‹ Dahomé, Niger: Tonareg; récit de voyageChapitre 27 sur 53 · Igga. 250 kilom. en aval de Badjibo · texte numérisé non relu

Igga. 250 kilom. en aval de Badjibo

DE TCHAKl AU NIGER 209

à celle du Rhône à Avignon. Il avait d'ailleurs l'aspect et rimportance de ce dernier fleuve, sauf en ce qui concerne la nuance des eaux, qui sont souvent limoneuses dans le Rhône, et la profondeur que je sus plus tard être supérieure à 9 et 10 mètres en face de Badjibo.

L'igname avait fini de cuire, et je ne résistai pas au plaisir de l'arroser de quelques gorgées de la première eau pure * que je rencontrais depuis mon départ de France. — Abul avait son bidon, je le remplis pour en faire goûter au retour à mes camarades.

Nous nous assîmes tous au pied de Tarbre, mangeant et causant, pendant que nos chevaux qui nous avaient portés seize heures depuis le matin se reposaient en prenant un bain.

Vers onze heures, je repris la route du camp.

Une joie immense m'avait envahi. Je me reportais machinalement aux difficultés de ma marche dans le bas Dahomey et aux désespérances des premiers jours, et je me voyais arrivé maintenant au terme de ce programme d'une stupéfiante géométrie qui définissait mon itinéraire par un méridien et un parallèle, qui m'avait fait franchir cinq frontières, traverser quatre peuples de races et d'idiomes différents, et dont, pour trois d'entre eux, j'ignorais même le nom avant mon départ.

J'arrivais sans avoir perdu un homme ni tiré un coup de fusil, complet en munitions, plus que complet en personnel et en vivres, n'ayant perdu au cours de mes quarante-neuf étapes qu'une seule de mes trois cents soixante-quinze charges, un paquet de fer rond de 25 kilogrammes.

J'arrivais juste au point désigné dans mes instructions, à quelques milles au-dessus du neuvième parallèle, et j'avais la chance, à peine escomptée au départ,

1. Sauf à Hua, près de Tchaki, nous n'avons jamais bu que de Teau limoneuse.

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de trouver ce point disponible, d'apprendre que nos rivaux n'étaient qu'à 250 kilomètres au-dessous de moi.

J'y arrivais en force respectable, disposant d'assez de monde pour y élever des habitations, des retranchements; pour y entreprendre les cultures, la pêche nécessaires à l'alimentation ultérieure du poste ; en relation facile et rapide avec le Dahomé considéré comme une source inépuisable de force militaire, inexpugnable en un mot dans la position que j'allais occuper.

Puisque les bateliers baribas commerçaient jusqu'à Igga, le fleuve était praticable à leurs embarcations, il nous était ouvert en vertu des traités, et par son cours tous mes malades allaient pouvoir être évacués, sinon sans danger, du moins sans fatigue nouvelle, n^aiy^nt plus cinquante pas à faire en dehors d'un bateau pour aller de Badjibo jusqu'à Marseille ou Bordeaux.

Toutes ees idées joyeuses qui foisonnaient dans mon cerveau m'empêchaient de trouver longue la foute du retour. Je la trouvais plus courte assurément que mon cheval, qui en avait assez, phis courte qu'Abul, qui, lui, ne pensait à rien du tout sinon qu'étant partis à trois heures du matin, nous étions depuis vingt-trois heures le cul en selle. Aussi dormait-il profondément, n'ouvrant les yeux que quand il perdait l'équilibre. Verô le milieu de la route je m'aperçus que je n'étais phis suivi ; il me fallut faire demi-tour, le rechercher, le gourmander, et finalement le mettre à pied en donnant son cheval au guide, afin de les ranimer tous deux en changeant leur mode de locomotion; et enfin, comme ils tombaient tous deux aussi bien à cheval qu'à pied et à pied qu'à cheval, force me fut de les placer devant moi et de les pousser cahin-caha jusqu'à notre camp.

Tout mon personnel y était en rumeur et n'avtdt t^ mon absence guère mieux dormi que moi. D'abord tous étaient inquiets de mon sort. Ayant vécu dans cette illusion que Patoko était à une demi-heure du fleuve, et me

sachant parti depuis sept heures, ils devaient croire qu'il m'était arrivé malheur. Puis, à la faveur de cet état d'esprit général, M. Targe, repris d'un retour de fièvre, eut une vision où je lui apparus à cheval entre l'évèque de Lagos, en habits sacerdotaux, et le gouverneur Ballot, coiffé d'un chapeau à haute forme. Sortant vivement de sa tente, il toe signala dans les termes qui précèdent à Suleyman et aux laptots.

Ceux-ci, incapables de se rendre compte du trouble que subissait sa raison, se lancèrent en forêt où mon lieutenant les suivit, croyant comprendre, ou que je passais à c6té du camp sans Fapercevoir, ou que ces nouveaux et singuliers gendarmes m'emmenaient malgré moi.

Ils rentrèrent enfin tous, sans me ramener, bien entendu, et cet insuccès, non moins que leur subite prise d*armes, ma disparition prolongée, avaient achevé d'ahurir les porteurs, si prompts à la panique.

La lune s'était levée et du plus loin que j'aperçus Farbre du camp et les fumerons qui brûlaient encore au-dessous, je galopai jusqu'à nos trois tentes, criant à mes camarades : t J'ai vu le Niger, il est libre, j'ai bu de son eau, en voilà. » Ils s'étaient éveillés et me questionnaient, puis me mettaient au courant de ce qui s'était passé au camp. De mon côté je trouvai mon dîner qui m'attendait depuis six heures. L'igname du Niger était loin et je dévorai tout ce que Samba m'apportait. Puis, congestionné par ce repas de loup, je m'endormis pour deux heures d'un sommeil réparateur et enchanté.

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tenant avec elle, le sympathique ruisseau de la rue du Bac.

yuand toute cette émotion joyeuse fut un peu calmée, j'envoyai Pierre Gaye et Suleyman rechercher dans le bois qui nous touchait du côté du sud des arbres susceplibïes d'être débités en planches pour fabriquer un bateau.

Puis Mabmadou, envoyé à l'avance avec une équipe portant le canot Berthon, revenait de Babjibo rapportanl des vivres, annonçant la visite du roi pour Faprès-

Enliïij les tentes étant dressées, je fixais au lendemain le dt^part des Kitchiens et des Dahoméens qui voudraient s'en retourner, j'écrivais dépêches et lettres au gouvernement, à ma famille, à mes amis, et à M. de Pas, pour le cas où ma lettre de Cayoman ne lui serait pas parvenue.

Lettre au sous-lieutenant de Pas, résident à Tchahi.

