‹ D'Eugène Delacroix au néo-impressionnismeChapitre 4 sur 9 · Observation des lois de couleur, usage exclusif des · texte numérisé non relu

Observation des lois de couleur, usage exclusif des

teintes pures, renonciation à tout mélange rabattu, équilibre méthodique des éléments, voilà les progrès que les impressionnistes laissaient à faire aux peintres soucieux, de continuer leurs recherches.

Impressionnisme et néo-impressionnisme. — Georges Seurat :Un dimanche à la Grande-Jatte. — Usage exclusif des teintes pures et du mélange optique. — La Division : elle garantit un éclat maximum et une harmonie intégrale. — Il s'agit de technique et non de talent. — Le néo-impressionnisme procède de Delacroix et des impressionnistes. — La communauté de technique laisse libres les individualités.

1. C'est en 1886, à la dernière des expositions du groupe impressionniste — « 8" Exposition de Peinture par Mme Marie Bracquemont, Mlle Mary Cassait, MM. Degas, Forain, Gauguin, Guillaumin, Mme Berthe Morisot, MM. Camille Pissarro, Lucien Pissarro, Odilon Redon, Rouart, Schuffenecker, Seurat, Signac, Tillot, Vignon, ZandomenegM — du 15 mai au 15 juin — i, rue Laffitte » — que, pour la première fois, apparaissent des œuvres peintes uniquement avec des teintes pures, séparées, équilibrées, et se mélangeant optiquement, selon une méthode raisonnée.

Georges Seurat, qui fut l'instaurateur de ce progrès,

montrait là le premier tableau divisé, toile décisive qui témoignait d'ailleurs des plus rares qualités de peintre, Un Dimanche à la Grande- Jatte ^ et, groupés autour de lui, Camille Pissarro, son fils Lucien Pissarro et Paul Signac exposaient aussi des toiles peintes selon une technique à peu près semblable.

L'éclat inaccoutumé et l'harmonie des tableaux de ces novateurs furent immédiatement remarqués, sinon bien accueillis. Ces qualités étaient dues à l'application des principes fondamentaux de la division. Depuis lors, celte technique, grâce aux recherches et aux apports de MM. Henri-Edmond Cross, Albert Dubois-Pillet, Maximilien Luce, Hippolyte Petitjean, Théo van Rysselberghe, Henry van de Velde et quelques autres, malgré des morts cruelles, en dépit des attaques et des désertions, n'a cessé de se développer, pour constituer enfin la méthode précise que nous avons résumée au début de cette étude et désignée comme celle des peintres néo-impressionnistes.

Si ces peintres, que spécialiserait mieux l'épithète chromo-luminaristes, ont adopté ce nom de nco-impressionnistes, ce ne fut pas pour flagorner le succès (les impressionnistes étaient encore en pleine lutte), mais pour rendre hommage à l'effort des précurseurs et marquer, sous la divergence des procédés, la communauté du but : la lumière et la couleur. C'est dans ce sens que doit être entendu ce mot néo- impressionniste , car la

technique qu'emploient ces peintres n'a rien d'impressionniste : autant celle de leurs devanciers est d'instinct et d'instantanéité, autant la leur est de réflexion et de permanence.

2. Les néo-impressionnistes, comme les impressionnistes, n'ont sur leur palette que des couleurs pures. Mais ils répudient absolument tout mélange sur la palette, sauf, bien entendu, le mélange de couleurs conliguës sur le cercle chromatique. Celles-ci, dégradées entre elles et éclaircies avec du blanc, tendront à restituer la variété des teintes du spectre solaire et tous leurs tons. Un orangé se mélangeant avec un jaune et un rouge, un violet se dégradant vers le rouge et vers le bleu, un vert passant du bleu au jaune, sont, avec le blanc, les seuls éléments dont ils disposent. Mais, par le mélange optique de ces quelques couleurs pures, en variant leur proportion, ils obtiennent une quantité infinie de teintes, depuis les plus intenses jusqu'aux plus grises.

