‹ Dalou, sa vie et son œuvreChapitre 32 sur 54 · LA STATUE DE LAVOISIER · texte numérisé non relu

LA STATUE DE LAVOISIER

La statue de Lavoisier, qui est l'une de celles qui ornent le grand amphithéâtre de la Sorbonne, est le type de ce que, en langage de sculpteurs, on appelle une belle figure. Le savant marquis est assis sur un banc, sa jambe droite reposant sur son genou gauche, est tendue en avant ; le corps penché, il s'appuie du coude et sur son genou droit et sa tête pensive, tournée vers la gauche, est soutenue à la pommette par la paume de sa main droite fermée. Le bras opposé pend librement ets'arc-boutede la main à la banquette. Cette statue a été exécutée en pierre; on peut, à vue d'œil, évaluer sa dimension debout, à 3 mètres au moins. Des réductions de diverses grandeurs, et dont Dalou a revu les petits modèles, ont été publiées en bronze.

LE SILENE

Dans l'alclier de la rue Montessuy, où, pour se reposer l'œil, pendant qu'il faisait le Triomphe de la République, Dalou modelait le Mirabeau, on voyait souvent entrer, par la porte du fond, un gentil petit âne gris, dont le domicile réel était le terrain vague bordant la gigantesque baraque. Dans l'atelier, il avait une tenue assez correcte, mais sur son terrain, s'amusant avec la chienne chargée de la garde de nuit du logis, il se livraft à tous les ébats d'un àne heureux, et qui vit de ses rentes.

C'était sa fonction. Dalou, tel un physiologiste entretenant des cobayes, . l'avait placé là, en observation permanente, pour étudier, dans toute leur vérité, les mouvements du principal acteur de son groupe de Silène. Ce Silène fut l'une des œuvres qu'il a le plus aimées.

La terre cuite de l'esquisse faite à Londres suffirait pour constater qu'elle est sortie, tout d'un jet, de son cerveau. Elle émergea en môme temps que la Bacchanale, la Fraternité, le Triomphe de la République, à l'heure où dans l'existence isolée de l'artiste, la vie s'était à nouveau révélée, où les oiseaux chanteurs étaient réapparus dans la cage, hier vide et silencieuse, où les vases abandonnés sur les meubles avaient refleuri, où les tomes aimés de Rabelais et de Molière avaient retrouvé leur place sur la table de famille et repris l'envolée de leur rire parmi les échos réveillés de la maison.

L'œuvre fut reprise à Paris. 11 en a survécu le petit modèle en plâtre, une étude du Silène en plâtre, deux terres cuites d'une trentaine de centimètres: des études de nu de deux des figures d'homme, plus un masque délicieux du Silène, de grandeur du petit modèle et enfin une tête de singe en terre cuite. Le reste des études, poussées et parachevées a été mis en miettes par Dalou.

Bien habile sera celui qui le pourra resculpter avec des mots ce groupe de Silène. Des poètes, des maîtres, tels que Théodore de Banville, qui croyait sincèrement à tous les habitants de l'Olympe et tels que Armand Silvestre, un grec du temps de Périclès et de Pantagruel, — (que l'auteur du compositeur Toqué excuse cette incursion parmi les herbes folles de son jardin), — Armand Silvestre, l'homme qui, de jamais et de toujours, fut le plus semblable à Silène, n'ont pu, malgré tout leur talent, en donner une idée suffisante.

En pareille mésaventure, Victor Hugo se tira d'affaire par ce vers :

Ah ! si Gautier pouvait me prêter son crayon !

Mais, hélas ! Gautier n'est plus là et son crayon a disparu avec lui. Imaginez-vous, tant bien que mal, une pyramide humaine échafaudée sur un âne en colère, et croulant tout autour de lui. Tout le monde rit, roule et rue. Au sommet de la pyramide apparaît la grosse tète élargie de Silène, fils de Pan et père nourricier de Bacchus. Du dos de l'ftne qui rue, il descend en pente douce vers le sol, le torse afTalé, les bras ballants, les jambes abandonnées.

