LA STATUE DE LA CHANSON
L'unique ouvrage de Dalou que possède l'Hôtel de Ville de Paris, est une statue de marbre placée dans la salle à manger du préfet, et qui représente la Chanson, sous les traits d'une femme debout, le bras droit levant un verre, le gauche esquissant un geste, un peu en arrière. Elle est presque entièrement vêtue d'une sorte de robe, qui tient de la draperie antique et de la chemise moderne, et s'arrête à la hauteur des chevilles, laissant nus le bas de la jambe et les pieds.
.\ la place où elle se trouve on la voit fort mal, Dalou lui-même ne l'y a vue qu'une seule fois, lors de son installation, en janvier 1895, ou plutôt ne l'a pas vue, masquée qu'elle était par les préparatifs d'une fête. Quelques années plus tard, ayant autorisé la publication d'une réduction en bronze, de la Chanson, il
loO DALOU, SA VIE ET SON ŒUVRE
eut l'occasion de constater que celte- statue, commencée en 1893, à la veille d'une longue et terrible maladie, achevée en 1894, dans la fatigue d'une convalescence difficile, se ressentait de l'état de santé où il se trouvait lorsqu'il la lit. Elle présente des fautes de proportions, peu apparentes assurément, mais réelles néanmoins, phénomène peut-être unique dans l'œuvre de Dalou, qui ne quittait jamais son compas, prenait les mesures de tout et les contrôlait sans cesse, et, souvent, de plus, les faisait encore reprendre cl contrôler par ses élèves ou par ses ouvriers. Hien de ce qu'il faisait n'échappait à cette loi de travail; elle était absolue pour lui. Ce n'était pas une sinécure de l'aire faire son buste par lui. il vous demandai! le plus généralement jusqu'à vingt-cinq ou trente séances de pose et, souvent plus que cela, et vous mettait, tout le temps, les pointes de son compas «à un demi-centimèlre de la peau.
Comme il avait interdit aucune fonte de la reproduction de la Channon avant réfection complète du modèle réduit, il s'apprêta à en refaire complélemenl le petit modèle, dont la réduction avait encore aggravé les défauts ; son travail eût été une réexécution totale, mais il mourut sans avoir pu l'accomplir. Sur l'avis de ses exécuteurs testamentaires tout projet de reproduction de la Chanson a été abandonné.
LE MONUMENT D'ALPIIAND
Quelques jours après la mort d'Alphand, survenue liti hSDl, un groupe d'hommes, composé d'administrateurs, d'ingénieurs, d'architectes, d'artistes, d'écrivains, de savants, d'industriels et de travailleurs manuels, qui tous pouvaient réclamer .Vlphand comme un des leurs, se réunissait pour former le Comité du monument à élever à sa mémoire, sur l'initiative prise par l'un d'eux, M. Théodore Villard. 11 choisit pour président M. Mesureur.
L'État, la Ville de Paris, le département de la Seine, diverses communes de France, en reconnaissance des progrès que le génie d'Alphand leur avait permis d'accomplij', souscrivirent pour constituer la somme nécessaire à l'érection de ce monument :
La grande admiration que professait Alphand puur le talent de Dalou, et aussi pour son caractère, l'indiquait dores et déjà comme l'artiste auquel devait incomber l'honneur de perpétuer son souvenir. Dalou, de son côté, admirait en Alphand, l'homme de science et de volonté qui avait su transformer Paris, et lui donner l'air, l'eau, la lumière, la propreté, la salubrité; il admirait également en lui, le grand jardinier, le grand artiste, qui y avait fait verdir et fleurir le Bois
LES MONUMENTS DE LA VILLE DE PARIS loi
de Boulogne, le Parc Monceau, le Pare de Montsouiis, cl celui des Bultes-Chaumonl ; les dizaines de squares où, grâce à lui, les pauvres gens pouvaient maintenant respirer sainement parmi les fleurs et les arbres. Alpliand, comme il l'a dit lui-même, « entendait n'être pas un personnage en bois assis sur une chaise « directoriale, mais un directeur en chair et en os, agissant, ayant une initiative « personnelle. » Et Dalou admirait vivement la simplicité avec laquelle il participait de sa personne à tous les travaux qu'il commandait. Armé de son inséparable parapluie, il arrivait sur les chantiers, se joignait à tous ses collaborateurs de tous rangs, se mêlait aux ouvriers et, au besoin, se faisait chef d'équipe. Plus d'une fois, aux jours d'inauguration, on l'avait vu, sans idée de pose, endosser la blouse et, allant de l'un à l'autre, veiller aux travaux de la dernière minute, se retrouvant partout à la fois, et ne craignant jamais de mettre lui-même la main à la pâte, rangeant ceci, alignant cela, déplaisant telle autre chose. Puis, quand approchait le cortège officiel, il enlevait son vêtement d'ouvrier, se gantait en hâte, et, tel que l'y obligeaient les convenances de sa fonction, il réapparaissait en habit noir et la plaque de la Légion d'honneur au côté.
Dès les 4)remiers mois de 1893 on put envisager la certitude de réunir une somme assez grosse pour permettre d'élever un monument très important. Dalou, tout heureux de ce résultat, se mit à rêver à cette œuvre nouvelle.
Mais, en mai 1893, une maladie terrible s'abattit sur lui, et pendant plus de deux mois, le tint, à tout instant, entre la vie et la mort. Pendant de longs mois encore, elle le plaça dans l'impossibilité d'oser envisager la perspective d'un travail considérable.
Ce ne fut que dans les derniers jours de l'année 1893 que lui revint la pensée d'entreprendre une tâche aussi longue et aussi pénible que devait, fatalement, l'être celle du monument d'Alphand.
Quelques notes prises dans son journal de 1894 — le premier qu'il ait jamais tenu — vont nous permettre de suivre, d'après lui-même, la violence de la maladie qui l'abattit alors et le laissa pour toujours dans l'état contre lequel, héroïquement (le mot n'est pas de trop, et vous allez le reconnaître par vousmême) il lutta pour conduire, jusqu'à l'achèvement final, l'œuvre, que son admiration pour Alphand et sa reconnaissance pour l'aide paternelle qu'il avait toujours rencontrée près de lui, inspirait à son talent et dictait à son cœur.
Ceci étant écrit en 1894, on y trouvera parfois, en parallèle avec le tableau de l'état passé, la constatation de l'état présent et, ainsi, on aura un aperçu du calvaire que Dalou dut gravir depuis avril 189i, date de début du travail d'étude d'après nature, jusqu'au 19 juin 1890, date du moulage final du monument.
i-'>2 DALOU, SA VIE ET SON ŒUVRE
Jetons d'abord un coup d'œil sur les anniversaires de la maladie de mai et de juin 1893.
