CHAPITRE XI Descente du Nigrer. — Les rapides de Bonssa
Défaite d'Ali-Bouri. — Gongoabélo brûlé. — Accueil empressé et respectueux. — Sévices de l'hivernage. — Les rapides de Boussa sont transformés en chutes. — Causes ordinaires des naufrages. — Exemple de naufrage par chavirement. — Un préfet pas rancunier. — Exemple de naufrage par plongeon.
— Chutes de Garaflri. — Agents du roi de Boussa. -- Première chute. — Deuxième chute. — Fautes de manœuvre, naufrage.
— Situation difficile. — Empressement des habitants à nous secourir. — Aucune influence anglaise dans le pays.
Arenberg, le 13 juillet 1895.
c Monsieur le Ministre,
c Près d'un mois s'est écoulé depuis que le 17 juin, à Kirotachi, j'ai eu Thonneur de vous rendre compte des opérations de la mission. J'ai cru, en effet, que j'arriverais plus vite qu'un courrier; ce n'est que depuis dix jours que les rapides de Boussa, en me causant maint accident, ont ralenti ma marche et me font regretter de ne pas avoir envoyé d'exprès en avant de moi.
« De Kirotachi à Boussa, mon retour n'a présenté aucune difficulté et ne mériterait pas que je vous en rendisse compte, si je n'avais à vous annoncer la mort d'Ali-Bouri et la défaite des siens devant Kompa.
€ Ali-Bouri, dont j'ai eu déjà Toccasion de vous entretenir, était un fléau pour la région et un ennemi irréconciliable pour les Français. Il serait certainement parvenu, à Tégal de Samory, à se rendre redoutable pour nous s'il avait eu le temps de grouper, grâce à son fanatisme et à sa valeur personnelle, un nombre important de sofas. A ce titre, sa disparition nous est un grand soulagement. Il me coûte un peu d'ajouter que je n'ai aucune gloire à tirer de sa défaite.
€ J'ai en efTet scrupuleusement suivi la ligne de conduite que je vous ai retracée dans ma lettre de Saye : ne livrer combat que si Ali-Bouri attaquait une ville où je me trouverais campé.
< Gongoubélo brûlé, — En passant à Gongoubélo, nous trouvâmes la ville complètement brûlée et abandonnée par ses habitants. Le malheureux chef du pays, qui nous avait si bien traités en montant, me fît constater ce désastre qui ne lui laissait plus que ses yeux pour pleurer. C'était mon tour de me montrer généreux, et je le fis d'autant plus facilement que nous étions, et sommes restés depuis, surchargés de provisions. « Ali- € Bouri a filé vers Kompa, nous dit le roi de Gongou- € bélo, peut-être arriveras-tu à temps. Je préviens nos € amis de Kompa. » Nous repartons. Mais nous ne pûmes apporter aux défenseurs que l'appui moral de notre intervention. Est-ce notre arrivée qui leur a donné, une fois entre mille, le courage de se défendre? Est-ce la même action de présence qui a intimidé les Foutanis? Peut-être ces deux causes réunies ont-elles contribué à renverser les rôles; en tous les cas, les flèches des Komparis eurent raison des fusils à deux coups des Toucouleurs.
€ Ceux-ci perdirent environ deux cents hommes et cent cinquante chevaux , dont soixante-dix restèrent entre les mains de leurs ennemis. Ali-Bouri était parmi les morts et Tidjani en fuite. La connaissance qu'avaient
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de ces aventuriers la plupart de mes laptots, plus ou morns parents ou alliés d'ÂIi-Bouri, ne laisse aucun doute sur Tidentité des victimes.
•€ Bien eritendu, cet -événement n'a fait qne grossir la prestigieuse répiftation qui nous précédait, et notre retour jusqu'ici s'est fait au miReu des manifestations les plus chaudes.
