LE HAUT-RELIEF DE MIRABEAU
En 1883, l'Etat venait de mettre au concours un monument qui devait être érigé à Versailles, à la gloire de l'Assemblée Constituante. Dalou, édifié par le concours du monument de la République, sur les complications et les dessous de ce genre d'épreuves, qu'il qualifiait de « loteries », ne se préoccupa aucunement de celle-ci. Le hasard fit qu'il se trouva amené à y prendre part au moment où il y pensait le moins.
L'architecte Train avait fait, en vue de ce concours, un projet et avait demandé à Chapu les maquettes provisoires des statues destinées à accompagner
ce projet, lors de la première épreuve d'admission. Son travail avait été admis à concourir à lu seconde épreuve mais, cette fois, avec les modèles de sculpture réel. Or, voici que, au moment d'esquisser les sculptures par lui indiquées, Cliapu se rétracta. Le délai de livraisons des esquisses avançait et, mis dans la nécessité de remplacer Cliapu, M. Train s'adressa d'abord à Delaplanche. Uefus de Delaplanche qui ne veut pas courir les risques de l'affaire.
M. Train se rejette alors sur Aube, qui déclare n'avoir plus le temps nécessaire à l'exécution d'un travail aussi important, mais qui offre de le faire, par moitié, avec un confrère de son choix; ce qui est accepté.
Et il s'adresse tout d'abord à son ami d'enfance, à son camarade de la Petite Ecole, à Dalou, qui, à peine revenu de Londres et, attendant la solution définitive de la commande du Triomphe de la République, avait repris le chemin des ateliers de décorateurs et faisait des figurines pour un céramiste.
Le projet de M. Train accusait des dimensions énormes. L'ensemble était rectangulaire. Par un large perron, on accédait à un escalier d'une quarantaine de marches, donnant accès à un très vaste palier rectangulaire. Au centre de ce palier, un édifice cubique, relativement bas, portait, à la face et en arrière, des inscriptions commémorativeset, sur les côtés, deux bas-reliefs. L'un : l'Ouverture des Etats Généraux par Aube, l'autre, Mirabeau répondant à Dreux-Brézé par Dalou.
A chaque angle de ce cube se dressait une statue : Bailly et Condorcet par Aube, La P'ayette et Mirabeau par Dalou. Sur ce premier édifice de pierre se dressait une colonne ronde à soubassement hexagonal ; la base en était de pierre, le fut en était de bronze, il débutait, à la jonction du bronze et de la pierre, par une bague, d'une hauteur égale, environ, à celle des deux tiers des statues d'angle. Cette bague était ornée d'un admirable haut-relief de Dalou représentant des scènes de la Révolution.
Au sommet de la colonne il y avait une statue, debout, de la République.
Au delà de cette colonne, se dressait une vaste tribune, disposée en amphithéâtre, garnie jusqu'au sommet de trois rangs de banquettes, séparées par des gradins, et, au fond, sur le mur carré de cette même tribune, se développait un énorme bas-relief représentant des scènes de Travail et de Paix, reliées à leur centre par un groupe allégorique de l'œuvre de la Révolution. Un peu partout, sur les pilastres et derrière la tribune, étaient inscrits les noms des membres de l'Assemblée.
Sur chacun des deux côtés du grand palier, des socles portaient six maquettes de statues.
Le projet fut repoussé, mais il bénéficia d'une prime d'une dizaine de mille francs que se partagèrent l'architecte et les deux sculpteurs.
Par la suite, la République d'Aubé fut exécutée en marbre et placée au Palais- Bourbon et la statue de Bailly fut exécutée en bronze et prit place au Musée du Luxembourg, dont elle est l'un des meilleurs morceaux de sculpture. Quant à la' partie faite par Dalou voici ce qu'il en advint : la bague décorative a disparu, le La Fayette est resté à l'état d'esquisse, mais c'est une esquisse d'un tel charme et d'une allure si cn\ne, qu'elle fut fondue, telle quelle, en bronze à de nombreux exemplaires et, si sommairement indiquée qu'elle fût, elle prit place dans les collections des amateurs français et américains.
