CHAPITRE VI
LES MONUMENTS DE LA VILLE DE PARIS
Au cours de ses conférences avec Hérold, Dalou avait dû établir le devis sur lequel le préfet baserait sa proposition au Conseil municipal.
Encore que le groupe de la place de la Nation ait été popularisé par des millions d’images de toute nature, ce premier devis ne sera que plus facilement appréciable, si l’on a sous les yeux le croquis du projet, rédigé à l’appui du rapport d’Ulysse Parent, en vue de renseigner sommairement le Conseil municipal, au moment où il allait être appelé à en voter l’acquisition.
« Sur un char traîné par deux lions et guidé par le génie de la Liberté, tenant un « flambeau à la main, se dresse la République, debout, dans une attitude de triomphe, « de commandement et de protection; elle s’appuie sur le faisceau de la Loi. A ses « côtés, à droite et à gauche du char, deux autres figures, le Travail et la Justice, « poussent à la roue ; la première, sous les traits d’un ouvrier, le torse nu, le mar- « teau sur l’épaule, le tablier de cuir aux flancs, les sabots aux pieds; la seconde, « sous la forme d’une femme richement drapée. La Paix, portant les attributs de « l'Abondance, marche derrière le char et sème sur son passage des fleurs et répand « des fruits. Des enfants, symbolisant l’Instruction, l’Equité, la Richesse, etc., con- « courent à l’aspect décoratif de cette grande composition. »
Les cinq grandes figures devaient avoir non plus 3 mètres comme l’indiquait l’esquisse primitive, mais 3m 50 de hauteur, et les lions, les enfants, le char et les accessoires, auraient naturellement les dimensions proportionnelles à celle donnée. La hauteur totale du monument, base non comprise et socle non compris, devait être de dix mètres environ.
Dalou évaluait le prix total de la sculpture à 70 000 francs, se décomposant comme suit :
5 figures, 40 000 francs; 5 enfants, 15 000 francs; 2 lions, G 000 francs; char et ornements, 9 000 francs.
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Dans son calcul, il avait fait entrer les frais d’échafaudages, de montage, d’armatures gigantesques, de terre, de .modèles, d’aides, les achats ou les locations d’accessoires les plus variés, les frais de moulage et, aussi, le coût de la formidable machinerie qu’il faudrait établir pour le déplacement des masses, à faire virer, en tous sens, malgré l’énormité de leur poids, de même que la consolidation du terrain qui devrait supporter une telle charge.
Il avait tout réduit au minimum de ce que l’ordre et l’économie les plus stricts pouvaient atteindre. Dans son calcul, il n’avait négligé qu’un seul facteur, le salaire de son temps, de son talent et de sa fatigue. L’idée ne semble pas lui être venue de faire entrer en ligne de compte la valeur de ses travaux préparatoires pourtant si longs et si coûteux.
Ceci était chez lui plus qu’un système, c’était un état d’âme dominant, une sorte de piété artistique. Il ne comprenait point qu’on pût faire de l’Art pour gagner de l’argent; il ne pensait à gagner de l’argent que pour pouvoir faire de l’Art. Toute autre conception du rôle de l'artiste le jeta, de tous temps, dans de grands étonnements.
Témoin cette note qu’il écrivait en 1897 à la suite d’une visite d’Antonin Mercié.
« (11 mai). Dans l’après-midi, Mercié est venu à l’atelier. Au cours de sa « visite, un mot caractéristique et charmant lui est venu : « — Mais vous savez « combien ce travail est payé? » me dit-il, parlant d'un monument dont il doit « faire le pendant. 11 y trouvait trop de besogne ! »
Compter ou épargner son temps et sa peine lui semblait chose ridicule et voisine de la bassesse.
En son for intérieur il avait considéré le travail de son grand monument comme une joie qui le paierait de ses efforts. Il eût pensé se faire payer deux fois s’il avait tenté d’en tirer profit. Partant de ce raisonnement, il avait fait son devis en conséquence. Ses ressources, venues d’autre part, se chargeraient du reste; le public anglais, en effet, lui demandait force répétitions de ses figurines. Les moules à bon creux de presque toutes existaient et servaient à en faire des estampages, qu’il reprenait et perfectionnait avant de les envoyer à la cuisson. Cela lui constituait un joli revenu qui, joint à sa place de professeur et à ses commandes d’œuvres nouvelles lui fournissait les éléments d’une aisance, assez large pour pourvoir au train très modeste de sa maison, se créer une réserve raisonnable et payer le déficit éventuel de ses grands travaux.
Il rentra à Londres avec le souci de terminer au. plus vite les ouvrages de commande en cours, de n’en point accepter d’autres et la volonté de préparer pour les premiers jours de 1880 son retour définitif à Paris.
LES MONUMENTS DE LA VILLE 1)E PARIS
D'ici là le Conseil municipal de Paris aurait répondu par oui ou par non à la proposition du Préfet. Une réponse négative n’était guère à craindre. Quoi qu’il advint, il s’était formellement promis de rentrer en France au début de janvier 1880; mais il avait compté sans la folle du logis. A peine eut-il remis le pied à son atelier, qu'elle le replaça en face de ses projets d’œuvres personnelles et lui fit oublier tous ses beaux serments.
Dans une de ses dernières lettres datées de Londres il s'en confesse à Cornaglia.
bO, Glèbe-Place, Chelsea 12 avril 1880).
« Mon cher ami. Je me réjouis de penser que te voilà à Paris près des tiens « et que si tu dois t’absenter, du moins, ce ne sera que momentanément. Nous « nous verrons bientôt, car j’espère être là-bas dans une quinzaine de jours. Je a suis retenu à mou grand regret en Angleterre, par deux petits marbres à « terminer. Je m’y ennuie fortement, mais ne me plains pas, car c’est ma faute. « Si au lieu de vouloir exposer à toute force, — ce que néanmoins je ne puis « arriver à faire, — je m'étais occupé simplement de finir les travaux en train, « comme je le devais, je me serais moins fatigué, j'aurais moins dépensé d’argent « et tout serait fait aujourd’hui, je pourrais partir et être à Paris ce soir. 11 n'en « est rien et cela, je le répète, par ma faute. J’enrage bien, je te le promets, et « cependant je suis certain qu’à la prochaine occasion je referai une nouvelle « boulette de ce genre. Qui a bu boira.
« J’ai bien regretté de t'avoir inquiété par ma dernière lettre; la situation s'est « depuis beaucoup améliorée, je rentrerai à Paris dans des conditions de fortune « passables, c’est-à-dire, pouvant m’installer convenablement et attendre quelque « temps les travaux qui viendront, je l'espère.
« Mais nous causerons bientôt de vive voix, excuse-moi donc de ne pas t’en « dire plus long ici. »
A peu de jours de cette lettre, en effet, Dàlou quittait Londres et venait demeurer pour toujours à Paris L’installation convenable qui allait remplacer la confortable petite maison de Trafalgar Square était un appartement d’un loyer de 1 400 francs, sis à quelques mètres de l’atelier, 22, avenue du Maine, au quatrième étage et composé de cinq petites pièces, d’une cuisine et de débarras. Fort peu de gros objets avaient été rapportés de Londres; le mobilier complété et reconstitué se composait : d’une salle à manger Henri 11, en noyer, d’une chambre d'enfant en bois laqué, d’un salon aux petits fauteuils et au petit canapé recouverts de granité à ramages clairs, orné d’une gentille petite
commode Louis XV, formant entre-deux de fenêtres; la chambre à coucher était de bon noyer ciré, solidement établi, et complétée par un ou deux fauteuils crapauds, plus quelques chaises volantes; enfin, sur la partie arrière de l'appartement, dans une très petite pièce, chambre de bonne par destination, un lit, des chaises, et une vaste toilette en pitchpin verni.
Dans son ensemble ce petit appartement présentait l’exemple accompli du style que les archéologues des temps futurs seront en droit d’appeler : « le style faubourg Saint-Antoine. » A part quelques gravures anciennes, deux ou trois eaux-fortes de l’ami Bracquemond, deux tableaux de Legros et quelques petits souvenirs de peintres amis, il n’y avait rien qui marquât dans la maison la trace d’un artiste quelconque. On s’y serait plutôt cru chez quelque petit fabricant en voie de réussite ou chez quelque contremaître de grande fabrique.