« (17 mai 1894).— 11 y a un an aujourd'hui, que j'allai consulter le D'' Iluti- « nel sur les premiers symptômes du mal que je ressentais. 11 me promit de « venir chez moi le lendemain pour m'examiner plus à l'aise et me pria de lui « faire tenir dans la soirée de mes urines. Eu sortant de chez lui, je fus pris « d'une violente crise qui ne me laissait pas marcher, môme à petits pas. .l'étais « ce jour-lià assez inquiet et n'avais que trop sujet de l'être. La suite me l'a prouvé.
« (18 mai 1894). — Il y a un an que le D'' Hutinel est venu me voir, au matin ; « il s'est refusé à prendre au sérieux les symptômes, pourtant assez graves, « que j'éprouvais. J'ai fait le dernier déjeuner avec des amis, dont Carriès, entre « autres, que j'ai pu faire depuis ce temps. J'ai cruellement souffert quelques « jours après ' el ne mis nullement remis encore. A f engourdissement physiijm qui « m' accable se joint une torpeur intellectuelle que je n'ai pas même le désir de secouer « et qui fait ma désolation. Rien ne me dit plus, je n'ai envie de rien, tout cause « mon ennui.
« (25 mai 1894). — 11 y a un an je m'alitais, après une crise violente, qui « durait malgré les soins ordonnés par Hutinel depuis la veille, à 10 heures « du soir. On dut me faire ce jour-là ma première piqûre de morphine et faire « monter deux de mes ouvriers pour me mettre au lit, sans que je bouge. J'étais « sur un fauteuil depuis une partie de la nuit, me trouvant là moins mal. Il « fut décidé ce jour-là qu'une consultation aurait lieu, pour laquelle on dut « appeler le D'" Potain. J'ai dû rester au lit jusqu'au 14 juillet après de nom- « breuses et douloureuses péripéties. La base de mon alimentation ne fut plus « que du lait. C'est encore aujourd'huima seule boisson. Depuis ce jour et pendant « près de deux mois le médecin est venu tous les jours et souvent deux fois, « quelquefois trois.
(( (29 mai 1894). — Il y a un an j'étais dans mon lit où j'eus une consulta- « tion avec trois médecins : F'olain, Hutinel et Martin de Guimard. Mon ami le « D"' Richer y assistait également.
a J'apprends, en janvier 1899, que Polain avait diagnostiqué un rhumatisme « cardiaque.
« [i^'^ juin 1894). — L'an dernier à pareille date je perdais non seulement « les pulsations du bras gauche, lesquelles ont été supprimées pendant plu-
' Pour éviter toute confusion dans l'esprit du lecteur on a mis ici en italiques ce qui est relatif à l'état de santé de Dalou à la date (mai et juin 1894) oîi il notait ses souvenirs.
LES MONUMEiNTS DE LA VILLE DE PARIS 133
« sieurs mois, radicalement, mais encore, la jambe droite semblait paralysée.
« Anjourdluù le battement artériel reparait faiblement, avec une lenteur pro- (< f/ressive qui laisse cependant à espérer que cela reviendra tout à fait [peut-être). « Quant à la jambe, elle est également, et surtout quand je marche ou me liens « debout, dans un étal d'engourdissement qui me gêne infiniment. Je ne puis nias- « seoir que de la fesse gauche le plus souvent.
« (21 juin 1894). — C'est, il y a un an, que je fus subitement pris, dans mon « lit, d'une violente congestion au cerveau, sans rien, absolument rien, avoir « fait pour cela ; fai depuis ce jour la vision altérée et malgré C affirmation du « médecin que cela serait long, mais passerait.^ je crois qu'il y a une légère atlénua- « tion. Mais c'est tout.
« Cbose étrange, je répondais à ce qu'on me disait sans en avoir conscience, « ni souvenir. Je ne reconnaissais personne. Je fus ainsi de 2 heures à 9 heures <( du soir à peu près. Je me retrouvai, sentant des brûlures aux jambes et aux « cuisses et une sensation de fraîcheur à la tète. C'était de l'eau sédative et des « sinapismes. J'avais près de moi, chacun d'un côté de mon lit, assez tristement, « ma femme et mon ami F. Calmeltes, je leur serrai à tous deux la main, heu- « reux de retrouver auprès de moi des visages amis, n
Par quel miracle les docteurs llutinel et Martin de Gimard et aussi le savant ami de Dalou, le docteur Richer, arrivèrent à le ramener à la vie, par quels prodiges de dévouement et d'intelligence M'"'' Dalou les seconda, c'est ce qu'il serait difficile de dire. Après quelques semaines de séjour en Normandie, où il avait accepté l'hospitalité de son ami Auzoux, il alla dans un village voisin de la mer. Il y rencontra de la glaise, et l'envie lui prit de voir, si ses pauvres mains affaiblies pourraient encore la pétrir et la modeler. Il avisa un petit crabe et une valve de carditc, improvisa des outils, et tout angoissé, se mit à copier servilement la nature. Et il y réussit si complètement, qu'il fit de ce bibelot un petit chef-d'œuvre de méticuleuse vérité, comparable à ceux des maîtres animaliers japonais. Il en fut satisfait et ce lui fut une joie immense. II pourrait donc encore travailler! Vivre, sans travailler à toute heure, eut été pour lui la pire des tortures. Et puis, vivre sans travailler lui eût été impossible. Que fût-il devenu? A cette heure il ne possédait rien, absolument rien d'autre que ses deux mains pour gagner le pain de chaque jour.
L'espoir lui revint tout entier et, dès l'automne, il se déclarait prêt à entreprendre le monument d'Alphand. Dans quelles conditions? C'est par le discours prononcé par M. Mesureur, lors de l'inauguration du monument en décembre 1899, qu'elles ont été connues du public. Après des remercimcnts à Dalou il
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(Ht : « Qu'il me permette do dénoncer aussi le désintéressement qu'il a
« apporté dans l'exécution de ce monument ; il lui a donné son temps, son talent « son cGHir et beaucoup de sa santé, sans accepter aucun profit personnel, au- « cune rémunération de son travail.
« C'est ainsi que déjà, dans sa générosité, en revenant d'un exil injuste, il « s'était vengé de sa patrie ingrate en la peuplant d'œuvres immortelles. »
Un autre que lui, M. Formigé, l'architecte qui a achevé lllùtel de Mlle de Paris, l'auteur du Palais des Beaux-Arts et du Palais des Arts libéraux(I889) et d'autres monuments importants de Paris, inspiré par un mémo culte de son ancien chef avait, de même, donné gratuitement pour cette œuvre son temps et son talent.
Dans les premiers jours de 1891, ou tout à la lin do 1893, l'esquisse était prèle et acceptée dans son principe général.