Non seulementilsbannissentdeleurs palettes toutmélange de teintes rabattues, mais ils évitent encore de souiller la pureté de leurs couleurs par des rencontres d'éléments contraires sur leur subjectile. Chaque touche, prise pure sur la palette, reste pure sur la toile.

Ainsi, et comme s'ils usaient de couleurs préparées avec des poudres plus brillantes et des matières plus

somptueuses, peuvent-ils prétendre à dépasser en luminosité et en coloration les impressionnistes, qui ternissent et grisent les couleurs pures de la palette simplifiée.

3. Ce n'est pas assez que la technique de la division assure, par le mélange optique d'éléments purs, un maximum de luminosité et de coloration : par le dosage et l'équilibre de ces éléments, selon les règles du contraste, de la dégradation et de l'irradiation, elle garantit l'harmonie intégrale de l'œuvre.

Ces règles, que les impressionnistes n'observent que parfois et instinctivement, sont toujours et rigoureusement appliquées par les néo-impressionnistes. Méthode précise et scientifique, qui n'infirme pas leur sensation, mais la guide et la protège.

4. Il semble que, devant sa toile blanche, la première préoccupation d'un peintre doive être : décider quelles courbes et quelles arabesques vont en découper la surface, quelles teintes et quels tons la couvrir. Souci bien rare à une époque où la plupart des tableaux sont tels que des photographies instantanées ou de vaines illustrations.

Reprocher aux impressionnistes d'avoir négligé ces préoccupations serait puéril, puisque leur dessein était manifestement de saisir les arrangements et les harmo-

nies de la nature, tels qu'ils se présentent, sans nul souci d'ordonnance ou de combinaison. « L'impressionniste s'assied au bord d'une rivière », comme le dit leur critique Théodore Duret, et peint ce qu'il a devant lui. Et ils ont prouvé que, dans cette manière, on pouvait faire merveille.

Le néo-impressionniste, suivant en cela les conseils de Delacroix, ne commencera pas une toile sans en avoir arrêté l'arrangement. Guidé par la tradition et par la science, il harmonisera la composition à sa conception, c'est-à-dire qu'il adaptera les lignes (directions et angles), le clair-obscur (tons), les couleurs (teintes) au caractère qu'il voudra faire prévaloir. La dominante des lignes sera horizontale pour le calme, ascendante pour la joie, et descendante pour la tristesse, avec toutes les lignes intermédiaires pour figurer toutes les autres sensations en leur variété infinie. Un jeu polychrome, non moins expressif et divers, se conjugue à ce jeu linéaire : aux lignes ascendantes, correspondront des teintes chaudes et des tons clairs ; avec les lignes descendantes, prédomineront des teintes froides et des tons foncés ; un équilibre plus ou moins parfait des teintes chaudes et froides, des tons pâles et intenses, ajoutera au calme des lignes horizontales. Soumettant ainsi ,'" couleur et la ligne à l'émotion qu'il a ressentie et qu'il veut traduire, le peintre fera œuvre de poète, de créateur.

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5. D'une façon générale, on peut admettre qu'une œuvre néo-impressionniste soit plus harmonieuse qu'une œuvre impressionniste, puisque d'abord, grâce à l'observation constante du contraste, l'harmonie de détail en est plus précise et qu'ensuite, grâce à une composition raisonnée et au langage esthétique des couleurs, elle comporte une harmonie d'ensemble et une harmonie morale dont la seconde se prive volontairement.

Loin, l'idée de comparer les mérites de ces deux générations de peintres : les impressionnistes sont des maîtres définitifs dont la tâche glorieuse est faite et s'est imposée; les néo-impressionnistes sont encore dans la période des recherches et comprennent combien il leur reste à faire.

Il ne s'agit pas ici de talent, mais de techniques, et ce n'est pas manquer ou respect que nous devons à ces maîtres que de dire : la technique des néo-impressionnistes garantit plus que la leur l'intégralité de la luminosité, de la coloration et de l'harmonie ; de même avonsnous pu dire que les tableaux de Delacroix sont moins lumineux et moins colorés que ceux des impressionnistes.