« Nous avions besoin de cette sympalfhie, car vraiment l'hivernage qui sévit sur nous depuis le commencement de juin, nous a durement éprouvés. Il ne s'est pas passé de jour que nous n'ayons été trempés plusieurs fois, et obligés d'atterrir au plus vite dans les roseaux pour éviter d'être submergés par une tempête. Surpris par une tornade en plein fleuve, nous étions en effet *tous perdus sans retour. Le coup de irent initial se^dèclïaîne si brusquement qu'il faut une attention de tous les infants pour en goelîteT l'arrivée, un ordre de marclre très strictement observé, pour qu'au premier signstl, chaque embarcation gagne au plus vite la rive d'onà vient le vent.
« Comme nos noirs sont incapables d'une pareille surveillance, je ne puis me reposer que sur Tadjudaiït Doux, et, comme tous deux nous strrames malades à tour de rôle, srnon simultanément, le court intervalle de^lemps qne laisse la fièvre à chacun de nous ne peut guère être consacré au repos. Aussi sommes-nous assez fatigués. A présent que nous avons -éevant nous les eaux profondes et que nous ne sommes plus talonnés par la baisse du fleuve, descendu au plus bas, je vais pouvoir rsilentir un peu et donner à tooti personncH des nmts plus longues.
€ Mais j'ai dû jusqu'ici exiger les plus grands effbi^s de la part de tous, afin de n'être pas complètement urrêté au-dessus de Boussa par la baisse qui s'aecentuaft.
«€ Ces efforts ne m^ont pas «mpêché touteffero «Tarriv^r au somnaet des rapides, au moment «* ils étaîeni; déjà
transformées en chutes. Il est clair, en effet, qne si des maTches de 3 à 5 mètres de haut sont recouvertes par un matelfeis: glissant de & à 9- mètres d'^eau, on peut les franchir sans constater nettement le ressaut qu'elles présentent. Mais quand Feau a baissé de 6r mètres, comme c'est le cas présent; il ne reste plus qu'une nappe de 2 à 3 mètres df épaissewr.
« Akyvs la chute se présente sur uoe hauteur de i à 4 mètres, et pour éte^ pleinement* apparente, ne laisse pas: d'être assez dangereuse poirr nos^ embaprea'bions.
€ Aussi, ne faut-il pas s'éptonner si, n'aryant eu dans ton* le cours de notre voyage que six nswiâraiges donnant «RUS perte de dnq embarcations, nouss arpons eu en neutt jours, entre Boussa et Badjîbo, huit «crtres naufrages et? perd^ sept embarcations. Ces accidents^ carasent de grands retards : il faut procéder au sauvetage des hiommes, puis des mavchwndlses, enfin, il faut se pro^ curer une embarcation pour remplacer celle qui a péri. J'ai pu souvent le faire en cédant les morceaux de l'embarcation naufragée au chef dui pays qui, moyennant une fonte soultev me fournissait une pirogue en boa état. IPautresi fois, nous avons pu réparer Faccident, en faisant une section franche à hauteur de la fracture de chaque bout et en les recousant.ensemble suivant l'usage dki pays. Enfin, j'ai pu aussi en ticheter directement. Il suffit de lire la relation des ft^res Eandter pour se rendre compte de la difficulté que présentent de pareilles acquisitions en pays noir. Sans Tintérèt et la sympathie particulièrement respectueuse qu^éveillaient les circonstances de mon retour; je n'^aurais jamais abouti.
c Ces accidents ne présentaient pas en général dé gjfandfr dangers p'our le personnel.
< La cause la plus fréquente des naufrages était celle- CT : Fembarcation lancée au cours du rapide k toute vitesse allait donner contre un récif placé en aval qu*on ne pouvait découvrir ou éviter à temps^ Culbutés dans
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une eau animée de la même vitesse que Fembarcation elle-même, les hommes n'éprouvaient de ce chef aucun choc. A peine dans Peau, ils trouvaient à Fabri du récif, cause de l'accident, des remous ou des contre-courants, dans une eau relativement calme, ce qui permettait d'aborder le rocher par l'aval, sans trop de chocs ni d'efforts. Puis on entreprenait d'amener dans le même abri les épaves flottantes, tonnelets de vivres, ballots de toile, fragments de pirogues, avirons, agrès, etc. Dans ces conditions nous ne perdions guère à chaque accident qu'un dixième du matériel naufragé.
c Mais d'autres fois, nous étions naufragés par plongeon dans Peau profonde, et cette circonstance, qui nous privait de tout point d'appui pour recueillir les hommes et le matériel, était beaucoup plus pénible.
