MATIÈRE MÉDICALE DU DAHOMEY
La matière médicale du Dahomey est un terrain d'étude encore inexploré, si Ton fait exception, du moins, de la noix de kola et du strophantus.
A l'occasion de l'Exposition universelle de 1900, la colonie a envoyé en France, pour figurer dans sa section, des échantillons de plantes médicinales employées par les indigènes. Ces plantes, ou plutôt ces parties de plantes, telles qu'elles se sont présentées à l'examen, offraient pour celui-ci une double difficulté. La plupart, enfermées dans des bocaux avant parfaite dessiccation, sont arrivées dans un état d'altération plus ou moins avancé, depuis la légère moisissure, uniquement sensible à l'odorat, jusqu'à la décomposition presque complète ; d'autre part, les échantillons ne comprenant qu'une portion de la plante et manquant presque tous de l'organe principal, la fleur, la détermination botanique en était malaisée.
Les noms mêmes donnés aux produits par les nègres et appartenant à l'un des deux dialectes Nagos ou Djedje sont
1 . Introduction h Y Étude de la Matière médicale indigène du DaJio^ met/y par Gabriel Linas, pharmacien de l""® classe, ex-inlerne des hôpitaux, chimiste-expert honoraire de la Préfecture de police, Président de la Société des Sciences naturelles et médicales de Seine-et-Oise.
des désignations essentiellement locales et ne sont d'aucun secpurs pour Tidentification de ces produits.
Il est possible, toutefois, à Taide des quelques caractères relevés, de se faire une idée générale sur les principales catégories de végétaux qui fournissent actuellement au Dahomey son arsenal thérapeutique. Tous sont tributaires du grand embranchement des phanérogames dicotylédones.
Les familles botaniques auxquelles ils se rattachent vraisemblablement sont celles des Aristolochiées, des Apocynées, des Anonacées, des Cucurbitacées, des Convolvulacées, des Composées, des Euphorbiacées, des Légumineuses, des Malvacées, des Myrtacécs, des Personnées et des Rubiacées.
Les Euphorbiacées et les Rubiacées tiennent le premier rang au point de vue du nombre des produits qu'elles comprennent, puis viennent les Apocynées, les Composées, les Malvacées et les Personnées, enfin les autres familles citées.
La famille des Euphorbiacées fournit essentiellement des plantes à action purgative; cette action est la même que nous retrouvons dans les produits de la même famille emj)loyés dans la lhérapeuti(|ue europôenue, tels que leuphorbe, réjHir<^e, le ricin, le croton, la nierouriale.
DJrssanifin Xai^os;. — Lar*j^es feuillt^s, employées en décoction prolongée comme purj^alif hépaticjue dans les contestions du foie et les accès bilieux.
E(jni()lol)C (Xa«;os;, Ilinruine (Djedje). — Plante entière, herbacée, feuilles petites (.'t lancéolées, fruits trico(|ues extérieurement, mais divisés intérieiuement en six loges, dette plante paraît être im Pliylkinlluis de la section Niruri. Employée en décoction additionnée de sel marin, comme purgatif violent.
larges feuilles; employée en décoction, à la dose de 400 grammes, comme reconstituant et tonique.
Demariago (Nagos). — Feuilles larges, oblongues, que Ton fait infuser à la dose de 100 à 200 grammes pour administrer comme purgatif aux petits enfants.
Orono (Nagos). — Frondaisons employées en décoction, comme purgatif hépatique dans Tictèrc.
Avec les Apocynées on aborde un produit importé comme médicament en Europe depuis une quinzaine d'années et étudié notamment par MM. Catillon, Arnaud, Blondel, Gley, Fraser, HucJiard, etc. Cette plante est le strophantus.
Strophantus (Fig. p. 415). — Poison cardiaque violent, avec lequel les naturels préparent le « Kombe », dont ils enduisent leurs flèches et leurs lances. La victime percée par une de ces armes empoisonnées tombe foudroyée avant d'avoir pu fuir à plus de cent mètres.
Le Strophantus est une plante grimpante, ligneuse, dont la tige, de diamètre variant de o à 15 centimètres, décrit à la surface du sol des spires rappelant celles des ophidiens. Il fleurit en octobre et novembre. Ses fruits sont des follicules en forme de fuseau, de 20 à 50 centimètres de longueur, implantés deux à deux, à l'opposé l'un de Tautre et perpendiculairement à Taxe de la tige : ils mûrissent au mois de septembre ; ils contiennent de noml)reuses graines velues ou glabres selon l'espèce, surmontées d'une aigrette longue et soyeuse, permettant auvent de transporter la graine en divers endroits, où elle s'ensemence.
11 existe plus de trente espèces du genre Strophantus. Les plus connues sont : le S. Ilispidus, qui croît en Guinée et au Sénégal, et à laquelle parait se rattacher ceUe du Dahomey: le S. Kombe, plus commun dans l'Afrique centrale et considéré actuellement en France comme l'espèce ollicinale ; le S. Glabre, répandu au Gabon.