6. Le néo-impressionnisme, que caractérise cette recherche de l'intégrale pureté et de la complète harmonie, est l'expansion logique de l'impressionnisme. Les adcplt-s de la nouvelle technique n'ont fait que réunir, ordonner

et développer les recherches de leurs précurseurs. La division, telle qu'ils l'entendent, ne se compose-t-elle pas de ces éléments de l'impressionnisme, amalgamés et systématisés : l'éclat (Claude Monet), le contraste (qu'observe presque toujours Renoir), la facture par petites touches (Cézanne et Camille Pissarro) ? L'exempl*^ de Camille Pissarro, adoptant, en 1886, le procédé des néo-impressionnistes et illustrant de son beau renom le groupe naissant, ne montre-t-il pas le lien qui les unit à la précédente génération de coloristes ? Sans qu'on puisse noter de changement brusque en ses œuvres, peu à peu, les mélanges grisés disparurent, les réactions furent notées et .Je maître impressionniste, par simple évolution, devint néo-impressionniste.

Il n'a d'ailleurs pas persisté dans cette voie. Descendant direct de Corot, il ne recherche pas l'éclat par l'opposition, comme Delacroix, mais la douceur par des rapprochements ; il se gardera bien de juxtaposer deux teintes éloignées pour obtenir par leur contraste une note vibrante, mais s'évertuera, au contraire, à diminuer la distance de ces deux teintes par l'introduction, dans chacune d'elles, d'éléments intermédiaires, qu'il appelle des passages. Or, la technique néo-impressionniste est basée précisément sur ce contraste, dont il n'éprouve pas le besoin, et sur l'éclatante pureté des teintes, dont son œil souffre. De la division, il n'avait choisi que le procédé,

le petit point, dont la raison d'être est justement qu'il permet la notation de ce contraste et la conservation de cette pureté. Il est donc très compréhensible que ce moyen, médiocre pris isolément, ne l'ail pas retenu.

Autre marque de filiation : la division parut pour la première fois à la dernière exposition des peintres impressionnistes. Ces maîtres y avaient accueilli les œuvres novatrices de Seurat et de Signac comme Ijien dans leur tradition. Plus tard seulement, devant l'importance du nouveau mouvement, la scission se fit et les néo-impressionnistes exposèrent à part.

7. Si le néo-impressionnisme résulte immédiatement de l'impressionnisme, il doit aussi beaucoup à Delacroix, comme nous l'avons vu. Il est la fusion et le développement des doctrines de Delacroix et des impressionnistes, le retour à la tradition de l'un, avec tout le bénéfice de l'apport des autres.

Nous le prouve, la genèse de Georges Seurat et de Paul Signac.

Georges Seurat suivit les cours de l'école des Beaux- Arts ; mais son intelligence, sa volonté, son esprit méthodique et clair, son goût si pur et son œil de peintre le gardèrent de l'influence déprimante de l'Ecole. Fréquentant assidûment les musées, feuilletant dans les bibliothèques les livres d'art et les gravures, il puisait dans l'élude des maîtres classiques la force de

résister à renseignement des professeurs. Au cours de ces éludes, il constata que ce sont des lois analogues qui régissent la ligne, le clair-obscur, la couleur, la composition, tant chez Ruliens que chez Raphaël, chez Michel-Ange que chez Delacroix : le rythme, la mesure et le contraste.

La tradition orientale, les écrits de Ghevreul, de Charles Blanc, de Humbert de Superville, d'O. N. Rood, de H. Helmholtz le renseignèrent. Il analysa longuement l'œuvre de Delacroix, y retrouva facilement l'application des lois traditionnelles, tant dans la couleur que dans la ligne, et vit nettement ce qui restait encore à faire pour réaliser les progrès que le maître romantique avait entrevus.

