LÉOPOLD
L'autre nouvelle était la promotion au grade de lieutenant-général du général-major Daelman, le sympathique représentant du Roi à bord de Y Albertville .
D ANVERS A LÊOPOLD VILLE. 187
Les deux furent accueillies avec un sentiment de respectueuse satisfaction et fêtées joyeusement.
Le pont du navire, déjà si animé par les cris perçants des perroquets apportés du Congo, a reçu de nouveaux pensionnaires : une dizaine de singes achetés à Porto-Praja, s'y livreront désormais à leurs gambades désordonnées et nous amuseront par leurs mines et poses drolatiques.
Une industrie spéciale à Porto-Praja et à l'île Saô- Thiago, c'est la pèche du corail rouge, le même qui pousse sur les côtes de la Sicile. Ce sont des ouvriers italiens qui se livrent à cette industrie. Pour quelques reis on a une poignée de petites branches roses veinées délicatement de blanc. Une de celles-ci, montée en épingle de cravate, fera un joli souvenir de Praja. Mais pendant que je jette ces notes sur le papier, Y Albertville est sorti de la baie et file à toute vapeur sur la mer bleue, vers les Açores. Cinq jours de navigation !
En mer, par 24° Oï lat. N. et 24° 30 long. 0.
Lundi, 25 juillet.
Nous avons eu un décès à bord : l'ingénieur en chef a succombé à une obstruction intestinale, malgré tous les soins dont nos dévoués médecins (i) l'ont entouré. Cet événement a produit une triste impression, quoique les ingénieurs du navire vivant en quelque sorte à part, auprès de leurs machines, soient peu connus des passagers. Les
(1) Au moment où ces lignes vont être confiées à l'impression, on annonce la mort, en quelque sorte foudroyante, de M. le docteur Cantineau. L'auteur de ce livre a eu, tout particulièrement, à se louer du dévouement du regretté défunt; il lui gardera, avec tous les passagers de V Albertville, un souvenir de sympathie émue.
restes du défunt seront confiés aujourd'hui à la mer, cette grande tombe des marins.
Cérémonie bien émouvante que celle où les matelots apportent sur une planche le corps cousu dans un suaire, recouvert du pavillon national. Une porte dans le bastingage est ouverte, la planche posée en porte-à-faux sur la mer. Le capitaine du navire récite devant l'équipage, devant les passagers qui sont là, tous réunis autour de lui, la tête découverte, profondément émus, les prières des morts d'après la liturgie protestante, le défunt appartenant à l'Église réformée. Puis, on ôte le pavillon; sur un signe du capitaine, les machines s'arrêtent, le navire ralentit durant une seconde sa course, la planche bascule et le cadavre tombe avec un bruit sourd dans l'abîme. C'est un moment où le cœur des plus forts bat plus vite, où, songeant à ceux que le défunt a laissés là-bas, au pays — une jeune femme, un petit enfant que la terrible nouvelle viendra frapper comme un coup de foudre — les plus durs, les plus cuirassés contre le malheur ont senti la gorge se serrer et peut-être une larme monter à la paupière.
Triste, triste destinée que celle de ces mânes de marins confiés à l'abîme, de ces ossements que les flots promènent, lugubres fantômes, dans les sinistres profondeurs, et combien vraies sont les paroles du poète :
Nul ne sail votre sort, pauvres têtes perdues ! Vous roulez à travers les sombres étendues. Heurtant de vos fronts muets des écueils inconnus. Oh ! que de vieux parents, qui n'avaient plus qu'un rêve, Sont morts en attendant tous les jours sur la grève Ceux qui ne sont pas revenus !
Le livre du bord porte, à la date du lundi 25 juillet, ces mots d'une éloquence terrible dans leur concision : « Committed the chief-engineers remains to the deep « . Que Dieu ait son âme en paix!
D ANVERS A LEOPOLDVILLB.
Trois jours aux Açores. Ponta-Delgada
Le lac des Sete Cidades. Villafranca et Las Furnas
Le Havre
Jeudi, 28 juillet.
La dernière étape avant le Havre, étape merveilleuse clans un coin du paradis perdu ! Nous y avons passé trois