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CHAPITRE III

HISTOIRE DU SYSTEME SOLAIRE

Si vous vous intéressez aux questions difficiles de cosmogonie, je vous conseille d'aller trouver un astronome de vos amis et de lui dire quelques jours à l'avance que vous ne voulez, pour l'instant, admirer ni la Lune, ni les planètes et leurs satellites, ni les étoiles, mais des nébuleuses à tous les degrés de condensation.

Votre ami, ainsi prévenu, fouillera ses catalogues, et sur les 200 oco nébuleuses actuellement connues dressera une liste d'objets accessibles à sa plus grande lunette.

Sans sortir d'un Observatoire, vous pourrez faire ainsi, en compagnie de votre astronome, l'un des plus intéressants voyages qui se puissent imaginer.

Xèbuleuse du Navire.

Nébuleuse Dumb-bell.

Tout d'abord, vous parcourrez avec lui des nébuleuses tellement irrégulières qu'elles paraissent défier les calculs de tous les mathématiciens du monde.

Puis, vous apercevrez des amas nébulaires ressemblant à des cornes d'abondance, commedans la nébuleusedu Navire, ou à tout autre objet bizarre que vous suggérera votre imagination. Si la transition est bien ménagée, vous arriverez peu à peu à des nébuleuses régulières spiraloïdes, telles que nous les avons décrites. Un pasde plusetvous tomberezsurla nébuleuse Dumb-bell, que les Anglais appellent ainsi en raison de sa vague ressemblance avec un battant de cloche; c'est en réalité

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Nébuleuse de la Licorne.

Nébuleuse annuaire de la Lyre.

une sorte de condensation qui aboutira finalement à une belle étoile double. En continuant votre promenade, vous en verrez quelques-unes ressemblant à une bague munie de son chaton, et d'autres à une grosse alliance.

La nébuleuse de la Lyre vous offrira un soleil central plongé dans une atmosphère faiblement lumineuse entourée elle-même d'un anneau brillant.

Dans la Vierge et dans le Verseau vous contemplerez des nébuleuses doubles évidemment très proches de leur. transformation en étoiles.

Bref, entre la lueur phosphorescente

rappelant un vague brouillard, c'est-à-dire irrégulière ou sans forme définie, et les étoiles nébuleuses, vous pourrez trouver tous les intermédiaires qui jalonnent les transformations subies au cours des âges.

Vous n'aurez sans doute pas la prétention d'assister aux diverses phases que traversera une même nébuleuse — il y faudrait dépenser des millions d'années, — mais vous ferez comme le botaniste qui veut étudier un arbre dans les stades successifs de son développement.

Ce travail exigerait aussi de sa part un temps indéfini, et cependant on pourrait le mener à bien en quelques heures. Il suf-

Etoile nébuleuse du Navire.

Nébuleuse double de la Vierge.

Type de nébuleuse en spirale.

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firait à notre naturaliste de parcourir une forêt où il verrait à la fois des arbres sortant de terre, d'autres un peu plus grands avec leurs premières branches, ceux-ci chargés de fleurs, ceux-là portant leurs fruits, et enfin des arbres gigantesques au déclin de leur vie.

Ainsi en est-il dans cette immense forêt de l'Univers où la création se continue sans cesse.

Au fond, tout se ramène à des genèses de soleils, mais la variété des formes primitives a donné lieu à toutes les combinaisons possibles.

La plupart d'entre elles, grâce à la photographie, se laissent ramener à des formations régulières; celles-là seules méritent pour l'instant notre attention. Rappelonsnous, en effet, que notre Système solaire est composé d'une étoile centrale unique, groupant autour d'elle des planètes qui tournent dans un même sens et sur un même plan. Cette symétrie n'a jamais échappé à ceux qui ont abordé ce fameux problème de nos origines. Nous allons voir les plusgrands savants s'essayera lerésoudre

Nébuleuse double du Verseau.

tant mal que bien, car c'est l'un des plus ardus que l'Astronomie puisse poser à la pensée humaine.

