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Debécourt

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éclairé et de plus réfléchi, au catholicisme tel qu'il existait au temps d'Innocent III par exemple. Nous De rêvons pas. Nous n'exagérons pas. Voici les paroles que nous trouvons dans l'introduction dont Saint- G&éron a fait précéder sa traduction de V Hiitoire i Innocent m : « Recevons le beau tableau historique de « Harter comme un témoignage du bien immense qu'un « souverain pontife a pu accomplir dans un siècle re- « culé, mais encore du bien que l'institution, reconnue « comme nécessaire aux intérêts les plus élevés du « genre humain, pourra faire dans les siècles à venir où « il se rencontrera un Grégoire, un Innocent, au milieu « des hommes ramenés par une pénible et douloureuse « expérience, aux vrais principes sociaux. » Comme on le voit, s'il n'est guères possible d'être plus lourd, il n'est guères possible d*étre plus clair. Nous pensions en avoir fini avec l'institution papale au Moyen Age ; c'était une erreur. Les vrais principes sociaux, c'est le catholicisme de Grégoire VII qui les donne. Et ce n'est pas Saint-Chéron qui le dit tout seul. Le traducteur Saint-Chéron, ancien rédacteur de r Univers religieux ^ n'exprime pas d'idée qui lui soit propre. Il a toujours été l'écho d'un parti ou de quelqu'un. C'est un homme 6n traduction perpétuelle, plus ou moins exacte, il est vrai. Grâce aux efforts d'un parti qui se croit l'Église nailitante, l'idée qu'exprime Saint-Chéron a pris consistance dans beaucoup d'esprits. Elle a gagné des intelligences dignes de la vérité et qu'elle fausse.

Nous, les enfants du xviii* siècle, généreux au nom de la gloire de nos pères, nous avons trop longtemps laissé passer cette idée avec le sourire de la tolérance. Qu'est-il arrivé? C'est qu'elle a dernièrement donné Taudace du désordre à ceux qui Festiment vraie. Il faut donc montrer qu'elle ne Test pas. Prenons-la d'abord comme on la donne. On n'ose pas la discuter philosophiquement, et Ton fait bien. Pour cela besoin serait d'une tête de premier ordre; car où la vérité n'est pas les ressources de l'esprit doivent être immenses; et il n'y a point de ces têtes-là dans le parti ultramontain, parmi ces hommes passionnés qui sont comme la mauvaise monnaie de l'esprit et des opinions de Joseph de Haistre. D'ailleurs, pourquoi discuter une telle idée ? Il s'agit, pour ceux à qui elle est chère, bien plus de politique que de philosophie, d'influence que de vérité. Il vaut mieux l'admettre comme un fait acquis à l'histoire contemporaine ; il vaut mieux dire, avec la hauteur d'une conclusion sans réplique : C'est une chose maintenant certaine : l'Europe, dégoûtée de tous les systèmes, lasse de toutes les expériences, tend par ses penseurs, par ses meilleurs esprits, vers l'unité catholique, et cette tendance, nous nous chargeons de la montrer dans les ouvrages les plus marquants. Quelquefois, il est vrai, on l'y suppose, comme fit Saint-Chéron dans sa traduction du livre très politique et très peu catholique de Ranke, qui clama, mais assez vainement, car

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ceux qui lisent la supposition ne liront peut-être pas la réclamation, et, par un côté du moins, le coup est porté à cette opinion publique qui voit juste, mais à la longue, et quHl faut d'autant plus se bâter de tromper qu'il est bien sûr qu'un jour ou Tautre eUe reviendra de son erreur.

Quant aux preuves à l'appui de l'opinion triomphante qu'ils proclament, c'est presque uniquement en Ailemagne que les bommes du parti ultramontain vont les chercher, quoiqu'elles n'y soient pas plus qu'ailleurs. Et, en effet, si participante que soit l'Allemagne au mouyement de civilisation qui emporte le monde moderne, il y a pourtant dans ce pays des faits singuliers sur la nature desquels on peut se méprendre quand on ne les regarde pas avec une froide attention. De tels faits sont curieux. Ainsi, il y a des livres, d'abord, très évidemment écrits avec des préoccupations catholiques. Pourquoi Saint-Cbéron, intéressé à des citations nombreuses, n'a-t-il donc cité que les ouvrages du docteur Hook et du professeur Voigt? De plus, il y a, ou mieux peut-être il y avait une école, l'école de Uunich, dont le chef était le fameux Goerres, et qu'à une certaine époque on a si fort glorifié dans le parti de Saint-Chéron. Enfin, on peut compter encore les sympathies personnelles d'un Roi très éclairé, le Roi de Prusse, qui aime le catholicisme en artiste, et qui pourrait s'en servir en homme d'état, et aussi la bonne volonté de Schelling, le plus grand nom de