Elle comportait un excdreà large rayon, placé sur une estrade élevée do doux degrés bas, dessinés en courbe, et terminé, de droite et de gauche, par dos pilastres carrés presque sans ornements, sobrement moulurés, coilVés d'un chapiteau l)as, que couvrait un motif uni, en pointe diamant; ils portaient à leur face, pour unique ornement, un petit cartouche discret et, se rnariaienl à Fexèdre, à la hauteur de la main-courante qui en bordait le dossier. De la face externe de chacun, partait, à la base, une console couchée posée sur un profil de moulures rejoignant le plancher. Leurs lignes servaient de contrepoids à celles du piédestal, carré, évasé, aux moulures d'une extrême simplicité, qui se dressait au milieu de la courbe de Fexèdre, n'ayant pour unique ornement qu'un écusson lauré portantles armes de la Ville de Paris.
De chaque côté du socle se trouvent deux pierres de taille, l'une continuant le profil de la grande base, l'autre, superposée sur celle-ci, y formant une sorte d'escabeau qui s'aligne à la base du dé.
Sur chaque escabeau, sont deux statues d'hommes, soit : à droite, en avant un architecte développant un plan et, derrière lui, un peintre dont la vaste palette s'appuie sur la main courante et, à gauche, au premier plan, un ingénieur tenant un crayon et un carnet à la main et, au second plan, un sculpteur dont la silhouette se dégage par un mouvement de marche vers la droite, le bras allongé sur la main courante et armé d'une masse. Le sculpteur a revêtu la longue blouse de toile blanche, l'ingénieur, l'architecte, portent, l'un une redingote, l'autre un veston ; le peintre a une blouse fermée. Chacun est là loi qu'il est, ou fut, dans sa vie de travail quotidien, hormis pourlantque, juchés sur des pierres peu larges, ils ont un certain air d'y faire des exercices d'équilibre assez difficiles.'
loS
Alphand, Ici ([iion le vit, à toute heure, parmi son armée de travailleurs, se tient debout, de pied ferme, sur le piédestal. 11 est là dans sa jaquette accoutumée, sa main gauche, qui tient le petit chapeau rond qu'on lui vit si souvent, est appuyée en arrière sur son légendaire parapluie. De l'index, Alphand indique à ses collaborateurs, ce qu'il leur demande de faire. Tous quatre, les regards tournés vers lui. l'écoutent avec cette attention qu'on prèle aux chefs clairs, précis,
Le momment d'Ai.i'Hand (d'aprks l'esqi'isse)
avec lesquels on a toujours tout à apprendre et qui ne disent jamais, ni un mot de trop ni un mot de moins. Telle est l'impression qui se dégage du geste de chacun dans cette esquisse.
Tout autour du piédestal qui porte Alphand, aux côtés de ses collaborateurs éminents, l'exèdre développe sa courbe brodée d'une frise en bas-relief où travaillent ses'collaborateurs, plus humbles, mais moins aimés de lui. Sur l'esquisse la coloration générale résulte de la variété de leurs altitudes, de celles de leurs vêtements de travail et de la forme des outils ou des objets qu'ils manient. Elle y est déjà complètement visible. Les masses sont simplement indiquées, mais on y distingue déjà les maçons, calant un seuil, les charpentiers portant des poutres, et les serruriers, et les menuisiers, puis ce sont les groupes des terrassiers et des jardiniers, traînant la brouette, défonçant le sol de leurs bêches ou portant dans des paniers des ^plantes et des arbrisseaux.
Tout était donc prêt au début de 1894 et il n'y manquait plus que les longues études et l'exécution tenace.
Ces études et cette exécution il nous est possible de les suivre dans les notes de Dalou lui-même.
Pour bien voir le monument et le bien connaître que pouvons-nous faire de mieux que regarder l'artiste l'exécuter, pour ainsi dire de tous nos yeux, et de participer par la pensée à chacun de ses efforts.
« (:2 «m/ 1894). — J'ai commencé aujourd'hui ma première élude d'après c( nature pour le monument d'Alphand.
« Apprendre sa leçon d'abord, avant de vouloir la réciter en public, c'est le « meilleur moyen d'ànoner le moins possible. »
« (3 mai 1894). — .l'ai eu modèle pour les études du monument d'Alphand, « j'ai travaillé sans entrain et ne suis pas trop content de moi. La santé ne « s'améliore guère ».
En juin, le mal va s'accenluant. Le travail d'étude ne s'en poursuit pas moins activement, mais il ne peut avancer que lentement, Dalou ayant à faire de nombreux travaux commandés. De gré ou de force il est bien obligé de prendre un peu de repos et il loue pour la première fois de sa vie une maison de campagne à Grenonvillers sur la ligne d'Orsay. Ce n'est point un château, rassurez-vous. Le loyer en est, pour la période de juillet à octobre, de 17o francs. Avant de partir, il loue une case de coffre-fort et y dépose ses premières économies ; montant à 3 000, francs. El il part, avec l'espoir de retrouver au grand air, la force de faire, sans d'ailleurs en tirer un centime de profit, un monument qui lui demandera des efforts énormes et interrompra ses autres travaux rémunérateurs pendant près de trois années.
En octobre il revient de Grenonvillers après trois mois d'un repos qui l'a reconstitué et, sans perdre un jour, il va nous donner un avant-goût des belles choses que la campagne lui a enseignées. La partie droite du bas-relief de l'exèdre du monument Alphand, où l'on voit à la tâche les ouvriers de la terre créant les jardins et les squares sera la première manifestation émue de cette inspiration.
Se sentant plus fort, il peut donner plus de temps à son monument et, dans la dernière quinzaine de décembre, l'architecture du grand modèle étant montée, il va pouvoir s'atteler sérieusement à cette tâche. Alors dès l'entrée de cette année 1895. dont il écrit, au 1^'' janvier, « qu'il n'en verra peut-être pas la fin », il se fixe comme règle, de donner uniquement, autant qu'il en aura le courage, les dimanches et jours de fête seuls à son œuvre tant aimée. Et le jour même :
« [i^^' Janvier 1895). — J'ai travaillé quatre heures environ, en l'absence de « mes ouvriers sur l'exécution du monument d'Alphand; c'est la première fois. »
A partir de là il serait facile de relever chacune de ces journées dominicales où il se réjouit, chaque fois, à nouveau, des séances de quatre et cinq heures passées sur ce travail «journée tranquille et recueillie » « bon Dimanche », « bonne journée » répôte-t-il'de sept en sept jours. La note du dimanche 3 février est particulièrement intéressante :
« Encore une excellente journée; cela me rappelle le bas-relief de Mirabeau, « auquel, pour commencer, je ne travaillais que le dimanche, puisse ce travail (( faire le même effet ; je n'en demande pas davantage. Je voudrais bien réussir « ce monument, car les éléments qui le composent me charment et m'enthou- « siasmcnt. Mais comme je m'applaudis d'avoir fait des études d'avance ! ».