La première recherche de quelque valeur sur le sujet date de 1755. Elle est due à un

Emmanuel Kant, auteur de la Théorie du ciel (1724-1804).

jeune homme qui, plus tard, devait illustrer son nom par des théories philosophiques plus nébulaires peut-être que la nébuleuse dont il essaya de retracer l'histoire : nous voulons parler d'Emmanuel Kant. Ses goûts l'avaient porté, au commencement de ses études, vers la Phy- -r~ ^ sique et les Mathématiques. En 1747, à l'âge de vingt-trois ans, il publiaàl'Université de Kcenigsberg une thèse de Mécanique très remarquée. Huit ans après (1755), il faisait paraître une théorie

intitulée : Histoire naturelle générale et théorie du ciel.

Les conceptions et l'état peu avancé de la Physique à cette époque n'ont pas permis à Kant de donner à son œuvre toute l'ampleur ni toute la valeur désirables. A chaque instant, en lisant son hypothèse, on se heurte à des erreurs de Physique et de Mécanique, très excusables d'ailleurs; tel qu'il est cependant, son ouvrage n'en constitue pas moins un monument impérissable élevé à sa gloire.

Pour bien saisir les conditions que doit remplir une hypothèse sur la formation des mondes, on me permettra de citer les lignes si autorisées qu'écrivait M. Wolf en 1886:

« Une telle théorie, disait-il, pour être complète et répondre au sens même du mot, devrait prendre la matière à l'état primitif où elle est sortie des mains du Créateur, avec ses propriétés et ses lois, et, par l'application des principes delà Mécanique, en faire surgir l'Univers entier tel qu'il existe aujourd'hui.»... «Il est bien entendu, ajoute M. Wolf, que de telles vues de l'esprit s'appliquent uniquement aux astres considérés comme des corps matériels inanimés, etlaissententièrementdecôté l'évolution de la vie à leur surface. »

C'était déjà cette idée maîtresse qui avait guidé Kant dans sa Théorie du ciel.

Il suppose la matière réduite à sa plus simple expression, à l'extrême limite de la diffusion, telle que nous la voyons actuellement dans les nébuleuses les moins denses.

Le jeune naturaliste avait surtout été frappé parce fait, que le Soleil et les planètes tournent dans le même sens; et, plus tard, Laplace, reprenant la même idée, pouvait dire avec raison que des conditions aussi particulières montraient qu'il y a plus de 200000 milliards à parier contre un qu'un tel état de choses n'est pas le résultat du hasard et dénote, sans aucun doute, une communauté d'origine.

Nous ne suivrons pas Kant dans l'énoncé de sa théorie, trop faible sur beaucoup de points; mais, ce dont il faut lui savoir gré, c'est de n'avoir pas cherché comme plusieurs autres à « escamoter » les comètes.

Ce n'est donc pas d'aujourd'hui que ces astres vagabonds ont exerce la sagacité des astronomes. Enfants terribles du Système solaire, les comètes, nous l'avons vu, tournent aussi bien dans le sens des planètes que dans un sens opposé. Devant une aussi grande difficulté, que Kant explique assez bien, Laplace n'a rien trouvé de mieux que de les supprimer. Les comètes, pour lui, sont étrangères au Système solaire : c'est par accident, par hasard, qu'elles pénètrent chez nous.

A sa suite, et bien qu'on ait maintenant démontré que ces astres appartiennent à la famille du Soleil, les romanciers de l'astronomie n'ont pas laissé échapper cette occasion de tirades poétiques sur ces lointaines messagères : elles relient les mondes, elles transportent la vie de planètes en planètes,

Quasi cursores vitae lampada tradunt ;

elles nous viennent de l'infini et retournent à l'infini! Conceptions bien propres à enflammer l'imagination des lecteurs, mais qui, au point de vue mathématique, ne supportent pas un examen approfondi.

Nous aurons l'occasion de revenir sur ce point important; mais, dès maintenant, nous ne saurions trop nous élever contre

cette idée qu'on retrouve dans bon nombre d'Astronomies dites populaires, ainsi que dans les Cosmographies à l'usage des classes, et qui consiste à affirmer gratuitement que certaines comètes sont étrangères à notre système.

Quoi qu'il en soit, la Science vivait depuis à peine quarante ans sur la théorie de Kant, lorsque le génie de Laplace vint essayer à son tour d'offrir au monde savant une solution de l'énigme sans cesse renaissante.