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TAllemagne actuelle, Thomme le plus puissant sur ropinion de son pays. Voilà, en somme, ce que Saint- Chéron n'a pas dit et ce que nous disons pour lui^ tant nous craignons peu de faire la charité d'un fait à une thèse erronée, de grossir un faisceau si facile à. rompre et à disperser I Oui! TAUemagne a tout cela, et tout cela, vu à distance et frappé d'un jour ménagé à dessein, autorise, ce semble, pour les vues faibles, bien des illusions favorables aux prétentions ultramontaines. En ce qui touche au reste de l'Europe, on n'en parle pas, parce qu'il faut s'en taire, parce que, partout ailleurs qu'en Allemagne, ces prétentions rencontreraient un démenti trop cruellement éclatant pour qu'on osât seulement les y exposer.

Et, maintenant, pourquoi cette différence, au moins apparente, entre l'Allemagne et les autres pays de l'Europe, entre la nation la plus forte par l'éducation et les lumières et les nations les moins avancées? Pourquoi cette espèce d'appui donné à des ambitions intolérables pour qui comprend le mouvement nécessaire de la société ? Pourquoi ce nom imposant de l'Allemagne protestante invoqué bruyamment par des catholiques arriérés? En un mot, pourquoi cet emprunt forcé à l'immense crédit intellectuel de l'Allemagne ? Telle^est la question.

Question facile 1 Une bonne étude d'histoire devrait la résoudre. Une analyse exacte des faits qu'on ne prend pas, mais qu'on donne pour des arguments.

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montrerait combien on en exagère la portée. Pour peu qu'on eût le sens de voir et le courage de sa raison, qui fait conclure d'après ce que l'on a vu, quelque blessure que ce doive être pour ses convictions ou ses espérances, on conviendrait qu'on n'a pas le droit d'apporter, comme preuve de la vérité reconnue d'une doctrine, des circonstances sans gravité, accidentelles, éphémères, et qui n'ont avec cette doctrine aucun rapport de cause à effet.

Ainsi, par exemple, de ce que certains esprits distingués dans la littérature ou dans la science ont, comme Hurter, malgré leur origine et leur éducation protestante, manifesté une admiration sincère pour l'organisation catholique telle que le Moyen Age l'a conçue et réalisée, est-ce un motif légitime d'induire qu'il y a une tendance très animée vers le catholicisme dans la patrie de ces esprits, et que cette tendance mène droit à une révolution ? De ce que^ justes envers le passé, quand ils n'en sont pas enthousiastes, mais l'étudiant avec trop de persévérance et d'efforts pour ne pas finir par l'aimer, — car il est de la nature de Thomme de mettre son amour où il a mis sa peine, — des écrivains se prennent d'une haute bienveillance ou d'un sentiment plus respectueux encore pour quelques grands caractères de TËgiise romaine, est-ce une raison suffisante pour déclarer que les écrivains en question ne trouvent d'absolument vrai que les idées au nom desquelles ces grands caractères ont agi ? Et

Feussent-ils déclaré eux-mêmes avec une netteté souveraine, serait-ce encore une raison, parce qu'ils seraient devenus catholiques du xii' siècle en étudiant le catholicisme dans ses hommes et dans ses institutions, pour déduire d'une préoccupation individuelle, engendrée par l'étude, quelque chose qui pût ressembler à une tendance générale ou à une direction supérieure de l'opinion vers le but qu'il convient le mieux de lui donner ?

Et cependant telle est la violence qu'on fait au sens commun et à la logique avec de pareilles déductions. Mais le mal ne s'arrête point là, et l'on sait encore plus mal qu'on ne raisonne. Prendre Topinion de Hurter pour autre chose que pour l'opinion de Hurter, c'est méconnaître profondément l'état des esprits en Allemagne. Nominalement, officiellement catholique au midi, comme elle est protestante au nord, l'Allemagne est bien plus disposée à sortir des liens brisés du Moyen Age qu'à y rentrer par les croyances. Cet intelligent pays est trop mûr d'idées et trop jeune d'actes pour n'avoir pas les besoins, les passions et les volontés des peuples qui croient à un avenir prochain. Son passé ne lui suffit pas. Elle y trouve les traités de Vienne, mais ce n'est là qu'un accident dans son histoire, une revanche de guerre de peu de gloire pour elle, parce qu'ils ont été sans justice. Plus haut, elle rencontre mieux : c'est la Réforme. Mais quelque souvenir que la patrie de Luther ail gardé de son xv« siècle.