Le seul luxe qu’on y trouvât était un luxe de soin, d’ordre, de propreté à rendre jalouses toutes les Hollandaises.
En toutes saisons, il y avait dans le salon, des fleurs et des livres.
L’installation, faite en attendant les événements, devait être provisoire, mais, telle elle fut établie en 1880, et telle était encore en 1002 au jour de mort de Dalou L
Ilérokl, sans doute pour ne pas avoir l’air de blâmer la commission, dont il était le président et qui avait éliminé le projet de Dalou, n’avait présenté sa demande au Conseil municipal, qu'après le jugement définitif du concours, lequel avait été retardé jusqu’au 3 mai 1880.
Pendant ce laps de temps, Dalou s’était préoccupé de la perfection de la fonte et avait estimé que son groupe serait plus beau si les figures, au lieu de 3m 50, avaient 4 mètres. Malgré cette augmentation de un septième, il ne demandait rien de plus, pour prix de son modèle, que les mêmes 70000 francs calculés (et comment?) pour les dimensions primitivement adoptées.
Enfin le Conseil municipal statuait, le 29 juin 1880 en ces termes :
La ville de Paris fait acquisition, pour la somme de 70.000 francs, du groupe de M. .lui es Dalou, dont l’esquisse a figuré à l'exposition du concours d’une statue monumentale de la République.
Ce groupe sera fondu en bronze, les figures principales mesurant 4 mètres de
1 . On se rendra compte de la simplicité de cet intérieur, quand on saura que, en ajoutant au prix des meubles meublants, vendus aux enchères, après la mort de Dalou, la valeur de ceux qui furent conservés par sa fille ou donnés par elle, en souvenirs, aux collaborateurs de l'artiste, on n’atteignit point le chiffre de 2 000 francs. En un temps où les artistes arrivés ont des domiciles de fermiers généraux, ce détail semble intéressant à conserver.
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hauteur, sauf modification qui serait apportée à ces proportions, si l’expérience le commandait.
Une somme de 140 000 francs sera affectée à la fonte, qui sera surveillée par M. Dalou. Il choisira le fondeur et s’entendra avec lui pour tous les détails relatifs à l’exécution du bronze.
Pour faire face à la dépense totale de 210 000 francs nécessitée par le prix du modèle, soit 70 000 francs et celui de la fonte, soit 140 000 francs, il sera prélevé annuellement une somme de 50 000 francs au chapitre des Beaux-Arts, sur les budgets de 1880, 1881, 1882, 1883 et 1884.
Le reliquat de ces sommes, soit 40 000 francs, sera applicable à la construction du piédestal, au transport et à la mise en place.
Le groupe de M. Dalou sera érigé au centre de la place du Trône; la face du monument sera tournée dans la direction du faubourg Saint-Antoine.
La place du Trône sera dénommée dès lors : Place de la Nation.
Tous les détails des documents ici cités ont chacun son importance au point de vue de Thistorique du monument de la Place de la Nation.
Maintenant, le monument n’avait plus (toujours base non comprise) dix mètres de hauteur, il en avait près de onze, et aucun atelier n'était assez grand pour lui fournir ni la hauteur ni le recul indispensables.
Le Préfet de la Seine avisa Dalou qu’il allait faire établir, dans un terrain appartenant à la Ville, un bâtiment, de construction légère assez vaste pour qu’il y put édifier son œuvre.
En attendant que cet atelier fut prêt, Dalou retourna chez les ornemanistes et, comme avant 1870, redevint simple ouvrier; il fit chez eux « pour gagner sa vie », des travaux variés, dont d’aucuns, pour oubliés ou ignorés qu’ils soient, peuvent compter en bonne place dans son œuvre. J’y reviendrai en temps et lieu.
Le bâtiment, élevé par la ville de Paris, était situé rue Montessuy, près du Champ-de-Mars, à côté de l’endroit où se dresse la haute tour polychrome, carrée et à girouette bizarre qui orne les bâtiments annexes et les écuries des magasins du Louvre. Les travaux en furent conduits par l’ancien membre de la Commune, Arnold, qui était employé à l’agence de M. Bouvard, architecte de la Ville. C’était une façon de hangar en planches jointes par des lamelles de bois, et couvert d’un énorme vitrage; pour parquet, il avait le sol tel quel. On y cuisait en été, tandis que, en hiver, il était impossible de songer à s’y réchauffer; lors des grandes averses bu lors des dégels, il y pleuvait par endroits. Deux marches taillées en pleine terre, â la bêche, et soutenues par des piquets de bois, y donnaient accès par une porte large, haute, flottant sur scs gonds et fermée par une clavette grinçante. La longueur atteignait environ 30 mètres, et la largeur
à peu près 25, la hauteur était de 15 mètres. Cela ressemblait, dans son tout, à un manège où l'on aurait oublié de niveler convenablement le sol.
Près d'une petite porte, au fond, était installé un lit pour le veilleur de nuit. C’était, avec un placard en bois blanc, le seul meuble de tout rétablissement.
Du jour où il vit que la hauteur de l’atelier lui permettait de monter son groupe presque jusqu’à 15 mètres, et que le recul fourni par sa largeur et par sa profondeur y suffisaient amplement, Dalou fut hanté par l'idée de donner à ses ligures non plus 4 mètres, mais 4m,50, si bien que le groupe aurait maintenant 22 mètres de long sur 8 de large et plus de 12 de hauteur.
11 céda d’autant plus facilement à celte obsession que Mme Dalou l’approuvait, estimant que le suprême devoir de chacun est de donner à tous, le maximum de ses forces et de ses talents. Pourvu qu’elle pùt équilibrer son petit budget, dut-elle le réduire encore, peu lui importait le reste. Le reste étail le superflu et, selon son opinion et ses principes arrêtés, le superflu n'était rien moins qu’un droit.
Il fit donc des démarches à la Ville pour obtenir les autorisations nécessaires et il les obtint.
Inutile d'ajouter que, malgré cette augmentation, de moitié sur les prévisions de 1879, il ne demanda pas un centime au delà des 70 000 francs de son premier devis.
Sur la partie du sol, consolidée par une maçonnerie assez forte pour ne point fléchir sous le poids de la masse de terre et de l’édifice formé par les armatures de fer qui lui servait d’appui de toutes parts, on établit quatre paires de rails posés en croix et, sur chaque paire de rails, de puissants wagonnets destinés à recevoir, chacun un groupe, savoir : celui d’avant, le groupe des deux lions et de la figure de la Liberté, ceux de droite et de gauche, respectivement, le groupe de la Justice et celui du Travail , le groupe d'arrière enfin, la figure de Y Abondance et ses accessoires. Au centre, une charpente fixe supportait le corps principal du char, la boule et la République ; mais, par une construction en sapines puissantes, il avait été installé au milieu de la boule sur laquelle repose la statue de la République, une plaque tournante, qui permettaitde faireévoluer, — de même que la Giralda de Séville, — sans grand effort, cette énorme masse de glaise.
Les serruriers, les forgerons et les charpentiers d’abord, eurent à dresser l’édifice de fer et de bois qui devait servir de carcasse au monument, et cela d’après une maquette construite par le maître.
Étant donné les dangers d’écroulement résultant de l’unité du groupe, de la
LES MONUMENTS DE LA VILLE DE PARIS
diversité des résistances imposée par la variété de ses formes, et de l’absence totale de point d’appui étranger, cette maquette avait nécessité un véritable travail d’ingénieur compliqué et, d’autant plus étonnant, qu’il était le fait d’un homme sorti, à treize ans, de l'école primaire.
Enfin, au mois d'avril 1881, après que les ouvriers et les manœuvres eurent établi les grandes masses, Dalou se mit à la besogne.