Le résultat des études de Seurat fut sa judicieuse et fertile théorie du contraste, è laquelle il soumit dès lors toutes ses œuvres. Il l'appliqua d'abord au clair-obscur : avec ces simples ressources, le blanc d'une feuille de papier Ingres et le noir d'un crayon Conté, savamment dégradé ou contrasté, il exécuta quelque quatre cents dessins, les plus beaux dessins de peintre qui soient. Grâce à la science parfaite des valeurs, on peut dire que ces blanc et noir sont plus lumineux et plus colorés que maintes peintures. Puis, s'étant ainsi rendu maître du contraste de ton, il traita la teinte dans le même esprit et, dès 1882, il appliquait à la couleur les lois du contraste

et peignait avec des éléments séparés — en employant des teintes rabattues, il est vrai — sans avoir été influencé par les impressionnistes dont, à celte époque, il ignorait même l'existence.

Paul Signac, au contraire, dès ses premières études, en 1883, subit l'influence de Monel, de Pissarro, de Renoir et de Guillaumin. Il ne fréquenta aucun atelier et c'est en travaillant d'après nature qu'il surprit les jeux harmonieux du contraste simultané. Puis, en étudiant admirativement les œuvres des maîtres impressionnistes, il crut y constater l'emploi d'une technique scientifique : il lui sembla que les éléments multicolores, dont le mélange optique reconstitue les teintes dans leurs tableaux, étaient séparés méthodiquement, et que ces rouges, ces jaunes, ces violets, ces bleus, ces verts étaient assemblés d'après des règles catégoriques ; les efl"ets du contraste qu'il avait observés dans la nature, mais dont il ignorait les lois, lui parurent appliqués théoriquement par eux.

Quelques lignes de VArt Moderne, de J.-K. Huysmans, dans lesquelles, à propos de Monet et de Pissarro, il est question de couleurs complémentaires, de lumière jaune et d'ombre violette, purent lui laisser supposer que les impressionnistes étaient au fait de la science de la couleur. Il attribua la splendeur de leurs œuvres à ce savoir et crut faire acte de disciple zélé en étudiant, dans le livre de Ghevreul, les lois si simples du contraste simultané.

La théorie une fois connue, il put objectiver exactement les contrastes que jusqu'alors il n'avait notés qu'empiriquement et avec plus ou moins de justesse, au hasard de la sensation.

Chaque couleur locale fut auréolée de sa complémentaire authentique, se dégradant sur la couleur limitrophe par des touches balayées dont le jeu mêlait intimement ces deux éléments. Ce procédé pouvait convenir lorsque la couleur locale et la réaction de la couleur voisine étaient de teintes analogues, ou rapprochées, comme par exemple, bleu sur vert, jaune sur rouge, etc., etc. Mais, lorsque ces deux éléments étaient contraires, comme rouge et vert, ou bleu et orangé, ils fusionnaient en un mélange pigmentaire, terne et sali. Le dégoût de ces souillures l'amena fatalement et progressivement à la séparation des éléments en touches nettes, c'est-à-dire au mélange optique, qui, seul, peut permettre de dégrader l'une sur l'autre deux couleurs contraires sans que la pureté en soit ternie. Et il arriva ainsi au contraste simultané et au mélange optique par des voies toutes différentes de celles qu'avait suivies Seurat.

En 1884, à la l'" exposition du groupe des Artistes Indépendants, au baraquement des Tuileries, Seurat et Signac, qui ne se connaissaient pas, se rencontrèrent, Seurat exposait sa Baignade, refusée au Salon de cette même année. Ce tableau était peint à grandes touches plates, balayées les unes sur les autres et issues d'une palette

composée, comme celle de Delacroix, de couleurs pures et de couleurs terreuses. De par ces ocres et ces terres, le tableau était terni et paraissait moins brillant que ceux que peignaient les impressionnistes avec leur palette réduite aux couleurs du prisme. Mais l'observation des lois du contraste, la séparation méthodique des éléments — lumière, ombre, couleur locale, réactions — , leur juste proportion et leur équilibre, conféraient à cette toile une parfaite harmonie.

