût. A côté de lui, les femmes, les chefs de marque. En avant, le féticheur qui a arboré fièrement un diadème de plumes, règle les détails de la cérémonie. Et un à un les danseurs, les lutteurs viennent montrer leur talent devant Sa Majesté noire, laquelle demeure froide, impassible. Et, naturellement, les gongs, les tams-tams, les trompes de donner avec un ensemble déchirant. Une réédition de Tumba, mais avec une pointe de pittoresque en plus, le
cadre de ce lac aux eaux bleues, de ces collines aux tons roux et chauds apportant à la scène une note spéciale.
Le Brahant filait à toute vapeur vers Léopoldville, qu'on entendait encore les sons sourds des tams-tams et les