* Mon cher camarade,

■ Je vous ai envoyé de Cayoman une lettre qui a pu ne pas vous parvenir : je vous disais de me rejoindre au plus vite,

« Pour vous faciliter votre route, je vous envoie vingt bons porteurs aux ordres d'un tirailleur sénégalais assisté de trois autres tirailleurs.

t Ces horiimes voyagent en même temps que cinquantedeux antn^s porteurs, plus douze femmes qui, sous la conduite du ^sénégalais Almamy Saramoko, de Ghabi, et du chef BMdi, sont mis en route et licenciés à la date de ce jour. Je vous prie de veiller à ce que ces malheureux continuent leur route et de me dire, quand le convoi vous siîra arrivé, si aucun d'eux n'a disparu comme eaptif»

ARRIVÉE âU NIGER 21$

€ Ne passez pas par Cayoman pour venir à Badjibo, c'est trop long. Le convoi qui va au-devant de vous suit une route plus courte de trois jours et que vos hommes vous montreront.

€ Targe et Doux sont toujours bien faibles.

€ En hâte et bien à vous,

€ G. TOUTÉE. »

€ P.-S. ~ En suivant de Kitchi à Badjibo Titinéraire que vos tirailleurs vous montreront, ayez soin de relever vos heures de marche, les noms des villages et des ruisseaux et, si possible, les azimuths du soleil, qui, avec le relevé des heures, nous donneront plus tard vos directiouB.

RiTe droite du Niger, en face de Badjibo,

le 15 février 1895. '

Le Capitaine d'artillerie breveté, hors cadres, Toutée, G^-J.^ chef de la mission du moyen Niger y à Monsieur le Ministre des Colonie$^ à Paris.

€ Monsieur le Ministre,

€ Le courrier qui vous portera cette lettre emporte en même temps mon télégramme n*» 6 par lequel j*ai l'honneur et la joie de vous annoncer mon heureuse arrivée avant-hier, 13 février 1895, sur la rive droite du Niger, à l'embouchure de la Moursa, en face de Badjibo.

< Ainsi se trouve réalisé de la façon la plus complète, la plus précise et la plus rapide, le programme de la mission que vous m'avez fait l'honneur de me confier et consistant à relier par des traités le Do home au Niger en suivant le plus près possible le neuvième parallèle (instructions du 17 novembre).

c Les villes considérables de Tchaki et de Kitchii les

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bourgs populeux de Papa, de Etchepeté, de Bogho, de Cayoman, ont sollicité et accepté avec joie notre protection et notre drapeau, et les traités que je rapporte sont aussi exempts, n*ai-je pas honte de le dire? de subterfuges de ma part que de surprise de la part de nos nouveaux et volontaires vassaux.

€ J'arrtve ici en ne laissant derrière moi ni une victime, ni un ennemi, ni un indifférent. J*ai aussi la grande joie de vous annoncer que tous les soldats, blancs et noirs qui m'ont suivi, sont encore vivants. Toutefois, je dois à la vérité de dire aussi que tous les gradés indigènes ont, ou ont eu la fièvre, et que je suis le seul blanc valide. Mes officiers et mon adjudant sont bien malades, je les fais porter en hamac depuis dix jours dans mon convoi. M. Targe et Tadjudant Doux ont été littéralement entre la vie et la mort pendant cinq jours. Dans ces circonstances, j*ai eu souvent la consolation de penser que si nn malheur s'était produit, vous auriez pu, du moins, en raison de mes propositions antérieures, donner à l|me Targe la dernière satisfaction de faire nommer son mari capitaine, et de lui assurer ainsi une pension de veuve à laquelle les services et le dévouement de son mari lui donnent tous les droits.

€ Je me reprends à espérer aujourd'hui qu'ils peuvent, sans nouvel effort, en s'abandonnant au cours du fleuve, être ramenés dans leur patrie. Quant à moi, il me reste encore trop de santé et de vigueur pour que je ne profite pas de mon arrivée ici au mieux de nos intérêts en reconnaissant le Niger en aval et aussi loin que possible en amont, ainsi que vos instructions m'y autorisent.

c J'ai d'ailleurs, en restant ici, pour organiser mon transport par eau, un autre devoir moral à accomplir envers les malheureux qui m'ont suivi comme un père et comme un libérateur. Il faut que j'installe ici tout ce monde, avec des vivres pour attendre la récolte pro-

chaîne. Dès demain, les cases s'élèveront et les semailles se feront. Je termine, monsieur le Ministre, par où j'aurais dû commencer, en vous adressant l'expression de mon éternelle reconnaissance pour les grandes choses que vous m'avez permis d'entreprendre et qui laisseront dans ma vie un inoubliable souvenir.

c En me donnant les moyens de mener à bien une pareille tâche, vous avez comblé les vœux les plus ardents de ma jeunesse et je ne crois pas pouvoir mieux vous en remercier, qu'en consacrant ce qui me reste de force à la cause qui vous est chère , de l'expansion coloniale française.

c Veuillez agréer, monsieur le Ministre, l'hommage de mon respectueux dévouement. »

Cette correspondance, l'établissement des certificats individuels de paiement pour nos porteurs me demandèrent vingt-quatre heures et ce n'est que le lendemain 15, à onze heures, que mon convoi put se mettre en marche sur la route du retour.

Dans la journée du 14, je reçus la visite du roi de Badjibo, accompagné des notables.

C'est un homme de race tapa, nommé Asouma, qui est alternativement en froid ou en guerre ouverte avec le roi de Bida, et avec les Baribas de Cayoman.

Il m'apportait deux moutons blancs à long poil, qui n'attendaient qu'un coup de fer pour avoir de la laine. Habitués à ne plus voir que des moutons à poil ras, nous eûmes l'impression de recevoir des mérinos.

Comme Suleyman et le charpentier étaient revenus de leur reconnaissance forestière sans avoir trouvé d'arbres convenables, je demandai à Asouma de m'indiquer dans le voisinage les bois qu'on employait pour faire des pirogues. Il me laissa alors son interprête nommé Brama, sorte de factotum très intelligent qui était destiné à me renseigner.

DABOUf, HIOER, TOUARIG. 13

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Le môme soir, il nous facilita la location, moyennant trois pièces d'étoffe par mois, d'nne pirogue destinée à faire le va-et-vient entre le village et notre rive. Un marché à provisions fut aussitôt installé.

Le 15, après le départ de mon convoi de rapatriés, je me rendis avec deux cents hommes dans une île où Brama nous avait montré deux superbes rocos, sorte de bois rouge qui fait d'excellentes planches.

Nous n'avions pas de cognées convenables pour les abattre et nous avions encore moins de bûcherons. Nous entreprîmes de scier ces arbres avec des scies articulées K

Comme ils avaient 70 centimètres de diamètre et que les scies n'avaient qu'un mètre 20 de longueur, ce travail marcha très lentement et demanda une journée entière.

