LE BAS-RELIEF DE « LA FRATERNITÉ
Vous n'avez pas oublié le temps où Dalou, jeune et menant tant soit peu la vie de Bohème, aimait à mêler aux chansons des cabarets où il rejoignait ses camarades son refrain préféré : « Les peuples sont pour nous des frères »
Ce refrain où se trouvait écrit, son suprême idéal d'universelle solidarité devint le thème du grand bas-relief la Fraternité, que d'aucuns, parmi les artistes et certains hommes dont l'avis fait autorité en matière d'art, préfèrent à son monument de la place de la Nation.
L'inspiration lui en vint à l'heure où il voulait « enfoncer avec son ébauchoir » les portes de sa patrie. Elle date de l'époque où l'Exposition universelle de 1878, où le renouveau prodigieux de la République française, par le travail et par la paix, lui rendit son rang dans le monde.
Là, où sept ans plutôt s'étalait le triomphe de la force et de la haine, on rencontrait maintenant, réunis dans une même religion du travail, les hommes de toutes races et de tous pays. La gloire de créer répliquait au souvenir de la gloire de détruire. L'invasion aimante et féconde de la paix avait succédé à l'invasion haineuse et destructive de la guerre. Exilé, isolé, il voulut apporter sa note, parmi les chants de fraternité que son imagination lui faisait entendre et, dans le langage de son art, en un magnifique poème de marbre, proclamer le bonheur qu'il en éprouvait.
Alors, dans son atelier du Glèbe-Place, il en fit une première esquisse, poussée jusqu'au bout. De celle-ci il ne subsiste plus qu'une partie, celle du bas, sauvée
du massacre final par la piété presque filiale et par Tadmiration profonde et franche du plus aimé des élèves de Dalou, M. Auguste Becker. Une deuxième esquisse, terminée comme le sont les terres cuites de Clodion, a été sauvée par M""^ Dalou qui l'avait accrochée, comme en un lieu d'asile, aux murs de sa propre chambre. Elle diffère assez sensiblement de l'œuvre définitive.
Contrairement au Triomphe de la République, ce bas-relief n'a pas d'histoire. 11 a été exécuté en 188:2 dans l'atelier du boulevard Garibaldi, a été exposé au Salon de 1883 et acheté en 1883 par la Ville de Paris, qui en a, en môme temps, commandé l'exécution en marbre. Au Salon de 1883, il a, conjointement au Mirabeau 7-épondant à Dreux-Drézé, valu à Dalou la médaille d'honneur et a partagé avec celui-ci un immense succès d'admiration du grand public et des artistes.
11 mesure 2"", 75 de large sur 5 mètres de hauteur. Il est inscrit dans un cadre de moulures plates, rectangulaires et dont le sommet, flanqué d'écoinçons, forme une arcade peu profonde. A premier aspect, il donne la sensation de la conception d'un des grands peintres coloristes de l'époque de Rubens, et il ramène aussi la pensée vers les grands bas-reliefs allégoriques de la fin du XVII'' siècle et du début du xviii^. Pour quiconque a vu en Angleterre ceux de Roubillac, la parenté avec l'œuvre de ce maître est facile à reconstituer. 11 y a mieux : l'attitude de l'un des personnages principaux paraît, quoique très différent d'ailleurs, une réminiscence directe d'un des personnages secondaires du très beau haut-relief de Roubillac placé à la base de la colonne appelée « The Monument » qui se dresse dans la Cité, à Londres, tout auprès du London bridge. Mais, tout ceci étant dit à titre de simple rapprochement, il n'en reste pas moins que le bas-relief la Fraternilé est une de ces œuvres portant au plus haut point l'empreinte de l'originalité de Dalou. Son nom n'y fût-il jamais écrit nulle part, ni dans le plâtre, ni dans le marbre, sa signature n'en serait pas moins complète. Ce n'est pas seulement l'exécution, c'est encore, et surtout, la composition qui appartiennent à lui seul et à nul autre.
On peut, pour en faciliter l'analyse, et en mieux suivre ensuite le mouvement d'ensemble, la diviser en deux masses principales : d'une part, au sommet, trois figures allégoriques et idéales de femmes et une gerbe de fleurs où se suspendent deux enfants envolés, d'autre part, à la base, tout un peuple d'hommes, de femmes, d'enfants aux types d'une réalité toute moderne, les uns nus, les autres vêtus d'habillements modernes.
Ici, occupant le milieu de la composition, deux hommes nus, élancés l'un vers l'autre, se donnent un vigoureux baiser de mâle fraternité; celui de gauche
tient, serrée dans ses deux mains, la main gauche de l'autre, dont la droite le tient à l'épaule, Derrière celui-ci, un petit enfant qui, de sa bouche ouverte et riante, l'appelle, est juché sur le bras d'une femme aux formes puissantes, vêtue d'une ample draperie formant robe, et qui se baisse pour retenir un autre petit enfant, vu de dos, actionné à prendre un gros tambour roulant à terre et le disputant à une toute petite fille, dont on voit la moitié du masque seulement; elle pleure pour l'avoir aussi sans doute. Un peu en arrière, dans le vide limité par la courbure des reins de l'homme et le bras levé de l'enfant qui le hèle, apparaît un visage de femme qui rit de la malice éveillée et de la grâce du petit bonhomme.
Derrière cette tète, dans un faible lointain, on aperçoit le visage d'un homme déjà âgé, chauve et la barbe courte, le col nu, l'épaule revêtue d'une blouse, ou d'une chemise ouverte à la poitrine, et, à ses côtés, plus loin encore, le front intelligent et les cheveux relevés d'un autre homme, puis, enfin, le corps à demi-perdu dans la ligne du cadre et dans les plis de la robe de la femme du premier plan, un homme au type sémitique, vêtu d'un caftan et coiffé du mince turban syriaque. Sur le sol les instruments et les hochets de la guerre, cuirasse, casque, clairon, tambour, pistolet, sabretache, épaulettes, pompons, bâton de commandement, sabre, lance, fusil, traînent abandonnés. A l'angle gauche, un gaillard, musclé en athlète, et les bras vigoureusement tendus, un genou en terre, appuie, de l'autre genou, sur le plat d'un large glaive qu'il ploie et qu'il va briser. Et derrière cet homme, dont le corps plié n'occupe qu'une faible hauteur et, derrière aussi, le groupe médiat apparaissent trois autres hommes debout, tenant des hampes de drapeaux qu'ils élèvent vers le groupe des trois femmes. C'est d'abord un ouvrier, de type septentrional, à la barbe en fer à cheval, c'est, un peu en arrière, un nègre, dont la chevelure laineuse, le nez épaté et la bouche lippue apparaissent seuls, c'est enfin un homme solide ceint du tablier de cuir des ouvriers du fer, le torse moulé dans une sorte de gilet de flanelle, ou de tricot léger, les bras entièrement nus et dégagés, dont l'un soulève un drapeau, tandis que l'autre, accompagnant le mouvement de la tète, tournée vers les camarades, dont on sent la présence dans le lointain, leur fait signe d'accourir. Les hampes et les fers des drapeaux montent en gerbe, vers le groupe des trois femmes allégoriques, qui se penchent et étendent leurs mains pour les recevoir.
A droite, c'est la Liberté coifi'ée du bonnet phrygien, presque debout, la jambe gauche en raccourci, portée en arrière, l'autre jambe pendant au contraire dans toute sa longueur avec un geste d'envolée. Sa main droite tient une palme. A