CHAPITRE V
RETOUR EN FRANCE
Tout au fond d’un tiroir, dans une armoire dont Dalou seul cul la clef et que seul il ouvrit, une enveloppe a été retrouvée où étaient écrits ces mots : Lettre dictée par sa mère à George! le. — Relique.
Un ne peut l’ouvrir qu’avec d’infinies précautions celte pauvre lettre ; elle a du être tant de lois prise et reprise, dans le portefeuille, jamais quitté, cl qui tenait chaud à la place, là où il appuyait, elle a été si souvent pliée et dépliée, lue et relue, que les plis en tombent en charpie et que le papier en semble usé par les regards qui font tant de fois parcouru et caressé :
« 11 avril. — Cher petit père. Donne vite la volée à tous nos pauvres baisers « qui ont dû faire un si grand voyage, pour te trouver ; ils étaient si impatients « d’être vers loi, les bavards, que peut-être ils ont trouvé un moyen de s’échapper « malgré les fleurs qui devaient te les porter, tout parfumés. Nous avions dû les « tant serrer pour les faire tenir tous dans cette petite boite, qu’ils doivent avoir « bien mauvaise mine. Accueille-les bien tout de même ; tu verras qu’ils sont de « gentils messagers. — Tiens, cette petite violette en a fait cacher trois dans son « cœur; fais-les vite sortir de leur cachette ; qu'ils te disent que nous t’aimons « bien et que nous aurions bien voulu le les porter nous-mêmes.
« Georgette. »
Ainsi que sa Junon allaitant Hercule, en laissant choir dans la nuit une goutte de son lait divin y épandit une douce lumière faite de milliards d’étoiles, de même, Dalou vit, s’évadant de chaque fleur de ce bouquet, et de chaque syllabe de celle lettre, les baisers venus de là-bas, s’envoler comme un essaim de lucioles et envelopper d’une écharpe lumineuse la nuit de son double exil.
Depuis longtemps, en France et en Angleterre, des efforts avaient été faits
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par des personnages politiques et par des hommes d’Etat importants des deux pays, pour que la condamnation de Dalou fut revisée et annulée. Même à l’ambassade française on lui affirmait que, puisqu’il refusait de demander, ni de laisser demander une grâce, qui lui serait accordée sur l'heure, il lui suffirait de venir se présenter devant le Conseil de guerre, pour que son acquittement fut prononcé et que ce serait, lui promettait-on, une simple question de formalité. Lui n’avait pas confiance en une telle aventure. Dans une lettre, que j’ai bien malheureusement égarée, répondant à quelques mots où je traitais sans beaucoup plus de confiance que lui, ce sujet, il me disait à peu près ceci : « les tailleurs d’ici a m'habillent bien mal, mais j’aime encore mieux leurs affreuses jaquettes « qu’une casaque de forçat. »
Son collègue du Louvre, son ami .Iules Héreau, qui tenta l’expérience, dans des conditions analogues, ne fut nullement acquitté, sa condamnation par contumace, aux travaux forcés, fut simplement transformée en deux ans de prison pour usurpation de fonctions civiles. Le coup fut trop rude pour le pauvre Héreau, — un peintre dont les toiles, hélas trop rares, honorent nos musées, — sa santé déjà très éprouvée n’y put pas résister, et il mourut peu de mois plus tard, gracié c’est vrai, mais tué par ce jugement du Conseil de guerre de Paris, car Mac-Mahon, tant que dura sa présidence ne laissa pas arracher à l’autorité militaire, une juridiction, qui était, en fait réel, l’imitation aggravée des Cours prévôtales de 1815 ou des Commisions mixtes de 1854.
Dalou, maintenant, plus que jamais, aspirait au retour, et ça avait été le sujet de bien des causeries à cœur grand ouvert avec Cornaglia qui, lui, en faisait sa pensée constante. Une correspondance s’établit entre les deux amis, où tout d’abord, il n’était guère autrement parlé de retour, et Dalou prit plaisir à tenir Cornaglia au courant de ses pensées les plus intimes et à lui parler de ses travaux. Il lui écrivait :
« 417. Glèbe-Place , fi avril 1878. — Peut-être voudrais-tu savoir ce que je « fais, tu vois, j’avoue ma fatuité. Eh bien, je termine le groupe de la Reine. Tu « verras cela bientôt par la photographie. Je fais le buste d’un vieux monsieur « très laid, et, enfin toutes les inepties que mon agréable métier comporte. Je « n ai rien envoyé cette année pour l’exposition anglaise. J’aurai le groupe « composé pour la Reine dans une galerie privée. ■>
Puisque nous avons ici, de la main de Dalou, l’indication de ses travaux à cette date, jetons-y un coup d’œil : Le vieux monsieur très laid, était, sauf erreur, un médecin allemand, décédé quelques années plus tard, et dont le buste a passé entre les mains d’héritiers inconnus. Il n’en existe pas de photographies.
Quant aux « pet i tes inepties que l'agréable métier comporte », il n'est pas téméraire d’y comprendre un groupe que 1 talon n'a pas pu détruire, par celle raison, qu’il était vendu à Lord Northbrook. Ineptie est dur; Dalou seul pouvait le qualifier ainsi; erreur suffirait, et, pour rester dans la vérité historique, accident serait le terme juste.
En s’amusant les doigts, en rêvassant, en cherchant cet « autre chose » qu’il cherchait sans cesse, Dalou avait fait une ébauche d’un petit groupe en costume moderne où jouaient un grand et un petit enfant, puis, la chose « ne venant pas » ainsi, il avait retourné son idée de diverses façons et avait abouti au jeu de cache-cache.
Au milieu, un fut de bouleau dont la cime et les basses branches ont dû être arrachées par un dur coup de vent, un peu de lierre grimpe au pied. A droite se trouve une tille d’une douzaine d’années, vêtue d’une chemise, retenue par une cordelette, à la ceinture, et qui, de ses bras nus et infléchis comme pour une révérence, en tire l’étoffe un peu en arrière, découvrant ainsi les jambes nues jusqu’à mi-hauteur du mollet. Bien entendu les pieds sont nus. La tête inclinée vers la droite rit, d’un rire que l’on peut, à la rigueur, taxer d’artificiel et qui découvre toutes les dents, expression suprême du rire selon la méthode des lithographes allemands et même anglais. Le mouvement de sa tête et de son cou fait pencher la chemise de gauche à droite et découvre l’épaule droite et le côté droit du dos, l’épaule opposée et la partie opposée du dos restent couvertes. De l’autre côté du fût de bouleau, un enfant de quatre ou cinq ans, entièrement nu, sort de la cachette que formait l’épaisseur de l’arbre et rit, en regardant par en dessous, la grande tille qui est à l’opposé, sa sœur selon toute probabilité. L’arbre est planté droit sur un socle rond, en forme de champignon de modiste. Les pieds de la grande tille y posent, au ras du contour et un peu en pente.
Si l’on ne craignait de contrister lord Northbrook, on lui dirait que, pour la gloire de Dalou, il devrait faire casser ce marbre — car la chose, et c’est là le pire — a été exécutée en marbre.
Il est juste d'ajouter que durant longtemps Dalou n’eut pas la juste notion de l’étendue de son erreur. Ce groupe fut pour lui l’enfant mal venu auquel on s’attache, en raison directe de la peine qu’il vous a coûtée, car jamais peut-être aucun de ses ouvrages ne lui demanda tant d’efforts et de recherches. Il ne parvenait point à établir le mouvement juste, et personne n’arrivait à le lui poser.
En désespoir de cause, il dit un jour à Lantéri qui travaillait auprès de lui dans son atelier, par une chaleur sénégalienne : « Rendez-moi un service, posezle moi ce satané mouvement. »
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Et voilà le brave ami qui se déshabille el dans le costume de l’Hassan de Musset essaie de donner la pose. — Mais ça ne va pas encore.
Alors Dalou, à son tour, retire souliers et chaussettes, culotte et chemise, et voilà nos deux hommes vêtus comme des antiques, — sans draperies, — qui s’escriment, essaient des pas et des poses, dans l’atelier, où par bonne chance le soleil permettait ce retour à la seule nature. Et, pendant des heures, les deux amis, vêtus à la mode du père Adam, posaient ou modelaient tour à tour. Et ils ne parvenaient à rien faire de bon.