Signac était représenté par quatre paysages, peints avec les seules couleurs du prisme, posées sur la toile en petites touches virgulaires selon le mode impressionniste, mais déjà sans mélanges rabattus sur la palette. Le contraste y était observé et les éléments s'y mélangeaient optiquement, sans toutefois la justesse et l'équilibre de la méthode rigoureuse de Seural.

S'éclairant de leurs mutuelles recherches, Seurat bientôt adoptait la palette simplifiée des impressionnistes et Signac mettait à profit l'apport si précieux de Seurat : la séparation méthodiquement équilibrée des éléments.

Et, comme nous avons vu au début de ce chapitre, tous deux, avec Camille et Lucien Pissarro qui s'étaient enthousiasmés, représentaient, à l'exposition impressionniste de i88H, le néo-impressionnisme débutant.

8. Tous ces tal)leauxnco-impressionnislcsse confondent, et la personnalité des auteurs s'y noie dans la communauté du procédé, dira tel visiteur d'expositions.

Celui-là sans doute s'est entraîné dès longtemps à ne distinguer les œuvres des peintres que le catalogue à la main. Il faut, en effet, être bien réfractaire aux jeux de la couleur et bien insensible aux charmes de l'harmonie pour confondre un Seurat, l)lûnd, fin, aux couleurs locales atténuées par la lumière et par l'ombre, avec un Cross, dont les localités éclatent, dominatrices des autres éléments.

A des enfants ou à des êtres primitifs, montrez des enluminures d'Épinal et des estampes japonaises : ils ne les distingueront pas les unes des autres. Mais des gens dont l'éducation artistique sera ébauchée discerneront déjà la diiïérence de ces deux sortes d'images. Et d'autres, plus instruits, sauront mettre un nom d'auteur sur chacune des estampes japonaises.

Montrez-leur des peintures de divers néo-impressionnistes : pour la première catégorie, ce seront des tableaux « comme les autres » ; pour la deuxième, ce seront tous des tableaux pointillés indistinctement ; et seulement les adeptes du troisième degré sauront reconnaître la personnalité de chaque peintre.

De même qu'il y a des gens incapables de distinguer un Hok'saï d'un Hiroshighé, un Giotto d'un Orcagna, un Monet d'un Pissarro, il en est qui confondent un Luce avec un Van Rysselberghe. Que ces amateurs parachèvent leur éducation artistique.

9. La vérité est qu'il y a autant de divergences entre les néo-impressionnistes qu'entre les divers impressionnistes, par exemple. Qu'un néo-impressionniste fasse tel ou tel sacrifice d'éléments dans le sens de son œuvre (selon que celle-ci offrira plus d'intérêt par les contrastes lumineux que par la recherche des couleurs locales, ou inversement), sa personnalité, s'il en a une, aura là un prétexte — parmi cent autres que nous citerions — de se traduire en sa franchise la plus aiguë.

Une technique qui a donné les grandes compositions synthétiques de Georges Seurat, les portraits gracieux ou puissants de Van Rysselberghe, les toiles ornementales de Van de Velde ; qui a permis d'exprimer : à Maximilien Luce, la rue, le peuple, le travail ; à Cross, le rythme des gestes en d'harmonieux décors ; à Charles Angrand, la vie des champs ; à Petitjean, les graciles nudités des nymphes ; qui a pu s'assouplir à ces tempéraments si distincts, et produire des œuvres si variées, peut-elle, sans mauvaise foi ou ignorance, être accusée d'annihiler la personnalité de ceux qui l'adoptent ?

La discipline de la division ne leur a pas été plus dure qu'au poète celle du rythme. Loin de nuire h leur inspiration, elle a contribué à donner à leurs ouvrages une tenue sévère et poétique, hors du trompe-l'œil et de l'anecdote.