Ce sont les graines du Strophantus qui sont employées en thérapeutique sous forme de teinture alcoolique au 1/5®, à la dose de 10 à 15 gouttes par jour, ou de granules à 1 milligramme d'extrait hydroalcoolique (1 à 4), comme succédané de la digitale, dont elles possèdent à un plus haut degré, en même temps que les propriétés diurétiques, Faction tonique et régulatrice sur le cœur.
Ces graines contiennent un glucoside amer, extrêmement actif, la stropliantine, isolé pour la première fois du S. Kombe par M. Catillon, à l'état d'aiguilles cristallines, dextrogyres.
La graine de S. Glabre contient plus de strophantine que la précédente et cette strophantine cristallise en tablettes rectangulaires, lévogyres.
La strophantine s'administre en granules ou en injections hypodermiques, à la dose de 1/10° à un 1/2 milligramme.
L'aigrette de la graine contient également un glucoside, actif sur le cœur, l'inéine, découverte par MM. Hardy et N. Gallois.
Les Dahoméens emploient comme contre-poison du Strophantus une sorte de poudre grossière, d'apparence terreuse, présentant des débris végétaux, dont la composition est leur secret et qu'ils conservent enfermée dans le péricarpe d'un fruit de baobab.
En pharmacologie, on ne connaît pas encore d'antidote du Strophantus ; d'après Lascelles-Scott, Tadansonine (de TAdansonia digitata) posséderait cette vertu.
Attan-Attou (Nagos). — Feuilles oblongues, chagrinées endessus, velues en-dessous, issues de tiges listuleuses. Cette plante paraît appartenir au genre Tabernœmontana. On en fait une tisane pour combattre la toux. Ses vertus béchiques seraient à vérifier.
La famille des Composées offre les deux produits suivants : Alouma (Nagos\ — Rameaux florifères, à tiges velues, à feuilles pubescentes, de teinte verte-noirâtre en-dessus et amadou en-dessous, garnis de bourgeons assez nombreux, voisins de la période dV^panouissement. Appartient au genre Vernonia (Tubuliflores) . S'emploie en décoction, à la dose de 100 grammes, comme fébrifuge, amer et diurétique.
IVZicconou (Nagos). — Plante herbacée, h feuilles rares, à fleurettes nombreuses, épanouies en aigrettes blanches. Est employée en tisane contre les hémorrhoïdes.
Les Malvacées du Dahomey procurent à notre matière médicale, depuis un certain nombre d'années déjà, un produit moitié alimentaire, moitié médicamenteux, qui a conquis rapidement une importance considérable. Ce produit est la noix de kola.
Kola, — Graine du Sterculia acuminata (arbre de TAfrique centrale et occidentale), de couleur rose tendre à l'état frais et brune après dessiccation ; appelée également noix de Gourou ou (lu Soudan.
Les indigènes remploient coninio masticatoire et lui attribuent (les propriétés merveilleuses, entre autres celle de supprimer la sensation de hi faim et de permettre de longues marches sans fatigue, (^est en elfet un aliment d'épargne, en m(''me tem])s (juim toni(|ue astrin<;'ent, possédant une action excitante manifeste sur le cd'ur.
Knehel a découvert dans la noix de kola im glucoside, qu'il a désif2^né sous le nom de kolanine, et ([ui, par dédoublement, donne du j^lucose, de la caiVine et du rouj^fcde kola (substance tanni^^ène). (Test à ce dédoublement de la kolanine par la salive (ju on peut, d'après Bocqiiil Ion-Limousin, attrilnier le goût sucré, di\ au glucose, qui succède au goût amer lorsqu'on mâche pendant (pielque tenq)s de la kola fraîche.
vulfjaire d'herbe puante et plus encore sous celui de café nègre, principalement aux Antilles. Cette plante a d'ailleurs été introduite sous pres(jue tous les tropiques. Les feuilles sont employées en décoction comme diurétique et fébrifuge, notamment dans la fièvre bilieuse hématurique. Les graines, torréfiées, servent h préparer une infusion, comme succédané du café. Le bois est employé sous le nom de bois de Fédegone.
A la famille des Cucurbitacées se rattache le produit suivant :
yiheci'Kin (Nagos). — Plante herbacée, présentant à côté de la base de chaque feuille une vrille caractéristique. Paraît appartenir au genre Momordica et pourrait être identifiée avec la Momordica senegalensis, si Ton pouvait en examiner la fleur qui, dans cette espèce, est polypétale, par exception avec celles des autres plantes de la famille des Cucurbitacées qui sont monopétales. Employée en infusion, à la dose de 80 grammes pour un litre, comme purgatif.
Les Mvrtacécs donnent le :
Kanian (Xcigos). — C est le goyavier, Psidium poniiferum, importé sur la cote (l'Afrûiue, dont le fruit sert à faire une gelée rappelant le goût, mais plus intense, de celle de coing, et dont les feuilles servent, au Dahomey, en décoction, comme hypnoti([iie pour les enfants et pour le lavage des plaies. Peut-être dans ce dernier cas les feuilles de goyavier présentent-elles les mêmes vertus antiseptiques que celles de l'eucalyptus, de la même famille.