Ni r un ni l’autre ne s'avisèrent de cette idée bien simple, que l'esprit du mouvement devait être faux, puisque des artistes de leur valeur et de leur savoir ne pouvaient le retrouver dans la nature. Cette vérité, Lantéri l’eût dite carrément à Dalou s'il s'en était aperçu, car son admiration pour l’ami et le maître, n'allait point sans cette franchise absolue, qui est la forme la plus élevée du respect. Mais, ni l’un ni l’autre, ne voyait plus clair dans ce travail où Dalou s’était enfoncé jusqu’à s’y perdre, jouissant de chaque difficulté nouvelle comme d'une nouvelle leçon, qui l’acheminait vers le but par lui rêvé, et qui était de faire naître sur l’argile pétrie toutes les vibrations de toutes les couleurs. A ce point de vue, le groupe de Cache-cache représente un tour de force tout à fait extraordinaire. Le fût de bouleau, notamment, offre des variétés de blanc et de gris et des reflets de satin d’une finesse et d’une vérité de ton qu’on ne saurait imaginer comme chose qu’on pût tirer du plâtre ou du marbre.
Arrivons au groupe de la Renie dont parlait la lettre à Cornaglia.
Les plus grands seigneurs s’offraient des œuvres de Dalou, el se montraient flattés de le connaître et de le faire connaître; c’est ainsi que notamment le duc de Westminster amena chez l’ illustre et fidèle communard, le tzarewitch
Groupe t> e la Reine d’Angleterre.
Alexandre. Seule la famille royale ne possédait rien de lui. La reine Victoria, dépêcha auprès de Dalou, sa fille, la princesse Louise, aujourd'hui duchesse d’Argyll, sculpteur amateur, non sans quelque mérite, la seule artiste de l'une des familles régnantes, la moins artiste de l’Europe.
La reine désirait placer dans sa chapelle privée de Frogmore, près W indsor, un monument dédié à la mémoire de ses petits-enfants morts en bas âge. La princesse Louise s’entretint avec Dalou du désir de son auguste mère et s'entendit avec lui sur la façon de le réaliser, pour le mieux; puis, soil quelle le sentit triste, soit qu’elle se plût à la conversation de ce charmeur qu’était Dalou, soit qu’elle trouvât profit et plaisir à le regarder travailler, elle vint à plusieurs reprises — que la sœur du roi Edouard Vil excuse la justesse de l’expression — s'installer « en bon camarade » auprès de lui, dans l’atelier, propre, austère sommairement meublé de Glèbe-Place.
Et ici, qu’une parenthèse soit permise, pour montrer jusqu'à quel point Dalou était peu courtisan. Peu de temps après son retour à Paris, Gustave Doré passa chez lui, et ne le rencontrant pas y laissa une carte portant ces mots :
« Cher Monsieur, je suis venu pour m’enquérir du numéro de votre maison. « votre adresse m’ayant été demandée, aujourd’hui, par la princesse Louise qui « désire visiter votre atelier. La princesse est descendue hôtel Westminster « 11, rue de la Paix et ne reste à Paris que jusqu’à mardi. »
Bien à vous,
Dalou répondit, avec toute la courtoisie possible, qu’il était retenu à son appartement par une indisposition qui ne lui permettait pas d’en descendre. C’était la vérité, mais le bobo très sérieux qu’il avait au pied, n’était point si dangereux que, tout autre que lui, ne se fut laissé aller à risquer de le forcer, ne fût-ce que par crainte de déplaire à une royale visiteuse, dont les familières causeries lui avaient laissé les souvenirs les plus sympathiques.
De ces causeries était née l’esquisse d’un groupe composé d’un ange assis, aux ailes étalées, tenant dans ses bras trois petits nouveau-nés couchés là, dans un mouvement de gerbe fraîchement fauchée, tandis que, entre les deux genoux, et s’appuyant, de chaque bras, sur chacun d'eux, un autre enfant nu, aux formes pleines, un peu moins petit, la tète maladivement inclinée se tenait debout. Un autre du même âge, et non moins robuste d'aspect, tout en fléchissant sur ses petites jambes cherchait sous les draperies un abri contre je ne sais quel ennemi invisible. Le corps de l’ange n’est point celui d'une créature
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émaciée et immatérielle, mais, tout au contraire, celui d’une femme construite comme les belles filles du pays de Flandre, aux chairs saines et pleines, à la peau fine et blanche. Sa tète est penchée en arrière, avec une légère inclinaison vers la gauche, éclairée d'extase elle se tourne vers le cielqueses yeux implorent dans
un regard douloureux baigné de ferventes prières. Ce mouvement et cette tête, cette disposition spéciale des cheveux coupés assez courts sont les seuls spécimens de ce genre qui se rencontrent dans tout l’œuvre de Dalou. Ils ont quelque chose d’anecdotique, ils ont surtout, — comment dirais-je bien, — un accent, anglais, qui révèle une influence extérieure à la personnalité si profondément française de leur auteur. La disposition des ailes donne aussi, dans une certaine mesure, une impression analogue, mais là, on sent que la forme générale du groupe est imposée par celle de la niche où il sera placé. C’est à sa place
qu’il serait bon de le voir; mais la chapelle de Frogmore esl absolumenl privée et seuls les hôtes de la maison royale y ont accès, et il se peut, que là, les observations ici formulées sur le vu de l’esquisse cessent d’être justes en face de l’œuvre achevée. Dalou qui jamais ne parlait des œuvres dont il n’était pointa peu près satisfait, parlaitde temps a autre de celle-ci el Mme Dalou, dont l'opinion toujours sévèrement établie, faisait autorité pour lui, estimait le groupe de la reine Victoria l’une des très bonnes productions de son mari.
Un buste d’enfant, étude de l'un des enfants du groupe a été repris par Dalou et il en a fait une terre cuite, puis un marbre tout à fait admirable qui donnent l’idée de l’exécution du groupe de la Reine.
11 existé également une terre cuite, qui ne peut être qu’un premier projet de l’ange, el avec un seul enfant, petit ouvrage très achevé et qui, comparé à l'ange du groupe de la Reine confirme l’hypothèse d’une influence extérieure, celle de la princesse Louise sans doute, dans l'exécution de celui-ci.
Le groupe de la Reine fut le dernier grand travail de Dalou qui resta en Angleterre sans que le public français le put connaître.
Cet ouvrage marque tout à la fois el le réveil du courage de Dalou et son premier pas définitif et vraiment heureux vers cette grande sculpture décorative aux vigoureuses colorations où bientôt il allait s’affirmer comme un maître à la fois très puissant et très pondéré.
Vers la même époque où il faisait le groupe de la Reine, il exécutait, sur commande d’un architecte, un groupe considérable de J.a Charité destiné à l'une des places publiques de Londres. Ce groupe était, à peu près, à la Madone qu’il avait autrefois détruite, ce que la Paysanne avait été à la Junon , c'est-à-dire un retour vers l’interprétation directe de la nature.
Comme la Madone., la Charité est assise, le pied droit repoussé en arrière et, debout devant elle, un enfant nu la regarde et regarde en même temps l’enfant qu’elle porte; mais, celui-ci, celte fois n’est point dressé sur sa cuisse et, si elle le soutient de même du bras gauche, c’est pour lui donner le sein, qu'il tète avec béatitude, et, en même temps, d'un geste et d’un regard tendres elle enveloppe l’autre enfant, dont la main s'appuie sur son genou. Elle esl coiffée bas sur le front et les cheveux, groupés en arrière en lourdes torsades. Four vêtement, elle porte la chemisette aux manches plates retroussées et la jupe vulgaire des femmes d’aujourd’hui ; l’enfant qui tète a le corps pris aux reins par un maillot. Le tout forme un ensemble où la vie moderne et l’antique convention sculpturale se marient harmonieusement, donnant, du même coup, le sentiment de la réalité el la sensation de la forme idéalisée.