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elle se sent appelée à jouer un rôle nouveau dans le nouveau monde enfanté par la Révolution française. Elle veut une place parmi les peuples rajeunis, et un jour ou Tautre elle Faura, car les nations sont de terribles femmes : ce qu'elles veulent, Dieu le veut aussi. Non ! FAllemagne n*est pas parricide du xvm* siècle. Elle lui a dû Tinspiration de ses plus grands hommes : Frédéric, Gœthe, Lessing, Kant, Hegel. Elle est impatiente de lui devoir davantage : — Fesprit de ses institutions. Des institutions politiques I voilà ce qui échauffe et gonfle la tète de FAllemagne, et non pas on ne sait quelle réaction en faveur d'un principe que sa gloire a été de combattre la première. Qui ne voit pas cela ne la connaît pas. Chez elle, tout tend vers un but et une action politiques, même son amour-propre, car elle est blessée de la réputation qu'on lui a trop faite d'être plus apte à la vie de la spéculation qu'à la vie active, et ce n'est pas chose à mépriser ni sans puissance que Famour-propre des nations. Quoi qu'on ail essayé, dans ce pays de la rêverie, qui est aussi la terre de la raison, les dogmes n'ont pu y revivre ; et si Fon s'est beaucoup efforcé pour, au moins, les galvaniser, c'est que sous ces dogmes on cachait une pensée qui n'est pas toujours libre de se produire dans sa hardiesse et dans sa force. Eh bien, malgré cela, où en est le mouvement religieux en Allemagne? Que s'y est-il passé depuis 1841 ? Tout y retentissait alors de catholicisme à propos de la question des mariages

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mixtes, soulevée par le fanatisme du feu Roi de Prusse.^ Mais depuis ce temps-là et Touverture du nouveau règne, qui n'a pu juger du peu d'inQuence qu'exercent les questions exclusivement religieuses sur les sentiments publics ? D'un autre côté, qui ne sait pas que l'esprit religieux, quand il est énergique, a pour conséquence et pour caractère d'appeler de grandes contradictions ? Où sont ces contradictions en Allemagne? Goerres, ce chef d'une école qui n'a qu'un chef, s'est tu après Athanase, et Strauss^ l'ardent iconoclaste des Évangiles, s'est endormi dans un ignoble mariage avec une danseuse. Les idées religieuses de Hegel, contre lesquelles Schelling veut opérer la fusion du protestantisme et du catholicisme, n'ont plus pour représentants que des intelligences de bas degré qui les exagèrent, comme Maeheineke et Bruno Bauer. Or, les hommes médiocres pour les défendre sont le signe le plus certain que la fin des doctrines approche.

Aussi, voyez I Schelling, avec toute sa prépondérance, a été impuissant à réaliser l'alliance qu'il a rêvée. Le traité tardif que Leibnitz, ce grand esprit de juste milieu, avait entrevu, mais à son heure, au moment où il était possible, n'est pas seulement empêché par l'inertie peureuse du ministère prussien, dont le seul homme capable (Eichorn) est piétiste exalté, il rencontre un empêchement plus dirimant et plus honorable encore dans le bon sens de l'Allemagne, qui ne le réclame pas, qui ne s'en émeut pas, qui dit :

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À quoi bon? Car elle aspire à une unité plus haute et plus complète que celle qui résulterait du projet de Scbelling. Le Roi de Prusse actuel ne Tignore pas. Certes I s'il y a une intelligence digoe de présider aux plus nobles transactions entre les bommes, c'est celle de ce prince, aussi libéral envers le catholicisme que son prédécesseur Tétait peu. Mais il connaît TAllemagne. Il sait que la question vitale pour elle, la question qui la remue et qui Tenflamme, n'est pas religieuse. Et^ du reste, quand il Tignorerait, quand il croirait que la plus chère préoccupation de son pays est la fusion du catholicisme et du protestantisme, cela changerai tril la nature des choses ? cela ferait-il que toute fusion entre des doctrines rivales pût s'opérer à d'autres conditions que des concessions mutuelles? cela ferait-il que toute transaction ne suppose pas la reconnaissance d'une nécessité supérieure aux principes jusque-là maintenus, et qu'enfin, d'une façon comme d'une autre, on ne revint pas toujours à la question politique, brisant la question religieuse et s'établissant sur ses débris ?