Dans mes souvenirs, déjà lointains, ce n’est jamais sans émotion que je revois, devant cette ébauche gigantesque, ce petit homme maigre, chétif, malingre même, se tenant très droit, avec des gestes de tète, tout à la fois brusques et réfléchis, des plissements de sourcils qui dessinaient sur son front une résille de petites rides très fines, cependant que le regard de ses yeux bleus reslait fixé dans un sentiment inquiet de recherchent que sa mâchoire inférieure avançait avec un mouvement de volonté et faisait saillir plus osseuses encore ses pommettes fortes et accentuées, où seule, dans son teint mat, une légère coloration rose apparaissait. Le nez long, mince, légèrement aquitain, la chevelure et la barbe d’un châtain clair, peu fournies, frisant légèrement l’une et l’autre, et taillés court toutes deux, complétaient cette curieuse physionomie, où pas un atome de prétention ni de pose ne pouvait être découvert.
Tel j’ai vu Dalou en ces heures-là, tel je le reverrai toute ma vie. EL quand il m’apparaît à nouveau, monté dans les échafaudages, à quarante pieds du sol, étranger à tout ce qui ne se passait point là-haut, étranger à soi-même, et paraissant plus petit et plus grêle encore, à côté de l’énorme et robuste figure debout de la République, au geste majestueux, que vivifiait sa main longue aux doigts nettement détachés, grêles, vigoureux et mobiles, aux phalanges accentuées, modelées en corde à nœuds ; alors, machinalement, je me prends à réciter, tout haut, cette belle Terza Wma de Gautier :
Quand Michel-Ange eut peint la Chapelle Sixtine,
Et que de l’échafaud sublime et radieux,
Il fut redescendu dans la cité latine,
Il ne pouvait baisser ni les bras, ni les yeux.
Ses pieds ne savaient plus comment marcher sur terre Il avait oublié le monde dans les deux l.
Dalou avait voulu que son monument fût, de prime abord, monté et massé de la base au sommet. 11 tenait à pouvoir se rendre un compte absolu de la grande silhouette de son œuvre, sous tous ses aspects, afin d’en bien posséder
Théophile Gautier, Poésies complètes, Terza Rima, t. I. p. 309.
le lout, d'en harmoniser sûrement les parties et de parer aux surprises que le décuplement du modèle pourrait apporter.
En vain des hommes d’expérience lui avaient exposé les dangers d’une pareille marche de travail, et montré les déboires qu’on en devait attendre; il était demeuré inébranlable.
Dès lors, sous sa surveillance, et avec l’aide de manœuvres chargés des travaux de force, des .modeleurs couvrirent les armatures et, le compas à la main, procédèrent à la copie de l’esquisse dix fois augmentée, c’est-à-dire centuplée au cubage. Ce serait manquer à la tradition et à la mémoire de Dalou, que ne pas citer les noms des hommes qui l’aidèrent dans ce travail, de J’énorme étendue duquel on ne se rend compte qu’en regardant le monument. 11 fut d'abord dirigé, en l’absence du maître, par un praticien du nom de Rubin, aidé par un autre praticien nommé Simon, qui lui succéda totalement, ensuite vint un ornemaniste, Louis Strait, qui s’occupa de la partie purement ornementale et en qui le maître avait une confiance entièrement justifiée, qui se transforma, rapidement, en affection profonde. Ce fut Louis Strait qui refit, en 1884, le montage du monument, quand Dalou le recommença. 11 eut dans cette œuvre, pour collaborateur, à partir de 1885, un jeune praticien, M. Auguste Becker, à qui Dalou voua par la suite une affection paternelle.
Le labeur attentif et consciencieux de ces auxiliaires, lui laissa la liberté de temps et d’esprit qui lui a permis de conduire parallèlement à l’exécution du Triomphe de la République les monuments et les statues qu’il a produits de 1881 à 1889.
Quand les aides de Dalou eurent, mesure pour mesure, et point pour point, géométriquement, reproduit l’esquisse au dixième d'exécution, et telle qu’elle avait figuré à la salle Melpomènè, — abstraction faite du socle et de son ornementation lourde, désormais abandonnés, — Dalou se mit en peine de modeler chaque partie.
Mais, le travail qui avait décuplé mathématiquement l’esquisse en avait non moins mathématiquement décuplé les fautes de proportions. D'abord sur le groupe du Forgeron, puis sur celui de l’Abondance et sur celui des lions, l’artiste s’efforça de rétablir les proportions justes, mais, après avoir achevé le premier de ces groupes, mené déjà loin le deuxième et vainement essayé de réaliser celui de la Justice, il constata l’impossibilité d’arriver à rien de parfait. Sur le groupe des lions seul, le travail ne fut pas intégralement inutile.
Alors il prit le parti de lout recommencer . Et il recommença tout à pied d’œuvre. Il s’isola dans un atelier, boulevard Garibaldi, et là, avec des minuties
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de mesurage extraordinaires il établit, et cette fois, une par une, au sixième d’exécution d’après le modèle vivant, d’abord nu, puis, drapé, chacun des cinq personnages principaux et chacun des cinq enfants qui figurent dans son groupe.
Les lions constituaient la partie la moins imparfaite de l’esquisse venue de Londres. Ils y avaient été faits d’après des croquis pris, à de nombreuses reprises, au Zoological Garden , Dalou y allait le soir, avec sa femme et sa fille, et, pendant que l’enfant s’amusait à regarder les grosses bêtes, lui, guettait leurs mouvements et les notait. C’est ainsi qu'il avait saisi le dressement de tête fier et superbe du lion de droite et le mouvement adorablement câlin du jeune lion de gauche frottant son mufle contre le timon.
Au moment où « la nature » donna ce mouvement de douce béatitude, Dalou enthousiasmé, saisissant son album, s’était écrié :
« — Ah, s'il pouvait garder la pose! »
Et Mme Dalou, non moins enthousiasmée que lui, par le sentiment exquis de ce geste qu’il fallait ne pas laisser perdre, riposta tranquillement.
— Tu vas voir, il ne bougera pas!
Et, avec une simplicité telle, que nul n’eut la sensation d’une imprudence, elle passa son bras à travers les barreaux de la cage, enfonça sa main dans la crinière du fauve et lui gratta le front, comme s’il n’eût été qu’un vulgaire chat. Le « tout jeune petit lion si gentil », (comme, tout en riant de cette bonne plaisanterie, elle l’appelait, par la suite,) parut enchanté. Et il « garda la pose ».
Et voici le secret de cette merveille qu’est le lion au mufle abaissé du char de la République. Ni Barye malgré tout son génie, ni M. Gardet malgré tout son talent, si savant et si vivant, ni aucun animalier quelconque n’a rendu l’intimité et la douceur du lion comme Dalou les a rendus là.
Quand, au moment de l’exécution du grand modèle, il eut constaté les imperfections du petit, le dompteur Pezons le mit à même de les rectifier, dans sa ménagerie, soit d'après les études qu'il lui laissait faire d’après ses lions, soit d’après des squelettes qu’il lui prêtait. Pezons poussa l’amabilité jusqu’à lui offrir une lionne qui venait de mourir et qui lui servit à faire, en hâte (à cause de la rapidité de la décomposition), deux très belles études, savoir : la tête et une patte, qui ont échappé aux massacres habituels de leur auteur. La tête est un plâtre, la patte une terre cuite.
L’attelage du char fut le premier terminé, et, en présence de la menace d’écroulement, il fallut le mouler sans retard. 11 resta dans sa prison de plâtre pendant plusieurs années. Le Génie de la Liberté, couchée sur l’un des lions, s’y
trouva enfermé aussi jusqu'à la ceinture; le haut du corps, au contraire fut laissé en glaise, Dalou n'en était pas content, il n’arrivait point à en améliorer la draperie, trop massive selon lui, dans l’esquisse. 11 voulait tantôt la refaire, et tantôt la supprimer totalement. Malgré des mouillages réguliers toute celte partie du Génie finit par tomber en morceaux informes.
A tout faire en grand et à tout refaire en petit Dalou dépensait un temps énorme et des sommes telles que, au début de 1885, l’épuisement de ses crédits était proche, alors qu'il était encore loin d’avoir achevé son travail.