Delacroix pensait aussi que la contrainte d'une méthode

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raisonnée et précise ne pouvait que rehausser le style d'une œuvre d'art :

« Je vois dans les peintres, des prosateurs et des poètes ; la rime les entrave ; le tour indispensable aux vers, et qui leur donne tant de vigueur, est l'analogie de la symétrie cachée, du balancement, en même temps savant et inspiré, qui règle les rencontres ou l'écartement des lignes, les taches, les rappels de couleur. »

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La louche divisée des néoAmpressionnlstes ; elle permet seide le mélange optique, la pureté et la proportion. — La division et le point. — La hachure de Delacroix, la virgule des impressionnistes, la touche divisée, moyens conventionnels identiques; pourquoi admettre les deux premiers et non le troisième ? il n'est pas plue gênant et offre des avantages sur les deux autres. — La division et la peinture décorative.

1. Dans la technique des néo-impressionnistes, bien des gens, insensibles aux résultats d'harmonie, de couleur et de lumière, n'ont vu que le procédé. Ce procédé, qui a pour effet d'assurer les résultats en question par la pureté des éléments, leur dosage équilibré et leur parfait mélange optique, ne consiste pas forcément dans le point, comme ils se l'imaginent, mais dans toute touche de forme indifîérente, nette, sans balayage et de dimension proportionnée au format du tableau : — de forme indifférente, car cette touche n'a pas pour but de donner le trompe-l'œil des objets, mais bien de figurer les différents éléments colorés des

teintes ; — nette, pour permettre le dosage ; — sans balayage, pour assurer la pureté ; — de dimension proportionnée au format du tableau et uniforme pour un même tableau, afin que, à un recul normal, le mélange optique des couleurs dissociées s'opère facilement et reconstitue la teinte.

Par quel autre moyen, noter avec précision les jeux et les rencontres d'éléments contraires : la quantité de rouge dont se teinte l'ombre d'un vert, par exemple ; l'action d'une lumière orangée sur une couleur locale bleue ou, réciproquement, d'une ombre bleue sur une couleur locale orangée ?... Si l'on combine autrement que par le mélange optique ces éléments ennemis, leur mixture aboutira à une teinte boueuse ; si on balaye les touches les unes sur les autres, on courra le risque des saljssures ; si on les juxtapose en touches même pures, mais imprécises, le dosage méthodique ne sera plus possible et toujours un des éléments dominera au détriment des autres. Cette facture a encore l'avantage d'assurer à chaque pigment coloré son maximum d'intensité et toute sa fleur.

2. Cette touche divisée des néo-impressionnistes, c'est — discipliné à la nouvelle technique — le même procédé que la hachure de Delacroix et que la virgule des impressionnistes.

Elles ont, ces trois factures, un but commun : donner

à la couleur le plus d'éclat possible, en créant des lumières colorées, grâce au mélange optique de pigments juxtaposés. Hachures, virgules, touches divisées sont trois moyens conventionnels identiques, mais accomodés aux exigences particulières des trois esthétiques correspondantes : ainsi les techniques s'enchaînent parallèlement aux esthétiques et doublent le lien qui unit si étroitement le maître romantique, les impressionnistes et les néo-impressionnistes.

Delacroix, esprit exalté et réfléchi tout ensemble, couvre sa toile de hachures fougueuses, mais qui dissocient la couleur avec méthode et précision : et, par cette facture propice au mélange optique et au modelé rapide dans le sens de la forme, il satisfait son double souci de couleur et de mouvement.

Supprimant de leur palette toutes les couleurs ternes ou sombres, les impressionnistes durent reconstituer, avec le petit nombre de celles qui leur restaient, un clavier étendu. Us furent ainsi conduits à une facture plus fragmentée que celle de Delacroix : et, au lieu de ses hachures romantiques, ce furent de minimes touches posées du bout d'un pinceau alerte et s'enchevêtrant en pelote multicolore, — pimpantes façons bien adaptées à une esthétique toute de sensation soudaine et fugitive.