Telle est la vérité sur l'Allemagne, ou du moins une partie de la vérité. Une fois et seulement indiquée, il n'est plus possible d'accepter les insinuations du parti de Saint-Chéron sur ce pays. Il y a là, comme partout, des écrivains à fantaisie et à système, plus capables d'admirer le passé que de dire ce qui conviendrait au présent ; mais l'Allemagne n'est pas plus

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catholique que jamais et que le reste de FEurope. Elle ne donne point d'exemple que la France doive suivre. La sympathie et la considération de la France éclairée pour r Allemagne éclairée sont fort grandes ; mais la petite séduction qu'on voulait organiser à l'aide de cette considération et de cette sympathie ne réussira pas. Ah I disait-on, vous estimez la science et la raison de l'Allemagne ! eh bien, voici comme l'Allemagne parle du catholicisme d'Innocent III, de Grégoire VII ! Quel respect I Et pourtant quelle impartialité I C'est presque aujourd'hui de l'amour ; demain, ce sera de la foi. Profitez de cet exemple, messieurs les Français I Vraiment, c'était par trop compter sur notre amitié pour l'Allemagne. Très certainement, nous l'aimons et nous estimons ses lumières, mais nous savons les regarder. Parce qu'une opinion vient d'Allemagne, ce n'est pas une raison pour que nous ne lui demandions pas son droit à notre respect, ce droit qui n'est d'aucun pays. Nous qui n'avons pas foi en l'infaillibilité du Pape, nous ne croyons pas davantage à l'infaillibilité de la science allemande. La raillerie de Rabelais l'égarait. Nous ne sommes pas si moutons de Dindenaut que nous n'ayons plus qu'à nous ébahir et à suivre, dès qu'un pasteur de Schaffouse fait un livre, dès qu'un mouton allemand se jette dans la mer. Nous ne prosternons point ainsi la pensée. Nous n'avons pas non plus un tel fétichisme pour nos propres opinions qu'un homme, par cela seul qu'il les partage, nous

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paraisse, comme à Saint-Chéron, un historien sans égal Selon lui, avant Hurler, le grand persécuteur des Albigeois n'avait pas été jugé, et le catholicisme à peine. L'impartialité historique, c'est-à-dire la science, n'existait pas dans les historiens modernes dès qu'il s'agissait de l'Ëglise. Il faut voir avec quelle légèreté dédaigneuse Saint-Chéron traite des écrivains comme Thierry, Michelet, Barante et Guizot. Dans Tincompatibilité de son orthodoxie, son mépris atteint Fleury lui-même, et monte, mais en tremblant, jusqu'à Bossuel.

Eh bien, examinons le livre même qui vaut àHurter la gloire dangereuse devant laquelle on voudrait faire une hécatombe des premiers historiens français I

Après avoir dit ce que les prétentions de Técole ultraniontaine voulaient faire du livre de Hurter, et montré combien ces prétentions étaient vaines, il nous reste à examiner l'ouvrage en lui-même. Après avoir dit ce qu'il n'est pas, montrons ce qu'il est.

Nous l'avons lu avec une grande attention, et, en vérité, nous n'y avons rien vu qui pût justifier la conclusion exorbitante qu'une telle publication est une preuve en faveur de la réaction catholique provoquée par les meilleurs esprits en Allemagne.