Laplace n'avait que six ans lorsque parut la Théorie du ciel, et quand, en 1796, dans une première édition de l'Exposition du Système du monde, l'éminent mathématicien aborde la question à son tour, on avait déjà oublié l'œuvre du philosophe allemand. Il est même bien certain que Laplace n'en eut jamais connaissance, et si les théories des deux savants s'accordent sur plus d'un point, ce n'est que par une rencontre toute fortuite.

Laplace était né en Normandie, le 23 mars 1749. Dès ses premières études, toutes les occupations de l'esprit lui furent faciles. Ses premiers succès furent dans les sciences théologiques; il traitait avec un talent et une sagacité extraordinaires les points de controverse les plus difficiles.

« On ignore par quel heureux détour Laplace passa de la Scolastique à la haute Géométrie. »

N'en déplaise à Fourrier, auquel nous empruntons ces dernières paroles, la philosophie scolastique avec son appareil de rigoureuse précision et sa logique serrée était, ce me semble, la meilleure préparation à l'étude des Mathématiques pures, et c'est peut-être à cette heureuse circonstance que nous devons la vocation de Laplace.

Le jeune étudiant comprit bientôt que la vie de la capitale lui était nécessaire pour mener à bien l'œuvre vers laquelle le poussaient ses nouvelles aspirations.

Il se présenta donc, muni de toutes sortes de recommandations, chez d'Alembert, alors danstoutl'éclatdesa renommée.

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Il insista pour le voir, fit passer ses lettres de créance, mais tout tut inutile, il ne lut pas introduit. C'est alors qu'il eut l'idée d'adresser au grand géomètre une lettre sur les principesgénéraux de la Mécanique.

La profondeur singulière des vues qu'elle contenait sullit à d'Alembert pour juger le jeune homme, et le même jour il le fit appeler :

— Monsieur, lui dit-il, vous voyez que je fais assez peu de cas des recommandations; vous n'en aviez pas besoin. Vous vous êtes fait mieux connaître, cela me suffit; mon appui vous est dû.

Peu de jours après, Laplace était, grâce à son protecteur, nommé professeur à l'École militaire. Bientôt il devenait membre de l'Académie des Sciences : il avait à peine vingt-quatre ans. Un peu plus tard, il professait à l'École polytechnique, était nommé membre du Bureau des Longitudes et entrait enfin à l'Institut national.

Laplace exerça ses puissantes facultés d'analyse dans toutes les branches des Mathématiques, mais plus particulièrement dans celle qui offre à l'homme de science les plus déconcertants problèmes : la Mécanique céleste.

En Astronomie, son œuvre est immense; ce puissant génie a touché toutes les questions abordables de son temps: il n'est donc pas étonnant qu'après une longue préparation il ait donné, dans un livre resté célèbre : l'Exposition du Système du monde, (1796), un essai de synthèse de ses remarquables travaux.

Pour bien saisir l'originalité de sa théorie, faisons auparavant une simple excursion dans le domaine de la Physique expérimentale et de la Mécanique. Que ces grands mots ne vous effrayent pas, dès l'abord!

Avez-vous remarqué la forme arrondie que prennent les gouttes d'eau tombant des arbres après une forte pluie? Cette forme, nous la retrouvons mieux encore dans la rosée que « l'aurore dépose sur la corolle des fleurs », pour parler le langage des poètes. C'est encore cette même forme

qu'affectent les gouttelettes de mercure roulant sur une glace unie, ou les gouttes d'huile projetées dans l'eau, jusqu'au moment où leur légèreté les ramène et les étale àla surface. Il y a là l'expression d'un fait beaucoup plus général : « Toute masse fluide, liquide ou gazeuse, soustraite à des influences étrangères, tend à prendre une forme arrondie. »

Si nous isolions dans les régions intersiJérales une quantité de gaz ou de liquide, vous verriez peu à peu ces masses informes se rassembler en boule comme la Lune, le Soleil, les étoiles et les planè:es. Mais, comme il nous est interdit de voyager dans les espaces célestes, imaginons '"\

une expérience qui réalisera en petit ;^

ces conditions.

Un bocal dans lequel nous introduirons de l'eau et de l'alcool sera notre principal appareil :

si nous mélangeons convenablement les

deux substances, nous parviendrons à suspendre dans la masse une quantité d'huile qui nageraau milieu du liquide et qui prendra, ainsi que nous pouvions le prévoir, une forme arrondie.