Pendant que le lendemain 16, on ébranchait les cadavres de ces arbres, et qu'on ouvrait dans la brousse un chemin pour les amener au rivage, je faisais débroussailler à l'embouchure de la petite rivière le Doko un emplacement qui me parut favorable au lancement de notre bateau et à l'établissement d'un chantier.

Partout ailleurs en effet, il fallait descendre 5 à 6 mètres de berge à pic pour atteindre l'eau : au contraire, à l'amont de l'embouchure du Doko, les alluvions venaient mourir en pente douce : on pouvait y faire rouler sans trop de peine les grosses pièces amenées par eau. Les pirogues y trouvaient un port peu profond, abrité des courants et des coups de vent. De grands arbres permettaient d^ travailler à l'ombre.

Une fois ces divers travaux mis en train, je recherchai remplacement le plus convenable pour l'établissement du poste.

Droit en face de Badjibo, sur la première crête bor-

1, Scies de poche faisant partie do petit outillage du soldat en campagne.

dant la vallée, à environ 500 mètres do fleuve et à 200 mètres du bois, se trouvait une petite éminence en terrain découvert. Un pli de terrain situé tout auprès ôachait une petite source qui pouvait donner de Teau, quand on n'avait pas le temps d'aller au fleuve. La route de Cayoman passait à portée de la vue et du fusil.

C'est là que je traçai un rectangle de 100 mètres de long sur 60 de large.

Le poste, qui reçut le nom d'Arenberg, devait être entouré d'un fossé et d'un retranchement surmonté d'une palissade.

Au milieu de la cour furent tracées deux grandes cases : l'une, pour moi, devait en même temps servir de magasin aux niarchandises, vivres et munitions, l'autre était destinée aux officiers.

A gauche, les paillotes des Sénégalais, à droite, celles des Haoussas, derrière, celles des laptots. Les femmes étaient réparties à droite et à gauche de la porte d'entrée.

Quant aux anciens porteurs, ceux qui n'étaient pas employés au chantier furent divisés en six groupes agricoles, et construisirent leurs cases de chaque côté de l'avenue qui menait de la porte du poste au fleuve.

Cette avenue, dégagée des taillis et broussailles qui gênaient la vue, ombragée par les arbres superbes qui la bordaient, conduisait à un petit embarcadère spécial; bien gazonnée et verdoyante, elle donnait un point de vue agréable sur le Niger et sur Badjibo.

Tous ces travaux furent confiés à l'adjudant Doux dont la santé se remettait peu à peu. Il y employait tous ceux des hommes qui n'avaient pas encore pu recevoir de pioches pour cultiver la terre. Nos maisons furent assez vite élevées : elles étaient habitables le 10 mars.

Le reste des aménagements, débroussaillements, rigoles pour l'écoulement des eaux, cases bordant l'avenue, achèvement de l'enceinte et du débarcadère, fut terminé le 24 mars.

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Du côté de la batellerie et des charpentiers nous rencontrions de plus sérieuses difficultés. L'un de mes charpentiers noirs, Pierre Gaye, avait été réellement employé à la fabrication des chalands de Saint-Louis», Il savait tailler dans une branche d'arbre une courbe, une étrave, un étambot, il était donc capable d'établir la membrure de son bateau. Mais quand il s'agit d'avoir des planches, il me déclara tout net que certainement il savait en faire, — à condition d'avoir une scierie à vapeur!

Je le laissai donc à son travail de membrure.

Les autres Sénégalais, laptots entêtés, se déclarèrent réfractaires à tout travail de charpente.

Restaient les Dahoméens, qui n'ayant jamais vu ni planches, ni charpente, ni charpentiers, ni scieurs de long , n'apportaient dans cette industrie naissante aucune idée préconçue. C'est à eux que je résolus d'avoir recours.

Je disposais, pour toute scie de long, de six scies de poche articulées. Destinées à l'abatage de petits arbres, ces scies présentaient un chemin énorme, nécessaire au passage des têtes de rivets des articulations. On usait le bois plutôt qu'on ne le sciait.

Pour aller au plus pressé, on mit en batterie les billes du plus petit équarrissagé et après avoir tracé sur l'écorce les lignes à suivre, deux Dahoméens s'efforcèrent en tirant en va-et-vient sur une scie, de suivre ces ligne?. Malheureusement une scie qui est simplement tirée à la main prend en s'appuyant sur le fond du sillon qu'elle tracé la forme d'une courbe de chaînette très prononcée. Les mailles en pjassant successivement sur le bois épousent cette courbe, et pour l'épouser font jouer les articulations. Or ce jeu répété pendant des journées entières avait pour effet de cisailler les axes des rivets et je vis rapidement venir le moment où toutes mes scies se rompraient à chaque instant. J'installai aussitôt un petit atelier pour.les réparer, et je me

mis en mesure de monter une de nos scies sur un cadre de scie de long.

Après avoir confectionné avec Pierre Gaye un cadre rectangulaire qui était un modèle de grossièreté, je parvins à tendre une scie articulée au milieu de ce cadre en fixant les deux manches des extrémités dans des billots de bois dur entourés d'une plaque de boîte de sardines et traversés par des boulons. Ces boulons qui traversaient les deux petits côtés du cadre servaient au réglage de la tension.

Mais cet instrument, qui nous avait coûté tant de peine à établir, était encore bien plus difficile à manier. D'abord il avait un poids énorme et je ne pouvais pas le manœuvrer une heure sans être courbaturé; puis la scie articulée, outre qu'elle avait beaucoup de chemin, n'avait pas assez de largeur de lame pour rester sur son plat : elle ployait comme une paille au fond de l'entaille qu'elle creusait, et tournait son tranchant dans toutes les directions, sauf la bonne. Il fallait corriger ces déviations en forçant sur le cadre, et le scieur d'en haut contrariant le scieur d'en bas, on rompait la scie souvent, on se rompait les bras constamment. Il aurait fallu pour tirer parti d'un tel outil, des ouvriers consommés.

Or c'était moi qui donnais la leçon de sciage de long à tout le chantier et j'aurais déjà été bien embarrassé, même avec une bonne scie.

Pourtant après deux jours d'efforts, en m'employant avec Abul, tantôt dessus, tantôt dessous, nous étions parvenus à scier une cinquantaine de centimètres à peu près droit.

Quand Abul eut été mis au courant, je le remplaçai par un hamacaire de Ouida nommé Tao. A eux deux, ils donnèrent leçon à un troisième, et cet apprentissage faisant boule de neige, j'eus à la fin six équipes de scieurs de long qui, sous la direction du sergent Koléry, parvinrent à débiter chacune jusqu'à trois planches par jour.