De ces études préparatoires faites d'avance, il ne reste plus beaucoup de traces ; néanmoins, il a été retrouvé quelques dessins, très médiocres d'ailleurs, mais d'une précision absolue, qui sont les écorchés des cinq grandes figures du monument, chacune dans son mouvement, (cela va sans dire), et la terre cuite à l'échelle d'une trentaine de centimètres du nu complet de chacune d'elles, et, aussi le nu de l'une refait à unadimension double. Le tout sans préjudice des études définitives, non plus que du nu des grands modèles.
Bientôt, Dalou cède à l'entraînement et ajoute à ses fatigues de la semaine, des séances de modèle sur l'Alphand. mais, le dimanciie venu, il se ressent de ce surmenage : -
« [Dimanche 10 février 1895). — J'ai travaillé encore au monument d'Al- « pliand, mais pourquoi ai-je été moins heureux que les dimanches précédents ? « Serait-ce que les difficultés augmentent ou que chez l'un de mes voisins, « peintre idiot, on a toute l'après-midi battu de la caisse et sonné du clairon. « Quelle après-midi troublée ! »
En se forçant il s'épuise de plus en plus et, dès le lendemain, il commence à ressentir l'effet de son imprudence.
« (Il février 1893). — J'ai travaillé, mais sans entrain, sans forces, je suis « d'une mollesse qui fait mon désespoir. Ah la santé ! »
« [{'6 février 1895). — Je suis désolé. Je travaille sans force et sans entrain, « pourtant les travaux que je fais m'intéressent, ou devraient m'intéresser. Je « me retrouve dans un état de torpeur désespérant, presque ainsi qu'après ma « maladie. J'ai absolument besoin d'un repos à ta campagne, mais le temps s'y « prête si peu ! il fait toujours grand froid, la Seine est prise et la neige couvre « la terre » .
Les dimanches suivants redeviennent heureux, malgré des incidents graves, tels que des troubles de la vue, suivis de douleurs céphaliques. 11 serait oiseux
158 J)AL(H . SA VIE KT Sd.N OEUVRE
de citer toutes les exclamations de joie : « Je crois avoir l'ail de la bonne « besogne. Quelle heureuse journée ! » et autres semblables qui de sept jours en sept jours, se retrouvent écrites par Dalou. En voici pourtant encore une :
« (17 mars ^ dimanche) . — Encore une excellente journée passée, comme lou- « jours d'ailleurs, lorsque je travaille au monument d'Alphand : j'ai joui d'une « quiétude parfaite, qu'un frappement à ma porte est bien venu Iroubler vers « quatre heures, mais je n'ai pas répondu, et tout a été dit. Et quel beau jour! « J'ai, avec un peu de feu, pu avoir, toute l'après-midi, mes fenêtres ouvertes. « Que de parisiens ont dû aller à la campagne par ces premiers beaux temps. »
Cette dernière réflexion laisse deviner que la fatigue approche. On l'âvail déjà senti poindre dans la note du mardi précédent qui disait :
« (12 mars 1895). — L'après-midi, fait une nouvelle séance sur le monument « d'Alphand. Journée superbe, temps printanier. C'était un peu dur de travailler, « enfermé avec du feu, par un si beau temps. 11 faut vraiment que ce travail me << plaise autant qu'il le fait pour que j'aie ce courage ».
Aux deux dimanclies suivants on voit la fatigue s'accentuer, puis, deux noies du début d'avril l'indiquent nettement.
« (5 avril 1895). — Séance de modèle sur lAlphand. J'ai commencé tout '( un bonhomme. Est-ce mieux.' .\li! l'incertitude, le doute! »
« (6 avril 1895). — Je me sens le système nerveux bien fatigué ; un repos « serait bien nécessaire, mais comment le prendre quand tout conspire pour « vous en empêcher » .
Ce qui conspirait pour l'empêcher de se reposer, c'était surtout la commande du buste de M* Cresson, l'ancien bfitonnier de l'ordre des avocats de Paris. Le vendredi, il était venu le lui demander et, ayant hàle de pouvoir partir enfin pour la campagne, Dalou avait fixé la première séance de pose au lundi suivant, il s'y mit sans relâche, donna à M. Cresson trente-trois heures de séances, et, malgré ses souffrances, retarda de trois semaines le jour de l'indispensable repos.
Profilant du contre-temps causé par le buste de M" Cresson, il commença une séine de portraits destinés au monument d'Alphand.
il avait, en effet, estimé que, puisqu'il y ])laçait un peintre, un architecte, un ingénieur et un sculpteur, le plus près de la vérité serait de leur donner la physionomie réelle de l'un ou l'autre des hommes de chacun de ces métiers, il pria donc le peintre HoU, l'architecte de la ville de Paris. Bouvard, et l'ingénieur lluet, directeur des travaux de Paris, de vouloir bien lui en fournir les types. Quant au sculpteur, il trouva le plus simple de ne déranger personne et de se servir à soi-même de modèle.
11 commença la série par le Inistc de Holl. Ces séances de pose lui firent oublier sa fatigue cl la Iristesse de ne pouvoir aller au grand air, dont il avait si violemment besoin, pbysiquement et moralement :
« (IG avril 1895). — .l'ai commencé, cette après-midi, une étude de tète « d'après mon ami Roll, en vue du monument d'AIpliand. Il est venu à une « heure et demie, il es! reparti à cinq heures. Nous avons beaucoup causé, car « il y avait bien longtemps que nous ne nous étions vus. .l'ai été, pour ma part, (L très heureux de le revoir car je l'aime beaucoup. »
Jusqu'au 3 mai, il travailla au buste de Roll, puis il partit pour la campagne. Après on/.e jours, il en revint et il écrit : « Je m'y suis bien reposé pendant ces « quelques jours et reviens avec une grande envie de me remettre au travail. (( Ce n'était partout que fleurs et parfums; quels beaux jours de printemps! » Et il reprend, à travers tous ses autres travaux, le buste de Roll. Mais ses notes disent : « cette tète ne va pas » et, plus loin : « j'ai fait une séance avec Roll. « Cette étude fait mon désespoir. »
Il aboutit enfin au portrait fort intéressant, qui se trouve à l'arrière plan du côté gauche du piédestal d'Alphand. La terre cuite de cette étude est là pour prouver que son auteur la jugée trop sévèrement.
L'étude faite d'après l'ingénieur Huet le fut aussitôt après celle de Roll, en six séances.