Une aiguille à tricoter embrochant la boule huileuse va nous servir à donner à cette planète d'un nouveau genre un mouvement rapide de rotation.

Soyons maintenant attentifs au résultat.

Dès que la rotation s'accélère, la goutte s'aplatit aux pôles et se renfle à l'équateur, tout comme la Terre.

Cette expérience, imaginée par le physicien belge Plateau, est tout à fait instructive.

Faites tourner une simple pierre pendant des années, jamais vous ne provoquerez chez elle la moindre déformation; et puisque notre Terre, solidifiée actuellement à sa surface, est bel et bien aplatie, c'est qu'autrefois — l'époque précise importe peu — elle a été ou gazeuse ou liquide, peut-être les deux à la fois. Voilà un pre-

M" de Laplace, astronome français

mier pas dans l'explication de l'origine de la Terre et de son aplatissement.

Continuons l'expérience : faisons tourner notre goutte d'huile de plus en plus vite; l'aplatissement augmentera encore, et bientôt une sorte de bourrelet se formera autour de notre boule; peu à peu ce bourrelet se détachera de la sphère et s'isolera comme un véritable anneau. En continuant ce mouvement, un nouvel anneau se détacherait, puis un troisième, etc. De plus, chaque anneau se morcellerait, se rédui-

l'existence de cette beauté céleste, et j'aurais donné tous les sous contenusdans le melon vert en faïence que représentait ma tirelire pour contempler, au moins une fois, dans une grosse lunette, ce merveilleux objet de mes désirs.

Depuis, j'ai eu bien souvent l'occasion de l'admirer dans ces conditions, et j'avoue que je comprends très bien pourquoi Plateau, regardant cette planète anormale a été tenté d'en assimiler la formation à celle de la goutte d'huile dans son expérience.

Dessin de Saturne d'après Trouvelet.

rait en boule à son tour et continuerait à tourner autour de la sphère centrale.

Je me rappelle toujours avec plaisir que lorsque j'étais enfant, il y avait dans notre classe une belle carte murale représentant la mappemonde terrestre : les océans étaient bleu pâle; la France se détachait en rose; l'Italie était peinte en vert; la Russie en violet; que sais-je encore ? Tout cela d'ailleurs avait cessé de m'intéresser ; mes sympathies allaient vers un coin de la grande carte, celui de gauche, où le dessinateur avait placé la figure des planètes avec leurs proportions. Et celle qui attirait toujours mes regards, vous l'avez deviné : c'était Saturne. Saturne avec son cortège d'anneaux, cette merveille qu'on apercevait dans les télescopes.

Pas un moment je n'avais douté de

Vous-mêmes, lecteurs, en auriez fait tout autant: la ressemblance entre les résultats vous aurait fait préjuger de l'identité des causes mises en jeu.

L'expérience de Plateau est devenue classique; vous la trouverez dans toutes les Astronomies, dans toutes les Mécaniques, dans toutes les Cosmographies à l'usage du baccalauréat. On l'y retrouvera dans cinquante ans — ce qui est très bien, d'ailleurs. Cependant, elle servira encore pour illustrer la formation de Saturne — ce qui est très mal et complètement faux... Mais n'anticipons pas.

Si j'ai cru devoir citer la belle expérience de Plateau, c'a été uniquement pour vous permettre de mieux saisir la théorie de Laplace. Je ne pense pas que, en 1796, on ait eu l'idée de réaliser le dispositif expert-

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mental de la goutte d'huile ; mais la Mécanique était déjà en mesure d'en augurer les résultats.

Laplace avait donc imaginé au début une nébuleuse chaude, sorte de sphère immense animée d'un mouvement de rotation sur elle-même; mais nous savons que si un corps tournant devient plus petit, sa rotation s'accélère. C'est ainsi, par exemple, qu'une toupie métallique, tournant dans un four chauffé à 200 degrés, accélérerait sa vitesse, si un brusque refroidissement venait la contracter.

Il nous est maintenant facile de prévoir ce que deviendra la nébuleuse perdant chaque jour de sa chaleur au contact des espaces interstellaires : en se refroidissant elle diminuera de volume; donc elle tournera plus vite; comme notre goutte d'huile, elle abandonnera bientôt un anneau ; puis, sa rotation s'accélérant toujours, un second anneau se détachera, et ainsi de suite.