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M. Targe, qui s'était guéri petit à petit, était venu m'aider dans cette besogne, avait fabriqué à son tour des scies et surveillé la mise en chantier des pièces de bois. Cette manœuvre de force était une cause d^aecidents fréquents et demandait plus d'intelligence que nos noirs ne pouvaient en apporter à ce travail.

Pour les travaux de culture, il ne fut pas procédé par entreprise d'ensemble. D'abord la saison sèche, qui battait alors son plein, ne permettait pas de faire des semailles en février, puis nous manquions d'outils, du moins d'outils au maniement desquels les noirs fussent habitués.

Le forgeron de Badjibo se mit à m'en fabriquer, et dans le courant de mars, il arriva à me livrer en moyenne deux pioches emmanchées chaque jour, ce qui sifiûi amplement aux travaux courants. D'ailleurs ce forgeron me fabriquait en même temps des clous pour mes bateaux et sa production atteignait vraiment tout le rendement qu'on pouvait attendre de sa petite industrie.

Avant les grandes semailles qui étaient celles du mil et du maïs, je fis faire des plantations de patates douces tout le long des b^ges du fleuve. Cette culture est extraordinairement hâtive et productive, surtout qua&d on dispose d'un terrain très profond et qu'on peut arroser : c'était notre cas. Un nommé Semeto, que nous avions amené des environs d'Allada,.mais qui était de race tapa et avait été emmené tout jeune en captivité par les Dahoméens, était le chef de nos cultures.

Il est toujours indispensable en effet de se renseigner sur les cultures en usage dans le pays où on arrive, sous peine de faire des efforts improductifs. Semeto, qui avait vécu autrefois à Badjibo même, entra immédiatement en rapports avec ses anciens compatriotes, qui le traitaient en frère, lui vendaient à bon compte toutes les semences appropriées au sol et le remettaient au courant de toutes les particularités du climat et du terrain en ce qui concerne la culture.

AHRIVÉE A.V NIGER 223

D'ailleurs Semeto était un des noirs les plus intelligents et les plus sérieux que nous eussions ; très vigoureux, il avait assez d'énergie pour obtenir du travail des autres sans les brutaliser.

Constructions, batellerie et cultures étaient en train et je commençais à désirer voir arriver M. de Pas, dont je n'avais pas de nouvelles depuis un mois, lorsqu'un matin, le 3 mars, le caporal Agouté, que j'avais laissé à Tchaki, arriva vers sept heures et demie, devançant le détachement de mon lieutenant.

Une heure après, nous voyions ce dernier apparaître lui-même sur la crête en face de celle où nous bâtissions le poste. Il marchait très droit, et à une bonne allure, s'appuyant seulement sur un bâton de pèlerin, et du plus loin que je le vis, je constatai ainsi que sa santé s'était rétablie.

Si on se rappelle dans quel état je l'avais laissé le 2 février, on comprendra que j'aie pu pousser, en l'apercevant ainsi, un soupir de satisfaction.

Derrière lui, au milieu des bustes noirs de ses porteurs, je distinguais encore un casque et un veston blancs : Sedira était donc aussi vivant, vivant et marchant, c'est-à-dire bien portant.

Amener Sedira vivant au Niger, je n'avais jamais osé Tespérer. Et pourtant, le pauvre garçon, il était loin d'être au bout de ses peines et devait en voir bien d'autres.

Dès que M. de Pas eut répondu aux questions dont il était assailli de tous côtés, je me fis mettre au courant de la situation qu'il avait laissée à Tchaki.

Après la mort d'Ajani, survenue le 19 février, l'autorité de notre résident n'avait cessé de grandir en raison de la division des partis. M. de Pas était resté le. maître de la situation, grâce à son influence sur Bagui.

Malheureusement les lettres que de Tchaki j'avais éci ites à M. Ballot, ne lui étant pas parvenues à Niki,

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avaient été retournées à Tchaki et remises à M. de Pas. Ce fonctionnement de notre correspondance, se manifestant par le retour d'une lettre dont t le destinataire est parti sans adresse », témoignait assez du bon vouloir des Baribas de Gobo, mais apprenait aussi à mon lieutenant que Fautorité de Porto-Novo n'avait pas connaissance de la situation avantageuse et intéressante où il se trouvait.

Je résolus immédiatemant d'envoyer par eau M. de Pas au Dahomé. Depuis mon arrivée au bord du fleuve, je cherchais aussi un moyen d'évacuer M. Targe sans trop de danger pour lui. Il était encore trop faible et sujet à des crises trop fréquentes pour qu'il fût possible de le laisser aller tout seul au fil de l'eau pendant les cinq ou six jours quî paraissaient nécessaires pour atteindre un port fréquenté par des bateaux à vapeur.

M. de Pas était mieux remis que lui, et bien qu'il eût encore, de temps en temps, des accès graves, il eût fallu beaucoup de malchance pour que les deux officiers fussent malades en même temps; en tous les cas cette malchance était de celles qu'on pouvait risquer, étant donné qu'aucun de nous ne voyageait pour sa santé.

Mais je n'étais pas fixé sur les facilités ou les dangers de la navigation en aval de Badjibo.

Le fait qu'un bateau à vapeur fût venu il y a sept ans en amont de notre poste prouvait assez que la navigation y était possible. Le fait que cette tentative ne s'était pas renouvelée tendait à prouver qu'on l'avait tenue pour dangereuse, et en outre, je ne savais pas dans quelle saison avait eu lieu cette expérience, ni si celle où nous étions permettrait de la recommencer.

Je voyais journellement des barques conduites par des Baribas, et chargées à couler, descendre ou remonter le fleuve, elles allaient jusqu'à des dépôts où arrivaient les navires à vapeur. Mais l'expérience que j'avais faite sur la lagune de Porto-Novo de la navigation

en pirogue m'avait édifié. Aux souffrances que j'avais endurées pendant deux heures, je jugeai impossible de soumettre pendant plusieurs jours des officiers anémiés et malades à pareille torture. Il fallait donc jumeler deux pirogues de manière à supprimer les oscillations transversales, et permettre ainsi un peu d'ombre et de repos, un peu de cuisine aussi, sur cet appareil flottant. Mais les pirogues jumelées sont loin de naviguer aussi bien dans les endroits dangereux, loin d'être aussi bonnes marinières que les pirogues des Baribas, et si Ton rencontrait des rapides dangereux vers l'aval, un pareil esquii pouvait chavirer.

Enfin j'avais le vif désir de faire personnellement la reconnaissance du fleuve jusqu'au premier établissement qui me signalerait la présence ou l'influence des Anglais.

On m'annonçait qu'à Géba, une journée en aval de Badjibo, il existait un dépôt de marchandises européennes tenu par un noir qui parlait anglais. C'était pour y aller et en revenir l'affaire de cinq jours. Pendant ce temps-là les travaux amorcés pourraient se poursuivre et même s'achever : M. de Pas et Sedira ayant porté à quatre le nombre des blancs présents à Arenberg, il eût fallu un concours effroyable de circonstances pour que la maladie les atteignît tous à la fois et que le commandement du poste tombât à vau-l'eau en cinq jours.