< C'est un accident de cette dernière nature qui nous est arrivé aux rapides de Garafiri, les premiers qu'on rencontre au-dessous de Boussa *. Je me permets de vous
1. Pour donner aussi un exemple d'un naufrage par culbute sur un récif, voici le récit de notre passage du petit rapide de Zamaré. Ce passage n'a rien de redoutable, mais une maladresse commise à la montée nous a fait trouver très longues les heures que nous y avons passées en détresse.
Zamaré est un gros bourg, situé dans une île à une dizaine de kilomètres en aval de Yaouri.
Nous nous y étions arrêtés en montant le 24 avril et j'étais bien loin de me douter alors que trois mois plus tard la navigation y serait devenue si difficile.
Après nous être installés près de la cabane du douanier, je dis à Tarou d'envoyer un de ses hommes au village qui était situé à 1500 mètres du fleuve. Il devait, suivant l'usage, entrer en relations avec les autorités, présenter quelques cadeaux et provoquer de petites transactions pour l'achat des vivres. "
A sept heures da soir le messager n'était pas revenu. Aucun indigène n'était sorti du village pour venir à nous, ce qui était anormal.
Tarou partit à son tour pour aller à Zamaré chercher son homme.
A neuf heures du soir, ni l'homme ni Tarou n'étaient revenus.
La femme de Tarou passa une nuit effroyable, empêchant par
en donner tous les détails, parce qu'ils sont de nature à vous faire apprécier le genre des difficultés surmontées, ainsi que le zèle et le dévouement remarquables dont les riverains ont fait preuve à Tégard de la mission. € Il y a de Malali à Garafiri deux chutes principales ;
ses cris tout le monde de dormir. De mon côté je n'en eus guère envie.
Le jour venu, j'envoyai Mahmadou faire une sommation. Si Tarou et son compagnon n'étaient pas revenus à six heur'es et demie, je marcherais pour les délivrer.
A six heures et demie, ni Ombasini ni Tarou n'avaient reparu, non plus que Mahmadou, qui faisait entre les mains des gens de Zamaré un troisième prisonnier.
Je fis aussitôt sortir des bateaux tout ce qui pouvait porter une arme, et laptots, Dahoméens, Baribas, tous placés sur un seul rang, baïonnette au canon, à grand renfort de clairon, nous nous portâmes en avant.
Dans cet ordre majestueusement déployé, nous avions fourni une marche de 500 mètres environ, quand nous vîmes sortir de la ville une foule qui venait au-devant de nous.
Au premier rang je distinguai avec ma lorgnette Tarou et Mahmadou.
Halte : nous attendons ce cortège, et quand il est près de nous, je fais en avant de mes hommes dix pas pour le recevoir.
Le chef des Zamaréens était un grand diable qui portait en sautoir une superbe épée et tenait de la main droite une lance sur laquelle il s'appuyait en marchant avec noblesse, comme un évêque sur sa crosse.
J'interrogeai : « C'est le chef de Zamaré ? — Oui, c'est lui qui commande au nom du roi de Yaouri, il n'est pas chef pour son compte, c'est un préfet. — Va pour préfet; et qu'est-ce qu'il dit pour s'excuser, ce préfet? pourquoi a-t-il gardé Tarou ?» — Après avoir traduit ma question et reçu la réponse, l'interprète me dit : « Tu vas te mettre en colère. — Dis toujours, j'y suis déjà. — Eh bien, il dit qu'il voulait absolument te renvoyer Ombasini et Tarou hier soir, mais que ce sont eux qui ont tenu k rester au village pour jouer aux cartes ! »
Pour le coup je n'y tins plus. Le préfet était à 50 centimètres de moi, attendant l'effet de sa réponse. Il me répugnait de le souffleter; le saisissant par le bras, je le fis pirouetter et dès qu'il eut le dos tourné je lui envoyai le plus formidable coup de pied que j'aie lancé de ma vie.