A elle seule, elle suffirait à montrer combien heureuse fut l'inspiration de choisir un professionnel comme type de sa profession. Avec sa redingote serrée et d'une con'ection parfaite, d'où émerge un cou maigre, supportant, en ligne droite, une tète au front haut, à la face anguleuse, au nez long, mince et comme créé pour le binocle; avec la moustache militaire barrant une bouche intelligente et sévère, rebelle aux mots imprécis, celte statue, faite d'après cet ingénieur, semble la synthétique personnification du polytechnicien de haute valeur.
Plus tard, M. Iluet vint demander de transformer cette étude en un buste de marbre. Dalou accepta, et comptant sur quelques retouches à faire sur l'estampage, il calculait que son travail ne devait durer qu'une quinzaine de jours environ ; mais, il avait tablé sans ses scrupules d'artiste, et ce fut seulement après vingt-quatre séances qu'il en eut terminé le modèle.
Cette étude d'après M. Huet, faite en vue du monument Alphand étant terminée le 10 août 1895, Dalou partit, le lendemain, pour la campagne. Il n'en revint qu'après un séjour de plus de deux mois, émaillé de « quelques promenades délicieuses » : il se sentit moins faible ; ce repos lui avait : « fait comme « toujours le plus grand bien. »
Et dès son retour, il pria M. Bouvard de venir poser le type de rarchitecte et, avec une ardeur nouvelle, il s'occupa de TAlpliand. 11 lit monter, d'urgence, l'architecture du monument et masser les bas-reliefs, qui sont ce qu'il préfère à tout dans ce travail, dont toutes les études préparatoires ont été par lui caressées depuis de longs mois. Et le voici qui oublie les belles promesses qu'il s'est faites à soi-même. Non seulement, il y travaille dans le recueillement de chaque dimanche, mais, encore, il multiplie les séances aux jours de semaine. En môme temps qu'il s'occupe du choix de l'emplacement, il va sur les chantiers, dans les ateliers, au Fleuriste de la Ville, voir travailler les ouvriers divers, qui travailleront dans son bas-relief et, après. chaque visite, vite, il s'efforce d'en fixer les souvenirs ; il rassemble autour de lui les outils et les accessoires qui devront être mis en œuvre dans sa composition. Bientôt, il en arrive à prendre modèle chaque jour sur ce bas-relief; il fait, défait et refait plusieurs fois, les mêmes figures. Il y travaille passionnément. L'état de sa sanlé ne se ressent pas de cet entraînement, tout au contraire, dans les derniers jours de 1895 il se sent mieux portant qu'il ne l'a été depuis des années.
Le bas-relief du monument d'.Mphand n'est, au fond de sa pensée, et à son insu peut-être, qu'une étude de quelques détails de l'dHivre colossale qui germe dans son esprit : son Monument aux ouvriers, par ce travail il « apprend sa leçon avant de la réciter devant le public w, avant de la réciter devant soi-même.
Et c'était là qu'il voyait tout l'intérêl du monument et là (ju'il portait tout son effort. 11 ne négligeait, d'ailleurs, en rien les statues — il était incapable de rien négliger. L'étude à faire d'après M. Bouvard lui avait pris, à la fin de l'automne, toute une série de séances et, dans ses notes, il s'en montre assez satisfait. Parla suite il en fit un exemplaire à cire perdue complété |)ar ses reprises de travail sur la cire.
Le portrait d'Alphand, le seul portrait indispensable au groupe, eût dû être de tous le meilleur. .Mais il ne pouvait, bien entendu, être fait que d'après des documents. Or Dalou n'avait pas le don de reconstituer une ligure d'après des pièces, si excellentes qu'elles fussent. Bien que nulle ne pût être supérieure au portrait peint par Roll, « d'une tournure absolument vraie » — ainsi le définit Dalou lui-même — qui se trouve à l'Hôtel de Ville de Paris,, et bien qu'il eût sous les yeux le dessin fait par ce maître, d'après nature, en vue de ce portrait, il ne put obtenir qu'un résultat insuffisant. Malgré l'aide des photographies et celui des souvenirs personnels, qui auraient pu fixer dans ses yeux les traits d'Alphand, il ne put donner satisfaction ni à soi-même ni à l'intérêt général de son monument. A pro])os de ce portrait d'Alphand:
« Ce n'est pas — écrit-il le 27 janvier 189G — la partie la plus intéressante (le ce monument, je manque absolument de renseignements ».
Cette déconvenue, dans laquelle Tétat de fatigue de l'artiste a eu certes une part, est d'autant plus malheureuse que c'est, logiquement, vers la statue d'Alphand, — raison d'être du monument, — que les regards se portent tout d'abord, et, si l'impression qu'elle donne dispose mal à admirer le reste qui, tout excellent qu'il soit, n'en est, somme toute, que raccesaoire,il perd le plus clair de son intérêt. Pour comble de malheur, le mouvement de la tête tel qu'il est sur l'esquisse et qui permettait de voir la face, a été abaissé, après coup, et si malencontreusement, que dans le monument, tel qu'il existe, c'est le haut du crâne qui apparaît tout d'abord. Pourvoir la physionomie, il faudrait se baisser et encore n'en resterait-elle pas moins dans l'ombre, sauf à quelques instants de la matinée. Cette inclinaison de la tête compromit l'elfet de tout le reste.
Dalounel'a pu voir que trop tard, c'est-à-dire la veille même de l'inauguration :
« [^décembre 1899). — Le sort en est jeté. L'AIphand est terminé et découvert. « Mon impression, plutôt pénible et inquiète, hier après-midi, s'est sensiblement « modifiée ce matin; l'éclairage de la matinée étant de beaucoup le meilleur « (c'est le jour dans lequel j'ai fait le modèle à mon atelier, je m'en suis souvenu « aujourd'hui). Enfin il est fini c'est toujours cela. »
Quant au type de sculpteur, — (pour lequel il s'était choisi lui-même) — contrairement à ce qu'il avait fait pour le peintre, pour l'architecte et pour l'ingénieur, il procéda directement sur le grand modèle. Etant de ceux qui ne perdent pas leur temps à se contempler dans des miroirs, il avait simplifié l'étude préalable en faisant mouler sa propre tête.
On se ferait une idée très fausse de Dalou, en se l'imaginant morose. Il l'était lorsqu'il souffrait trop, il était même, comme il l'écrit plus d'une fois dans ses notes « grincheux, » mais il aimait à rire et à se détendre, lorsque sa santé ou son esprit, inquiet de son travail, lui laissaient quelque répit. 11 ne dédaignait même point la plaisanterie tintamarresque. Commerson, l'auteur des « Pensées d'un emballeur » lui eût envié cet apophlhegme : « Il est à remarquer que dans les « nuits blanches ce sont surtout les idées noires qui se présentent. Drôle de « coïncidence! ^).