Le marquis de La Fayette, jeune, svelte, et d'une exquise élégance, vêtu de l'habit à la française, le chapeau à l'aisselle, la tête haute et coiffée de la perruque à marteau, les reins cambrés, les jambes fines et bottées, et faisant un pas droit devant soi, tient, au bout de son bras droit étendu et la pointe basse, sa fine épée de gentilhomme. La statue de Mirabeau, debout, le petit collet à l'épaule, a été exécutée, par la suite, pour l'Etat, à environ un mètre de hauteur et est restée en détresse à l'état de plâtre dans un magasin de l'Etat. Elle est d'ailleurs d'un intérêt très secondaire. L'ensemble du monument a été livré aux magasins de l'Etat, qui en était devenu propriétaire par suite de la prime par lui donnée. S'il n'est pas en trop mauvais état, il serait d'un vif intérêt d'en exhumer les basreliefs si intéressants qui s'y retrouveraient.
Aujourd'hui le bas-relief de Mirabeau répondant à Dreux-Brézé, tel qu'il était sur l'esquisse — ou à peu près — se trouve non seulement dans la salle Casimir Périer, du Palais-Bourbon, mais encore, a-t-il été reproduit par l'imagerie, sous toutes ses formes, depuis la très belle gravure au burin qui appartient à la calchographie du Louvre, jusqu'à la reproduction typographique, photographique, glyptographique, etc. Il est suspendu aux murs de presque toutes les écoles primaires de France. On le rencontre dans les bureaux des mairies et des administrations de l'Etat. 11 se retrouve, le plus couramment, dans l'illus- • tralion des livres d'histoire destinés à l'enseignement primaire et il est tellement populaire que les gens qui en usent ainsi, semblent ne pas se douter de l'indélicatesse qu'ils commettent lorsqu'ils ne l'accompagnent point du nom de son auteur véritable.
Le modèle en plâtre de ce haut-relief fut exposé, avec celui de la Fraternité, au Salon de 1883. Jamais les jardins du Palais de l'Industrie n'avaient offert un spectacle pareil à celui de cette année-là. On y voyait des groupes compacts arrêtés devant le haut-relief de la Fraternité ou devant celui du Mirabeau et se
pressant comme là-haut, à la peinture, devant quelque toile à scandale ou devant quelque Meissonnier invisible.
Les artistes s'extasiaient ou se recueillaient, également devant l'un et l'autre, le gros public se tassait et se bousculait, mais surtout devant le Mirabeau. Les gens de culture artistique nulle faisaient les réflexions de leur cru. — « Regardez « donc comme c'est fait. A la bonne heure ! voilà qui est de l'ouvrage bien fini! »
Et ils approchaient, et ils admiraient tous les plis des bas de soie ou de fil fin, et les boucles des souliers, et les boutons des babils, et les perruques : « On les dirait en vrais cheveux », et la figure de ce bonhomme et les mains de celui-ci et les rabats et les cravates, et les broderies des habits du joli petit marquis, et le tapis fleurdelisé de la table, et les franges des banquettes. Oh ! les franges de ces banquettes, ont-eltes fait assez d'heureux : « Et là-bas, dans le coin à gauche, (t avez-vous remarqué que l'homme, en bras de chemise, a posé son marteau sur « le tabouret qui est près de lui ? On dirait un vrai marteau ! »
Et alors, les plus curieux allaient et venaient cherchant sur le plâtre le nom de l'auteur et ils ne le trouvaient pas, et par cette simple raison qu'il n'y était pas.
Ces bonnes gens, comme toujours, ne voyaient que les premiers plans. Ils y avaient d'ailleurs de quoi s'occuper; ils y trouvaient déjà une trentaine de personnages. Et, tout d'abord, vu de profil, froid, impertinent, le jeune marquis de Dreux-Brézé, tout joli et finement découplé, bien pris dans son habit de soie brodée, le chapeau sur la tète, la canne, très fine, tombant droit entre ses pieds, joints aux talons.