11 ne se retourna pas, et continua gravement de rentrer dans
^ft DAHOMé; NIOfiR^ TOUAREG
cell6 d'aval, plus fdrte que Fautre, paraît due à^ une mardus de 5 mètres de haut Depuis environ' trois semaines^ et il en sera ée même jusqu'à la fin du mois-, la faible hauteur d'ëan qui les recouvre y prodttit des cascsKles qui intenrompent le mouvement ordinaire de la navigation. Aussi ne peut-on trouver, même chez les
sa-vill6j pesMtt fièrement sur la garde de smt épéev s'appuyant d» pins en phis neblemiient sur sa lance»
Un homme aventuré dans un village, retenu par un chef, néoesBité de Taller déllyrep, une bournade. à aon geôlier, e^étsit monnaie couraQt& toub le long: du^ voyage; aussi, trois jours après, j'avais oublié la façon cavalière dont j'avais traité M. le préfétt de Zamaré-
Vint une époque- où je devais m'en' souvenir amèrement:
G!était lors- de la descend, à la fin de juin. — Je remarquai» avec stupeur qu'il n'y avait plus d'eau dans le chenal qui nous avseU; amenés de Zamaré à Yâxmri; il fallait chercher un^^tre passage. Un guide* s-oflHt;
Vers huit heure» du soir il nous dit : * Nous voici en face^ de Zamaré^ il feiit noir, un peu »u-desso«8 sont des roches-et du courant, on ne peut pas y passer de nuit ; nous allons coucher icL •'
Goncfaer à Zamarét U: n'y pensait. pa& Et mon préfet! avec son coup de pied. Ge guide est un farceur ou un traître: nous savons bien qu'il n'y a pas de rapides, puisque nous y sommes d)éjà/ passés»
Marehonstoujoursw — Mais le guide s^ètait jeté à l'eau etavait^ disparu.
Vers huit heures et demie, j<'eiitendis comme un bourd»nn€anent de caseadesî Comme je prêtais l'oreiile, rembarcatioa accéléra sa marche^ Suleymian qui était à l'avant cria tout à coup : « TSedos^ bon! nager (cessez dr ramer), y a» des cailloux», et au môme moment, nt)us étions chavinés, tous à l'eani.
Chacun était occupé à se raccrocher de son mieux, qui à la pirogue, qui au rocher- sur lequel nous avions butté, lorsque la deuxième pirogue, celle de Bilali So, arriva comme une flèehej grimpa sur la nôtre et se cassa en deux morceaux. A 10 mètBea derrière arrivait la pirogne d'Abdo«laye Sar, même allure, même succès.
Enfin nos cris parvenaient à arrêter les dernières pirogues avant* qu'elles fussent emportées par- le courant.
Pour un homme qui avait voulu éviter de passer la nuit près dt Zamwé, c'était uh triste résultaU Nous y étions- en. plein à
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rrv«rains> d'homme qui ceimaisse jour par jour Fétat dfes: chenaux et leur- degré' de navigabilité. Les pluie* qak tombent: sur place, san& faire i^ariep le niveau moyen du mois, produisent en effet dwsvairifttions diurne» de 50 ceiïtimètres à 1 mètre- dtos la hauteur des eau», et ces variations- donn«nt lieu, à une graflode diversité datts>îerég'ime'dB&d;lv«rs chenaux: pratiqués^ Tel- orage sera fiavorable pour un canal: ok uiie crue légère suffît
T&vasaé. : on voyait les- feux. » SOds mètnss : e:tnous étions naufragés^ disséminés tous à vau-reau.