Je demandai donc à Brama de me servir de pilote et le 5 mars, nous partîmes à dix heures du matin dans la pirogue du roi de Badjibo, que j'avais pourvue d'un double bordage et armée d'avirons.

Après six heures de navigation agréable, coupée d'arrêts fréquents dans les nombreux villages à hauteur desquels nous passions, nous arrivâmes en pleine nuit à Géba, ayant relevé l'embouchure de la Moltche à une demi-heure au sud d' Arenberg.

Nous n'avions rencontré aucun rapide; un esquif quel-

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conque, même gouyernant mal, ne courait donc aucun danger du fait des coûtants.

La nuit se passa sans autre incident qu'une scène ridicule résultant de Tinexpérience de mes nautoniers, qui avaient amarré ma pirogue dans le sable. Le courant aidant et aussi quelque clapotis causé par le vent, la pirogue dans laquelle je dormais avec un laptot partit en dérive. Le courant était vif et nous eûmes bientôt quitté la rive et le campement. Les laptots qui dormaient sur la rive, s'éveillèrent presque aussitôt et se mirent à courir le long du bord en nous hélant. Mais la pirogue avait de l'avance et Géba étant dans une tle^ mes Sénégalais furent obligés de s'arrêter quand ils furent arrivés à l'extrémité inférieure ; je fus donc réveillé par des bruits de voix déjà lointaines qui app^aiait : c Amadi Camara! Amadi Camara! >

Ledit Amadi Camara (le laptot qui était avec moi) dormait comme une bûche. Ouvrant les yeux et voyant que nous étions on pleine eau, je me précipite sur lui, et étant parvenu à le réveiller, je lui mets l'aviron à la main.

La pirogue était un peu lourde pour être ainsi nagée à contre-courant par deux rameurs seulement et il nous fallut plus de trois quarts d'heure pour rejoindre l'île, où le reste de mon détachement, mis aux abois par cet incident, nous aida à reprendre notre place.

On pourrait croire que cette aventure rendit nos gens plus prudents, mais ce serait confondre un noir avec un blanc, et au cours de notre grand voyage vers l'amont, nous eûmes ainsi trois départs en dérive en pleine nuit, et malheureusement l'un d'eux entraîna la perte d'une pirogue contenant le revolver et la cantine d'Abul, et dans sa cantine tous nos papiers relatifs aux détachements de porteurs, tous les registres de renseignements fournis par les indigènes dont Abul avait la tenue et la garde.

Le lendemain, dès l'aube, je vis à quelques mètres du rivage un bâtiment dont Fallnre marquait Fintervention de Fart européen. Des tas de bois étaient empilés sur la rive avec une certaine symétrie, comme si un mauvais géomètre avait voulu en préparer le métrage; enfin s'il n'y avait pas là une factorerie dans le sens qu'on attribue à ce mot à la côte,, où il est synonyme d'établissement important, il est certain que cette bâtisse, ces marchandises, annonçaient la présence d'un noir plus civilisé que les indigènes du cru.

J'envoyai aussitôt Abul prendre langue et il revint au bout de deux heures très bien documenté.

Le noir qui tenait le dépôt était un nommé Wilhem, natif d'Abeokouta.

Il faisait échange de marchandises, anglaises pour la plupart, contre du riz, du beurre de carité, du caoutchouc, de la gomme et des moutons.

Un petit vapeur venait toutes les trois semaines de Lokodja ou de Igga : Wilhem lui faisait préparer sa provision de bois de chauffe.

Il avait pour correspondant un nommé Nicholson, Anglais établi à Igga, qui était lui-même sous les ordres d'un nommé Watts en résidence à Lokodja.

Je ne désirais rien savoir de plus : toutefois je dis à Abul de faire marché pour une certaine quantité de provisions, afin de me rendre compte du changement apporté dans la valeur des choses par cette demi-pénétration européenne. Les prix et les objets d'échange étaient les mêmes qu'à Badjibo et à Kitchi.

Nous armions l'embarcation pour pousser, lorsque une femme qui nous avait vendu du riz accourut à nous et nous demanda tout en larmes de lui rendre son sac. Wilhem l'avait menacée, paraît-il, pour être entrée en commerce avec nous.

11 faut noter encore une fois ce trait qui prouve combien nous nous faisons d'illusions sur le libre exercice

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de la loi de Toffre et de la demande en pays noir. Tandis que nous avons tendance à considérer le boycottage et la mise à l'index comme le dernier mot de nos luttes industrielles et commerciales, on trouve au contraire que ces procédés sont ceux de la plus noire barbarie — ou de la barbarie noire, comme on voudra. Tous les noirs admettent très bien qu'on leur dise : Tu achèteras à un tel et non à tel autre, à tel prix et non plus cher ni meilleur marché, tu travailleras pour Emile à tel prix et tu ne feras rien pour Pierre, quelque paye qu'il te propose. De sorte que, comme je Fai dit à propos de la démoralisation de la côte, c'est le libre jeu de l'offre et de la demande qui constitue ici le progrès le plus subit, le plus incompris, le plus effrayant qu'on puisse concevoir. Restées lettre morte pour des cerveaux qui n'en soupçonnent pas le fonctionnement, les lois de la concurrence, brutalement importées dans tout leur appareil moderne, n'arrivent qu'à fausser la valeur des choses et à révolutionner d'une manière particulièrement immorale les rapports sociaux en soumettant les fortunes à un bouleversement continu.

Notre retour s'effectua d'une manière assez pénible. Tandis que la descente s'exécute mollement, sans autre souci pour le chef que la relève de sa route et le soin de se tenir au milieu du courant, la remonte d'un fleuve rapide comme le Niger exige des efforts de tous les instants. Il faut, pour éviter le courant, naviguer près des berges, et comme elles sont boisées, les branches qui surplombent détruisent ou renversent tout ce qu'on peut mettre dans l'embarcation, soit pour s'abriter, soit pour faire un peu de cuisine. La petite installation rudimentaire que je m'étais faite pour la descente fut donc détruite en une heure.

De plus mes laptots avaient une profonde inexpérience du maniement de la perche : habitués aux eaux tranquilles du Sénégal, dont les rives plus ou moins

sableuses se prêtent en général au halage à la cordelle, ils étaient déroutés par l'impétuosité du courant cl par l'impossibilité de circuler le long de la berge. Aussi partions-nous fréquemment en dérive. Lorsque nous avancions, nous étions devancés par des Baribas, qui manœuvrant à deux des embarcations plus spacieuses qat^ la nôtre (nous étions dix), marchaient cinq à six fois plus vite que nous.