Un simple fait donnera une idée des frais accessoires qui dévoraient, au jour le jour, une large part du budget. Une personne était chargée de l’arrosage des terres et, en outre, en hiver, de veiller au chauffage de jour et de nuit, pour éviter les gelées. A elle seule cette dépense de mouillage et de chauffage s’était, factures en main, élevée de 1881 à 1885 à plus de G 500 francs.
Par lettre du 18 avril 1885, Dalou avertit le Préfet de la Seine de’ l'impossibilité où il allait se trouver de continuer son travail sans un supplément de crédits. Le Conseil municipal fut saisi de la question.
En date du 3 août 1885, M. Hattat, conseiller municipal, présenta un rapport sur cette affaire. Le sculpteur avait touché 00 000 francs d’avances, successives et, en plus, fait, de ses deniers, près de 4 000 francs de dépenses M. Hattat s’appuyait sur le rapport d’une commission spéciale chargée, par arrêté préfectoral du 20 mai, de constater l'état réel des choses. Elle avait trouvé « une comptabilité régulièrement tenue » par 1 artiste qui justifiait de 03 890 fr. 75 de dépenses faites et avancées par lui. Il avait fourni à l'appui de ses comptes, (écrit le chef de la comptabilité et du contrôle des travaux d'architecture, secrétaire de cette commission spéciale) : « non seulement les mémoires et factures des diverses fournitures, mais encore, la presque totalité des notes acquittées remontant, pour la plupart, à une époque déjà éloignée ».
Ceci dit, pour donner une idée du rigoureux esprit d'ordre de Dalou, et pour montrer que c’est en parfaite connaissance de cause qu'il avait négligé de tenir aucun compte du prix de son travail personnel ; les frais de ses études supplémentaires, n’étaient pas relevés. L’artiste estimait à 40 000 francs au delà du chiffre primitif, la somme qui lui resterait à dépenser. La commission jugea que 30 000 francs suffisaient. Dans son rapport, M. Hattat expliquait que la faute du mécompte survenu ne pouvait être imputée à l’auteur du devis de 187!), mais qu elle était la conséquence des changements qui s’étaient produits depuis lors et qu’il était impossible de prévoir dans un travail d’une importance sans précédents.
LES MONUMENTS 1)E LA VILLE DE PARIS
« Vous remarquerez, poursuivait le rapporteur, que l’allocation supplémentaire de 30 000 francs ne laisse aucun bénéfice à l’artiste pour le temps consacré par lui à son œuvre et qu'on ne peut évaluer à moins de quatre années ».
Et le rapporteur formulait que, si l’artiste devait, dans une certaine mesure, porter le poids de l’erreur commise par lui, dans l'estimation, il serait injuste de le laisser sans aucune rémunération. Il proposait en conséquence de lui allouer, après achèvement complet du monument, et sur avis favorable de l’administration, une indemnité de 20 000 francs, en compensation de son travail.
M. Ilattat en l’estimant à « au moins quatre années », était dans l’erreur, car, en plus des quatre années écoulées, Dalou travailla près de quatre autres années encore sur le groupe de la Place de la Nation. 11 ne faudrait cependant pas se hâter de jeter le blâme sur ceux qui ont proposé le chiffre dérisoire de cette indemnité, éventuelle et lointaine. Tout au contraire. Ils l’ont fait de leur initiative personnelle, par un sentiment d’équité, et de leur mieux, eu égard aux finances municipales dont ils étaient les défenseurs attitrés. Dalou ne leur avait pas même demandé une somme quelconque pour prix de ses peines. La seule chose qu’il avait demandée, "c’était que son monument fût fondu à cire perdue. La somme de 140 000 francs, prévue pour le modèle primitif, aux figures de 8m,50, en eût soldé les frais, mais, après les augmentations successives qu’il avait subies, il n’était plus possible de songer à s’en tenir à ce chiffre. Seule la fonte de fer cuivré permettait de rester dans la limite de la dépense votée; seulement, avec elle, toutes les finesses de l’œuvre se seraient trouvées alourdies et empâtées, détruites.
Le préfet, s'appuyant sur les estimations des divers grands fondeurs de Paris, demanda un supplément de crédit de 110 000 francs, qui permettrait d’adopter la fonte en bronze ordinaire et proposa de traiter avec la maison Thiébaut.
Dalou n’aimait point la fonte au sable, procédé industriel fécond en imprévu, où les scories des jets du métal et les défauts du moule doivent être réparés par des ciseleurs qui, devenus dès lors des intermédiaires entre l’artiste et la forme définitive de son œuvre y laissent la trace de leurs négligences ou de leurs excès de zèle. Si fidèle et si intelligente qu’elle soit, leur interprétation ne peut reconstituer, avec justesse, les insaisissables vibrations de plans qui sont, en sculpture, le principal secret de la coloration; fatalement l'inévitable brutalité du moulage au sable et de la coulée de métal en fusion les font en grande partie disparaître. Dans le procédé de la cire perdue, qui fut celui des maîtres florentins et des grands sculpteurs du temps de Louis XIV et de Louis XV,
nulle main étrangère ne participe au travail de l’artiste. Telle il aura poussé jusqu’au bout, son œuvre, et telle elle devra sortir intacte et parfaite du moule.
En théorie, la fonte à cire perdue est une opération des plus simples, mais, en pratique, elle est d’une difficulté telle que, depuis un siècle et demi, on y avait à peu près totalement renoncé, sauf, et exceptionnellement, pour les pièces de peu de volume.
Jusque vers 1880, les moyens pratiques d’application de cette fonte, à des pièces quelque peu volumineuses étaient absolument abandonnés et considérés comme introuvables, lorsqu’un ouvrier fondeur, M. Bingen, pauvrement installé dans une baraque en planches, rue des Plantes, à Montrouge, parvint à produire diverses fontes d’importance relativement considérable et qui étaient delà plus rare perfection. Dalou les vit, et M. Bingen se déclarant capable de fondre de même les figures de A"’, 50, Dalou « s’emballa » d’autant plus passionnément, que le cas personnel de cet ouvrier était celui que, dans ses pensées d’universelle justice, il rêvait pour tous les ouvriers.
Mais il n’était point homme à se contenter d’une affirmation aussi grave sans la contrôler. Or, M. Bingen voulait bien promettre la réussite, mais, en inventeur prudent, il refusait de révéler ses moyens d’y parvenir. Dalou, qui, hanté par ses idées de fonte à cire perdue, avait déjà tenté quelques investigations, résolut d’en étudier à fond le problème, non pour supplanter Bingen, mais pour pouvoir, ainsi que c’était son droit, désigner à l’administration de la Aille, l’homme qui devrait être chargé d’effectuer la fonte de son monument, et, ainsi que son devoir de conscience l’exigeait, ne le lui désigner qu’en connaissance de cause.
Une telle étude lui eût demandé un temps qu’il pouvait difficilement sacrifier et un travail d’érudit, dont il n’était pas coutumier. Mme Dalou s’en chargea et fit si bien, que, partant d’ouvrages du xvne et du xvme siècle et remontant aux
1 i° Description de ce qui a été pratiqué pour fondre en bronze, d'un seul jet, la figure équestre de Louis XIV élevée par la Ville de Paris sur la place de Louis-le-Grand (place des Victoires) en 1099, enrichi de planches en taille douce par le sieur Boffrand architecte du rog cl de son Académie royale, premier ingénieur et inspecteur général des ponts et chaussées du royaume.
Paris, Guillaume Cavclier père, rue Saint-Jacques, au Lys d’or, 1743, in-folio.
2° Description des travaux qui ont précédé, accompagné et suivi la fonte en bronze, d’un seul jet, de la statue équestre de Louis XV, dressé sur les Mémoires de. M. Lempereur ancien échevin, par M. Mariette, honoraire-amateur de l Académie royale de peinture et de sculpture.
Paris, à l'imprimerie de P .-G. Lemercier. 1708, in-folio.
Ces deux superbes ouvrages contiennent, outre la description technique de toutes les opérations de la fonte à cire perdue, des planches de la plus grande beauté et de la plus méticuleuse précision représentant toutes les opérations des fondeurs et les appareils employés par eux. ainsi que limage de leur travail, à chaque étape de son achèvement.