Ce moulage de sa tête et l'idée de cette bonne farce de faire lui-même, à l'insu de tous, sa propre statue, lui avait été un sujet de gaîté.
« (25 mars 1895). — Été chez Bertault me faire mouler ma tête. Opération « très bien conduite. Il fallait du reste que ce fût lui pour que je lui aie confié « mon chef. »
Si Dalou riait de celte aventure, Bertault au contraire, n'en riait nullement. Pendant tout le cours de son opération, il était tremblant, à l'idée des accidents d'arrachage auquel son patient était exposé, et des dangers d'introduction de plâtre dans les yeux, les oreilles, le nez ou la bouche. A la fin, Dalou n'avait en rien souffert, mais son ami Bertault était malade de peur.
« (26 mars 1895) — On m'a, ce matin, rapporté ma tète en plâtre. C'est « admirable! Bertault est décidément un grand homme! »
Il avait toujours fui les photographes, évincé l'excellent Grévin qui voulait le miettre dans son musée, évité toute reproduction de son image, et ne ressentait nulle crainte d'être reconnu, hormis par les camarades que cela amuserait aussi. Et alors, on en rirait ensemble.
Il ne se mil à son portrait que lorsqu'il eut fini celui de tous les autres. Cet examen de sa personne l'amène à formuler celle constatation :
« (26 novembre 180o). — Crâne pelé, mâchoire édentée, voilà où j'en suis à présent! sans compter le reste. » Cela ne l'amuse pas moins de « se payer sa propre tète ». Maisun jour un événement survient :
« (8 mars 1896). — Le soir, une tète — la mienne — est tombée!... Encore un « jour ou deux de travail à refaii-e. » Et il le refit si bien et l'acheva si bien, et avec une lelle conscience, que de celle fantaisie est né un portrait de lui-même qui peut tenir sa- place à côté du portrait qu'a sculpté Rodin. Celui de Rodin nous montre Dalou aux prises avec sa pensée d'artiste, le sien nous le montre avec sa pensée d'ouvrier. L'un complète l'autre.
Le surcroît de travail, occasionné par la chute de sa tète, arrivait mal, car après des mois de santé relative, voici que les malaises sérieux reparaissaient. Le sentiment de sa faiblesse lui suggère cette réflexion :
« (11 mars 1896). — Chacun de nous, en naissant, apporte sa constitution phy- « sique et intellectuelle, c'est le premier acte de la Destinée ainsi que son point de « départ. Tant mieux pour les robustes; leur existence entière s'en ressentira, la '< santé est une longue vie sans souffrances. Malheur aux débiles! Aux autres les « réussites de toutes sortes, les trouvailles Iieureuses et les traits d'esprit sans « nombre. Lanjaladic est une défaite, labélise une autre. Aux hommes de génie, « il faut souvent ces deux forces : intelligence, santé.
« Alphand me dit un jour ignorer la fatigue des jambes, Rochefortne connaît
« pas le mal de dénis. Chapelet ne sait ce qu'est la colique. Heureux mortels! »
Le besoin absolu de repos va encore retarder l'achèvement de son travail. Il
va; avec sa femme, chercher une campagne : ... « La promenade a été bonne, nous
<( sommes rentrés, à sept heures, très fatigués cela m'a donné un bon sommeil.
« J'ai toujours les mêmes malaises, comment cela finira-t-il? Je suis bien las a de souffrir ainsi depuis mon enfance et particulièrement depuis ma maladie, « voici tantôt trois ans » (13 mars 1896).
Mais on dirait que travailler au bas-relief d'Alphand lui rend la force et la vie.
« (23 nmrs 189G). — J'ai fait une séance de modèle sur l'Alphand, ce matin,
Statie de Dai.ou par lui-même (M- Huet.) (Fragment du nioiiunicnt d'Alphand).
« et une autre sur le groupe de Leclaire cette après-midi. Journée splendide! J'ai (( passé cette journée sans aucun malaise et avec beaucoup d'entrain, j'ai, sans « m'en apercevoir, monté mes quatre étages, deux à deux marches, ainsi u qu'autrefois. 11 y avait trois ans que cela ne m'était arrivé. Quelle joie si c'était « fini pour tout de bon! »
La sensation d'arriver à la fin d'une œuvre d'aussi longue haleine et qu'il avait tant craint de ne jamais terminer, le soutenait aussi.
Il invita le comité Alphand à la venir voir. Mais il ne mentionne sa visiteque par ce seul mot : « Félicitations >>.
Profitons de cette visite pour examiner ensemble, sur le modèle à moitié
16i DALOU, SA VIE ET SON ŒUVRE
d'exécution , ce bas-relief, que personne ne verra, en son exécution définitive, aussi longtemps que subsistera la disposition du terrain sur lequel il se trouve, en arrière d'un tertre de gazon qui ne permet point de le regarder de près. 11 est, d'ailleurs, non moins impossible de le regarder à distance, grâce aux consignes qui interdisent aux piétons de stationner sur la large allée cavalière qui passe devant lui.
Il se développe en formant une frise, interrompue, en son milieu, par le piédestal, et les quatre statues qui l'accompagnent. A droite de ce groupe la frise comporte les ouvriers du bâtiment. Au premier plan, un carrier, debout, équarrit une pierre de taille, et, en arrière de lui, au second plan, on voit passer quatre charpentiers, portant sur leurs épaules une longue poutre, devant lui un charpentier, armé de sa bisaiguë, établit une mortaise; un peu plus loin, et finissant au pilastre, un groupe de maçons prépare un scellement, tandis que, derrière eux, les compagnons leur apportent en hâte des sacs de plâtre. Le côté gauche est occupé par les ouvriers des jardins. Près du pilastre sont groupés, un jardinier posant des plaquettes de gazon, qu'un autre, posté un peu en arrière, muni d'un arrosoir s'apprête à humecter, on aperçoit, derrière ceux-ci, dans le fond, des jardiniers à la tâche. Un autre groupe a pour point central un homme qui porte, dun geste de bel effort, une superbe plante logée dans une manne à terreau ; devant lui, son camarade appuie du sabot sur la bêche qui creuse la place de cette plante, et un autre, en large pantalon de treillis et le torse nu, amène en hâte la brouette qui déblaiera la terre enlevée. Plus loin, dans le fond, un
ouvrier'tient un manche de pioche, un autre, vu de dos, et à peine mis en relief, semble se perdre dans le lointain.