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Allons plus loin. Le catholicisme (maintenant prouvé) de Tauteur n'apparait pas nettement dans son livre. Rien n*y montre cette forte adhésion de toutes les puissances de Tàme qui est le caractère de la foi. On n'y sent circuler que Terrante préférence de Tesprit. Quand Fancien pasteur de Schaffouse écrivait son Innocent III, les circonstances qui ont déterminé depuis sa conviction en ébranlant sa sensibilité ne s'étaient pas produites. La mort n'avait pas atteint ses affections les plus chères, et sa vanité n'avait point été attaquée par les compatissantes flatteries du parti ultramontain. Hurter était un esprit fort calme alors, très érudit, que la grande figure d'Innocent III, très calme aussi, devait naturellement attirer, et qu'il admira bonnement, dans toute la candeur d'une pensée honnête. Tète faible, mais saine, Hurter aime l'ordre, comme toute tète saine doit l'aimer, et cette autorité des Papes, de ces grands juges de paix de la chrétienté au Moyen Age, qui pouvaient le réaliser d'une façon si simple et si rapide^ lui parait une belle et regrettable chose. Admiration et regret dont nous demanderons compte à Hurter, puisque nous avons à juger son livre. L'un et l'autre de ces sentiments sontils légitimes, acceptables devant les faits et l'histoire ouverte? Devons-nous réellement les partager sans réserve? Ne devons-nous pas leur faire une mesure juste, mais exacte? car en histoire il n'est pas permis d'être généreux.

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Là est le devoir pour la Critique. Quelle que soit rhistoire qu*OQ écrive ou qu'on étudie, on ne peut jamais assez se surveiller et prendre garde ; mais quand il s'agit de Thistoire de TËglise au Moyen Age, il faut redoubler de précautions pour rester dans le vrai et ne faire octroi de rien à l'apparence. En effet, TËglise catholique a tant agi sur la pensée des hommes qu'elle l'a passionnée à outrance dans les deux sens où se passionne la pensée : l'amour et la haine; si bien que presque tous les livres qui ont traité de l'Ëglise politiquement ont faussé les choses au profit de ces senti ments opposés. Mais, il faut en convenir, la haine, en ceci, a été plus aveugle que l'amour. Elle a bien discuté, bien nié, bien versé des mépris sur son chemin; mais elle a manqué le meilleur coup qu'elle pût porter, l'observation vraie et cruelle, d'autant plus cruelle qu'elle est vraie : c'est que tous les Papes, sans exception, tous les hommes, même les plus éminents, qui ont représenté l'Ëglise et par qui l'Ëglise a vécu, ont été moins grands que leur situation, et ont manque d'une intelligence à la hauteur de leurs devoirs ; c'est que nul d'entre eux ne s'est servi, dans l'intérêt de l'institution catholique, de circonstances uniques dans l'histoire et qui semblaient aUer d'elles-mêmes audevant d'une main qui les prit au passage et qui sût les plier à ses desseins.

Or, si cette vue a quelque justesse, on se trouvera forcé de rabattre de beaucoup de grandeur et de beau-

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coup d'habileté. Si, en y regardant avec soin, on découvre que les hommes qui pouvaient tant par la circonstance et sur la circonstance n'en ont jamais su tirer le grand parti, depuis Grégoire VU lui-même jusqu'à Innocent III, et depuis Innocent jusqu'à Pie V, il est clair que ce n'est pas seulement aux yeux de la malveillance et de la haine que de tels hommes doivent perdre de leur niveau. Il est évident qu'ils sont plus petits que ne* les tient même l'opinion de leurs ennemis ; car leurs ennemis conviennent volontiers de la force qui était en eux, et se contentent d'en blâmer l'usage. Eh bien, cette thèse, nous n'avons pas à la démontrer ici dans tous ses détails, à légitimer par des faits cette vue qui, selon nous, doit s'appliquer à l'histoire générale de la papauté I mais si nous montrons que cette vérité s'applique surtout à Innocent III, nous aurons un peu compromis Tadmiration de Hurter. En diminuant le personnage historique, nous aurons diminué l'historien, et mis l'un et l'autre à sa place; car, il ne faut pas s'y méprendre, les hommes donnent leur mesure par leurs admirations, et c'est par leurs jugements qu'on peut les juger.

Le pontificat d'Innocent III embrasse dix-huit années (de 1198 à 1216). A cette époque, l'Église recueillait les fruits de la politique de Grégoire VII. Alexandre III était mort, tué peut-être de sa victoire, après son long duel contre Frédéric Barberousse. Clément III avait affermi les conséquences de cette victoire, compro-