Accroupi sur une pointe de. rocher,, au milieu de l'eau bouillOfnnantfe, j*avais à quelques pas- de moi Sédlra jucfté sur un pspoiioir aiW'logue. Au milieu du fracas d«s- eaïuL je ne distinguais qu^iuia- chose, c'e&t qp'il. a>vaât perdu son casque et qu'il s'en lamentait — Doux, plus heureux que nous, était dans de la vase. Çà et là quelques têtes de noirs nageant pour rattraper un baril.
Je passai la nuit ainsi, assis suit mes talons, 1© menton sur les genouxs les bras croisés sur le» tibias, funeux de nM>n impuissance. Xe jetais les yeux, sur le. rivage du côté de Zamaré : nombre, de gens y circulaient, ara.enés par l'événement et venant avec des torches se rendre compte de notre situation. Bîîe értait Beilfe ! — A une heure du matin, un orage épou\^ntalûe- nous creva sur la: tête. Je* pensai que les- eaux allaient^ grossir et noua eanporler, je. Le désirais presque, plutôt que de tomber, entre les mains de cet implacable préfet.
Enfin vers quatre heures et demie, n'y tenant plus de fatigue, je fermai les yeux et m^endormis dans des crampes et des cauchenmrss abominables^
Je fus; réveillé pair le diaque rouge, du soleil qui sortait de l'horizon et me frappait dans les yeux.
Subitement rappelé à la dure réalité, je me raidis et parvins à me mettre debout sur mon rocher. Une foule considérable était smr le bord^ Au moment: oir je me dressai debout!..., elle tomba à genoux.
Ils. étaient tousu là, ces braves. Zamaréens, et le préfet et les sous-préfets et les douaniers, et chacun apportait du secours, qui dès cordes pour nous déhaler, qui de Tétoupe pour réparer nos avaries, des herminettes, des pagayes, des^ vivnes--
A neuf heures du matin, leurs charpentiers avaient tout radoubé, reficelé,, calfaté, chacune de nos embarcations recevait un guide pour sortir de la passe difficile où nous étions, et à dix heures nous voguion» en pleine eaUé
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à recouvrir toutes les aspérités du fond, et fâcheux pour un autre où la même crue détermine un courant plus violent contre des rochers encore offensifs. Il créera donc des passes praticables en certains endroits et en rendra dangereuses d'autres, qui la veille étaient les meilleures. On ne pourrait s'y hasarder avec connaissance de cause, que guidé par un pilote qui ferait chaque jour le trajet : or, je viens de dire que la navigation courante est suspendue.
€ Le roi de Boussa nous avait donné deux hommes : l'un, récadère du roi, devait tenir la main à ce que les instructions données à l'avance aux communes riveraines pour nous assister de toutes les manières fussent strictement observées. L'autre était un pilote devant guider notre embarcation.
€ Je dis tout de suite que je n'ai jamais vu de noir doué d'un esprit de commandement et de ressources pareil à celui du récadère, ni de batelier comparable au pilote. Ce dernier nous fît nous débarrasser, au départ de Malali^ de tout ce qui ne nous était pas indispensable pour naviguer. Le récadère, de son côté, se chargea de faire transporter le tout par terre à Garafiri.
€ Puis le pilote nous prévint que nous avions devant nous deux chutes dangereuses, mais qu'il ne pouvait savoir laquelle était la pire. < Car, du matin au soir, « en cette saison, disait-il, c'était à chacune son tour € d'avaler des pirogues. >
€ Nous partons à trois heures.
€ A quatre heures, nous abordons la première chute. Le ressaut qui la produit peut être de 4 mètres, la dénivellation de l'eau à la surface est de 3 mètres environ, mais, heureusement pour nous, elle ne formait pas ce jour-là de volute à sa rencontre avec les eaux d'aval. Cela tient à ce que les eaux d'aval, elles-mêmes, entraînées par des courants provenant de canaux latéraux étaient animées de vitesses considérables. Le choc était
amoindri d'autant, et la volute ne se produisait pas. Nous eûmes seulement à franchir des vagues de 1 mètre à 1 m. 50, dont nous ne reçûmes que des embruns.