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sources, elle parvint à reconstituer toute la technique de la fonte à cire perdue à grande échelle; abstraction faite du tour de main, que Bingen possédait, sans conteste au plus rare degré.
A partir de là, Dalou put, sans scrupule et sans arrière pensée, répondre devant l'administration de la Ville de Paris et devant la commission du Conseil municipal, de la réussite de la fonte de son monument, telle qu’il la demandait.
L’aventure était si grosse que, l’administration, prévoyant des déboires, conseilla la fonte au sable, et que la commission refusa de se prononcer en faveur du procédé Bingen, laissant au Conseil le soin et la responsabilité de trancher la question.
Elle lui proposait seulement d’accepter l’offre que lui avait faite M. Bingen d’exécuter, à cire perdue, à ses risques et périls, la fonte d’une des figures de 4m, 50 et de surseoira statuer sur la question de fonte, jusqu’à ce que les résultats du travail de M. Bingen aient pu être appréciés. Son devis total aboutissait au même chiffre que celui de la fonte au sable de la maison Thiébaut, soit 260 000 francs. Des devis d’exécution en cuivre repoussé (230 000 francs), et en fer cuivré (140 000 francs), — procédés tout à fait insuffisants, — avaient été écartés de piano.
Les propositions relatives aux suppléments de crédit accordés à Dalou et à l’augmentation de crédit pour la fonte furent votées sans discussion.
Par les pièces annexées au Rapport le Conseil était informé de l’état d'avancement des travaux, à la mi-juillet 1885. Et il était celui-ci : toutes les statues étaient refaites, nues et drapées, au sixième d’exécution, les lions et le bas du Génie étaient dans le plâtre, une partie des ornements du char était achevée, le grand modèle nu de la Justice était terminé et ses draperies étaient en cours d’exécution, assez avancée pour qu’on pût être certain de pouvoir la mouler très prochainement. Bingen devait faire, et fit en effet, son essai sur cette grande figure. L’enfant qui accompagne la Justice n’était que massé. Du Forgeron il ne restait plus rien, et rien de plus ne subsistait de l’enfant portant des attributs de travail, sinon des restes de terre desséchée et sans forme. Quant au groupe de derrière : Y Abondance et les trois enfants qui l’accompagnent, ce n’était plus qu’une véritable forêt de ferrailles entrecroisées. Enfin, la statue de la République était achevée, et prête à mouler. Elle le fut en effet, mais Dalou, mal satisfait de 1 effet de la robe, la recommença par la suite, totalement, d’abord au sixième avec parties remodelées en cire très dure. Puis, en 1887, il la sculpta à nouveau, tout entière, dans une sorte de mannequin de plâtre, monté sur des armatures de bois et de treillage et modelé au maigre , c’est-à-dire de façon à pouvoir ajouter
des épaisseurs de plaire dit plaire à la main , auxquelles on donnait leur forme définitive, à coups d’outil, comme on eût fait dans de la pierre. Le maître s’était laissé persuader que le travail, ainsi conduit, serait moins long que le recommencement de tout le modelage en terre, mais il vit bientôt que, mené de la sorte, il aboutissait à des difficultés terribles. Il avait fallu dresser le mannequin dans un échafaudage de 4 mètres de liant, dont les incessantes montées et descentes lui causaient une énorme fatigue; le réseau des échelles et des madriers lui cachaient l’ensemble de sa statue. 11 la continua néanmoins, de la sorte, quoique fort troublé par ses doutes sur ce qu’il produisait ainsi. Il fut récompensé de ses peines le jour où, tout étant fini, il aperçut sa statue, au sommet de l’édifice mis en place. Ce lui lui une surprise. Pour une des rares fois de sa vie, il fui satisfait de son ouvrage. A tailler ainsi, presque à coups de hache, dans le bloc d’où il tirait cette statue il s’était trouvé l’établir par grands plans et augmenter l’effet de puissance, de simplicité et de grâce virile qu’elle produit à la hauteur où elle est placée.
Semblable à l'esquisse de 1879, la République terminée et abandonnée, avait le corps tant soil peu incliné en arrière et légèrement infléchi vers la droite. Elle était amplement vêtue d’une longue robe tombant jusqu’aux chevilles, qu’elle couvrait à peu près totalement, les pieds nus avaient un geste de marche ferme el fière. Attachée à l’épaule droite, la robe couvrait la partie droite du buste, les plis de la jupe épousaient le mouvement des hanches et celui de toute la jambe gauche, cependant que, dans sa partie opposée, le vent la faisait flotter en arrière et vers la droite. Une lourde pièce d’étoffe retenue par le bras droit, qu'elle recouvrait jusques et au delà du coude, formait une sorte de manteau très abondamment drapé ; elle se développait derrière le dos, avec une courbure de voile enflée par la bonne brise, puis, reprenant la ligne générale du corps et venant se placer entre lui et le faisceau que tient le bras gauche, elle se terminait par un éboulis de plis, débordant sur la boule qui surmonte le char. A la hauteur de la hanche, elle était rejointe par le nœud en choux el parla chute copieuse d’une écharpe très large qui, de droite à gauche, barrait le buste dont elle ne laissai I de nu que la partie gauche. Le bras gauche, également nu, était étendu vers le faisceau où s’y appuyait la paume de la main, les doigts repliés pour le soutenir.
Tous ces fouillis de plis, dont plus d’un avait été composé par la nécessité de « boucher des trous » avait été conçu dans une « idée de couleur ».
Pour qu’elle dominât, comme elle le devait, l’effet de l’ensemble, il fallait que la statue de la République fût, et à beaucoup près, plus attirante à l’œil que
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toutes les figures de tous les groupes réunies. Or, il lui était impossible de lutter d’éclat avec toute la partie basse du monument. Sa chaude coloration amoindrissait la simplicité lumineuse de celle-ci et était éteinte par elle.
C’est ce que vit Dalou à ce moment. Le : « Ça ne va pas comme cela », qui dit tout en pareil cas, fut son seul raisonnement. Son génie trouva le reste. La leçon lui profita d’ailleurs et, désormais, nous ne le verrons plus se laisser maîtriser par « l’idée de couleur » jusqu’au point de lui sacrifier « l’idée de ligne ».
Cette critique, applicable à son esquisse de 1879, et qu’il sentit plus tard applicable à certaines parties importantes de son monument définitif, il l’a résumée en cette réflexion.
« (24 mai 1894). — En sculpture on se trompe en voulant trop regarder et « s’inspirer des peintres coloristes, qui ne dessinaient pas ou dessinaient insuffi- « samment. La sculpture (un dessin sur toutes les faces) n’a pas grand chose « de commun avec la coloration; elle a sa coloration propre, qui tient surtout a du dessin; le modelé se produisant par les contours. Mieux vaut donc regar- « der et s’inspirer d'abord deÀa nalare et ensuite des maîtres comme Raphaël, « Ingres, etc. »
Dès qu'il eut vu le défaut de son esquisse, et sans autrement s’égarer dans les théories, il se retourna vers la nature, vers Raphaël, vers Ingres, vers les antiques surtout, et il accumula les petites maquettes pour arriver à une esquisse nouvelle.
Maquette n’est, somme toute, pas le mot juste, car chacune de ces statuettes était poussée comme si elle avait été destinée à survivre définitivement. Le moulage d’une de ces études de nu, étude d’essai, non utilisée, a été retrouvée. 11 est un « morceau » d’une telle beauté et si complètement terminé qu’il a suffi de le prendre tel quel pour en faire le modèle d’un bronze. Dans le nouveau type de la République le mouvement général du corps devint droit, la tète droite, regarda simplement devant elle ; le grand manteau fut complètement abandonné et le bras droit, dès lors entièrement dégagé de son poids, s’allongea sans effort, la main étendue en un geste d’apaisement et de sereine tranquillité. Cette fois, l’écharpe traditionnelle était légère et partait du haut du bras gauche, qu’elle couvrait à peine, sans le charger; elle venait se nouer sur la hanche, un peu en arrière, en amincissant rapidement ses lignes et en laissant flotter derrière elle deux bouts légers, sans tordions ni gros nœud. Par ainsi, toute la partie droite du buste se trouvait comporter un morceau de nu, dont les lignes pures formaient un tout homogène avec la simplicité du mouvement du bras droit. Le haut de la robe couvrait le sein gauche, découvrait le *
sein droit, et, soutenu par l’écharpe, se groupait à la ceinture, en plis retombants, des plus légers. Quant à la jupe, moulant tout le reste du corps, elle prenait désormais par la simplicité de son allure, par la sobriété de ses plis, par sa légère envolée en arrière, des airs de parenté avec celle de la Victoire aptère.