Dans cette hypothèse, Neptune se serait formé le premier, puis Uranus, et successivement toutes les planètes en finissant par Mercure la plus proche du Soleil. Notre Lune, elle-même, n'aurait été que la concentration d'un anneau détaché de la Terre.

« Tout nouveau, tout est beau », dit le proverbe. La théorie de Laplace fut acceptée les yeux fermés. Le grand géomètre avait réponse à tout. Les planètes tournaient dans le sens direct autour du Soleil; elles tournaient dans le même sens sur ellesmêmes, et, chose plus curieuse, les satellites tournaient encore dans un sens analogue : on le constatait par l'expérience, et Laplace le démontrait théoriquement. On ne pouvait demander davantage.

Au temps où Laplace avait écrit sa théorie, tous les mouvements connus dans le Système solaire s'effectuaient, en effet, dans le même sens, et le célèbre mathématicien, dans son Introduction à la théorie des probabilités, avait même osé affirmer qu'il y avait plus de 4 000 milliards à parier contre un que ceci n'était pas dû au hasard ; nous allons voir que les mathématiciens ne sont pas toujours infaillibles.

La question a été traitée par M. Valson

d'une façon si humoristique qu'on nous permettra de citer ici tout le passage relatif à la prophétie malencontreuse de Laplace.

« C'était bien le cas où jamais de proclamer que la Science avait dit son dernier mot. Voilà une loterie, qu'il me soit permis d'emprunter cette comparaison familière, où il y a 4000 milliards de numéros. Tous sont bons à l'exception d'un seul; qui pourrait hésiter à prendre des billets et à placer toute sa confiance dans une aussi merveilleuse opération? Eh bien! dérision du sort, dans le temps même où Laplace proclamait sa théorie avec une telle assurance, on faisait un tirage à la loterie, et c'est le mauvais numéro qui, sortant d'un air railleur, venait renverser tout cet échafaudage. Je veux dire que, dans le même temps, les astronomes étudiaient le mouvement des satellites d'Uranus et constataient que ces mouvements étaient non pas directs, comme le voulait Laplace, mais... tout simplement rétrogrades.

» Qu'y avait-il à faire en pareille occurrence ? Une seule chose : suivre les conseils de Pascal et n'être pas plus inféodé à Laplace que les anciens ne l'étaient à Aristote. En deux mots, des faits particuliers venaient contredire l'hypothèse, il fallait abandonner l'hypothèse, ou la modifier, ou en chercher une autre.

» Mais ce serait mal connaître le prestige exercé par les savants en renom et l'engouement de l'esprit humain pour ses inventions. On se mit donc à épiloguer et on essaya de masquer le désaccord par un artifice additionnel. Après tout, ce n'était qu'un accident, une exception qui ne faisait, comme on dit quelquefois, que confirmer la règle, et le reste.

» Mais voici une autre infortune pour la théorie de Laplace. Un demi-siècle plus tard, on découvre une nouvelle planète, Neptune : cette planète a un satellite, et la mauvaise chance veut que le mouvement de ce dernier soit encore rétrograde. On tire une seconde fois à la loterie des 4000 milliards, et c'est encore l'unique mauvais numéro qui sort avec l'intention manifeste d'être de plus en plus désagréable. Pour le

La Lune photographiée dans un grand Instrument (Obserratoire de Paris)

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coup, c'était trop! La loterie a complètement perdu la confiance de ses clients qui, après l'avoir désertée, ont cherché d'autres combinaisons. »

« Il n'y a pas deux malheurs sans un troisième! » Les planètes, dans la théorie de Laplace, devaient tourner plus vite que leurs satellites ; or, nous constatons souvent le contraire; de même, le bord intérieur de l'anneau de Saturne va plus vite, lui aussi, que sa planète. L'anneau n'a donc jamais fait partie du globe de Saturne et il n'en a jamais été détaché, ainsi que pourrait le faire croire l'expérience de Plateau et que l'exigerait la théorie de Laplace.

En 1884, un célèbre astronome français, dont toute une génération de polytechniciens se rappellent les cours avec plaisir, M. Paye, entreprit une revision sévère de l'œuvre de Laplace.

La Science avait progressé depuis la mort de l'illustre géomètre. Entre autres reproches, on accusait l'hypothèse de Laplace de n'avoir pas su remonter à l'état le plus simple de la matière qu'on puisse imaginer; sa nébuleuse, en effet, était gazeuse et chaude; M. Faye démontra qu'elle devait être froide et très raréfiée.