< Ce premier succès nous donnait bon espoir pour la seconde chute, qui paraissait être du même ordre. Nous y arrivions vers cinq heures et demie.
« Averti à 1 kilomètre en amont par le bruit des eaux, je montai sur un échafaudage de caisses, au milieu de mon embarcation, pour mieux me rendre compte de Taspect du rapide. A travers le nuage de poussière d'eau pulvérisée qui s'élevait du fleuve, on distinguait des éclairs blancs formés par des rejaillissements d'écume, et au-dessous, produisant comme un fond d'horizon teinté de blanc, les crêtes mousseuses des vagues produites en aval de la chute.
€ Cette ligne de crêtes me parut former une surface continue et n'apercevant aucun ressaut menaçant, je donnai l'ordre < paré à sauter à l'eau et avant partout >. Mes hommes, débarrassés de toute surchage gênante pour nager, prenaient des pagayes et nous nous engagions dans l'axe du courant.
c Toutefois, pressentant un danger devenu déjà familier, j'ordonnais à l'adjudant Doux, marchant deuxième en tête des sept pirogues du convoi, de s'arrêter et de ne s'engager dans le courant qu'après avoir vu ce que nous devenions. Il accostait donc à un groupe de rochers.
€ Cette précaution, d'ailleurs habituelle, allait se justifier. Nous marchions, sans le savoir, non pas vers une chute, mais vers deux chutes successives : la première sérieuse, la deuxième effrayante. La surface des vagues était loin d'être continue comme je l'avais cru, car j'avais été trompé par l'aspect des vagues de la seconde cascade qui avaient leurs sommets dans le prolongement du rayon visuel dirigé sur celles de la première.
€ Entre les deux chutes s'étendait une nappe lisse et
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rapide pcéoédant d'ime cinquantaine de mètres seule^ sent le sommet de Ib seconde. Grâce à la vitesse du courant dams le bief intermédiaire, ht première chutene formait pas de volute, mais au-dessous de la deuxième le torrent, frappant les eaux relativement moins rapides du bief inférieur, formait une volute de 2 m. 50 de haut, suivie elle-même d'un champ de vagues très étendu*
€ Il n'eût pas été téméraire d'essayer de franchir cette «hute, si oa avait pu auparavant là deviner et en déterminer Tampleur. Il est certain, par exemple, que si nous étions arrivés sur la crête, tous groupés à Tarp^îre' et poussant vigoureusement de manière à imprimer à- Fembareation une vitesse propre considérable, le- bee* d'avant se serait soulevé au passage et aurait abordé la^ w)lufee beaucoup plus haut. Nousaurions peut-être évité aûisii d'être totalement submergés.
« Mkt& nous avons tous été victimes de Terreur qui' nous avait fait croire^ à Texistence d'une seule chute.
« Nous venions de franchir la première, et l'équipagei éprouvait le mouvement de détente inévitable qui suifc un grand effort, lorsque nous aperçûmes tout à coup la dbeuxième, et, au pied, se dressant comme une muraille^ l^n^he, la face postérieure de la volute. Au même ins-^ tant, les rameurs stupéfaits s'arrêtèrent. En partie hypnotisés paR robstacle élevé devant eux, ils n'écoutent pas> l'ordre de reprendre la manœuvre ; d'ailleurs le bruit de* la chute est tel que je n'entends pas^ ma propre voix, et en cinq à six secondes, nous arrivons sur la pente, sansautre vitesse que celle du courant (10 à i2 nœuds). L'embarcation, se comportant comme un simple flotteur, épouse la surface de l'eau, et au pied de la chute, nous enfonçons dans la volute, submergés par 2 m. 50 d'eau.