L'une des études de nu de la statue de la République (hauteur 4b cent.).
L’impression de sobre et majestueuse grandeur de cette statue se trouvait encore accentuée par la chaleur de ton du char, des lions, et des groupes qu’elle dominait ; elle en faisait, à son tour, valoir plus vivement l’éclat et le mouvement.
Ce même parti pris de simplifier fut apporté au nouveau modèle du Forgeron et de Y Abondance.
Pour le premier, il suffit de rectifier ce qu’avait de tourmenté et de déchi-
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quêté le tablier de cuir, et d'équilibrer ce qui restait de conventionnel dans certains renflements des muscles : simples détails.
Pour Y Abondance, la modification fut complète. Dans l’esquisse elle est habillée d’une sorte de robe qui couvre, en écharpe, la moitié du torse, et enveloppe complètement, jusqu’aux talons, tout le reste du corps, sauf la jambe droite que dégage tout entière un joli refendu. Dans les cheveux est tressée une couronne de pampres et d’épis. Prise séparément, c’est une figure exquise, un peu plus Louis XV que Louis XIV ; ainsi vêtue, et portant couchée sur son bras gauche replié, une très grande gerbe de fleurs et de fruits que sa main droite, sème dans l’espace, elle a la grâce de Flore et la succulence de Pomone, mais il lui manque la robustesse de Gérés. Enfin, et surtout, vues sous certains angles, les draperies qui l'enveloppent tout entière, de dos, forment avec celles du manteau de la Justice , qui l’avoisine, un bloc ou, pour parler vulgairement, un paquet de plis, où la silhouette de l'une et l’autre se confondent en s’alourdissant réciproquement. Longtemps Dalou chercha à parer à ce défaut, qu'il n’aurait pas vu aussi clairement si le montage — malencontreux mais nécessaire — du groupe complet ne le lui avait sûrement montré; et, en dernier lieu, il se décida à laisser cette figure entièrement nue, sans couronne dans les cheveux, portant la gerbe sur le bras et semant les fleurs et les fruits derrière elle, comme dans l'esquisse de 1879. Mais il voulut que la nudité de cette statue fût d’une beauté parfaite et il y parvint au delà de toute espérance.
Et l’harmonie générale du monument se trouva ainsi réglée : en avant le Génie de la Liberté et Y Abondance figures nues; à droite et à gauche le Forgeron et la Justice vêtus de costumes modernes; au sommet la République drapée selon l’éternelle tradition de l’antiquité. Toutes se profilent librement, toutes contribuent sans partage, au groupement d’ensemble dont elles sont la pensée maîtresse.
Le groupe du Forgeron et celui de Y Abondance, remontés à nouveau en glaise fraîche, sur leurs armatures vidées et mises au point, d’après les nouveaux modèles au sixième, furent définitivement modelés sans incidents notables. Bien entendu — et comme dans tout le reste d’ailleurs — par mesure de sûreté contre les fautes de ses statuettes nues et de ses statuettes habillées, établies au sixième, Dalou en refaisant, en grand, le nu d’après le modèle, homme, femme ou enfant, et, étant donné l’ impossibilité d’un chauffage suffisant, il ne pouvait prendre séance que pendant la belle saison. De là des retards.
Et pourtant les modèles au sixième étaient autant d’œuvres entièrement achevées. Le moulage des figures nues n’a pas été fait. Elles étaient arrivées à
un tel degré d’achèvement que le mouleur Bertault, par pure amitié, avait offert à Dalou de les mouler gratuitement, pour qu’elles ne fussent point perdues; Dalou lui avait répondu que c’étaient des petits riens, qui n’en valaient pas la peine. Quant aux figures vêtues qui étaient indispensables comme modèles d’exécution, il fallut bien les mouler, mais, par la suite, leur auteur les a réduites, une à une en poussière. Le Forgeron cependant a survécu et par l’effet du hasard. Au moment où Dalou levait le marteau sur lui, un de ses élèves, M. Biaggi arriva, supplia si bien le Maître de l’épargner qu'il finit par arracher à son impatience cette exclamation :
« Eh bien soit! mais emportez-là et que je ne la voie plus ».
M. Biaggi ne se le fit pas dire deux fois. Ces actes de barbarie, ces fureurs d’iconoclaste, devant lesquelles l’esprit de ceux qui en ont été témoins, se révolte, comme au souvenir d’un acte de sauvagerie, avaient leur excuse dans l’amour de la perfection et dans l’insatiable scrupule d’artiste qui dominait Dalou.
Loin de penser que chacun de ses coups de pouce avait un intérêt quelconque pour autrui, il croyait que les études qu’il faisait pour son instruction personnelle devaient n’avoir de valeur et d’intérêt que pour lui seul. Montrer au public ses tentatives et ses essais lui semblait un acte d’impudeur.
Combien pourtant serait-il intéressant de pouvoir placer, à côté de l’esquisse de 1879, chacune de ses figures, agrandie et menée à son plus haut degré de précision et de perfection. Que de belles choses disparues! quelle admirable leçon de travail, de conscience, de courage, les jeunes artistes de l’avenir eussent trouvée là 1 Et combien eut été plus grand l'enseignement si, à côté de ces statuettes complètes, mesurant debout 75 centimètres, on avait placé les études de morceaux de plus grande taille, faits pour préparer ces statuettes elles-mêmes.
De toutes ces études il n’en reste plus — à part la petite figure nue de la République — qu’une seule et encore n’est-ce qu’un fragment de figure de femme, coupé au niveau des genoux, à la base du cou, et à l’attache des bras. Souvent j’avais aperçu ce plâtre, et chaque fois je me demandais, agacé de ne pouvoir d’abord ni m’en souvenir, ni le deviner, d’où provenait ce moulage. Cela ressemblait à un antique, mais ce n’en était sûrement pas un ; ce n’était pas non plus un fragment de la Renaissance. Avec le temps, je m’étais habitué à le regarder, sans chercher à faire le savant et, chaque fois, je me reprenais à l'admirer encore. Ce fut seulement après la mort de Dalou que j’appris que ce fragment n’était pas autre chose qu’une des études faites pour le torse de Y Abondance. 11 est d'une beauté telle que, après la mort de Dalou, l'un des plus célèbres fabricants de bronzes de Paris, el des plus commerçants, aussitôt qu'il l'eut aperçu,
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demanda à l’éditer, se déclarant certain de le vendre, sans difficulté, concurremment avec les fragments d'antiques.
Quand on calcule le travail accompli sur le groupe de la Place de la Nation, on est étonné, non point qu’il se fût accompli en huit années, mais bien, qu’il n'eût pas fallu plus de huit ans pour le terminer.
Récapitulons. — Il se décompose ainsi :
1° L'esquisse au dixième d'exécution,
2° L’ébauche complète et la première exécution d’une grande partie du modèle a 22 mètres de long sur 12 de haut et 8 de large; — travail qui fut en presque totalité abandonné,
3° L’établissement à nouveau du nu de chacune des dix statues au sixième d'exécution (soit 0,73 debout pour les adultes),
4° Les mêmes figures habillées,
5° L’exécution définitive du grand modèle à pleine dimension,
6° Les modèles nus et habillés de la République recommencée,
7° La sculpture à même le bloc de plâtre de cette statue de 4m,50,
8° Les reprises et recommencements des lions, du char, des ornements, des attributs.
Le tout augmenté par les difficultés résultant des séchages, des écroulements partiels, des retards imposés par la rigueur du froid, par les dégels, et par toutes les intempéries dont le hangar gigantesque ne pouvait garantir les terres.