En dehors de l'ennui que j'eus, de mettre trois jours et demi pour revenir de Géba à Arenberg, cette cous ty lation fâcheuse me remplit d'anxiété pour la remonln en amont d'Arenberg.

Si la simple vivacité du courant, dépourvu pourtant de toutes chutes et de tous rapides dangereux nous réduisait à la vitesse de 800 mètres à l'heure, je ru* [UiXivais compter fournir une longue course vers l'amonU

L'exemple des Baribas qui, avec cinq fois moins de personjiel, réalisaient des vitesses quintuples, me doter* mina à avoir recours à leur expérience.

Rencontrant un groupe de six de leurs embarcations conduit par un vieux chef, sorte de Triton noir à barbe blanche, j'entrai en conversation avec eux et obtins «lu vieux Triton qu'il attendrait mon retour à Areiibery: f l donnerait sur sa flottille passage à Abul jusqu'à Buusir^a.

En même temps je cherchais à me rendre comi»ti* de la manière dont ils manœuvraient leurs embarcaliuns.

Le problème marinier qu'ils résolvent avec Eaul dt» succès est celui-ci' : étant donné un fleuve à contint rapide, le remonter à la perche, bien que la profoifih nr d'eau soit plus grande que la longueur de la perctir .

Voici la solution. Les deux équipes d'avant et d'îurirrc poussent avec la perche en prenant appui snr ia paroi verticale de la berge. Chaque équipe poussr iUn\i: vers l'amont et vers le large. Il en résulte que si U:s deux équipes ne concertaient pas leurs efforts d'une manière spéciale l'embarcation gagnerait le largr l'^s

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percbfig perdraient la rive, et comme elles n'atteignent paB le fond, le bateau, dépourvu de tout moyen d*appuî, partirait en dérive.

Le principe consiste en ce que si les deux pousseurB, celui d'avant et celui d'arrière, poussent tous deux en amont et au large, celui d'arrière pousse toujours plus au large que ne le fait son partenaire d'avant. L'axe du bateau prend donc, à la fin de la poussée du pou&seur d'arrière une direction Varriére au large et si les deux efforts ont pu lui donner une vitesse supérieure au courant, il gagnera vers l'amont tout en se dirigeant vers la berge, contre laquelle un nouvel effort va pouvoir s'exercer-

On comprend que cette corrélation entre les efforts des pousseurs d'ayant et de ceux d'arrière demande une entente et un doigté remarquables.

11 me fallut, après m'en être rendu compte, donner cette leçon à tous les laptots, un à un, pour arriver à leur faire comprendre ce mécanisme de marche j et il me fallut plus d'un mois de pratique de chaque jour, à i-aison de douze heures par jour, pour obtenir avec quatre saracolets la même vitesse qu'avec deux baribas. Pourtant, grâce à la discipline qui s'établissait peu k peu et à l'amour-prope de mes laptots, je finis par obtenir d'eux des efforts appropriés et énergiques et à la fin du deuxième moiSy mon embarcalion marchait plus vite qu'aucune de celles des Baribas,

J'arrivai à Arenberg vers deux heures du soir le 9. Je savais la navigation libre de tous rapides jusqu'à la mer, il n'y avait plus qu'à prévenir mes deux officiers de faire leurs préparatifs.

Tous deux furent absolument désolés : M. de Pas, qui était encore vigoureux, était tenté par la remonte des rapides de Boussa qu'il soupçonnait devoir être émouvante, et quant à M. Targe, depuis que ses accès de fièvre lui laissaient quelque répit, il oubliait

volontiers qu'il était malade deux jours sur quatre. . A Fun, je fis valoir la raison d'État, devant laquelle il s'inclina tout de suite, à l'autre je ne pouvais opposer que sa santé : ce n'était pas assez pour un homme qui en avait déjà fait le sacrifice et il lui fallut tout son respect de la discipline poor se résigner.

Le lendemain je m'employai au jumelage de deux petites pirogues que j'avais pu acheter et à la construction d'une paillote sur cerceaux qui coiffait les deux embarcations, et donnait à ral»*i de mes deux compagnons Taspect d'une roulotte de saltimbanque. L'aprèsmidi, il fallut faire les paquets, choisir ce qui devait être emporté, ce qui devait restw. Les carnets d'itinéraire furent recopiés, ainsi que les résultats des observations astronomiques. M. Targe en emporta un exemplaire, je gardai l'autre. Tous les clichés photographiques déjà tirés, les éléments de collection scientifique, des vivres pour vingt jours, un bagage très restreint pour les deux voyageurs suffirent à remplir les deux petites embarcations.

Avec les deux blancs s'embarquaient deux laptots armés de mousquetons à tir rapide, ce qui portait à quatre les fusils dont ils allaient disposer.

Un rameur supplémentaire, un cuisinier, le nommé Ousso déjà connu S et une femme que j'avais ramenée de Géba pour leur servir d'interprète complétaient à sept ce petit détachement.

La nuit se passa en rédaction de dépèches, de lettres au ministre, à la famille, aux amis, etc., en observations relatives à une éclipse totale de lune qui avait précisément lieu. Ces observations étaient le seul moyen simple que nous eussions de vérifier la marche de nos montres depuis la côte '.

1. Ousso, que j'avais laissé h Abomé, nous avait rejoints à Fauri.

2. Disons pour les non initiés que la longitude d'un lieu par

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Bien que des nuages malencontreux soient venus nous gêner pour l'observation de certaines des phases de l'édipse, il en resta assez de visibles pour nous renseigner sur l'état de nos chronomètres.

Cette nuit, la première que nous ayons passée dans nos vastes demeures du poste d'Arenberg, fut aussi une nuit d'adieux pour nos deux Camarades.

Le lendemain il, à dix heures du matin, ils s'embarquaient à notre petit embarcadère du chantier.

Outre toutes nos lettres privées, M. Targe emportait une lettre d'instructions personnelles, une lettre de présentation pour le commandant de V Ardent^ qui était supposé devoir se trouver en rivière au-dessous d'Abo, et une lettre pour le ministre des colonies.

Voici cette dernière.

Arenberg, rive droite du Niger, en face de Badjibo,

le 11 mars 1895.

€ Monsieur le Ministre, € Depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire, le 15 du mois dernier, j'ai continué, comme je vous l'ai annoncé, de poursuivre l'exécution du programme que vous m'aviez tracé, le 16 novembre, en tenant compte des circonstances exceptionnellement favorables dans lesquelles je me trouvais à mon arrivée sur le Niger.

rapport h Paris est donnée par la différence des heures de ce lieu et de Paris au même moment, qu'il faut donc posséder toujours un chronomètre donnant l'heure de Paris. Pour s'assurer qu'il n'a pas varié, depuis le départ, ou plutôt pour mesurer de combien il a varié, il suffit de noter le moment précis où commence un phénomène astronomique signalé par. l'Annuaire du Bureau des longitudes. Si, par exemple, l'Annuaire porte que ce phénomène commence à 10", 20', on en conclut au moment où on l'aperçoit qu'il est juste lO**, 20' à Paris, et si la montre qu'on a à la main marque 10" 20' 22", on en conclut qu'elle a avancé de 22 secondes depuis 66 jours, ou de 3 dixièmes de seconde par jour.