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Ce groupe très important avait été exécuté en marbre et placé au Royal Exchange Yard (dans la Cité). Mais, l’intempérie du climat londonien l'ayant gravement altéré, il en fut fait après diverses réparations une reproduction eu bronze qui fut mise à la place du marbre et abritée par un auvent.
Dalou avait rapporté une esquisse eu terre cuite de ce groupe, achevée comme certains Clodion, et. jusqu'en 1894. ill’avait conservée. En un jour de rangement il allait la mettre en menus morceaux, quand la bonne chance voulut que son ami Bertault arrivât et obtint de lui donner asile, sous condition comme toujours que Dalou ne la reverrait plus ‘.
Sur ce même thème, Dalou avait exécuté à Paris un groupe analogue, et dont la tradition n'est pas tout à fait précise.
Non seulement ce groupe avait été achevé et moulé, mais encore, le Maître, trouvant dans son atelier le bloc de marbre restant de la destruction de la Brodeuse , et encore haut de près de lm,50, décida de U utiliser pour cette œuvre nouvelle. La mise au point fut donc faite, la pratique largement avancée, et il y avait déjà pour plus de deux mille francs de frais de praticiens payés sur ce marbre, lorsque Dalou, le revoyant, lui lit subir le même sort qu'à la Brodeuse. 11 détruisit, de même, le modèle en plâtre et n’en conserva que le plâtre de l’enfant debout, qui existe encore et sur l’épaule duquel repose un fragment de poignet et une main.
Entre temps, Cornaglia avait eu une lettre de Dalou où il lui disait avoir
Esquisse (terre cuite de la Charité).
1 C est la reproduction de cette esquisse que nous donnons ici. de préférence au monument de Londres, que les réparations faites au marbre et sa transformation en un bronze, ont considérablement dénaturé. De plus, cette reproduction d'une esquisse donnera au lecteur un échantillon de ce que Dalou mettait en miettes.
reçu une missive, lui promettant la prochaine arrivée de sa li lie, mais de sa (ilh* seulement. Et il lui avouait toute son angoisse. Elle seule lui reviendrait-elle ?
Enfin le jour attendu arriva : la mère accompagnait l’enfant. Il était fini pour lui, le temps de trop rudes épreuves. La vie était rentrée dans la maison, avec les danses et les chansons de l'enfant, avec le charme, l'infini dévoument,
1 esprit cultivé, clair et droit de la femme, toujours sincère, et parfois jusqu à la dureté, grave, s’il le fallait, et se dilatant souvent en de larges gaîtés, l’àme vibrant partout en pleine lumière.
Des deux patries perdues l'une était retrouvée, mais l'autre manquait encore à Dalou. Et combien il lui était plus que jamais âpre le besoin de la revoir!
L’aventure du 16 mai était finie. Soutenu par tout le parti républicain, le ministère Du taure tenait tête au Maréchal, les amis de Dalou pouvaient tenter, plus utilement que par le passé, d’obtenir son retour ; chacun s’y employait de son mieux. C’était l’avocat Liouv ille, c’était le B1 Cadet Gassicourt, c’étaient \ingt autres parmi lesquels notamment, à 1 instigation de son ami intime Coquelin, Gambetta, à qui sa lutte contre le 16 mai et contre le Maréchal avait créé une situation, qui semblait toute-puissante; c’étaitle grand politicien anglais Charles Dilke. Mais, étant donné le refus formel de toute demande de grâce, directe ou indirecte, l’affaire se compliquait de difficultés pratiques, dont la plus grosse venait des scrupules de juristes du président du Conseil et aussi de l'impossibilité où l’on serait de faire comprendre à Mac-Mahon la situation, toute spéciale de l'impétrant et, donc, de lui faire signer un papier quelconque qui la trancherait.
Cornaglia, qui avait obtenu le concours de Coquelin auprès de Gambetta, suivait de près toutes les chances de réussite qui pouvaient venir de ce côlé-lâ, et il tenait sommairement son ami au courant de ses démarches. Dalou, peu instruit des dessous réels de la politique du Maréchal et de ce qu'il gardait encore de son pouvoir personnel, jugeait alors un peu durement le grand citoyen doublé d’un artiste avisé, à la gloire duquel il érigea par la suite, et en toute sincérité, un superbe monument.
217, Glèbe-Place, jeudi 29 août 1878.
« ... Mon bon ami, puisque tu veux bien être assez aimable pour aller voir « Coquelin et tâcher, si possible , de savoir quelle fut la réponse de Gambetta (s il « en fit une), ce dont je doute, eh bien, je t’en serai très reconnaissant. Yoici « mes raisons. Elle sont entre nous : 1° je savais d’avance que toutes démarches « seraient infructueuses et j’étais convaincu que ce maître opportuniste ne trou-
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« verait pas opportun même de me répondre. — Excuse-moi si je blesse tes « sentiments à son égard. — J'ignore absolument ce que tu penses en politique « et si tu as quelque considération pour certains hommes de ce monde. Quant « à moi, ma profession de foi est tout entière dans ce vers de Musset :
Je ne fais pas grand cas des hommes politiques.
a Or donc, je suis au regret d'avoir consenti à cette dernière démarche. « Je pensais voir Ch. Dilke dimanche dernier, je ne l'ai pas vu, mais comme il « va partir pour la France, dans quelques jours, je serai obligé, avant son départ, « de traiter cette question avec lui; Gambetta avait fait cette réponse à sa « demande de s'occuper de mon affaire : « Eh bien, dites-lu i qu’il m'écrive ». « Or je ne veux justement pas écrire. D’ailleurs, écrire quoi? Une lettre de « sollicitation ? Une demande de grâce? Enfin quoi ? Voilà ce qu’il n’a pas dit « et ce qu’on ne peut spécifier. Cette eau bénite de cour est trop claire. Non, « bien loin d'employer de nouvelles influences, j’en veux finir avec toutes ces « balançoires. Crois bien que, néanmoins, je suis très reconnaissant à tous ceux « qui auraient voulu m'ouvrir les portes de France ; mais ce sont toujours ceux « qui ne peuvent pas ces choses qui les désirent.
« Ainsi, vois cela ; tu as toute ma confiance. Si tu peux avoir les papiers que « j’ai eu le tort d'envoyer, brùle-les. Remercie Coquelin pour moi. Et puis, que « personne ne se dérange plus; ce sera mieux.
a Je travaille à force et prépare pour les années qui vont suivre force bonnes « choses (s’il est possible). Ça fait que le jour où les portes forcées par l’opi- « nion publique — cette grande enfonceuse de portes — s’ouvriront d’clles- « mêmes, j’aurai quelque chose de tout prêt pour le Salon de cette année-là.
« J'ai quelques travaux et jouis du charme de la vie de famille et de tra- « vailleur, avec grande joie. Je suis honteux de me dire heureux à côté de foi, « mon pauvre ami, mais la malchance dure depuis si longtemps dans tes « affaires, qu'elle doit se lasser, et bientôt tu auras de meilleures nouvelles à « me donner, j’en suis convaincu.
« Je t’envoie mes amitiés bien sincères. »
Dalou, en effet, depuis que sa vie s’était retrouvée, avait accumulé projets sur projets. En cette fin d'année 1878, il eut une de ces poussées de puissantes trouvailles, qui demeurent uniques dans la vie des grands artistes. D’un coup, il dégagea cette nouvelle forme de son art, qu’il cherchait avec tant de peine
depuis plus de deux années et elle lui apparut enfin en pleine lumière. Comme en un coup de génie, et en quelques mois, il composa et esquissa, l'une chassant l’autre, ces œuvres de vie et de joie qui furent le Silène, la Bacchanale , et ce prodigieux haut-relief de la Fraternité , qui semble avoir été inspiré par le récit de l'inoubliable journée d’ouverture de l’Exposition universelle de 1878.
Injuste et ingrat envers lui-même, il ne compta plus comme des œuvres dignes de son ambition, ces merveilleuses statues, petites et grandes, qu’il avait semées ile-ci et do-là dans les collections des grands personnages anglais.
Dans son for intérieur, il les regarda désormais comme des péchés véniels qu’il était satisfait de savoir ignorés en France, car jamais, à aucune exposition, il n’en montra nul spécimen à ses compatriotes. Ce fut seulement dans les dernières années de sa vie, qu’il leur rendit un commencement de justice et qu’il en voulut reprendre la tradition agrandie.