Ceux-là seuls pourront jouir de la plantureuse beauté de ce Silène, qui ont,

au temps jadis, pu contempler le Véron des Odes funambulesques dans sa baignoire, ou vu notre oncle à tous, le volumineux et jovial Francisque Sarcey, faisant une pleine eau à la Grenouillère, et l'ont, comme moi-même, revu plus tard, au Jardin d'Acclimatation, sur le dos dun éléphant. Il se tenait bien, lui, d'abord parce qu'il avait un pantalon et surtout parce que l'éléphant était pacifique. Mais le pauvre Silène, qui a laissé cheoir le peu de linge qui le couvrait, est gras et il a chaud ; et il roule le malheureux. — Il se tenait bien, le jovial Sarcey, il n'avait pas bu, sinon peut-être, et, malgré lui, quelques gorgées d'eau de Seine, mais ce n'est pas de l'eau qu'avait bu le père nourricier de Bacchus, il avait fortement trinqué, avec son nourrisson et avec tous autres s'il en avait trouvé l'aubaine. Et il ne s'était pas contenté de petites gorgées. Sur un âne pacifique, et avec un peu d'aide, on aurait bien encore pu le maintenir, mais sur un bourriquot furieux, exaspéré par son poids, acharné à se débarrasser de lui, tendant son museau vers la terre et pointant ses sabots de derrière vers le ciel, la déclivité était vraiment trop roide pour qu'il y tint. Il ne manquait pourtant pas d'amis pour l'empêcher de tomber. L'un, un grand maigre, placé derrière lui, s'efforce de le charger sur son dos, comme un sac de charbon, l'autre, du côté opposé, le soutient par le dessous de sa cuisse à la façon des crochets de selle de femme ; en face de celui-ci, une femme, très en gaîté tente de le caler, d'un coup d'épaule, le délicieux pochard ; mais il est trop lourd pour ces trois soutiens, car il se laisse aller, s'abandonne de tout son poids, insoucieux de tout, hormis de son hébriété bienheureuse.

11 y avait bien encore, pour le consolider, l'aide d'un autre homme et celui

Masoce de Silène (TciTc cuilp, du petit modèle).

crime autre femme et il y avait môme bien encore deux enfants, sans doute venus pour tenir l'àne en respect.

Mais le sire aux longues oreilles n'a pas le goût du respect, et dans sa défense et ses gambades, il a jeté par terre, en tas, sur le sol. roulant les uns sur les autres, l'bomme, la femme et l'un des enfants. L'autre enfant cherche encore à l'amadouer avec une pomme à croquer, mais lui ne lève- pas le nez pour la flairer.

L'homme est tombé, piquant une tète en avant, agitant les jambes raidies, en arrière, parallèles à la ruade de làne ; et il se fâche.

La femme, repliée, le flanc sur le sol et les bras libres, se pâme, ivre de rire; le petit, qui est dégringolé dans les jambes de la bète, pleurniche en défendant, contre l'écrasement, les grappes de raisins que, dans sa chute, il n'a pas lâchées.

Entre les pieds de l'âne grimace un petit singe, qui semble penser que les hommes ont vraiment bien de l'esprit.

Et tout cela se débat et s'ébat, tout cela s'esclaffe et se gaudit, tout cela se cramponne, se rattrape, s'eflbndre, et rue, et rit et roule.

Ceci dit, et, quand j'aurai ajouté que les personnages sont de 2 mètres de haut et que le groupe mesure dans sa hauteur 2'", 80, et que sa base, en ovale, est d'une longueur à peu près égale, il ne restera plus qu'à constater que le seul moyen de se faire une idée juste du groupe de Silène est d'aller le voir.