€ J'ai donc entrepris la reconnaissance du fleuve et de ses affluents en aval et en amont de mon point d'arrivée.

€ Pour la reconnaissance de l'aval, je me suis proposé : 1® de déterminer exactement le point où s'arrête l'influence directe de la Royal Niger C*»; 2» de déterminer le cours du fleuve et de ses affluents de droite entre ce point et Badjibo.

€ J'ai donc descendu le fleuve en pirogue, lentement, jusqu'à Géba, village situé dans une île à 36 kilomètres environ au-dessous de Badjibo. C'est dans ce village, le sixième à partir d'ici, que j'ai trouvé le premier noir, se disant agent de la C*® Royale du Niger. C'est un nommé William ou Wilhem, né à Abéokouta. Il est immédiatement entré en hostilité avec nous, multipliant les démarches auprès des autorités du pays pour me faire défendre d'acheter des vivres, en refusant, d'ailleurs, à mon interprète, et menaçant ceux des noirs qui m'en avaient vendu, au point que quelques-uns de ces malheureux sont venus me prier de leur rendre leurs denrées.

a Toutes ces manœuvres ont d'ailleurs eu lieu dans la coulisse, car je ne l'ai p(>int vu. Voulant n'avoir aucun rapport avec des agents de cette nature, je suis resté dans ma pirogue et ayant constaté ce que je voulais voir, j'ai remonté le fleuve jusqu'ici, ce qui m'a demandé trois jours.

€ Badjibo est donc, comme je le pressentais en me dirigeant vers ce point, le premier village important qui soit encore en dehors de l'influence anglaise. C'est pourquoi je me suis efl*orcé de persuader à tous, depuis mon arrivée, par mes paroles et par mes actes, que notre installation ici est définitive.

€ J'y ai acheté du terrain sur un rayon de trois mille mètres autour de mon pavillon. Pendant mes courses sur le fleuve et sur la Moursa. i'ai laissé ici mon escorte

et ceux de mes anciens portenrs, femmes ou esclaves, qui se sont installés autour de ma tente. J'ai fait construire des habitations spacieuses et relativement confortables, entourées de moyens de défense qui mettent leurs habitants à Fabri des pillards et même de détachements importants. J'ai acheté des instruments de culture et des semences, ainsi que des vivres pour permettre aux braves gens qui ont eu foi en moi d'attendre en paix mon retour jusqu'à la récolte prochaine.

# Le site est riant, dans une situation défensive très convenable; le terrain, d'une admirable fertilité, n'a été abandonné par les habitaats de Badjibo, qu'à la suite d'invasions répétées des Dahoméens et des Baribas. Nos maisons sont construites sur une éminence assez saine où nos malades se remettent lentement.

€ J'ai donné à notre installation ici le nom d'Arenberg, me rappelant l'insistance avec laquelle le président du Groupe colonial me demandait d'atteindre le Niger audessous de Boussa.

€ Quant au cours du fleuve, il a été très inexactement rapporté sur les cartes que nous possédons. M. le lieutenant Targe vous en communiquera le relevé exact que j'en ai fait en attendant le travail plus complet qui sera fait à mon retour.

€ De mon exploration vers Famont, j'augure assez bien. J'ai, dès maintenant, la certitude de trouver absolument vérifiées les conclusions que je vous soumettais au mois de juillet dernier, tendant à la non-existence, vers Boussa, de chutes ou de rapides infranchissables.

€ Afin de n'être pas à la merci des indigènes en ce qui concerne mes moyens de transport, j'ai dû me préoccuper, dès mon arrivée ici, de construire et d'aménager des embarcations. Tout ce trarvail a été forcément lent en raison de la rareté des arbres donnant du bois de constructien, de l'inhabileté incroyable des ouvriers et

de l'absence d'outils, de scies notamment. Après quelques jours de recherches et d'apprentissage, le travail a pourtant été mis en train et j'espère mener à bonne fin tout ce que j'ai entrepris. M. Targe et M. de Pas descendront tout à l'heure le Niger dans la première embarcation qui sortira de notre chantier.

€ J'ai en effet pris la résolution de faire partir immédiatement M. de Pas, que j'avais rappelé de Tchaki. Les circonstances dans lesquelles je l'y avais laissé lui faisaient dans la principauté une situaticm exceptionnelle. La mort du roi Ajani est venue faire de lui l'arbitre des partis qui se disputaient le pouvoir. Voyant revenir les lettres que j'avais adressées par Niki à M. le Gouverneur du Dahomé, M. de Pas a pensé que le Gouverneur ne lui enverrait pas de successeur dans les limites de temps que j'avais assignées à son séjour. Il s'est, conformément à mes ordres, mis en route pour me rejoindre.

€ J'estime qu'il importe de faire connaître au Gouverneur du Dahomé ou au fonctionnaire qui le remplace à Porto-No Yo, la situation assez compliquée, mais favorable à nos intérêts, où se trouve la principauté de Tchaki, et j'envoie M. de Pas à la côte par le moyen le plus rapide dont nous disposions, qui est la descente du fleuve. Il accompagnera M. Targe, dont la santé fort ébranlée, comme je vous le disais dans ma lettre du 15 février, s'est assez rétablie pour lui permettre de supporter ce dangereux et pénible voyage. M. Targe rapporte en France les résultats déjà acquis de la mission. Après les premiers rapports que je vous ai adressés au sujet de cet officier, il est à peine besoin d'ajouter que ce retour ne dissimule ni aucune disgrâce de ma part, ni aucun découragement de la sienne. M. Targe est désolé de ne pas continuer avec moi la remonte du fleuve vers le nord, et je regrette vivement de mon côté d'être obligé de me séparer. d'un ami et d'un collaborateur si précieux. Mais il a été trop

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malade et il est encore trop faible pour que je puisse le laisser venir avec moi dans une partie de mon voyage qui me paraît devoir être assez pénible. Je puis d'autant moins accepter de sa part ce nouveau sacrifice, que l'objectif assigné à ma mission par vos instructions se trouvant atteint, c'est presque une nouvelle expédition que j'entreprends et, dans ces conditions, je me reprocherais de l'emmener alors que sa force de résistance est presque anéantie. Si loin que je sois, quand il arrivera en France, vous pouvez compter, monsieur le Ministre, que l'accueil que vous lui ferez à son retour sera, de toutes les faveurs dont vous pouvez disposer pour moi, celle qui m'ira le plus au cœur.