Pour le moment, il ne rêvait que monuments énormes, dont la pensée, la forme et la couleur élèverait l’esprit et réjouirait les yeux du peuple.
Et ce peuple, qu’il aimait d'un amour à la fois exalté et raisonné, ce peuple dont il était lier d’être l’un des atomes, il le savait n’exister pour lui qu'en France seulement, et nulle part hors de France. 11 avait cherché à le retrouver en Angleterre et n’y était point parvenu. Et ça avait été pour son àme un exil de plus.
Pendant qu’il s'occupait d’installer le groupe de la chapelle de Erogmore, la reine Victoria avait voulu l'avoir pour hôte à AA indsor, et, de toutes parts il recevait les témoignages d’admiration les plus touchants, et dont il garda loujours le souvenir ému, mais, incapable qu’il était d’un mouvement de vanité, rien ne pouvait atténuer en lui le chagrin de ne pouvoir reprendre sa place parmi ce peuple de-rE rance dont il était.
Le 16 janvier 1879, le cabinet Dufaure apportait aux Chambres, une déclaration, annonçant le dépôt d'un projet de loi qui, contrairement au principe général du Droit criminel, étendrait aux coulumaxle droit de grâce.
En pratique, ce que Dufaure proposait ainsi, ressemblait à l’amnistie, mais ce n’était point l’amnistie. Le parti républicain l’avait déjà vainement demandée réelle et complète, la presse républicaine la demanda plus activement que jamais. L’ami Édouard Lindeneher en écrivit à Dalou, qui lui répondit :
25, Trafalgar Square, Chelsea S. W., 27 janvier 1879.
« A l’amnistie, mon pauvre ami, je n’y crois pas et je ne l’ai jamais espérée « pour ma part ; les hommes d’ailleurs s’amnistient peu, pour ne pas dire point
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« du tout et l'on en veut d’autant plus au prochain que ses torts proviennent « des nôtres, si tort il y a..., si tort il y a... (tu connais l'air!) Il n’v a pas, « comme tu le vois, de déception pour moi, je voudrais bien pourtant aller « là-bas pour me retremper de temps en temps, car la vie que je mène ici est « bien dure, je te le promets. C’est quelque chose comme l'exil et la prison « ensemble; une chose trop difficile à expliquer par lettre. J’y renonce. Seule- « ment, si tu veux me faire un grand plaisir garde tout cela pour loi. Les amis « n'ont pas besoin de rien savoir; les choses se répètent et beaucoup trop de « gens en seraient heureux. A part cela, la santé est assez bonne, Irma se porte « aussi bien que peut se porter quelqu'un qui souffre presque continuellement, « tantôt de rhumatismes, tantôt de maux d’estomac. Georgette est grandie et « n'a plus de crises, à condition de ne rien apprendre du tout, ce qui est assez « triste. Les affaires pécuniaires sonl passables, quant aux satisfactions de « toute autre sorte, je puis, sans exagérer, dire qu elles sont absolument milles. « Si, dans mon métier, je m’efforce de faire de mon mieux, c’est pour moi seul, « comme un acteur qui réciterait un monologue devant les banquettes d’une « salle complètement vide et, j’ajouterai, peu éclairée si tu veux faire la part « du brouillard qui s’interpose, à chaque instant, entre le soleil et Londres. Tu « n’as pas l’air de te réjouir beaucoup, mon pauvre Edouard. Je te souhaite un « gros lot puisque tu reposes ton espoir là-dessus; mais, comme lu dis, c’est « bien chanceux. »
Le jour même où celle lettre arrivait à Londres, le 28 janvier, Mac-Mahon refusait de signer un décret, nommant de nouveaux commandants de corps d’armée en remplacement de ceux qui étaient arrivés au terme fixé par la loi. Placé dans une situation inquiétante, par suite de sa participation au lfi mai, dont les ministres allaient probablement être mis en accusation, et en présence d’une loi d’amnistie à laquelle, si elle était votée, il refuserait, coûte que coûte son contreseing, il se servit de ce prétexte pour abandonner le pouvoir. Le 30, il adressait aux Chambres son message de démission Ce même jour Dalou écrivait à Cornaglia :
Glèbe-Place, Chelsea SW. — 30 janvier 79.
« A l’heure où je t’écris, mon vieux Cornaglia, vous avez peut-être un nonce veau président de la République. Car ce matin les journaux anglais disaient « que la crise devait se dénouer aujourd’hui. Il est vrai que ce n’est pas une
« raison pour que cela arrive. Ce serait pourtant bien à souhaiter pour le bien « du pays, je crois. J’ajouterai que si le maréchal s’en allait je ne mouillerais « pas beaucoup de mouchoirs. Pour le bien qu’il m'a fait personnellement, tu « comprendras que mes regrets ne soient pas des plus profonds. Quoi qu’il en « soit si ça pouvait au moins changer nos situations à tous deux j’en serais « bien heureux. Et le seul moyen serait que tu le remplaces; ça te ferait ton « engagement désiré dans la capitale (rôles marqués) puis, comme j’espère que « tu m’inviterais à venir prendre un de ces malins une tasse de café à l'Elysée, « nous aurions le plaisir de crier : Vive la République ! en duo quand viendrait « la fine champagne. Ne vas pas m’en vouloir de plaisanter un peu, il y a si <( longtemps que nous échangeons des lettres peu joyeuses, qu’il faut me passer « cet instant d'humour (pour parler presque anglais).
« Maintenant, soyons sérieux. Je vais te parler à cœur ouvert. Je t'assure « que je trouve bien charmant de ta part, le bon vouloir que lu mets à l'occuper « de moi pour ma rentrée, mais, sincèrement, je voudrais que lu n'en fisses « rien. Cela, d’abord, ne peut que te donner de l'ennui, du découragement; mais « là n’est pas encore la question. Le grave est que cela ne peu/ réussir, je l'assure. « Les renseignements précis que j’ai là-dessus le prouvent surabondamment. Il « faut tout attendre d’une amnistie, partielle ou complète. Mais pas de « démarches Quelles qu elles soient il faut demander sa grâce directement, ou par « un parent, ce qui est la même chose exactement. Or les démarches, déjà faites « pour moi, n’ont eu pour résultat que de montrer que je refusais absolument « l’un de ces deux moyens, ce qui m’a fait plus de mal que de bien, car le peu « de dignité qu’un homme possède en lui, ne compte à notre époque, et suret tout dans ce cas, que comme une mauvaise note. D'ailleurs la grâce ne rend « pas les droits civils et politiques. C’est une farce lugubre et cruelle tout sim- « plement. L’on reste sous l’action de la police. C’est monstrueux, voici mon « opinion. Je t’en prie ne te blesse pas de ce que j’écris là; ce serait d’ailleurs « prendre les choses au rebours, car tu sais que je ne puis être que touché de « ce que ton amitié fait et désire faire pour moi, seulement, le passé l'a prouvé « déjà plusieurs fois, c’est faire fausse route. La seule, la vraie, c’est la grande « route, c’est l’amnistie. 11 n’y en a pas d’autre.
« Tu connais mon opinion sur un certain nombre de proscrits, et ma conduite « vis-à-vis d’eux, depuis que j’ai pu apprendre à les connaître, en fait suffisam- « ment foi, néanmoins cela n’ébranle nullement ma conviction sur la mesure à prendre. Pour quelques gens tarés de plus ou de moins le péril n’est pas « énorme. Quel est le parti qui n’en compte pas des milliers?... »
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Le 31 janvier Grév-y était élu président de la République et, le cabinet Waddington, formé le 4 février, apportait en février même, un projet de loi qui accordait, de droit, le bénéfice de T amnistie aux condamnés qui auraient été graciés par le Pouvoir exécutif. Malgré les objurgations de M. Ribot, la Chambre vota la loi et le Sénat, transformé par de récentes élections, le ratifia à son tour avec une majorité importante. Restait à savoir si cette grâce aussitôt transformée en amnistie, nécessiterait une demande du condamné ou de sa famille. Une pareille demande, Dalou ne la ferait point et ne la tolérerait de personne, mais il ne poussait point l'intransigeance jusqu’à interdire à ses amis des démarches personnelles, ni jusqu'à leur interdire de mettre en mouvement les influences dont ils pouvaient tirer parti, Cornaglia, pour sa part, revit Coquelin, qui lui-même revit Gambetta, devenu président de la Chambre, et il suivit de près la marche des événements et tint Dalou au courant de ce qu’il apprenait. Le 5 mai, Dalou lui répondait :
Glèb-Pelace, Chelsea. 5 mai 1879.