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mises qu'elles furent un instant par les successeurs d'Alexandre. Du reste, si les Hohenstaufen inspiraient toujours quelque inquiétude à RomOf Fesprit des peuples pouvait rassurer les pontifes contre Fambition des souverains. On était aux beaux jours de la foi, cette fleur ardente de la jeunesse intellectuelle des nations. La ferveur des croisades n'était pas diminuée, au contraire. Elle se fût peut-être engourdie dans la volupté du succès ; elle se ranima sous Taiguillon des revers; elle reprit feu par les désastres. Le sac de Jérusalem par les Sarrasins (1187) avait frappé les cœurs en les embrasant davantage, comme ces coups de hache dans Tincendie qui font monter plus haut la flamme. Presque jamais auparavant, mais à coup sûr jamais depuis, la pensée occidentale, Tétat de Fesprit humain n'a créé à la papauté une situation plus forte, plus élevée, plus facile à fortifier, à grandir encore. Si on en croit Hurter, Innocent le comprit dès son avènement. Mais alors pourquoi trouve-t-on les résultats de son pontificat si petits dans le cadre des événements du temps où il vécut ? Ce qu'il fit est-il en proportion avec ce qui était possible? Pour peu qu'on pénètre dans cette singulière époque, le moyen de ne pas conclure que l'Église doit bien plus à la croyance des peuples; c'est-à-dire à une disposition nécessaire de l'esprit humain, dans cette période de sa durée, qu'à l'intelligence et à l'activité des Papes? Be tous. Innocent III peut-être fut le plus heureux. De tous, il fut

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donc celui qui manqua le plus à sa fortune : il y manqua par ses qualités mêmes. Nous allons nous expliquer.

Rien maintenant de plus incontestable que la haute moralité d'Innocent III : c'est par là surtout qu'il se distingue. Esprit étendu, cœur sincère, il pratiquait la justice comme il aimait la science, en vertu des plus naturels, des plus harmonieux instincts de Tintelligence et du caractère. Aucune circonstance ne faussa cette primitive droiture. La vie lui avait été bonne. L'état social de son temps, dur pour tant de nobles créatures qu'il écrasait, l'avait protégé, comblé dès sa naissance. Heureuse chance déjà, car la douleur apprend aux hommes bien autre chose que la pitié. Il était de grande race, de Tillustre famille romaine des Conti ; parmi ses plus proches parents il comptait trois cardinaux, et son oncle maternel fut Pape. Il était donc presque né dans la pourpre, et eût pu s'appeler Porphyrogénète, comme certains empereurs de Constantinople. Toujourset de bonne heure dans les hautes

dignités de l'Église, touchant par ses relations à ce qu'il y avait de plus distingué dans son pays et en Europe, il était cardinal à trente ans. Pape à trentehuit, sans efforts, sans combats, sans intrigues, par un doux et rapide enchaînement de choses. Le calme magnifique de sa destinée fît le calme de sa raison et affermit sa moralité.

Mais des facultés si sereines suffisent-elles quand on

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a des responsabilités de souverain sur la tète ? Une modération mal calculée n'énerva- t-elle jamais les

décisions de Thomme d'Ëtat dans Innocent? Ne sus-

pendit-elle pas son action? Ne l'empècha-t-elle pas parfois de manier avec l'énergie de ce Grégoire VII, dont rhabiieté fut Tà-propos de Taudace, ces populations si admirablement disposées pour être gouvernées, puisqu'elles voyaient Faction immédiate de Dieu dans Faction des hommes qui parlaient en son nom (i)? Malgré tout ce que dit Fauteur allemand de la fermeté d'Innocent (et bien contrairement aux idées répandues par des écrivains passionnés dans le sens opposé à Hurter), nous pensons, nous, que le Pape n'osa pas toujours se servir de Fomnipotence d'opinion dont il était nanti par le fait de Féducation et des dé- ^doppements de Fhumanité au xm* siècle. Et, pour n'en citer qu'un exemple, quand le roi de France, Philippe-Auguste, répudia Ingeburge de Danemark avec insulte, il est à remarquer qu'Innocent n'excommunia pas le roi, mais jeta seulement Finterdit sur le

1. Pour donner une idée de ce temps incroyable, citons ce que Hurter rapporte de Foulque de Neuilly, le saint prédicateur de la Croisade. Gomme il était sans cesse exposé à périr victime de l'enthousiasme religieux qu'il inspirait, il frappait du bâton, pour l'écarter, cette foule qui voulait entendre sa voix et toucher ses vêtements, mais les blessés baisaient le sang de leurs blessures, heureux et fiers de ce qu'il coulait sous les mains de l'homme de Dieu. Quand on rencontre de telles choses dans lliistoire, ce n'est pas de ce qu'a fait le catholicisme qu*on s'étonne, mais bien de ce qu'il n'a pas fait.