< Vingt-cinq mètres plus- loin», la pirogue revient à la surface, complètement débarrassée par les lames de tout ce qui la chargeait Nous suivons l'épave à la nage. Au
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hcmi de 300 mètres envirom, frappé sous Faisselle gauche par une poinile de îrocher, je perds un instant la respiiiraiionet coule à fond. Ressaisi^ par meslaptots et ramené à la «urface, je repr^Eid^ oomiaissance et me dirige, Tvm droite, vers les branches d'um arbre près duquel le co®rant nous pousse. Je m'y cramponne et renvoie les lap- 4ots à la suite de leur pirogtue. A la faveur du courant, ils parviennent à l'échouer (rive gauche).
c A ce moment, la situaition était Jm suivante : en .amont, l'adjudant avec sept pirogues dans un îlot ; en »val, rive flrfiBMc/fcc,rembarcaiion principal avec dixilaptots; aottoi, mve droite, accroché à un arbre. Aucune communication orale n'était possible entre oes trois groupes, séparés par le rugissement du rapide. La nuit tombait
« C'est donc dans une obsounité profonde que je grimpai sur la berge. Faisant quelques pas dans tes broussailles pour me réchauffer, j'éprouvai tout à coup la «uuprise et la joie de rencontrer un sentier. A nsa direction^ je compris qu'il longeait le fleuve et qu'il ne pouvait'cenduire qu'à Gîarafiri. Je me mis donc à marcher 4aas cetle direction, et vers onze heures du soir j'arrivais au village.
«ciLecItôf et des notables, aussitôt «'éYeil^s,aococirurent, me frottant avec des étoffes sèches, me^rgeant de bière idiaude et de nourriture et me prodiguant les marques 4e leur compassion et de leur admiration. Ces manifestations amicales, auxquelles chaque nouvel arrivant se croyait obUgé de procéder, 'durèrent toute Ja ^nuit. Vers trois beures, nous partîmes avec 200 bateliers munis de leurs pagayes.
c .Au jour naissant, tnous arrivions an rapide, où Je ;neste de la xnissio(n n'avait guère ni mangé ni donmi idepuis la veilte. L'ac^judaiit av^ait été prévenu par deux Baribas que j Savais croisés en chemin, de mou dépasi
i. Pur fiila ïd'aboFd, puis par les liqpdKM».
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pour Garafîri. Voyant ce qui m'arrivait, il avait cherché, mais en vain, une voie meilleure. Il avait envoyé mes deux plus petites pirogues, complètement vidées de leur contenu, reconnaître des passages. Mais une reconnaissance est un travail qui surpasse l'entendement d'un Sénégalais. Arrivés au point critique, et voyant un gouffre devant eux, ses gens sautaient à Teau pour se tirer d'affaire, et les pirogues, continuant leur route, venaient se briser sur les roches d'aval.
< Ces deux passages ainsi c reconnus », les gens de Garafîri n'hésitèrent pas à prendre celui où nous avions naufragé la veille. Après avoir complètement vidé les embarcations, fait leurs petites simagrées fétichistes, et bondé les pirogues de pagayeurs, ils abordèrent la chute comme nous aurions pu le faire la veille, avec cette différence que, sautant tous à l'eau pour soulager l'esquif, le soutenant d'une main et pagayant de l'autre, ils franchirent la volute sans recevoir autre chose que des embruns. Aussitôt après, ils regrimpaient à bord pour imprimer à la pirogue avec leurs pagayes les brusques changements de direction nécessités par les sinuosités du courant dans les rochers.
c A midi, tout mon monde sain et sauf, tous mes bateaux, dont deux représentés par quatre morceaux, étaient rendus à ^Garafîri. Tout le village, hommes et femmes, s'employait à nous remettre en état de naviguer : vingt-quatre heures après, nous repartions.