Le mouleur Bertault que Dalou tenait pour un véritable maître en son métier, que seul il honora de sa pleine confiance et pour qui il conserva jusqu’à sa dernière heure une affection profonde, mit sous le plâtre le dernier morceau en 1888.
Le Conseil municipal tenant l’œuvre pour terminée voulut qu’elle figurât, fût -ce provisoirement, à la Place de la Nation, durant l’Exposition universelle de 1889; mais Dalou s’y refusait. Il n’admettait pas son travail comme réellement achevé.
Fragment d’une des études de nu DE « L’ADONDANCE »
(Hauteur de ce fragment, 40 cenl.),
La sculpture, traitée en vue de la fonte en bronze, ne pouvant rendre en plâtre qu’un effet imparfait et, à plus forte raison, si elle l’était en vue du bronze à cire perdue, où l’artiste refait sur la cire un travail de perfectionnement nouveau, il lui répugnait absolument d’exposer son travail sous une forme insuffisante et incomplète. Peu lui importait l'immense succès, dont tous lui répondaient en toute certitude, si le succès n’était point d’accord avec sa conscience d’artiste.
Alphand assiégea à son tour Dalou, fit appel à l’amitié et à l’estime qui les liaient l’un à l’autre, il fit valoir le chagrin qu’il aurait, personnellement, à ce que l’Exposition dont il était le créateur, ne bénéficiât point d’un tel travail. Il arrivait à ébranler l’artiste, mais non à le décider.
Une circonstance accessoire finit par lui enlever des mains, son œuvre qu’il rêvait de compléter encore. La coalition politique qui, ayant pour chef ou pour agent le général Boulanger, avait durant des années, et à plusieurs reprises, mis la République à deux doigts de sa perte et, bien que la bataille semblât gagnée, le parti républicain sentait encore la nécessité de s’affirmer par des manifestations, qui montreraient à tous sa volonté de se défendre contre toute reprise d’attaque et d’affirmer au grand jour son autorité, devant tous ceux de ses serviteurs qui auraient tendance à la méconnaître ou à la mépriser. Il pensa que l’inauguration solennelle d’un monument colossal, élevé au triomphe de la République, serait une cérémonie nettement significative. Alors, on fit valoir à Dalou qu’une telle journée était nécessaire et que, par conséquent , il devait sacrifier ses scrupules d’artiste, â son devoir de républicain. 11 céda, mais après qu'il eût été entendu que sou modèle de plâtre serait recouvert d’une couleur simulant le bronze.
Ceci nécessitait une opération infiniment plus difficile qu’on ne l'imagine au premier abord. 11 fallait inventer un mode de peinture qui n’attaquât point le plâtre, fut assez fort pour ne point se délaver rapidement, et fût d’une fluidité assez parfaite pour ne point engorger ou encrasser les modelés. 11 fallait aussi qu’il eut la sûreté de tenue, nécessaire pour donner à ce bloc colossal des tons homogènes et la couleur juste, qui lui était nécessaire ; il fallait, en outre, que sa composition chimique ne pût pas, par la suite, nuire au travail du fondeur. Enfin, il était de toute nécessité que la dépense, en tous cas très importante, occasionnée par cette masse de peinture ne fût pas trop lourde pour le budget de la Ville.
On ignorerait qui s’était chargé des recherches qui amenèrent la solution de ce problème, si l’on n’avait découvert, mêlé à des liasses de paperasses de ménage, un cahier, écrit de la main de Mmo Dalou, où sont relevés, d’après divers
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ouvrages scientifiques ou techniques, tous les procédés et toutes les recettes de la patine des plâtres.
Le « Triomphe de la République »
(Modèle en plaire inauguré en 1839.)
Enfin le 20 septembre 1889 le monument se dressait dans son entier, enveloppé d’une couche de couleur qui simulait passablement le bronze.
L’inauguration eut lieu avec la plus grande pompe, Carnot présidait la cérémonie et remit à Dalou la croix d’officier de la Légion d’honneur, une délégation de tous les régiments de la garnison de Paris défila autour du monument,
il y eut une fête populaire, le soir tout autour du monument, cependant qu’à l’Hôte] de Ville, il y avait une grande réception. Ce 20 septembre 1889 demeura l’une des journées mémorables de l’histoire de Paris.
Mais Dalou n’était point arrivé au bout de ses peines. L'ère des difficultés pénibles allait commencer, tout au contraire, et durer pendant sept années, avec les luttes qu’il fallut soutenir contre l’apathie et le mauvais vouloir (pour ne pas dire plus), du fondeur.
On se souvient que, par sa décision du G août 1885, le Conseil municipal avait accepté l’offre, à lui faite par M. Bingen, de fondre, à cire perdue, à litre d’expérience et à ses risques et périls, l’une des grandes statues. En 1887 Bingen avait fondu le haut et la jupe de la Justice , et la 5e commission du Conseil (Beaux-Arts), par l’organe de son rapporteur, M. Voisin, déclarait que les résultats obtenus par M. Bingen « avaient dépassé toutes ses espérances et mis fin à toutes ses craintes ». Elle allait jusqu’à établir, entre l’abnégation de M. Bingen et celle de Bernard Palissy, un parallèle que la suite n'a pas ratifié.
Conformément à ce rapport le Conseil délibéra que les offres de fonte de M. Bingen seraient définitivement acceptées et vota la dépense totale du prix de fonte fixée à 250 000 francs.
Lorsque l’ensemble du monument fut érigé en plâtre peint en 1889, M. Bingen n’avait encore terminé que cette seule figure la Justice , et, pour qu’il put exécuter la suite de son travail, il fallut en transporter les diverses parties au fur et à mesure dans son atelier. C’était un spectacle vraiment lamentable que celui de ce monument superbe, amputé de toutes parts, et dont les gigantesques restes, sans cohésions entre eux, se dressaient, crevassés et décolorés par la pluie. A mesure que se poursuivait cette décomposition, l’épave devenait de plus en plus informe et de plus en plus lugubre, et, quand au bout de quatre ou cinq années, le dernier morceau eût disparu, ne laissant voir qu'un socle malpropre, baignant dans de l’eau sale, ce fut pour le public un véritable soulagement.
En 1885 M. Bingen avait affirmé que. après un délai de dix-huit mois, nécessaire pour s’outiller, il lui suffirait de moins de deux ans pour livrer sa fonte complètement achevée, c’est-à-dire un délai total de trois ans et demi. Son engagement portait qu’il livrerait le groupe terminé le 1 er j nillet 1889, au plus tard. Or en 1895, neuf ans après avoir pris possession de la Justice , plus de six ans après l’achèvement définitif du modèle complet, il n’avait encore fondu, outre la Justice que : 1° le torse du Forgeron; 2° l’enfant qui marche devant le Forgeron; — 8° un enfant portant la corne d’abondance à côté de Y Abondance, et 4° un mascaron placé sous le timon du char et les deux guirlandes de laurier
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qui raccompagnent. Enfin quelques cires avaient été faites, entre autres celle du bas du corps du forgeron, que Dalou avait retouchées, mais Bingen ne les avait pas fondues; il les avait abandonnées clans la fosse de fonte. Tout le reste, sauf le groupe des lions et la partie du char qui les avoisine, existait à l'état de moules à bon creux, de taille formidable, abandonnés dans une cour, où la pluie, pour la plus grande joie des gamins du voisinage, les transformait en autant de petits bassins, dans lesquels ils faisaient naviguer des petits bateaux.
«Au train dont allaient les choses, le modèle étant ravagé par les averses et parles transports, les moules étant en détresse, les cires refaites étant inutilement enfouies, il devenait évident que le monument serait détruit avant d’être terminé.
Mais le difficile était d’arracher à M. Bingen le travail, dont tous les éléments demeuraient entre ses mains et dont il était, en quelque sorte, en possession d’état en vertu de la délibération du Conseil.
11 y avait là un état de choses dont tout autre que Dalou eut été profondément désespéré et découragé. Il en souffrait vivement et le manque de parole auquel il se sentait lié parle choix qu’il avait fait accepter par le Conseil municipal ajoutait à sa souffrance. Il lui était surtout infiniment pénible de ne pouvoir se rendre définitivement compte de son travail.