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royaume, et aussi, quand Tinterdit fut levé et que Philippe, soumis en apparence, eut recommencé d'éloigner la reine, on put s'étonner de voir le chef de la

chrétienté mettre des négociations à la place de ses foudres. Que craignait-il? 11 était pénétré du sentiment de son droit ; il pensait (et il avait raison) que son intervention dans de telles affaires constituait un des plus puissants ressorts de la Papauté. Et il la compromit en temporisant. Ce fut encore cette modération de caractère qui Tempécha d'avancer beaucoup la solution d'une des plus grosses questions de son temps : la rivalité des deux concurrents à l'empire, Philippe de Souabe et Othon de Brunswick. Réellement, ce n'était pas le temps d'être modéré. L'Ëglise n'était pas encore aux idées de conservation, la politique des gouvernements difficiles. Or, c'est un imprudent anachronisme que de montrer, aux jours de la force, les vertus des jours de déclin.

Ce faible pour la transaction, sur lequel il faut insister parce qu'on a trop fait d'Innocent 111 un pontife plein d'arrogance et de colère, sa mémoire l'a cruellement et singulièrement expié, comme la vraie faute de sa politique et de sa vie. En effet, si une tache sanglante reste sur son nom, c'est que sa modération, pour le coup criminelle, n'a pas osé l'effacer. La persécution des Albigeois, cette affreuse page de son pontificat, ne fut point son œuvre, comme l'a dit une indignation généreuse. Voulant l'unité de la foi

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dans les conditions de son temps, il eut bien Tidée d'une prédication appuyée par la guerre. L'épouvante qu'il dut ressentir en voyant Tunité menacée, la connaissance de ces hommes aux muscles épais et durs, aux passions tenaces^ que la parole ne pénétrait pas aisément et redressait peu quand ils avaient dévié une fois, rengagèrent dans la croisade. Mais les horribles massacres qui dévastèrent le Midi de la France, les excès inouïs de ses légats, il ne les voulait pas. Hurter Ta montré dans son livre avec une autorité suffisante. Sismondi lui-même, malgré tout ce sang versé qui Faveugle et le fait frémir, y voit clair encore, et à la page 412 du YP volume de son Histoire, frappé du langage d'Innocent dans ses lettres après que les ambassadeurs d'Aragon lui eurent dévoilé la vérité, il avoue que ce Pape put être trompé par ses légats. Mais ce que Hurter n'ajoute pas, dans sa faiblesse de cœur pour son héros, c'est que, devant Dieu comme devant les hommes, on est solidaire du crime commis, quand, ayant le pouvoir du châtiment, on l'a laissé impuni. Or, Innocent avait celte puissance. Mais comme le mal était sans remède, comme les légats étaient des prêtres, des serviteurs de l'Église égarés par trop de zèle; comme lui, surtout. Innocent, était modéré, il a craint d'ajouter au scandale de la faute l'éclat de la punition. Une sut pas prévoir ; il n'osa pas punir. Eh bien, en cela il a épousé le crime des autres 1 11 y a trempé lâchement le doigt, s'il n'y a pas mis la

main tout entière ; il apartagé avec ses légats Tanneau d'alliance dans le forfait et dans la réprobation des peuples. Qu'on ne parle pas de la charité du pasteur quand il s'agit d'une condescendance indigne de l'autorité suprême I Le manteau du prêtre peut tout couvrir , misères et crimes, mais le pallium du Pape n'est pas fait pQur abriter des coupables, il en découvrirait un de plus. Innocent III le sentit. Un brillant historien de nos jours (i) a prétendu qu'il mourut l'esprit troublé, la conscience chargée. Hurter, qui n'a pas vu la faute, n'a pas vu le remords; mais ce remords était dans la nature des choses, car Innocent, nous l'avons montré, avait l'instinct de la justice. Malheureusement, il ne sert pas beaucoup devant les hommes de mourir en se repentant de sa faute. On gagne à cela que l'histoire en tienne compte et le dise, mais on ne saurait l'effacer.

Elle restera donc, et pour les siècles. Ni préoccupation d'historien séduit par les qualités très réelles d'Innocent, ni sophisme de parti pris, ni même intelligence plus profonde des nécessités de ce temps n'y feront rien. Innocent III est responsable de la persécution albigeoise. L'histoire n'a dit qu'à moitié mal quand elle Ta appelé persécuteur. D'intention, non I il ne le fut point, mais le crime achevé, consommé, il en devint le complice par l'indulgence, par le silence.

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