€ Veuillez agréer, etc. »

Abul était parti le 10 pour Boussa, emmenant avec lui quatre laptots pris parmi les plus intelligents et les plus susceptibles d'acquérir sur la navigation dans le fleuve des connaissances profitables.

En attendant son retour les travaux de batellerie lurent poussés avec vigueur.

Déjà, pendant mon voyage à Géba, nous avions assez de planches pour que M. Targe eût pu faire confectionner l'étambot. Deux jours plus tard, les courbes étaient mises en place et réglées au moyen de voliges qui donnaient la silhouette des flancs du bateau. Dès le soir les planches de fond étaient posées.

En même temps je prenais possession de deux grandes pirogues que j'avais achetées.

Je m'en servis presque aussitôt pour faire en pirogues jumelées une reconnaissance de la Moursa (Moltche). Ce fut d'ailleurs l'affaire d'une dizaine d'heures.

Il ne faut pas en effet pour aller du chantier du Doko à l'embouchure de la grande rivière plus de trente minutes de navigation à la descente, et une fois que nous fûmes engagés dans le lit de la Moltche, nous

n'eûiLetf pas à marcher plus d'une heure pour arriver au bout, c'est-à-dire pour rencontrer des hauts-fonds complètement à sec sur lesquels la végétation la plus intense s'était développée.

Au retour, nous constatons de nouveau que notre personnel est incapable, en quelque nombre qu'on l'emploie, de remonter à l'aviron le courant du Niger.

Pendant trois quarts d'heure où chacun souque de son mieux, nous restons sans avancer ni reculer^ présentant le nez de l'embarcation dans tout le profil de Ja rivière et cherchant en vain un filet d'eau moins rapide que les autres qui nous permette de gagner vers Famont, Partout nous sommes repoussés.

Nous nous résignons à atterrir. On remontera le long de la rive en s'aidant des branches.

A sept heures du soir tout le monde est exténué. Nous atterrissons rive gauche. Suleyman va passer la nuit sur la berge avec les laptots; Doux et moi nous nous mettons en route par terre et, après maint détour pour éviter les marigots, nous arrivons à dix heures et demie à.Badjibo. Le village était en rumeur, averti par les nôtres du retard inattendu qu'éprouvait notre retourj A onze heures nous étions à Arenberg, j'envoyai» à Suleyman quelques hommes de renfort avec des cordages et des bambous.

Vers dix heures du matin, tout le monde était de retour; mais quelle leçon pour l'équipage et pour moi!

Tout en maintenant l'emploi des avirons comme ressource passagère, j'étais résolu à tout agencer pour faciliter l'emploi de la perche.

En même temps que l'instruction spéciale sur îe maniement des bambous était donnée aux laptots dans les conditions que j'ai dites, je faisais garnir l'embarcation d'un cours de planches de manière à permettre aux percheurs de circuler sur les deux bords.

Le 23 mars, Abul revint de Boussa, enchanté de soo

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entrevue avec le roi. Ce dernier était lui-même très salisfait de mes cadeaux et exprimait le plus vif désir de me voir venir chez lui. Il m'envoyait un récadère spécial, le nommé Chabi, douanier à Liaba, avec un interprète, Nasamou, quantité de provisions-, dont huit moutons blancs. Plusieurs de ces cadeaux étaient faits soit au nom du fils du roi, soit au nom de la reine.

Mais ce qui valait mieux encore que tous ces cadeaux et que les invitations les plus empressées, c'étaient quatre grandes barques, montées par seize bateliers consommés.

Les quatre laptots que j'avais envoyés en reconnaissance fluviale avec Abul ne tarissaient pas sur Pintrépidité de ces Baribas, sur leur profonde connaissance du fleuve. Sans eux il serait impossible, disaient-ils, de s'engager dans les rapides, car les vagues y sont plus hautes que dans. le golfe de Gascogne, et on ne sait pas comment ils s'y prennent pour que leurs barques ne soient pas englouties d'un seul coup.

Enfin le 25 mars à midi, quarante jours après notre arrivée à Arenberg, notre grande embarcation était prête et chargée de trois tonnes de matériel.

La veille au soir, j'avais réuni dans un grand dîner Asouma et les principaux du villagç de Badjibo avec les envoyés du roi de Boussa.

J'avais remis à Asouma nos trois chevaux, vingt ballots d'étoffe et dix caisses de pacotille, soit environ une valeur marchande de 8000 francs, qui avec les 1500 francs déjà reçus par lui portaient à 9500 francs le total de mes cadeaux : il s'engageait en échange à assurer la nourriture du poste jusqu'à la récolte. Celle-ci s'annonçait comme devant commencer par les patates douces vers le 10 mai.

Une fois embarqués au chantier du Doko, nous montômes jusqu'à la hauteur de Badjibo, oh je débarquai pour faire mes adieux.

Plus de cinquante personnes de rang sérieux étaient

venues le matin à Arenberg pour nous faire leurs souhaits, je passai donc à mon tour chez elles. Bien que la curiosité eût attiré tout le monde dehors, et que je n'eusse guère qu'à serrer la main à un rang de notables, cette cérémonie nous retint près d'une heure. Chacun tenait en effet à m'apporter un petit présent de bon voyage, qui un pot de miel, qui un poulet, qui des œufs, qui des dattes (rares dans le pays), qui une pagaye. Il fallait remercier et reconnaître chaque gracieuseté par un petit discours et un souvenir personnel, comme une pipe, un couteau, un miroir, un chapelet, un collier, etc. La petite caisse où j'avais disposé mes échantillons pour les échanges journaliers me permit de satisfaire tous ces braves gehs. A une heure un quart, remonté dans mon embarcation, je les saluais une dernière fois, et commandais : t Avant partout *, >

i. Joyeusement répété par l'équipage, puis par les assistants, ce ûgnal de départ devait se renouveler dans la suite à chaque inanœuvre un peu pénible ou dangereuse, si bien qu'il unissait par me faire donner Tun des trois noms de baptême sous lesquels je suis connu le long de mon itinéraire. — De la côte à Arenberg, je m'appelle en effet, suivant le nom dont se servaient mes tirailleurs en me parlant : « Capitaine », et de Boussa au désert je suis « Mandan », parce que je n'ai plus avec moi que des marins, et que dans la marine, tout individu qui commande s'appelle commandant — ce n'est plus un grade, c'est un participe — ; enfin d'Arenberg à Boussa, où une foule considérable assiste à nos manœuvres, anxieuse pendant nos préparatifs, impatiente d'entendre le signal du départ, ce signal, répété par nos gens, me fait appeler Avonpatou. L'adjudant Doux restera jusqu'à la fin le Kikeré Bô (petit blanc).

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