« Si vous avez eu la patience de lire dans ses principaux détails le récit d'un type d'accident qui s'est renouvelé quatre fois dans des conditions analogues, j'espère, monsieur le Ministre, quei vous resterez convaincu qu'aucun de nous ne serait rentré à Arenberg si nous avions été, de la part des riverains, l'objet de la plus légère antipathie. Si la Royal Niger Company avait été, comme elle s'en flatte sans doute, en état d'exercer sur eux la moindre influence, si elle avait pu introduire chez
ces braves gens un seul faux frèrç, je n'aurais pas Toccasion de vous rendre compte de nos dernières traverses.
€ Ainsi que je vous le faisais prévoir dans nia lettre de Kirotachi, l'accueil que nous recevons en descendant est autrement chaud que celui que nous avons trouvé en montant.
€ Procédant par ordre, et suivant notre marche descendante, je cite d'abord le roi de Gaya, grosse ville bien fortifiée de la rive gauche, qui m'a demandé à traiter et a arboré notre pavillon. Gaya est un pays indépendant, mi-partie fétichiste, mi-partie musulman, où nous avons pu renouveler nos provisions, entamées par nos libéralités de Gongoubélo. Le roi du pays est un vieillard à l'air ouvert et intelligent, qui a su placer ses fils à la tète de plusieurs bourgades ou villes importantes des deux rives, depuis Kompa jusqu'à Madicalé. Toutefois, ses fils n'ont, vis-à-vis de lui, en tant que souverains, aucun lien de subordination. Les pays qu'ils gouvernent restent en relations de bon voisinage, c'est tout et c'est déjà beaucoup.
« Aussi les ravages causés dans la région par Ali- Bouri ne laissaient personne indifférent, ni parmi ces roitelets, ni à Gaya même, et la mort du Yolof, tout autant que la présence de nos prisonniers d'Ultrà-Saye, doit être pour beaucoup dans l'accueil qui nous a été fait.
€ AGomba,j'ai retrouvé nos infortunés marchands de sel qui, depuis le 1®'' mai, attendaient toujours, pour se rendre à Wourno, la fin des hostilités sévissant dans les pays situés entre Gomba et Gando. Ces malheureux seraient sans doute bien surpris d'apprendre que Gomba, Gando et Sokoto sont un seul et même pays, soumis à un seul chef reconnu par la France et par l'Angleterre.
« A Yaouri, le roi n'était pas revenu de la guerre où il était parti en avril, mais il avait envoyé de nombreux captifs, dont trois mille avaient trouvé acheteurs à notre arrivée. Les prix varient de 90 francs pour les hommes
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à 400 francs pour les femmes, valeur estimée à raisou de 1000 cauris pour un franc.
A Boussa, le roi, prévenu de notre retour et de nos succès, nous a fait un accueil empressé. Grande fête à notre arrivée, carrousel de cavaliers, discours, libations, etc. Le roi veut voir nos prisonniers sahariens, les toucher, leur parler, on les amène. Il tient à traiter avec moi : c Depuis que tu es parti, j'ai pris mes ren- € seignements, j'ai su que c'était toi et rien que toî € qui as bombardé Dahomé (Abomé) et que c'est bien € vrai que c'est ton frère à qui tu as donné Dahomé, « avec des soldats que tu lui as prêtés, et qui sont te« « enfants comme ceux-ci (mes Sénégalais). C'est comme « cela que les méchancetés des Dahoméens sont finies, « et que nous pouvons dormir tranquilles, et aussi j'ai € compris que ton frère* n'était pas méchant.
« Je suis bien content que tu a^rî^^es en bonne santé € (Sa Majesté n'est pas difficile'). Tu sais que mon frère € de Ilo et le roi de Saye • m'avaient prévenu de ce qui € t'arriverait. Je t'ai dit aussi qu'ils ne pouvaient riem € faire contre les blancs du Nord et alors, malgré moi, « tu as voulu aller chez eux. Leurs armées sont innomt brables, et quand on entre par là, c'est un pays affreux t où il y a une quantité de blancs comme eux, et où les « noirs sont tout de suite faits captifs. Je sais que>ta