Jongkind, avant eux, et aussi Fantin-Latour avaient usé d'une facture analogue, mais sans pousser aussi loin ce morcellement de la touche. Vers les années 80, Camille

Pissarro (tableaux de Ponloise et d'Osny) et Sisley (paysages du Bas-Meudon et de Sèvres) montrèrent des toiles d'une facture absolument fragmentée. A celte époque, dans les tableaux de Claude Monet, on pouvait remarquer des parties traitées de cette même façon à côté de légers frottis à plat. Plus tard seulement, ce maître parut renoncer à toute teinte unie et couvrit l'entière surface de ses toiles de virgules multipliées. Renoir aussi séparait les éléments, mais en touches plus larges — commandées d'ailleurs par les dimensions de ses toiles — et plus plates, que son pinceau balayait les unes sur les autres. Cézanne, en juxtaposant, par touches carrées et nettes, sans souci d'imitation ni d'adresse, les éléments divers des teintes décomposées, approcha davantage de la division méthodique des néo-impressionnistes.

Ceux-ci n'attachent aucune importance à la forme de la touche, car ils ne la chargent pas de modeler, d'ex{)rimer un sentiment, d'imiter la forme d'un objet. Pour eux, une touche n'est qu'un des infinis éléments colorés dont l'ensemble composera le tableau, élément ayant juste l'importance d'une note dans une symphonie. Sensations tristes ou gaies, effets calmes ou mouvementés, seront exprimés, non par la virtuosité des coups de brosse, mais par les combinaisons des lignes, des teintes et des tons.

Ce mode d'expression simple et précis, la touche divisée,

n'esl-il pas ))ien en rapport avec l'esthétique claire et méthodique des peintres qui l'emploient ?

3. La touche en virgule des impressionnistes joue, en certains cas, le rôle expressif de la hachure de Delacroix, par exemple lorsqu'elle imite la iorme d'un objet — feuille, vague, brin d'herbe, etc. ; — mais, d'autres fois, comme la touche divisée des néo-impressionnistes elle ne représente que les éléments colorés, séparés et juxtaposés, reconslituables par le mélange optique. Il est clair, en elTet, que, lorsque l'impressionniste veut peindre des objets d'apparence unie et plate — ciel bleu, linge blanc, papier monochrome, nu, etc. — et qu'il les traduit par des virgules multicolores, le rôle de ces touches ne s'explique que par le besoin d'orner les surfaces en y inultipliant les éléments colorés, sans souci aucun de copier la nature. La virgule impressionniste est donc la transition de la hachure de Delacroix à la touche divisée des néoimpressionnistes — puisque, selon les circonstances, elle joue le rôle de l'une ou de l'autre de ces factures.

De même, la touche de Cézanne est le trait d'union entre les modes d'exécution des impressionnistes et des néo-impressionnistes. Le principe — commun, mais appliqué différemment — du mélange optique unit ces trois générations de coloristes qui recherchent les uns et les autres, par des techniques similaires, la lumière, la

couleur et l'harmonie. Ils ont le môme but et, pour y arriver, emploient presque les mêmes moyens... Les moyens se sont perfectionnés.

4. La division, c'est un système complexe d'harmonie, une esthétique plutôt qu'une technique. Le point n'est qu'un moyen.

Diviser, c'est rechercher la puissance et l'harmonie de la couleur, en représentant la lumière colorée par ses éléments purs, et en employant le mélange optique de ces éléments purs séparés et dosés selon les lois essentielles du contraste et de la dégradation.

La séparation des éléments et le mélange optique assurent la pureté, c'est-à-dire la luminosité et l'intensité des teintes ; la dégradation en rehausse le lustre ; le contraste, réglant l'accord des semblables et l'analogie des contraires, subordonne ces éléments, puissants mais équilibrés, aux règles de l'harmonie. La base de la division, c'est le contraste : le contraste n'est-ce pas l'art ?

Pointiller, est le mode d'expression choisi par le peintre qui pose de la couleur sur une toile par petits points plutôt que de l'étaler à plat. C'est couvrir une surface de petites touches multicolores rapprochées, pures ou ternes, en s'ctTorçant d'imiter, par le mélange optique de ces éléments multipliés, les teintes variées de la nature, sans aucune volonté d'équilibre, sans aucun souci de contraste. Le point

n'est qu'un coup de brosse, un procédé, et, comme tous les procédés, n'importe guère.