La famille des Anonacées fournit :
Assuricui i l)ji*dje.) — Oraines ayant la forme, les dimensions et la couleur d'une noisette, que les indigènes enfdent en chapelets avec des brins de raphia. L'amande exhale une odeur
Erandjou (Nagos). — Tige ligneuse, bois incolore, écorce rougeàtre, moelle excentrée, doù partent des faisceaux en éventail ; ces deux derniers caractères pourraient permettre de ranger cette plante parmi les Aristolochiées ou les Ménispermées. C'est Técorce de la racine qui est employée en décoction, soit pour Tusage interne, en potion comme diurétique, soit pour Tusage externe, en bains comme reconstituant.
Allô (Dejdje). — Bois de la tige, décortiqué; employé en nature, comme masticatoire, pour combattre les gingivites et comme dentrifice.
Hira (Nagos), Guiabli-Po (Djedje). — Ecorce de l'arbre, rougeàtre. Usage : 1® pilée dans Teau, comme gargarisme; 2® mâchée, comme masticatoire. Antiscorbutique.
Atincfai {^agos). — Racine entière, contournée, bois dense, sans canaux, (ces deux derniers caractères écartent l'idée d'un Turpethum, que donne le premier aspect du produit). On emploie Técorce de la racine, pilée dans l'eau, comme purgatif.
Beijhe (Xa«i^os) (Fig. p. 409). — (iros tubercule, dont la forme rappelle assez exactonieiit celle diin abdomen humain, pourvu de sou cordon ombilical constitué parla naissance dune tige au centre du renflement. On retrouve ici la thérapeutique dite par « sij^^nature » des peu])h's primitifs, qui attribuaient à des plantes, ayant l'aspect de certains or^-anes du corj)s, des propriétés ciiratives sur ces or^^anes. Le Beybe est en ellet employé, écrasé en cataplasmes, comme remède secret pour les femmes. Il semble appartenir au t^enre Ipomœa, de la famille des Convolvulacées.
A(jiuri'Sc/ia/iO (Nagos). — Tubercules de la grosseur d'ignames. On les écrase dans Teau et les additionne de gin^ pour les employer comme ennnénagogue.
noit€cnfjys h: i*abi:^set 417
Aihah (Xagos. — Tiges I^meitse». de coolrar ianve. *^lJ*écorce est emploTée en décoction, oomme tisane dans le ^' ^^Butanlie ou en loti<»is.
//an (Nagos . — Tiges ligneuses, boîs jaanàtie. écorce ^^nnre mouchetée de tacbes daiies. odeur forte rappelant ceDe 4es vinasses de betterave. Le décodé de ce produit mousse " fortement par Fagitation. ce qui semblerait indiquer qull con> ^lent de la saponine. L'écorce est écrasée dans l'eau tiède : se (Mrend le matin à jeun, comme vermifu^.
Ici s'arrête la liste des plantes médicinales du Dabomej envoyées à l'Exposition de 1900. L'étude qui vient d'en être laite ouvre la voie à d'autres travaux plus ai^rofondis. plus vastes et de plus longue baleine, qui ne sauraient d'ailleurs donner des résultats certains et concluants que par l'examen des plantes entières, c'est-à-dire pourvues de tous leurs organes et notamment des plus caractéristiques, qui faisaient défaut dans presque tous les échantillons : les fleurs. D'autre part, les examens chimiques. les expériences physiolc^ques et thérapeutiques pourront peut-être également donner lieu, du moins pour quelques espèces, à des découvertes intéressantes et utiles. Quoi qu'il en soit, il appert de cette énumération que le Dahomey offre au colon qui s'y fixe, outre les inestimables trésors de ses produits commerciaux, les nombreuses ressources d^une matière médicale assez complète et parant aux principales maladies qui peuvent se rencontrer dans le pays.
11 convient d'ailleurs d'ajouter aux produits étudiés dans ce chapitre ceux qui ont été cités précédemment, dans le cours de cet ouvrage, et qui possèdent des propriétés médicamenteuses, tels que l'huile de touloucouna, la pulpe et la feuille de baobab, le dragonnier, l'eucalyptus, le fruit de morinda, la
Le Dahomey. 27
LE DAHOaiET
simarouba, le cubèbe, la fève de Calabar (dont résérine est le principe actif}, la menthe, la mauve, la bourrache, etc.
Qu*il me soit permis, en terminant, de rendre hommage à l'extrême amabilité avec laquelle MM. Bocquillon-Limousin, membre des sociétés de pharmacie et de thérapeutique, Goris, préparateur du regretté professeur G. Planchon, et nommément M. Poisson, le savant assistant du Muséum d*histoire naturelle, ont bien voulu me prêter le concours de leurs lumières. Je tiens à les en remercier ici bien cordialement.