L'ÉDIT DE NANTES
S'il est un siècle qui doive juger superficiellement la politique de Louis XIV, c'est le xix®. Oui I c'est le XIX® siècle, malgré ses lumières et ses prétentions, son mouvement d'idées, sa science des détails, son éclectisme et cette impartialité dont il parle tant et qu'il ne peut pas avoir encore. Le xix® siècle diffère trop essentiellement du xvii* pour bien comprendre et pour apprécier toutes les manières de sentir, de penser et d'agir, d'un temps si dissemblable à lui-même; il en diffère trop... et il n'en est pas
1. Charles Weiss. Histoire des réfugiés protestants depuis la révocation de l'Édit de Nantes jusqu'à nos Jours, {Pays, 30 juin i853.)
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assez loin. Si seulement il en était plus éloigné, s'il n'y avait pas entre eux une révolution, cette grande rupture qui saigne encore ; si le temps les avait séparés par ces espaces qui permettent de juger des faits dans leur véritable perspective et qui sont comme les clairières de l'Histoire, nous le verrions mieux et nous le comprendrions davantage. Nous le comprendrions comme nous comprenons le siècle d'Auguste, de Pérlclès, de Charlemagne, et autant du moins qu'il est ))ossible à l'homme de comprendre ce qui n'est plus. Mais à la distance où nous en sommes, nous> les fîls du xviu* siècle et de la Révolution française, nous ne pouvons embrasser d'un regard pur de tout préjugé une politique qui avait son unité comme elle avait son principe, et parce qu'elle choque la personnalité de notre siècle, inconséquente et raccourcie d'intelligence, nous la condamnons sans réserve, en vertu de nos idées d'hier. Erreur universelle et profonde î Dans ce moment où la mollesse de l'opinion sur tant de choses est la torpille qui engourdit les plus énergiques cerveaux, il faudrait, pour bien juger de la politique de Louis XIV, avoir plus que de l'historien dans la tète : il faudrait y avoir de l'homme d'État.
C'était là ce que nous disions en d'autres termes en parlant du livre d'Ernest Moret sur les quinze dernières années de Louis XIV, et c'est ce que nous répéterons plus que jamais à propos d'un autre livre où la poli-
tique du grand roi est atteinte bien plus directement encore. Ce livre, qui est intitulé : Histoire des réfugiés protestan'sde France depuis la révocation de VÉdit de Nantes jusquà nos jours (1), n'est pas, comme l'ouvrage de Moret, Thistoire du déclin d'un grand règne dans sa majesté et dans ses orages : c'est tout simplement l'histoire d'une faute, — pour parler comme la plupart des appréciations de notre époque, — et, entre toutes les fautes de Louis XIV, de celle contre laquelle la philosophie a poussé le plus furieux cri de haro dont elle pût honorer une mémoire. L'auteur de l Histoire des réfugiés protestants, Charles Weiss, a pris à part cette faute de Louis XIV.' Il l'a pressée dans ses mains érudites ; il en a examiné tout ce qu'elle contenait ; il en a poursuivi toutes les conséquences et noté les plus lointaines ramifications. Charles Weiss est, dit-on, protestant, mais ce n'est pas un protestant comme il y en avait autrefois lorsque l'examen n'avait pas passé sous son terrible laminoir la substance de toute conviction et n'en avait pas fait de la poussière philosophique sans cohésion et sans résistance. Ce n'est point un protestant à la manière de d'Aubigné, par exemple, et de tous ceuxlà qui, plus près de l'origine du protestantisme, avaient l'âme — cette àme de race catholique I — pleine de la puissance d'enthousiasme et de foi que le