Avant qu'il ait pu s'avancer jusqu'au milieu de l'Assemblée, Mirabeau a marché résolument vers lui, et l'arrêtant net, il l'a médusé par la seule puissance de sa tête énorme, au mufle de taureau, couturée par la variole. Et il reste là, le dos tourné à la porte par où il vient d'entrer tout fringant. On sent que maintenant il n'ose plus ni faire un pas en avant ni se retirer. Mirabeau est vu de trois quarts ; gros, trapu, les épaules remontantes, l'encolure gonflée. A la façon dont le geste de son bras droit, gêné par l'obésité, se développe et dont son index, allongé vers le bas, dessine les paroles qu'il prononce, on sent qu'il se contient, mais au bout de son bras gauche tombant, on aperçoit sa main et ses doigts crispés mâchant le feutre de son tricorne. Et l'on entend alors sortir de sa bouche, non la phrase célèbre que des historiens ont arrangée pour le seul amour des belles manières, mais celle qu'il a, rabrouant l'homme qui apportait la volonté de « son maître » prononcée, selon toute probabilité, la phrase qui, seule, ressemble aux coups de boutoir de ses discours de juin et de juillet 1789 :
« Allez dire à votre maître, que nous sommes ici par la volonté du peuple et « que nous n'en sortirons que les baïonnettes dans le ventre. »
Et c'est cela qu'il dit, le Mirabeau de Dalou, et de môme qu'on V entend, on voit passer sous ses habits négligés, le frisson qui lui court sur la peau, de la nuque au talon.
Et s'il est ainsi, c'est que Dalou en faisant le nu de son Mirabeau a modelé une sorte de statue de l'Indignation. Je le revois encore dans l'atelier de la rue Montessuy ce Mirabeau, la tète à peine indiquée, ayant alors pour tout vêtement, son chapeau broyé par sa main gauche. La colère tressautait dans tous ses muscles, et c'est pour cela que, maintenant elle y tressaute encore à travers ses habits.
Elntre lui et Dreux-Brézé, et séparé d'eux par la largeur de la simple table, du centre de laquelle il préside l'Assemblée, et où s'appuient ses mains aux doigts étendus en éventail, Bailly, debout et sans nulle emphase, regarde bien en face, l'envoyé du roi et, sur son maigre visage, on lit la tenace et très calme résolution de l'homme de science; elle marque bien que, ce que Mirabeau vient de dire, toute l'Assemblée le ratifie et est toute prête à y conformer tous ses actes. Et alors, ïe regard du spectateur se porte vers cette foule d'hommes qui, derrière Mirabeau, ou autour de lui, emplissent la salle.
Soixante visages sont là, parfaitement lisibles, et le mouvement général de ieur groupement, fait sentir qu'ils ne sont qu'une fraction de cette Assemblée dont la houle s'agite encore au fond de la salle, et, aussi, par de là le cadre. Les regards de tous sont, maintenant, fixés sur Mirabeau et sur Dreux-Brézé.
Chaque visage a sa vitalité personnelle, les uns laissent voir la détermination froide et irréductible, d'autres la stupéfaction causée par la violence de l'apostrophe de Mirabeau et partout, on lit la volonté de ne point céder, et partout, la «uriosité de savoir comment Dreux-Brézé va se retirer. Au spectateur il semble -qu'il- va sortir, à petits pas, à reculons.
Presque tous sont debout, carie parti de la Cour a trouvé bon de prétexter des réparations à la salle des Menus, pour troubler les discussions par les coups de marteau des ouvriers; il a même fait enlever les banquettes, afin de lasser ces petites gens, qui prétendent traiter avec lui d'égal à égal. Le tapissier qu'on voit, à l'angle gauche, et qui se retourne pour voir comment la scène finira, porte .•encore une des banquettes sous son bras.
Il en reste, en tout, deux encore, placées de biais, au premier plan de la composition ; les plus fatigués des Constituants y sont assis, en attendant qu'on les leur enlève de sous les jambes.
Assis sur l'angle de celle qui avance, à peu près à mi-largeur du bas-relief et tout en avant, on voit, de dos, un jeune député au buste très long, la tête tournée de profil, et qu'il suffirait à Dreux-Brézé d'avoir regardé pour pouvoir dire aux gens de son parti que la froide colère des gens du Nord est à l'unisson de la fougue méridionale de M. de Mirabeau.
Dalou, toujours préoccupé de la coloration et du mouvement de sa composition, adula vie et la couleur de son baut-relief de Mirabeau à des idées d'exécution tirées le plus particulièrement de l'Art du peintre.