« Mon cher Ami.
« Je m’apprêtais à t’écrire quand ta lettre m’est parvenue ce matin. Le temps « me durait d'avoir de tes nouvelles, tout en comprenant qu’il t’était difficile de « m’en faire parvenir plus tôt, au milieu des préoccupations qui ont dû t’accabler « et des ennuis qui t’affligent. Juge de ma joie en reconnaissant ton écriture!...
« Je voudrais pouvoir te dire combien j’ai été touché d’apprendre que tu « avais été au ministère, et cela, à la veille de ton départ alors que Lu étais « ennuyé pour toi-même...
« Jusqu’à présent je n’ai aucune nouvelle de celle affaire excepté ce que tu « en sais toi-même. S’il arrivait du nouveau je t’en informerais tout de suite...
« Encore un motdu bas-relief. Ils l’ont placé, comme je m’y attendais, de leur « mieux, mais leur mieux laisse à désirer, je trouve. Je suis satisfait, mais c’est « tout, je ne suis pas le seul, mais nous ne sommes pas nombreux. J’y comptais. « Ça a l’air d’un lancier parmi les dragons. Là, bien vrai, ça ne parle pas la « langue du pays et je m'en accuse. C’est la France qu’il me faut et nous ver- « rons bien si ça ne vient pas de ce coup-ci.
« Tu verras bien que je finirai tout de même par enfoncer la porte un de ces « jours, avec mon ébauchoir.
« Allons, encore quelques mauvais jours à passer tous deux, mon pauvre « ami, et puis, tu verras que nous nous retrouverons tous deux à Paris, dans les « bras de l’un de l’autre, toi avec un bon engagement, comme Iule désires, moi
« avec une commande de l'a \ i 1 le. Un beau rôle à créer, une statue intéressante à « faire, il n'en faut pas plus pour que deux réputations s’établissent en un même « jour. Courage et espoir. Voilà le mot d’ordre que nous devons prendre. La qua- « rantaine n’est pas la vieillesse après tout! Nous avons au moins vingt ans de « vie et de santé devant nous. Tant de noms illustres ont dû attendre et souffrir « si longtemps.
« Au revoir, ami... »
Le bas-relief, dont avait parlé Dalou dans une lettre précédente, et dont il reparlait dans celle-ci, pourrait plus exactement être qualifié de haut-relief car les personnages du premier plan y avancent en ronde-bosse très accentuée. Ce « lancier parmi les dragons » était de forme absolument circulaire cerné par un encadrement hexagonal plat, et mesurait plus de 2 mètres de diamètre. Deux faunes nus, l’un avec sa line barbe en bouc, l’autre imberbe et deux femmes nues s’y esclaffent. Le faune barbu s’amuse à arroser du jus d'une poignée de raisin, l’une des femmes qui semble être tombée sur le sol, vaincue par le fou-rire. Appuyant ses deux mains sur les épaules de celle-ci, l’autre femme, tout en gaité, l’empêche de se relever cependant qu’au fond le jeune faune imberbe, aux cheveux bouclés, brodés de lierre, apparaît le visage amusé de l’amusement des autres. Toutes ces figures nues sont d’un savoir inoui, mais fatigant à l’œil, on pourrait même dire exagéré, car en art, le savoir doit rester le serviteur de l’inspiration. Là où il la domine il la fausse. Cet ouvrage avait été excuté en quelques semaines et il se ressentait de la hâte de son exécution ; il se ressentait surtout de l'habitude que Dalou avait prise, en modelant les figures de démonstration qu’il pétrissait devant ses élèves du College of Art, de donner la prépondérance à la connaissance complète et absolue des anatomies. C’était la première fois que, depuis huit ans qu’il exposait à Londres, Dalou exhibait des figures nues, et il ne fut pas long à voir que la race anglo-saxonne n’a pas le sens artistique nécessaire pour en comprendre ni les beautés chères aux fils des Grecs et des Latins, ni ces bonnes grosses farces de vignerons, heureux de la belle vendange, qui faisaient partie de la religion des anciens et sont demeurées traditionnelles en tous les pays ou, dans le rougeoiment des soirs d’automne, après la besogne faite, garçons et tilles bras dessus, bras dessous, s’en reviennent en donnant de la voix parmi les fus ton s des pampres que leurs mains ont dépouillés de leurs trésors de chaleur, de force et de gaîté. Ces bonnes grosses bêtises, écloses sous le soleil, ne pou- \aienl (''mouvoir, si compréhensifs qu’ils fussent, les fils d’un pays de brume, chez
RETOUR EN FRANCE
qui les raisins viennent tout coupés, et dans des boîtes et le vin lout cacheté dans des bouteilles.
En France on l’eût comprise cette Bacchanale. Là seulement Dalou pourrait trouver un public capable de jouir des œuvres qu’il voulait réaliser et que maintenant, — cette Bacchanale le lui prouvait, — il était prêt à mener à bonne fin.
La Bacchanale fut par la suite placée au South Kensington Muséum. Elle s’y trouve appendue au mur du grand escalier, et tellement à contre-jour, qu’il n’est guère possible de la bien voir. Le public anglais n’en a pas compris toute la valeur. Dalou, d’ailD > reprit à pied-d’œuvre, par la suite, en diminua la dimension, en simplifia les anatomies qu’il jugea trop fortement marquées et en fit la petite fontaine du Fleuriste de la Ville de Paris, où nous l’étudierons bientôt pour y trouver un exemple de la marche ininterrompue du Maître vers la plus grande perfection .
Quelle ne fut point sa joie, et combien fut heureuse toute sa maisonnée, lorsqu’au matin du 16 mai 1879 une lettre de Cornaglia lui annonçait, comme nouvelle certaine, la grâce que jusqu’au bout il n’avait pas consenti à demander. Mais il doute encore et il ldi répond :
Glèbe-Place, Chelsea. — 16 mai 1879.
« Tu n’es pas seulement le premier, mais le seul à m’annoncer cette bonne « nouvelle. Je n’ai rien reçu de qui que ce soit. Sitôt que je pourrai avoir la con- « firmation de ce que tu me dis-là, j’écrirai à Coquclin. Je crois bien faire en « attendant un peu. Si cela est exact, peut-être partirai-je mardi soir pour Paris, « mais n’y pourrai rester plus d’une semaine, car il me faut être à mon poste de « professeur la semaine suivante. Crois que si cela est, je suis bien heureux de « le tenir de toi d’abord. Cela me consolerait un peu. si cela est possible, du « chagrin que j’aurai, moi aussi, en pensant que je ne pourrai t’embrasser « là-bas. Qui sait ? peut-être pourrais-je aller jusqu’à Lyon pour quelques jours « et nous nous rattraperons alors. Mais cela est soumis à bien des choses ; et « d’abord, à cette grâce.
Officiellement informé le 20 mai au soir, il prend le premier train et, le 21, au débotté jette en hâte à son ami ce petit billet, écrit au crayon, qui montre bien son ahurissement :
« Mon cher ami, j’arrive à Paris aujourd’hui même, ayant reçu hier soir la « bonne nouvelle que tu m’as envoyée l’autre jour. Je pense voir Coquelin et « Céline Chaumont, quel dommage que tu ne sois pas là! ! Je ne serai ici que
« six ou huit jours. Je loge près de mon beau-père, Hôtel de la Côte-d’Or, rue « Mazarine.
« Excuse-moi de ne t’en dire davantage aujourd’hui, je ne sais où donner « de la tête et trouve tout si étrange !