Le point n'a été employé, vocable ou facture, que par ceux qui, n'ayant pu apprécier l'importance et le charme du contraste et de l'équilibre des éléments, n'ont vu que le moyen et non l'esprit de la division.

Des peintres ont tenté de s'assurer les bénéfices de la division, qui n'ont pu y réussir. Et certainement dans leur œuvre, les tableaux où ils s'essayèrent à celte technique sont inférieurs, sinon en luminosité, du moins en harmonie, à ceux qui précédèrent ou suivirent leurs périodes de recherches. C'est que seul le procédé était employé, mais que la « divina proportione » était absente. Ils ne doivent pas rendre la division responsable de cet échec : ils ont pointillé et non divisé...

Jamais nous n'avons entendu Seurat, ni Cross, ni Luce, ni Van de Velde, ni Van Rysselberghe, ni Angrand parler de points ; jamais nous ne les avons vus préoccupés de pointillé. — Lisez ces lignes que Seurat a dictées à son biographe Jules Christophe :

« L'Art c'est l'Harmonie, l'Harmonie c'est l'analogie des Contraires, l'analogie des Semblables, de ton, de teinte, de ligne ; le ton, c'està-dire le clair et le sombre ; la teinte, c'est-à-dire le rouge et sa complémentaire le vert, l'orangé et sa complémentaire le bleu, le jaune et sa complémentaire le violet... Le moyen d'expression, c'est le mélange optique des tons, des teintes et de leurs réactions (ombres) suivant des lois très fixes. »

Dans ces principes d'arl, qui sont ceux de la division, est-il question de points ? trace d'une mesquine préoccupation de poinlillage ?

On peut d'ailleurs diviser sans point Hier.

Tel croqueton de Seurat, enlevé d'après nature, sur un panneau, dans le fond d'une boîte à pouce, en quelques coups de jjrosses, n'est pas pointillé, mais divisé, car, malgré le travail hâtif, la louche est pure, les éléments sont équilibrés et le contraste observé. El ces qualités seules, et non un pignochage minutieux, constituent la division.

Le rôle du poinlillage est plus modeste : il rend simplement la surface du tableau plus vibrante, mais n'assure ni la luminosité, ni l'intensité du coloris, ni l'harmonie. Car, les couleurs complémentaires, qui sont amies et s'exaltent si elhîs sont opposées, sont ennemies et se détruisent si elles sont mélangées, même optiquement. Une surface rouge et une surface verte, opposées, se stimulent, mais des points rouges, mêlés à des points verts, forment un ensemble gris et incolore.

La division n'exige nullement une touche en forme de point. — Elle peut user de cette touche pour des toiles de i)elite dimension, mais la répudie aljsolument pour des formats plus grands. Suus peine de décoloration, la grandeur de la touche divisée Aoû se proportionnera la dimension de l'œuvre. La touche divisée^ changeante, vivante, a lu-

mière», n'est donc pas le point, uniforme, mort, «matière».

5. 11 ne faut pas croire que le peintre qui divise se livre au travail insipide de cribler sa toile, de haut en bas, et de droite à gauche, de petites touches multicolores. Partant du contraste de deux teintes, sans s'occuper de la surface à couvrir, il opposera, dégradera et proportionnera ses divers éléments, de chaque côté de la ligne de démarcation, jusqu'à ce qu'il rencontre un autre contraste, motif d'une nouvelle dégradation. Et, de contraste en contraste, la toile se couvrira.

Le peintre aura joué de son clavier de couleur, de la même façon qu'un compositeur manie les divers instruments pour l'orchestration d'une symphonie : il aura modifié à son gré les rythmes et les mesures, paralysé ou exalté tel élément, modulé à l'infini telle dégradation. Tout à la joie de diriger les jeux et les luttes des sept couleurs du prisme, il sera tel qu'un musicien multipliant les sept notes de la gamme, pour produire la mélodie. Combien morne, au contraire, le travail du pointilliste... Et n'est-il pas naturel que les nombreux peintres qui, à un moment, par mode ou par conviction, ont pointillé, aient renoncé à ce triste labeur, malgré leurs enthousiasmes de début ?

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