Partant de cette règle qu'il a lui-même formulé en ces termes : — à l'époque où il travaillait sur le bas-relief d'Alpband. — « En perspective, la décrois- « sancedes valeurs doit égaler la décroissance linéaire ou celle des proportions, si « on le préfère », il donna au premier plan la plus grande intensité possible de coloration. C'est pour l'obtenir, qu'il traita jusque dans leurs plus infimes détails, et les têtes et les vêtements du premier plan, et tous les accessoires qui les accompagnent. De cette façon, ils « viennent en avant dans la lumière », par la force de leur coloration, au moins autant que par la variété de leurs reliefs. Et il advient alors que malgré la décroissance linéaire et la décroissance des valeurs, ceux qui se trouvent derrière eux gardent assez d'intensité pour qu'on les sente vibrer. Les plus éloignés, étant sculptés presque au niveau du fond, donnent la sensation de gens qui s'agitent dans le lointain.
Cette perfection des détails, dont se réjouissait tant le bon public des entrées gratuites du dimanche, n'a donc point été faite en vue de plaire aux badauds ou par manie d'achèvement des détails, mais uniquement en vue de produire coloration totale du bas-relief.
Cef;i, Dalou l'a fait en application, système bien arrêté chez lui, auquel il ne faillit jamais et dont le plus extraordinaire exemple se trouva, plus tard, dans l'exécution de tous les détails du monument de la place de la Nation.
Contrairement à ce qui a toujours lieu en pareil cas, il n'a placé, parmi ses personnages, que les seuls portraits historiques qu'il était impossible d'éviter, les autres têtes sont inventées ou empruntées à des amis. Ce que le bas-relief perd en intérêt de curiosité, — question secondaire en art et dangereuse pour î'artiste et pour son oeuvre, — l'exécution d'après la nature réelle le lui rend largement en puissance vitale.
Rien n'eût été plus facile à Dalou, s'il l'avait voulu que de copier les nomibreux portraits des Constituants dont les bibliothèques surabondent. De parti pris il ne l'a pas fait. Cette pénurie de documentation pseudo-historique pouvait rendre l'achat par l'Etat, seul acquéreur supposable, très problématique, mais
Dalou n'était point de ceux qui modifient quoique ce soit ù leur composition en vue de leur placement. La beauté du haut-relief était telle et le succès fut tel que, après que, conjointement avec la Fraternité, il eût reçu la Médaille d'honneur, la commission gouvernementale en proposa l'acquisition, et le Gouvernement décida qu'il serait placé à la Chambre des députés, reproduit en bronze fondu à cire perdue par les soins d'un fondeur du nom de Gonon, lequel obtint de l'Etal une pension pour avoir (il le prétendait lui aussi du moins) retrouvé le secret de la fonte à cire perdue à grande échelle. Restait à savoir en quel lieu du Palais-Bourbon on lui réserverait une place. 11 fut d'abord question de la salle des séances. Des raisons quelconques, d'architectes ou autres, firent avorter ce projet. On parla alors de la salle des Pas-perdus. Là, l'éclairage est encore suffisant et l'œuvre eût accompagné la vie la plus intense du Parlement. D'autres raisons surgirent : d'où un autre avortement. Après de longues tergiversations, et sur l'avis des architectes, le bureau de la Chambre avisa le mur de la salle Casimir-Périer, laquelle sert de passage pour aller à la bibliothèque. Dalou préféra cette solution à l'enfouissement probable de son œuvre au cas où la situation s'éterniserait.
Très haute de plafond, la salle Casimir-Périer est sensiblement plus profonde que large et la lumière n'y arrive que très atîaiblie sur le mur du fond. C'est en cet endroit, où le public ne pénètre jamais que l'on a maçonné une longue console et un lourd encadrement pour y placer le Mirabeau. J'ai ouï dire que cet encadrement était des plus heureux. Cela m'a rappelé les chirurgiens qui, lorsqu'un de leurs opérés succombe à la suite d'une opération, dégagent leur responsabilité en déclarant que : « La Chirurgie est sauve ». Au Palais-Bourbon, l'architecture est peut-être sauve, mais le plus célèbre et le plus admirable haut-relief qu'ait produit l'art français, n'en demeure pas moins assassiné au fond d'une cave.
Par une suprême ironie, son cadavre est éclairé, de droite et de gauche, comme par la lumière morne de deux candélabres mortuaires, par le faux jour des baies donnant accès à la salle précédente et au vestibule de la bibliothèque. De la bataille de ces trois éclairages ennemis, résulte une sorte de demi-obscurité louche, et, comme la patine du bronze a été faite très foncée, presque noire, en vue d'une exposition en pleine lumière, elle étale maintenant dans la blancheur crue des pierres qui l'environnent les noirceurs et les luisants d'une coupe de houille.