« Crois-moi toujours ton vieil ami,
J. Dalou. »
11 ne resta que deux ou trois jours à Paris. Ponctuellement, à l'heure dite, il se retrouva au Royal College of Art pour y faire son Cuui?. Puis, sans perdre une seconde, il reprit la tâche qu’il s’était assignée depuis quelques semaines et à laquelle il se donnait tout entier, dans le secret le plus absolu.
Une délibération du Conseil municipal de Paris en date du 18 mars 1879 avait résolu qu'une « statue monumentale de la République, debout et suivant le type traditionnel », serait érigée sur la place du Château-d'Eau. Elle aurait 7 mètres de hauteur et « son piédestal pourrait être accompagné de figures allégoriques ou symboliques ». A cet effet, un concours était ouvert entre tous les sculpteurs français, concours à deux degrés, comportant des épreuves distinctes et que jugeraient un seul et même jury. A la première épreuve il aurait à juger les esquisses, établies au dixième d’exécution et à en choisir trois parmi lesquelles, après exécution au dixième, serait en dernier ressort désigné l’ouvrage définitivement adopté. — Tel était, au résumé, la formule du programme officiel.
As-tu vu des anges? disait Gustave Courbet à un camarade qui faisait des tableaux mystiques : Non. Eh bien ! puisque tu n’as pas vu des anges ne fais pas des anges ! EtCourbet disait là une profonde vérité.
Tous les maîtres du passé, ‘qu'emplissait la foi naïve, avaient vu des anges, ils les avaient vus en toute sincérité ; et, comme eux, de nos jours, Flandrin en a vus et c’est uniquement pour cela que tous et lui-même ont laissé des créatures angéliques. Murillo, qui n’y croyait guère ne fit que des humains ailés ; le vieux Ruonarotti lit des madones parce qu’il avait vu Viltoria Colona, et ne modela ni ne peignit jamais de séraphins, parce que l’indépendance rude de sa pensée ne lui en montrait point.
Courbet n’eût pas demandé à Dalou s’il avait vu la République. Depuis sa petite enfance, Dalou l’avait vue et n’avait cessé de la voir. Aussi le programme proposé par le Conseil municipal de Paris lui était-il apparu comme un appel à un acte de foi et, de toute la ferveur de son esprit, il s’était mis à en chercher la plus éclatante personnification.
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Il s’en faut de tout que Dalou ait été un simple énergumène; il était enthousiaste, passionné, facile à « l’emballement », c’est évident, mais ses emballements avaient pour point de départ la générosité et le désintéressement de sa raison. Pour lui, la République n’était pas une entité vague; un idéal nébuleux; c’était l’avènement de la paix, de la concorde et de l'abondance par la Justice et parle Travail. Telle était sa pensée tout entière.
Et cette pensée, il l’inscrivit simplement, telle quelle, dans sa première ébauche.
De cette toute petite ébauche, il subsiste encore toute la partie où l’on voit, attelé de deux lions, un char dont, à droite, un forgeron, représentant le Travail, et, à gauche, une figure allégorique, représentant la Justice, poussent les roues; une femme coiffée du bonnet phrygien qui, d’un geste des bras montre la route, est allongée sur l'un des lions et guide la marche du char. C’est là tout ce qui a survécu de la remière idée de Dalou. Ce qu’il y avait sur le char, je l’ignore et n’ai pu le savoir. Telle quelle, et si incomplète qu’elle soit, cette ébauche, bien qu’à peine indiquée, n’en demeure pas moins exquise.
Elle est aujourd’hui soigneusement recueillie à Londres dans la collection lleseltine. Quel que fut le reste de cette composition, elle avait le défaut capital de n'être point conforme au programme, qui exigeait une figure delà République debout sur un socle. Dalou s’en aperçut, ou on lui en fit la remarque, et il lui fallut trouver une esquisse nouvel .
Pendant quelques jours, il y renonça et abandonna tout projet de risquer une somme énorme d’efforts et de temps et, de plus, une lourde dépense, dans les aléas d’un concours. Puis, il se reprit et, partant de la même donnée, il établit une ébauche nouvelle, où la République se tenait debout et formant le sommet d’une pyramide à large base, occupée par le char et les lions, flanquée de deux figures principales : le Travail et la Justice, et suivie d’une troisième grande figure, l'Abondance.
Mais, cela trouvé, et lorsqu’il vit s’accumuler les difficultés d’exécution de toutes sortes, il eut des crises de doute et, pour peu, il se fût arrêté en chemin. 11 se demanda s’il avait bien le droit d’imposer aux siens les risques d’une telle aventure, et s’il n’abusait pas de la foi et du dévouement de celle qui, sans cesse, relevait son courage.
Déjà il avait parlé de ce concours à son ami Cornaglia, et maintenant, il lui confessait son trouble et laissait deviner ses scrupules intimes :
50, Glèbe-Place, Chelsea. — 17 juillet 1879.
« Aurais-tu résolu de ne plus m’écrire, vilain paresseux, ou bien penses-tu « que tes lettres me sont moins agréables et nécessaires qu’autrefois, songe « donc qu’ici, à part ma femme et ma fille, je n’ai guère âme qui vive à qui « parler. C’est-à-dire, en dehors de ma famille, pas un ami intime, je vais finir « par croire qu'il t’est arrivé malheur ou bien que tu ne t’ennuies qu’à moitié là « où tu es. Ceci s’appelle une scène, mais ça n’est pas sérieux. Le vrai est que je
« voudrais bien savoir comment vous vous portez toi et ta famille à laquelle lu
« voudras bien faire mes amitiés et savoir aussi ce que tu fais et penses.
« Trouves-tu mon idée de concours ridicule, crois-tu que j’ai tort de me fourrer (( dans cette affaire? Je me le dis quelquefois, dans mes moments de décourage- « ment. J’ai envie de tout lâcher, puis l'enthousiasme me revient et je repioche « de plus belle. Je me dis aussi que j'ai été trop loin déjà pour reculer; je me « dois à mes premiers efforts et à mes premières dépenses.
« Ça ne fait rien, dis-moi ton avis tout de même. Si je ne voulais l'avoir et
« ne me croyais pas de force à entendre la vérité, je ne te le demanderais pas.
« J’ai été tenté par l’envie de montrer quelque chose de sérieusement fait et « d’une certaine originalité^ trop peut-être, (pour un concours surtout) plutôt que « par l'espoir de la réussite, car je n’ose y penser, ce serait trop beau d’en finir « d’un coup avec l’obscurité, l’ennui et l'éloignement. Cependant, moi qui abhorre « le jeu et les loteries, j’ai placé tant d’efforts sur celle-là (car un concours « n’est, pour moi, que cela au fond). Il faut bien avouer que l’espérance de tran- « cher le nœud gordien qui m’attache au sol anglais est là pour quelque chose. »
« Écris-moi vite ou je te croirai soudoyé par la réaction. A toi bien affectueusement. »
Ces mots « pas un ami intime à qui parler » semblent montrer que Legros luimême ne fut point non plus que Lantéri tenu au courant du projet de concours; une seule personne avait été mise dans le secret, c’était Edouard Lindeneher, à qui Dalou avait, à Paris, éventuellement demandé de venir l'aider dans le travail d’ornemaniste que son groupe comporterait et, depuis bientôt deux mois qù’il était de retour, il ne lui avait pas encore écrit pour lui reparler de ses projets. Enfin, le jour même où il vient de confesser ouvertement ses hésitations à
TOUR EN FRANCE
Cornaglia, il détaille à Édouard les difficultés techniques auxquelles il se heurte et qu'il a le sentiment de ne point vaincre entièrement; il laisse sous-entendre son hésitation à pousser l’expérience jusqu’au bout.
23, Trafalgar square, Chelsea S. W. — il juillet 1879.
« Tu dois terriblement m’en vouloir de mon silence, mon pauvre ami, je me « reconnais bien coupable, en effet, mais vois-tu, je rentre le soir tellement las, « après une longue journée de travail, que je n’ai plus la force d’écrire après « mon dîner, qui se termine le plus souvent à neuf heures, tellement je reviens « tard à la maison.