Il fixa aussi les mouvements des molécules à l'intérieur de cette masse énorme et crut pouvoir rendre compte des particularités si déconcertantes que les satellites d'Uranus et de Neptune offrent aux astronomes: il est certain que ceux-ci tournent en sens contraire de tous les autres.

Sa théorie, qui marquait cependant un progrès énorme sur les précédentes, ne vécut pas longtemps. Bien des particularités lui avaient échappé, et l'avenir réservait à ses prophéties le même sort qu'à celles de Laplace! « Si l'on vient, avait-il dit, à découvrir un satellite à une planète, on peut être sur qu'il circulera autour d'elle dans le sens de la rotation de celle-ci. »

La théorie se vérifia pendant quelques années, mais, en 1898, on découvrit à Saturne un neuvième satellite qui tournait à l'envers des autres et à l'envers de

sa planète! C'était un coup fatal porté à la théorie de Faye.

Il fallait donc imaginer un nouveau système plus en rapport avec tous les faits nouvellement constatés. Cette œuvre était réservée à l'un de nos amis, M. le colonel du Ligondès. Longtemps vice-président, à Bourges, de la Commission d'expériences pour l'artillerie, le colonel du Ligondès était rompu à l'usage de la haute Analyse, et c'est dans la ville même où j'ai établi mon Observatoire que j'ai assisté, en 1897, à l'éclosion de ses nouvelles théories.

Il serait bien difficile dans cet ouvrage de donner au lecteur un résumé complet de cette récente hypothèse cosmogonique.

Je marquerai seulement les étapes que notre nébuleuse a dû parcourir avant d'arriver à l'état actuel de sa condensation.

Le colonel du Ligondès, partant des principes posés par M. Faye, admet à l'origine une nébuleuse presque ronde, obscure et complètement froide; les matériaux qui la composaient étaient dans un état de diffusion tel qu'on ne peut imaginer un état antérieur; les molécules y tournaient dans tous les sens et suivant toutes les inclinaisonsautour d'un point d'attraction central. Par une analyse serrée des conditions mécaniques d'un tel milieu, l'auteur de la nouvelle Cosmogonie montre que toute la nébuleuse s'est aplatie peu à peu par la condensation; peu à peu aussi les régions centrales devenues plus denses s'illuminèrent et s'échauffèrent par la chute et les chocs des molécules : c'était la première phase, celle des nébuleuses peu avancées dans leur condensation.

Dans la seconde phase, le disque, plus aplati encore, se morcelle en anneaux, mais, et c'est là un point original de la théorie, la circulation des molécules s'y fait dans les deux sens — direct et rétrograde — jusqu'à ce que l'une d'elles l'emporte définitivement.

Les anneaux qui doivent donner naissance aux planètes n'apparaissent pas tous à la fois. Le premier et le plus gros forme Jupiter; Neptune lui est probablement con-

temporain ou le suit de près; puis viennent successivementUranuset Saturne. LaTerre

n'arrive qu'en cinquième lieu, et enfin Vénus et Mercure sont formés les derniers.

L'hypothèse explique toutes les particularités dessatellites, l'inclinaison de l'axe desplanètes, l'anneau de Saturne et la formation des astéroïdes qui n'avait pas encore été abordée.

Les comètes échappées jusque-là à toutes les théories rentrent dans le cadre d'une formation régulière et reconquièrent enfin

Colonel R. du Ligondès, auteur d'une théorie cosmogonique récente.

dans notre Système la place que les successeurs de Kant leur avaient fait perdre.

Bref, tout l'ensemble est merveilleusement expliqué, et on peut dire qu'aucune hypothèse cosmogonique n'a tracé avec autant de précision les stades de l'évolution du Système solaire depuis son origine.

Dans sa magistrale étude, le colonel du Ligondès a laissé de côté la formation du Soleil. C'est la théorie de sa condensation que j'ai entreprise il y a quelques années en y appliquant les principes de la nouvelle Cosmogonie.

Une étude succincte du grand luminaire, qui est pour nous foyer de chaleur, de lumière et de vie, va nous reposer de l'excursion un peu aride entreprise dans le domaine de la Cosmogonie.

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