Tel est, à l'état de nomenclature, sèche comme un constat de robin, la teneur de la frise. Tout le charme en est dans la justesse des types, pris tels qu'ils sont sur le chantier ou dans les squares, avec leurs habits de tous les jours, et leurs gestes de chaque instant, choisis et isTiDi. lAUL luiii LiioMME comblués, assemblés pour faire surgir de leur réunion
A LA BROl'ETTE . , . i !• ■ 1 1
un jeu harmonique de lignes et de plans. On éprouve une sensation étrange lorsque les regards, «e rassemblant vers le centre de la composition, y revoient Alphand, debout sur son piédestal, donnant des instructions à ses quatre collaborateurs : à M. Huet, à sa droite, en avant, ayant, derrière lui, Dalou esquissant le geste d'un homme en marche qui s'apprête à revenir sur ses pas, à M. Bouvard, à sa gauche, qui, appuyé d'un bras
sur la base où se tient le chef, lui présente un plan, les yeux fixés dans ses yeux pour le mieux comprendre, tandis que M. Roll, placé derrière lui, lève la tête pour le mieux écouter.
I^a statue d'Alphand et son large piédestal, font rêver au fût d'un gros arbre, dont les lignes variées, rompues et quelque peu tortillées des quatre autres statues placées au-dessous, simuleraient les racines. Elles plongent dans le corps de l'exèdre comme en un sous-sol, dont une coupe verticale dévoilerait la vivace fécondité. Ces racines, faites d'êtres humains, semblent puiser dans l'activité commune de ces hommes, plus petits mais plus nombreux, qui agissent et peinent au-dessous d'eux et hors de la grande lumière, chacune des gouttes de la sève qui engendrera, élèvera, fera fleurir et fructifiera la puissance de leur idée. Ainsi comprise, la Réalité, voulue ici par Dalou, est en même temps et surtout, une allégorie.
Là a été la grandeur et la volonté de sa pensée, là est la signification qu'il a entendu donner à son œuvre. De soutenir toujours cette pensée, de l'infuser dans l'ensemble et dans chacune des parcelles de sa composition, vint surtout, pour lui, l'excès de la fatigue. Et quand il n'eut plus qu'à faire quelques retouches finales, il était à bout de force physique, à bout, peut-être, de force morale. Pour y avoir l'œil plus frais, il avait cessé de revoir son œuvre, pendant deux mois, après la venue de la Commission et il l'avait reprise au milieu de mai. Après quatre ou cinq séances de modèle il notait :
« (23 «mi 1896). — Séance de modèle sur l'Alphand. La fin d'un travail est K vraiment bien pénible. Celui-ci que j'ai entrepris et poursuivi avec tant de « plaisir, commence à me peser terriblement. Que d'espoir, que de peines « pour un si faible résultat! ».
Puis, il va passer à la campagne, une semaine, interrompue par une journée à Paris, puis, voici l'emploi de son temps :
« {^ juin 1896). — Retour de la campagne où pendant une semaine je me « suis plongé avec délice ».
Du 7 au 16 par une chaleur de 25" il fait encore onze séances de modèle et après la onzième :
« (16 juin 1896). — Séance de modèle sur l'Alphand. Il est grandement temps « que j'arrive à la fin de ce travail qui me met à bout de force, étant donné sur- « tout la chaleur qui nous accable depuis plusieurs jours. La terre, en place « depuis un an et demi, se refuse à y rester plus longtemps, d'ailleurs j'ai écrit « à Bertaultde venir commencer le moulage vendredi prochain. Jusque-làj'irai ».
Le 17 nouvelle séance de modèle et, enfin :
« {iS Juin 1896). — J'ai fait une séance de modèle sur l'Alphand ; la der- « nière sur ce modèle que Ton moule enfin demain ».
« {{QJtiin 1896). — Berlault moule enfin les dernières parties du monument « d'Alphand. La terre n'en pouvait plus ; et moi je suis de même. Il est temps, « grandement, que je me repose à la campagne. J'y pars cette après-midi ».
Tout était terminé pour le moment. Il ne restait plus désormais qu'à faire exécuter le grand modèle en pierre du Dauphiné, — pays natal d'Alphand — et à le compléter le ciseau à la main. Tâche lointaine, mais qui promettait encore bien des tracas, bien des soucis et bien des fatigues. Ce n'avait pas été sans bien des tâtonnements qu'on avait fini par choisir l'emplacement de l'Avenue du Boisde-Boulogne. On avait d'abord parlé de la place de l'Aima, qu'on eût transformée, puis, le conseillermunicipal de Passy, M. Caplain, avait demandé le monument pour le jardin de la Muette. Dalou vit l'endroit proposé et le trouva « affreux ». Puis, c'avait été, en novembre 1893, le Comité Alphand lui-même qui s'était réuni pour délibérer de la place à occuper, oubliant de convoquer Dalou, ce dont il est vivement froissé :
« Je la trouve un peu forte celle-là. J'ai chargé Maillard de dire tout mon < mécontentement à ces messieurs. Décider de la place d'un monument sans la << présence de son auteur, alors et surtout, lorsqu'il veut bien l'exécuter dans les. « conditions de désintéressement où je fais celui-là, cela me semble une con- <( duite impardonnable et blessante au premier chef ».
L'endroit choisi parle Comité était déplorable, Dalou et M. Formigé en trouvèrent et en firent agréer un autre qui leur sembla moins mauvais, mais toujours dans cette même avenue du Bois-de-Boulogne excessivement large, interminablement longue et plate, encastrée dans deux rangées de hautes maisons sans cesse remises à neuf. L'interminable ruban gris de l'allée cavalière toute droite à peine soulignée par les festons de quelques bouts de pelouses mesquines, plantées d'arbres très jeunes, donne à la pierre du monument, un aspect terne et la hauteur des maisons, d'un ton analogue, le font paraître un édicule, oublié là dans un fourré, en attendant une place appropriée à sa forme et à sa couleur. Dès juillet 1897, le terrain avait été modifié et consolidé; une baraque de planches fut construite sur une longueur de 20 mètres, une largeur de 10 et une hauteur de 8. Dalou y installa une équipe de metteurs au point, de tailleurs de pierre, puis de praticiens. Les contrariétés venues des hommes n'y firent point toujours défaut, celles venues des intempéries hivernales ou estivales non plus. A cela s'ajoutait le soin de tenir des comptes, de faire la paie de chaque quinzaine.
Les soucis de cette entreprise — car un sculpteur, on ne le sait pas assez, doit être, le plus souvent, un administrateur — marchaient alors parallèlement avec ceux du travail de réfection du groupe du monument de la Place de la Nation qui s'exécutait à Auleuil, et, aussi, parallèlement à celui des lions du pont Alexandre lll ; le tout sans préjudice du débordement des besognes quotidiennes, et maintes fois, avec des coups de fatigue terribles. Les repos de l'été de 1898 et de celui de 1899 furent hachés par des journées passées à Paris, chaque^ semaine, dans la baraque de l'avenue du Bois-de-Boulogue et dans celles du pont Alexandre.