« Mais ce n’est pas tout. Tu vas être encore bien plus fâché contre moi quand « je t’aurai dit que cette lettre n’est pas ce que tu attendais, après nos conver- « sations à Paris. J'ai, à mon retour, commencé ce dont je t’avais parlé : l’es- « quisse en question, j’ai volé chaque jour le plus d’heures que j’ai pu à mes « travaux commandés, ce dont je me blâme ; mais c’était plus fort que. moi. D’un « autre côté, je n’ai peut-être pas eu tort, si je veux arriver à temps. C’est vrai- « ment un gros travail, plus j’avance, plus je m’en aperçois. Seulement, dès le « début, je me heurte à une difficulté insurmontable, celle de faire des figures « sans déterminer le piédestal, pour les écartements, et pour les hauteurs. Enfin « pour moi tout cela était l’impossible. Dans mon impatience, j'ai du chercher « tout seul et, tant bien que mal, plutôt mal que bien, j’ai trouvé. Il l’a bien « fallu. Tu riras certainement quand lu verras cela, mais que voulais-tu que je « fasse? Cela me prive de quelque chose de vraiment bien et du plaisir de « t’avoir avec nous ici, à moins que tu n’aies un congé à prendre, auquel cas, « Irma et moi nous serions très heureux, tu n’en peux douter, mais je n’ose et « ne peux, tu dois le comprendre, te faire finir mes ornements, ma prétention « ne va pas jusque-là. Toi même tu m’enverrais au diable probablement. En « tous cas, ceci n’est qu’une esquisse et, si le bonheur voulait que ça réussisse, « il faudrait bien alors te dévouer pour étudier et exécuter la chose en grand. « Voilà le crime avoué. Il m’en a coûté, car j’ai peur de t’avoir dérangé dans les « plans de tes travaux, sans compter la joie que tu t'étais promise tout comme « nous. Je voudrais que tu m’écrives bien vite à ce propos et que tu me dises « bien franchement ce que tu en penses.
« . Si tu pouvais prendre quelques jours de vacances, encore une fois,
« cela nous rendrait très heureux , en même temps que tes critiques me ren- « draient le plus grand service.
« N’en parle toujours pas, je t’en prie, et crois-nous affectueusement à toi. »
Édouard Lindeneher eût été aussi, très heureux de passer quelque temps auprès du grand artiste, qu’il aima comme un frère et, de la fraternelle affection duquel il ressent quelque fierté ; il s’en était fait d’avance une fête et d’autant plus grande qu’il est, avec Cornaglia, Lanteri, et, plus tard, Auguste Becker et par ailleurs, très peu d’autres, un des rares amis de Dalou, qui ait su conquérir cette amitié, si peu commune, si solide et si charmante de Mme Dalou, en l’absence de laquelle nul ne l’a jamais connue ou n’a jamais su d’elle que les très réels défauts de ses incomparables qualités.
Il obtient un congé de ses patrons, car il était encore chez les frères Fannière, accepte l’hospitalité de la petite maison de Trafalgar Square et annonce sa prochaine venue.
A cette heure, Dalou a repris courage ; il augure heureusement de l’aide morale et des bons avis pratiques qui vont lui arriver, il voit maintenant plus clair dans sa besogne. — Et il écrit :
25, Trafalgar square, Chelsea. — 28 juillet 1879.
« Mon cher Edouard,
« Encore deux mots en hâte; je crains vraiment beaucoup que mes lettres « ne t’aient affligé. En somme le mal est moins grand que tu ne le penses peut- « être. Une fois ici, tu jugeras mieux la situation et feras ce que tu voudras. Puisque a tu ne m’en veux pas, c’est le principal et, puisque tu comprends aussi qu’il m'a « fallu m’y mettre comme j’ai pu, dans l’isolement où je me trouve ici, tu vas « m’être d’un grand, d’un très grand secours et si tu consens à y mettre la patte « ce sera ton affaire. Donc, tu vois, tout n’est pas perdu, tu vas te moins pro- « mener que tu ne le voudrais peut-être.
« Voilà qui est entendu, tu ne m’accableras pas trop de reproches, à ton « arrivée , qui sera prochaine nous l’espérons. Avertis-nous toujours n’est-ce « pas? Puis, si tu veux être bien aimable, tu m’apporteras, si ce n’est pas abuser, « une paire de gros sabots sans bride; le sabot du palefrenier, quoi! Grands j’al- « lais dire à y mettre nos deux pieds, non, mieux que cela, ceux d une anglaise « par exemple. Puis, si tu as des renseignements sur l’olivier, apporte-les, ça ne « sera pas de trop. Si même tu peux en mettre un tout entier dans ton chapeau « ça nous sera utile car nous aurons largement à en user.
« Avant de signer il faut que je lâche encore une bombe. La chose est dans
RETOURNE N FRANCE
« une tendance Louis XIV !!! style que je vénère par-dessus tout, mais que tu « n’aimes guère, s’il m’en souvient bien. Ça ne fait rien, ne va pas pour cela « t’arrêter en route et défaire ta valise. A bientôt.
v( Nos amitiés bien sincères à tous deux. »
Édouard arriva bientôt, avec la paire de gros sabots sans bride, destinée aux pieds du forgeron et avec les échantillons les plus divers de toutes les variétés d’oliviers. 11 fut enthousiasmé à la vue de l’œuvre commencée et, comme le délai d’envoi approchait et, comme aussi, Dalou, là comme partout, voulait que sou projet fût poussé jusqu’au bout, avec lapins scrupuleuse conscience, il le seconda de tous ses instants, si bien que, au lieu des vacances projetées, Édouard trouva à Lond res la plus terrible bordée de travail qu’il ait jamais connue. C’était chose fatigante de travailler avec Dalou ; il était toujours à la tâche dès l’aube et ne s’arrêtait qu’à la nuit tombée; les journées d’été étaient terriblement laborieuses. Maintenant il les prolongeait, il revenait le soir pour faire, à la lumière, les parties qui pouvaient être traitées à la clarté des lampes.
Malgré son bon vouloir l’ornemaniste ne pouvait suivre le sculpteur dans sa poussée de travail et, quand il s’était couché le soir fort tard, il arrivait à l’atelier longtemps après son chef de file bien que, pourtant, à une heure avouablement matinale.
Vers la mi-septembre les mouleurs purent prendre possession du groupe.
Mais pour que son transport en France s'effectuât sans accident, il fallut le sectionner en de nombreux morceaux qu’on dut, à grand soin, emballer dans vingt caisses. Elles furent adressées à Paris, avenue de Châlillon, et, là durant près d’une quinzaine, il fut procédé au travail de repérage et d’assemblage des coutures et, pour unifier le tout, on y passa une couche de couleur d’ocre jaune. Ce fut donc contraint par les circonstances, et nullement en vue de se singulariser, que Dalou exposa à la salle Melpomène, une esquisse, dont le plâtre n’était pas blanc comme celui de toutes les autres, qui faites à Paris avaient pu être apportées directement et d’une seule pièce.
Jamais on ne vit une telle profusion de concurrents, quelques-uns, notamment Gautherin et Allasseur avaient envoyé deux exquisses différentes, l’Ecole des Beaux-Arts en avait reçu en tout quatre-vingt-trois ; la salle Melpomène ne suffisant pas à les contenir, tout le rez-de-chaussée du Palais leur avait été consacré. Sur une telle quantité, il y en avait beaucoup de ridicules, de médiocres, de banales et de « pompier », cela va sans dire, mais le nombre des ouvrages
remarquables était supérieur à la moyenne habituelle des concours. Au milieu de tout cela le groupe de Dalou éclatait de puissance, d’originalité. Pour tous les artistes ce fut un étonnement et un éblouissement.
Le public, plus nombreux qu’il ne le fut jamais en pareille occurence, faisait cercle autour de cette chose inattendue, les amateurs s’envoyaient, les uns les autres, au quai Malaquais pour la voir. On entendait bien parmi les propos des oracles du Beau et des douaniers delà saine Tradition, cette critique : « Ce n’est pas de la sculpture, c’est delà peinture » et, à l’appui de cela, de brillantes théories, dont Rubens faisait les plus grands frais, les beaux parleurs de l’esthétique qui se piquaient de savoir leur Rubens par cœur, étalaient à bon compte leur érudition : « Le char traîné par des lions ? Rubens! les roues du char, l'étole des lions, la corne d'abondance, la boule du monde, les traînes des draperies et jusqu’à la main de justice, Rubens ! toujours Rubens ! » « Tarte à la crème ! » eût riposté le rire de Molière. « On est tou., ou., jours l’en., en., fant de quelqu'un » eût bégayé Bridoison. Les gens qui n'avaient à défendre ni leurs théories ni leurs situations, admiraient bien haut et sans chercher plus loin, comme d’honnêtes gens mis en présence d’une admirable chose.