Là est le difficile, le modèle en plâtre qui, seul, en a conservé la couleur, blonde et vigoureuse, la souplesse, la plénitude des formes et la finesse de la peau, étant au musée de Bordeaux. Et c'est miracle qu'il y soit. Il avait paru au Salon de 1885 et n'avait point trouvé d'acquéreur. Les amateurs, et l'Etat luimême, avaient, sans doute, été effrayés par le prix que coûterait son exécution en marbre, et il n'était guère besoin d'être connaisseur pour voir, dès le premier aspect, qu'il était traité exclusivement en vue du marbre. Il était donc rentré â l'atelier de Dalou, et comme il y tenait une place considérable, son auteur en était embarrassé et agacé. Il l'avait logé, â l'abandon, dans le coin où il embarrassait le moins ; il laissait tomber, les unes après les autres, les parties dépassantes. Souvent il redisait : « Il m'assomme ce plâtras, il encombre tout et fait de la poussière, je vais le démolir. » Et, tour à tour, â l'atelier, les élèves de Dalou et ses amis le supplièrent de ne point lever le marteau sur ce « plâtras ». Le Silène avait, â la maison, un défenseur résolu en la personne de M'"'' Dalou, qui se fâchait chaque fois qu'il était question de le détruire et cela, plus que tout le reste, a dû contribuer à le sauver du massacre, car Dalou avait, dans la

sûreté de goiil et dans la solidité de jugement de sa femme, une confiance absolue.

Ce fut donc grftce à chacun, et grâce h elle surtout, que l'administration des Beaux-Arts dut de retrouver, au printemps 1893, le plâtre du Si/ène, non entièrement démoli, mais néanmoins dans un état des plus piteux et avec nombre de morceaux menaçant de tomber dès qu'on les bougeait.

Au cours de la maladie de Dalou, M. Henri Havard, inspecteur des Beaux- Arts, en négocia avec lui l'acquisition.

Dalou consentit à la fonte en bronze, qu'il n'eut jamais acceptée sans les circonstances d'ordre particulier où sa maladie et les mécomptes de ses travaux lavaient placé à ce moment.

L'artiste s'occupa activement, durant le courant de 1895, de la réfection complète du modèle; il l'exécutait au fur et à mesure des coupes du plâtre faites en vue de la fonte du bronze. 11 profila de cette circonstance pour modifier l'âne et diminuer sensiblement l'épaisseur de la femme qui tente de soutenir Silène.

En 1897, il s'efforça d'obtenir que son groupe fut placé dans le jardin des Tuileries et, le 9 mars, il notait :

« Gagné mon procès à l'égard de Silène, qui doit aller au jardin des Tui- « leries. »

Par quel concours de circonstances advint-il qu'il n'y fût point placé, Dalou n'en fait mention nulle part.

Le 30 juillet 1898, l'architecte du Sénat, M. Sellier, de Gisors, lui annonçait qu'il venait de commander un socle pour son groupe et qu'il serait édifié dans le jardin du Luxembourg. Il s'y trouve donc, dans le parterre voisin du débouché de la rue de Flcurus. Si remarquable que soit la fonte de ce bronze, la patine sombre, qui lui était imposée par le voisinage des verdures, a dépouillé le groupe de la meilleure part de sa fraîcheur et de la gaîté de sa coloration. La pluie et la neige ont achevé de le noircir. Le bronze a maigri le tout et diminué la souplesse des chairs des statues aux formes pleines, il a accentué les muscles de celles qui sont traitées dans un mode plus maigre et, ici, à tel point que l'on y retrouve, encore que infiniment atténuée, l'impression d'un excès de science anatomique. analogue à celui de la première version de. la Bacchanale, exposée au South Kensington Muséum.

Entre le groupe en plâtre et le groupe en bronze il y a une diiïérencc énorme. Elle serait non moins grande entre le plâtre et le marbre, seulement, ce serait en mieux au lieu d'être en pire. Mais l'Etat aura-t-il les fonds nécessaires pour faire exécuter ce marbre, ou quelqu'un de ces riches particuliersqui paient, par vanité.

des prix énormes certains tableaux ou certains bibelots, se décidera-t-il à en faire la dépense'. On ne peut que le souhaiter pour la conservation de ce chefd'œuvre que serait le Silène s'il était en marbre.

Tant qu'il ne sera pas en marbre, et tel que Dalou l'a préparé pour le marbre, le Silène n'existera qu'à l'état de projet ; admirable projet, mais projet quand môme. Le plâtre, tel qu'il a été refait en 1893, indique seulement ce que le groupe devrait être. Seul, le marbre l'éclairerait, l'envelopperait, l'assouplirait en même temps et lui donnerait toute sa douceur.

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