Dalou eût pu, comme la plupart des sculpteurs, en pareil cas, s'en rapporter à une tierce personne; l'état d'achèvement du modèle, méticuleux jusqu'à l'excès, lui donnait toutes les garanties possibles. Il avait, là-bas, quelques hommes, dont la capacité et le dévouement profondément affectueux, lui était acquis, et, pour le remplacer à tout moment dans la surveillance du travail, il y avait installé son collaborateur de tous les jours, depuis 1892, M. Léon Gobet, auquel vint bientôt se joindre Auguste Becker. Mais rien de cela ne lui suffisait.
De même qu'au travail du monument de la place de la Nation, il trouvait toujours à celui d'Alphand de nouveaux défauts et il s'employait à les corriger.
Cependant, le Comité avait hâte d'en finir après tant d'atermoiements. M. Mesureur, son président, demanda à Dalou vers quelle date il sera possible d'inaugurer le monument, et voici la trace de sa réponse :
« (5 mai 1899). — J'ai fait réponse, ce matin, à la lettre de Mesureur, en « substance : la question est difficile. Je ne sais au juste, peut-être en juin, « peut-être en juillet. Plus j'y travaille, plus j'y découvre à faire encore. »
Et, pourtant, comme chaque année, depuis 1893, aux premiers jours du printemps il était complètement épuisé de fatigue.
« (20 mai 1899). — Ce soir, très fatigué et affamé, revenant de l'Alphand, où « je venais de faire une séance de modèle sur la pierre, j'ai eu, en quittant le « tramway, un étourdissement, tout à la fois étrange et profond, qui m'a « ébranlé tout l'organisme. J'ai pensé tomber, j'ai fait plusieurs pas, en tàlon- « nant, puis, une chaleur m'est montée subitement à la tète, en même temps « que je me suis senti rougir. Tout cela n'est pas normal, en somme, et j'ai la « crainte de tomber, un de ces jours, comme une masse pour ne plus me « relever ; à moins que la chose ne se passe dans la nuit et que je m'endorme à <i jamais. »
Chaque jour, il retourne à l'avenue du Bois et continue à tout reprendre sur
la pierre, d'après le modèle, en complétant ses journées par un travail analogue sur les lions du pont Alexandre III et par d'autres travaux.
Souvent il retient et paie des séances de modèle qu'il ne peut faire, étant vaincu par des malaises trop violents.
Enfin, après trois semaines de lutte, ayant mis en place la statue d'Alphand, et fait remonter la baraque qu'on avait dû couper pour l'y faire entrer, il put écrire :
« {iO Juin 1899). — Tout est terminé; la baraque est remontée. Je puis partir « pour la campagne, tranquille de ce côté. »
Il n'en revint pas moins assez souvent avenue du Bois, au cours de ses vacances. Et, le 2 novembre, il a cette exclamation : « L'Alphand est terminé, enfin ! »
Il écrit alors à M. Mesureur pour le prier d'en faire l'inauguration le plus tôt possible et, le matin, si possible, le jour étant alors plus favorable.
La fête du « Triomphe delà République » retarda de quelques jours l'inauguration de l'Alphand. Elle eut lieu le 14 décembre 1899 avec l'affluence de hauts personnages et le cérémonial que commandait son importance. Le comité remit à la Ville de Paris, qui y avait largement souscrit, ce monument élevé à l'homme qui l'avait transformée.
Dans sa forme définitive, il me semble (ceci est une impression de spectateur et de passant, et non une prétentieuse observation de critique d'art) il me semble, dis-je, moins heureux que l'esquisse. L'amplitude du bas-relief paraît diminuée, la coloration générale du grand groupe à l'aspect plutôt dur, mais,4)eut-ètre estce par un effet du mauvais éclairage ou par un effet du vide de l'horizon qui l'entoure.
Cette dureté, par une opposition normale, éteint, blondit, la coloration générale de la frise, alfadie déjà par la nature même de la pierre dans laquelle elle est taillée, et parle voisinage des pierres de taille des maisons environnantes.
Est-il impossible d'admettre que l'œuvre se ressent des luttes que son auteur a dû soutenir contre soi-même pour la conduire jusqu'au bout. Ceci est encore une question. Mais on ne pourra vraiment connaître et juger le monument d'Alphand que lorsqu'il sera, — s'il y est jamais — à une place proportionnée h sa forme et où il ne sera pas combattu par tout ce qui l'entoure.
En récompense de cette œuvre qui, pour compromise qu'elle soit, dans son ensemble, par l'effet malencontreux de la figure principale, n'en demeure pas moins l'un des monuments des plus intéressants qui soient à Paris, et comme unique compensation de ses années de travail, donné gratuitement et de sa
bataille quotidienne contre la mort, que demandait Dalou, alors que peu de jours auparavant il avait fallu faire accepter par surprise la croix de commandeur de la Légion d'honneur ? Ce qu'il demandait, c'était simplement d'humbles palmes académiques dont il voulait faire la surprise à ses collaborateurs principaux.
Et voici en quels termes il y insistait dans une lettre adressée à M. Mesui-eur :
« Mon cher président, en vous adressant les trois demandes ci-jointes, perce mettez-moi de vous rappeler que leur réussite me tient beaucoup à cœur ; car '( ces trois indispensables collaborateurs de grand talent, sont tous trois aussi, « je le répète, des hommes admirables, tant à cause de leur assiduité, de leur (1 entier dévouement pour moi, de leur abnégation de tous les instants, aussi « bien que dans leur vie privée. Ouvriers modestes, tous trois sont mariés et « pères de famille. Je ne connais personne de plus estimable et suis fier de leur « amitié. »
« Permettez-moi d'ajouter : Entre eux pas de choix à faire ; ils me sont éga- (I lement chers. Aussi fais-je des vœux pour la réussite de vos démarches « qui, je veux le croire, étant donné votre situation, ne peuvent manquer « d'aboutir.
« Veuillez donc, mon cher Mesureur, être assuré de mon entière reconnais- « sance pour la grande joie que vous allez me causer.
« J. Dalou. »
M. Leygues, ministre de l'Instruction publique, ne crut pouvoir accorder à M. Mesureur et à Dalou que deux de ces palmes. Tune pour M. Auguste Becker, l'autre pour M. Léon Gobet.
La cérémonie étant terminée, Dalou, événement considérable pour lui qui, soumis depuis six ans à un régime voisin de la diète, n'avait jamais mangé hors de son logis, s'en fut dans un grand restaurant de la Porte-Maillot célébrer, en compagnie de sa femme, de sa fille, et de ses ouvriers si sincèrement aimés, l'achèvement de l'œuvre où ils l'avaient secondé.