Le succès de public et le succès d’artistes avait été énorme et quasiment unanime, il restait maintenant à savoir quelle serait la décision du jury chargé de désigner les trois esquisses parmi lesquelles serait choisi, à la deuxième épreuve, l’ouvrage acquis par la Ville.
Le jury se réunit le 14 octobre, il était composé de quatorze membres1.
Au début de la séance, Castagnary lui proposa de renoncer à la faculté de rechercher trois esquisses entre lesquelles aurait lieu, après exécution, le concours final, et de décerner immédiatement le prix à l’esquisse de Dalou. Personne n’ayant appuyé sa motion, elle se trouva immédiatement écartée. Après une discussion assez confuse la majorité du Jury décida de reléguer au second plan les qualités d’ensemble des projets et de se conformer à la lettre du programme qui disait qu elle avait à juger « une statue monumentale de la République. »
1 II nous a paru curieux de conserver la liste de ce Jury, auquel Paris doit le copieux édifice qui sévit sur la place de la République. Il était ainsi composé :
MM. Ilérold, sénateur, préfet de la Seine, président; Mathurin Moreau, statuaire, vice-président; Alpliaml, inspecteur général des ponts et chaussées, directeur des travaux de Paris; Castagnary (critique d'art), conseiller d’Etat; Cavelier ( statuaire ), membre de 1 Institut; Chapu (statuaire)', Collin, membre du conseil municipal; Guillaume (statuaire), membre de l’Institut; Jobbé Duval ('peintre), membre du Conseil municipal; Laurent-Pichat, sénateur ; Ulysse Parent (peintre), membredu Conseil municipal; Schœnewerk (statuaire)', Vaudremer (architecte), membre de I Institut; Michaux, chef de la division des Reaux-Arts, secrétaire.
RETOUR EN FRANCE
Le <t Triomphe de la République », modèle (au dixième) de 1879 (Appartient au Musée de la Ville de Paris.)
tive qu’artistique, dix tours de scrutin furent nécessaires pour aboutir à une solution. Si secret que fut le vote, il a été facile par la suite, de constater, d’après l’attitude prise au cours des délibérations par les sculpteurs faisant partie du jury, qu’ils ne cessèrent de voter contre le projet de Dalou ; un seul,
En~ conséquence il fut entendu, en principe, que la statue de la République .serait envisagée séparément sans tenir compte de la valeur que l’entourage pouvait lui donner. Malgré cette simplification, plus spécieuse et plus administra-
M. Eu gène Guillaume, selon une version très autorisée, aurait fait exception.
Plusieurs des juges donnèrent pour raison d’éliminer Dalou, que son projet ne correspondait point aux termes précis du programme et que la forme un peu ovale de son socle ne concordait point avec celle de la place à laquelle le monument était destiné. Argument bizarre : cette place est ovale.
Au dixième tour enfin les trois esquisses appelées à prendre part au concours définitif furent celles de M. Morice, de M. Soitoux et l’une de celles de M. Gautherin.
Puis le jury vota des mentions à décerner à six des candidats malheureux. Là, Dalou n’arriva que le deuxième sur la liste avec 10 voix sur 14. D’après des indices, plus que sérieux, on a peu de chance de se tromper en supposant que les quatre votants opposés furent trois sculpteurs et un architecte. Alors, comme à l’épreuve principale, Cavelier n’avait cessé de faire vigoureusement campagne contre l'esquisse du jeune artiste que Manguin, jadis, lui avait préféré pour l’exécution des travaux de l’hôtel Païva.
A la suite de ce scrutin M. Jobbé-Duval, peintre, conseiller municipal émit le vœu que le monument de Dalou fut acquis par la Ville et placé sur une des promenades publiques de Paris. Hérold, revendiqua, comme préfet de la Seine, la priorité de la proposition, regrettant que M. Jobbé-Duval l’eût privé du plaisir de soumettre le premier ce vœu à l’assemblée. La proposition de Hérold lut ratifiée par la majorité. Le rapport rédigé par M. Vaudremer architecte fait mention de cet incident, et ajoute :
« Nous n’avons pas non plus à éveiller de la part du Conseil municipal des « sympathies que nous savons acquises à l’avance. »
Dalou n’avait que faire de la mention purement honorifique, qui n’avait pas même l’avantage accessoire de le rembourser des frais très considérables que lui avait occasionnés son esquisse et le vœu proposé par Hérold et par Jobbé-Duval était chose bien vague. La solution en était bien aléatoire, et serait bien lointaine sans nul doute. Tel était le désastreux résultat des délibérations, qui décidaient du sort d’une œuvre dont Dalou était, chose presque unique dans sa carrière, et c’était là une chose plus rare encore, resta satisfait et qu’il rêvait d’exécuter colossale et parfaite. L’éclatant succès qu il avait obtenu devant le public et devant les artistes désintéressés, avait transformé en quasi-certitude cet espoir de la réussite dont il écrivait auparavant à Gornaglia. « Je n’ose y penser, ce serait trop beau d’en finir d’un coup avec l’obscurité, l’ennui, l’éloignement. » Et, après avoir vu se transformer en quasicertitude, « l’espérance de trancher le nœud gordien qui l’attachait au sol anglais »
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il allait se voir forcé de reprendre, pour longtemps encore, selon toute apparence, le chemin de l’Angleterre.
Anxieux, il attendait le verdict dans un café situé non loin de l’Ecole et, quand les camarades qui s’étaient chargés de le lui apporter le connurent, ils jugèrent, par le chagrin qu’il leur causait, de la dureté du coup qu’il porterait à leur ami. Lequel d’entre eux aurait le courage de se charger d’une aussi douloureuse mission? On délibéra. Ce fut le camarade de la Petite École, celui de tous, qui souffrait le plus vivement de ce désastre, mais celui aussi qui se sentait le plus près de son cœur et partant le plus capable de consolation, ce fut son vieil ami de toujours, le bon Aubé, qui se sacrifia et accepta la tâche de porter ce coup.
Le lendemain 15 octobre, Dalou reprenait la route de l’Angleterre et, dès le 16, il écrivait à Édouard Lindeneher.
Londres G! 25, Trafalgar square, Chelsea. — 16 octobre 1870.
« A peine t’avais-je serré la main, mon cher ami, que je me retrouvai déjà « en Angleterre. Sept insulaires autour de moi ! et les mots anglais de se croiser. « En veux-tu? en voilà. En voilà, n’en veux-tu pas? C’est la môme chose. Après « un léger tribu payé à la mer (histoire de n’en pas perdre l’habitude) j’abordai « cette île, que j’aspire tant à laisser pour tout de bon, je retrouvai mon monde « en bonne santé, Dieu merci, etc. »
Il n’avait pas eu besoin « d’enfoncer la porte avec son ébauchoir » ; un instant, il avait cru que, d’un coup d’ébauchoir, il l’avait ouverte à toute volée devant lui; l’opinion publique avait salué son entrée de ses vivats et voilà pourtant qu’il lui fallait sortir une fois de plus de cette France, où son vœu le plus cher était de revenir à jamais. Un seul espoir lui restait. La proposition Hérold-Jobbé Buval. Mais quand aurait-elle une suite? Les choses administratives finissent-elles jamais par aboutir?
Quelle ne fut point sa surprise, lorsque, à peine réinstallé, il reçut une lettre officielle qui l’appelait à Paris. 11 y accourut et c’est, cette fois, dans une lettre à Cornaglia, datée de Paris qu’il rend compte des événements.
76, rue Mazarine . — 24 octobre 1879.
« Mon vieil Ami,
« Si je ne te connaissais si bien, je penserais que tu dois être bien fâché contre « moi pour t’avoir laissé si longtemps sans nouvelles.