‹ D'un pays lointainChapitre 40 sur 40 · DIALOGUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE

— Je t'aimais, je t'aime encore.

— Toi?

— Moi, la même, et désormais immuable.

— Tu n'as sans doute pas de nom, car je ne t'ai jamais entendu nommer, — et je sais beaucoup de noms, je sais plus de noms qu'il y en a d'écrits dans les livres et sur les parchemins.

— Si je n'ai pas de nom pour toi, je nie pour tous les autres le nom que je pourrais avoir. Enfin, je suis celle que tu connais, celle qui a des yeux graves et doux comme le reflet de la rivière, une des trois, celle qui ne sait pas rire, mais qui sait sourire.

— Voilà vingt ans que je ne t'ai vue, dit Harvède, et tu n'as pas changé. Je te croyais morte. Les gens que je ne vois pas, je les crois morts. Tu es belle.

— C'est peut-être parce que je suis morte, dit l'ombre.

— Tu me fais peur.

— C'est peut-être parce que je t'aime, dit l'ombre.

— Si tu m'aimais, dit Harvède, il fallait me donner ta bouche et tes seins le jour que tu sortais de l'eau.

— 11 fallait les prendre dit l'ombre.

2'jS d'un pays LOINIAIN

L'ombre, disant cela, détourna la tête, puis rei:>rit:

— Tu m'as presque fait rire, moi qui ne sais pas rire.

— Pourquoi? demanda Harvède.

— Parce que tu parles hypocritement comme une dupe. Avoue-le, et je dirai comme toi • tu m'as prise — en song-e.

— Non, en désir seulement. Par ces temps de ma jeunesse, je ne rêvais pas, je vivais. J'en ai peut-être pris une autre — pour toi !

— Ya, c'était la mcnie chose.

— Tu n'es pas encourageante, dit Harvède.

— Alors, tu me veux ? demanda l'ombre.

— Non, dit Harvède.

— Je ne suis donc plus belle ? Tu me trouvais belle, quand j'apparus.

— Tu es belle, puisque tu es blonde, — mais tu n'es qu'une ombre.

— Enfant, dit l'ombre, regarde ! Je n'ai qu'à ouvrir mon suaire, comme une robe d'amour, pour que tu demandes à baiser ma peau de sel gemme. Est-ce que je ne brille pas comme un diamant, avec toutes les nuances de la vie et de l'amour ? On dirait que je sors de l'eau : je suis fraîche et ardente ; je saigne quand on me pique ; 'e briîle quand

on me touche, — je brûle et je fonds. Vraiment tu ne me désires pas ?

— Non, je ne te désire pas. Tu m'as fui, quand j'étais neuf aux ruses ; tu m'as fui après m'avoir regardé et après m'avoir souri...

— Je ne t'ai pas fui, j'ai marché et tu ne m'as pas suivie...

— Oui, j'étais trop jeune... mais maintenant, non ; je sais ce que tu es, maintenant.

— Tu ne le sais pas. Prends ma main.

Harvède prit sa main,

■r- Est-elle consolante? demanda l'ombre. Elle continua :

— Pose tes lèvres sur mon épaule.

Harvède posa ses lèvres sur son épaule.

— Est-elle triste? Mes mains sont-elles vraies ? Ma chair est-elle vraie ? Touche tout mon corps, je suis vraie, je suis jeune, je suis immortelle. Ah ! mon amour, accepte donc le plaisir que je t'apporte.

Harvède répondit, un peu tremblant :

— J'accepte le plaisir que tu m'apportes. Mais je l'accepte malgré moi, je l'accepte, car ton odeur étouffe ma volonté.

— Sois heureux en paix, ami, j^ suis bien celle que tu désires

— Je ne sais plus.

— Oui, tu persistes à croire que je ne suis qu'une ombre ! Je suis si vivante, mon cher, que je puis te donner la mort.

La voix de l'ombre devint amère et cruelle, pendant qu'Harvède oubliait sa conscience :

— Tu as baisé mon épaule. Tu as eu tort. Pourquoi te fier à moi ? Ma peau de sel gemme est empoisonnée. C'est vrai, je suis le Désir, le Désir irrésistible dont l'absence atïlige et dont la présence navre. Allons, viens nous aimer !

— Où m'entraînes-tu?

— Je t'aime, je suis toute à toi.

— Je meurs.

— Gomment trouves-tu la mort?

— Délicieuse! Reviens me voir, enfant.

— Enl'ant, nous ne nous quitterons plus. Harvède trembla plus fort et dit :

— J'ai peur, je meurs vraiment.

— Vraiment? demanda l'ombre.

— Laisse-moi !

L'ombre dénoua ses mains déjà tenaces :

— Oui, je te laisse. Tu me fais pitié, tu ne sais pas mourir.

TABLK

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