Là où est le haut-relief de Dalou, tout recul est impossible ; l'éclairage est tel, qu'on ne voit rien, dès qu'on se retire en arrière, sinon des faux jours fri-
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sauts se jouant sur le bronze. Quand on s'approche, les bonshommes ont l'air de s'avancer au-devant de vous et paraissent disproportionnés au cadre. Puisqu'il fallait choisir l'emplacement selon la chose déjà faite, il eût été nécessaire de renverser la règle applicable au recul, tout aussi bien pour la peinture décorative, que pour un haut-relief coloré comme celui de Dalou, règle que Dalou a lui-même formulé ainsi :
« (18 mars 1895). — De plus en plus, ma conviction s'affirme que, notam- « ment dans la peinture, la proportion donnée aux figures est fort importante. « Si les figures sont trop grandes et que le recul soit trop faible, l'effet devient « désagréable, on semble être beaucoup plus près encore ; en un mot, l'espace « se rétrécit. Le contraire me semble meilleur; il vaut mieux de petites figures « lorsqu'on ne dispose que dépende recul, — et même avec un recul insuffisant « — celte proportion me semble encore préférable. Cela donne de l'espace. 11 «•vaut mieux avoir l'air d'être loin des figures et des horizons, l'effet est meil- « leur. Les maîtres d'autrefois ne s'y sont guère trompés, je crois, leur goût, « leur expérience les a bien guidés, là comme ailleurs. »
Fasse le ciel qu'un président de la Chambre qui serait aussi un artiste — M. Léon Bourgeois par exemple — ait l'inspiration de tirer le chef-d'œuvre de Dalou du cénotaphe où il moisirait, s'il n'était de métal, et de lui trouver une place oîi il recevrait la lumière qui lui est indispensable et où le grand public aurait l'occasion d'en jouir.
Au temps où Kloquet était président de la Chambre, il avait conçu l'idée de transformer la salle Casimir-Périer et d'y placer un monument au Parlement, entouré d'une architecture et de peintures, adéquat au reste de la pièce. Il est, au fond, peut-être heureux que ce projet n'ait pas eu d'autre suite, car rien n'aurait pu donnera cet emplacement la clarté qui lui fait défaut de tous les côtés. Dalou, toutefois, avait étudié à fond et construit un petit modèle, comportant un vaste portail rehaussé de peintures décoratives, et au centre duquel le monument du statuaire trouvait place, dans une niche vaste et profonde.
Dalou avait fait une esquisse charmante, très poussée, très complète, dont le moulage en plâtre existe encore. Il symbolise l'œuvre de la Justice.
La Justice est assise sur un haut piédestal ; seuls les bras et les épaules sont nus. La main gauche avance, avec un geste de paix, l'autre main tient la table de la Loi, appuyée debout sur le socle. A la base du socle, à gauche, la République, debout, les mains appuyées sur la base du socle, lève la tête et contemple la Justice. A droite sur un lion, dont la grosse tète tranquille occupe le centre du groupe, à la partie inférieure du monument, est assise une femme drapée,
178 DALOU, SA YIlil ET SON OEUVRE
décolletée, le dos appuya au socle, la jambe gauche portée en arrière, tenant dans ses bras disposés en berceau, un enfant qu'elle caresse d'un regard maternel.
En outre de ce monument, la salle devait contenir six statues en bronze d'orateurs de la Révolution. Celle de Vergniaud fut commandée à Dalou. Il la fit de grandeur d'exécution debout, les bras croisés, et écoutant. Le modèle est resté depuis le printemps 189idans les magasins de l'Etat, où il attend et attendra, peut-être longtemps, le moment d'être livré au fondeur.
En 1894, Dalou eut l'occasion de le revoir et en eut l'impression suivante :
« (4 mars 1897). — Au dépôt de l'État j'ai pu revoir une figure de Vergniaud « de mon cru, de laquelle je ne suis pas fier, j'en suis même honteux. »
Ayant lu cette sentence de l'auteur de ce Vergniaud, je n'ai pas essayé, je l'avoue, de forcer la porte des magasins de l'État. Ceux qui ont vu ce Vergniaud s'en souviennent comme d'une chose consciencieusement faite, mais vulgairement quelconque.