Il acceptait la situation avec une mélancolie résignée. L’administration de la Ville, de son côté, était exaspérée par les incessantes demandes d’avances de M. Bingen et par le piteux état d’avancement de son travail, mais elle était fort embarrassée par les influences que M. Bingen avait su se ménager au sein du Conseil. Là, on le posait, selon les termes même du rapport Voisin, comme : « un enthousiaste, un convaincu, il est de ceux qui vont jusqu’à brûler leur cc dernière ressource, pour accomplir leur œuvre. » Grâce au mystère dont il s’entourait, tel qu’un alchimiste faisant son grand’œuvre, les membres le plus spécialement ouvriers du conseil l’appuyaient, comme un ouvrier hors ligne, — ce qu’il était d’ailleurs — auquel on doit toutes les complaisances et toutes les indulgences, et, grâce à ses relations parmi ceux-ci, il était parvenu à s’entourer d'une sorte d’auréole d’inventeur génial. Son secret n’était pourtant guère indéchiffrable, il résidait surtout dans l’habileté de l’exécutant, et, de l’avis de Dalou lui-même, tout autre pouvait y parvenir.
« J’ai eu, écrit-il sur son carnet, le 14 décembre 1896, la visite de Joseph « l'ancien homme de peine de Bingen, qui fait maintenant chez l’américain « Barthlett de la fonte à cire perdue et la réussit paraît-il admirablement. Cela « ne me surprend pas beaucoup, son ex-patron faisant de cela un grand mys-
« 1ère que j’ai trouvé toujours absurde; mais il le fallait bien, sans cela plus de « grand homme et plus de . pression!! »
Pour déposséder M. Bingen du travail qu'il ne voulait ni finir ni lâcher, et, par conséquent, pour sauver sou monument de la place de la Nation, il fallait que l’administration fît une sorte de petit coup d’Etat. Le chef du service des Beaux-Arts de la ville, Armand Renaud, malade et timoré, ne l’avait pais osé. A son décès, son successeur M. Ralph Brown tenta bravement la bataille.
Sur ses instances, le préfet le chargea de constituer une commission, à laquelle on demanderait l’autorisation de prendre une décision énergique. Très habilement, il la composa des propres tenants de M. Bingen. Elle convoqua Dalou, qui le relate ainsi :
« (15 mars 1895). — L’après-midi commission à l’Hôtel de Ville, première « réunion pour l’affaire Bingen, relative au monument de la place de la Nation « dont la fonte est commencée depuis le mois de juillet 1885, c’est-à-dire « bientôt dix ans! »
« D’importantes décisions ont été prises. 11 s’agit d’en finir et de confier ce « travail à un autre fondeur plus diligent, ce qui n'est pas difficile, mais, « malheureusement, modèle et moules sont très compromis. Voici une fonte « que ce triste personnage a sollicitée tant qu'il a pu et dont, depuis fort « longtemps, il ne s’occupe nullement. Depuis 1889 il a fondu un enfant, il en « a raté un autre; c’est tout. »
Après examen de toutes les pièces, la commission déclara qu'il y avait lieu de considérer le contrat Bingen comme nul, pour cause d'inexécution grave et, après qu’elle eut reçu le consentement de Dalou à l’achèvement de son groupe par la fonte au sable, elle laissa le préfet maître de toutes diligences pour faire terminer le travail par le fondeur Thiébault, la fonte du monument primitivement proposé par lui r en 1885, devant être exécutée suivant le mode dit fonte Keller.
Le préfet prit aux termes de la délibération du Conseil « toutes mesures légales » nécessaires, fit pratiquer chez Bingen la saisie conservatoire de toutes les pièces fondues, des moules et des modèles du monument. M. Bertault en fut nommé séquestre, par ordonnance du tribunal. Un avoué, au nom de M. Bingen, proposa de résilier amiablement le contrat, moyennant 8 000 francs, La Ville accepta « pour éviter toute difficulté ultérieure. »
L’ensemble des dépenses restant à faire pour cette fonte s’élevait à 221 100 francs, que M. Ralph Brown dut couvrir en grapillant dans tous les crédits disponibles de son service.
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Le mouleur Bertault reçut mission de prendre possession, au nom de la Ville de Paris, de tout ce qui se trouvait chez M. Bingen.
Le 20 mai 1895 tout était en bonne voie et Dalou notait :
« Je suis allé à la Ville, où j'ai vu Brown; vu Thiébault, Bertault et Maillard « (alors conservateur des magasins d'Auteuil) pour l’affaire de Bingen. En voilà « un qui pourra se vanter d'avoir dérangé du monde pour lui et pour rien. »
Quand on eut pris possession de ce qui croupissait à l’atelier de la rue des Plantes, et lorsqu’on l’eût transporté à Auteuil, dans la cour de l'annexe de la Ville, on constata que tout était dans un tel état de délabrement, qu’il y faudrait faire des travaux de réfection énormes.
La Ville, qui, en demandant l'inauguration de 1889, avait transformé la marche du travail, s’estima responsable des dépenses, que celle circonstance avait rendues inévitables et Dalou fut convoqué au cabinet du chef du service des Beaux-Arts pour en fournir l'estimation. 11 demanda pour la réfection totale du monument, huit mille francs.
« Eh bien riposta M. Brown, je vous en offre dix mille et j’estime que vous « n’aurez rien de trop. »
11 ne se trompait point. Du relevé de la comptabilité, parfaitement tenue, des seules journées d’ouvriers payées par Dalou pour ce travail, il résulte qu’il y a dépensé exactement 10 402 francs. Dans ce chiffre ne sont portés, ni ses faux frais, ni ses voitures, ni les nombreuses journées de travail et de fatigue personnels qu’il a consacrées à ces retouches. Quelques-unes furent des travaux entièrement nouveaux, telle, entre les principales, et celle-ci, d’une importance très considérable, la reconstitution complète de la draperie du Génie de la Liberté « que j’avais supprimée par fatigue et par inexpérience, lors de l’exécution (avant 1889) et que, aujourd’hui, je rétablis » (Carnet !7 novembre 1896)Y
Longtemps, il hésita à rendre à la statue de Y Abondance un vêtement analogue à celui de la première esquisse, mais infiniment simplifié, il fit à cet effet des recherches, dont quelques bouts de croquis ont survécu, mais il finit par se ranger aux avis de ceux qui l’engageaient à laisser, en arrière du groupe une figure nue, comme contrepoids de la figure nue du génie qui est en tête.
Il avait fallu tout le dévouement, toute la profonde amitié de M. Bertault, pour mener jusqu’au bout la corvée qu'il avait acceptée. Il avait fallu la science exceptionnelle qu'il a de son métier pour tirer bon parti de ce qu’il avait retrouvé chez M. Bingen. Pour juger d’un tel travail, il ne faut jamais perdre de
1 Cette draperie qui n’était point comprise dans le devis du fondeur, a donné lieu, pour son exécution en bronze, à un supplément de dépense de 10 000 francs à la charge de la Ville.
vue que chacun des moules était lui-même un monument fragile, et d’un volume et d’un poids, tels qu’il ne pouvait être remué qu’au moyen de manœuvres de force. De plus que M. Bertault dut descendre dans la fosse, pour y mouler sur la cire retouchée le bas du Forgeron, qu’on ne pouvait remonter sans compromettre la cire. Les moules faits par M. Bingen furent suffisants pour mouler à nouveau Y Abondance et quatre des statues d’enfants; (la cinquième, l’enfant qui accompagne le Forgeron avait été fondu à cire perdue).
Dans ce qui subsistait du modèle, la partie supérieure du char, le liant du génie delà Liberté et de la République, non encore moulés par Bingen étaient à l’état de modèle, assez peu détériorés pour pouvoir être mis en état de réparation définitive sans recourir à un nouveau moulage, ils le furent totalement, les pattes des lions, jugées par Dalou trop lourdes de forme, furent par lui reprises à fond après de nouvelles études.
Le travail de réfection dura de février 189G à fin août 1897. Faute d’atelier assez grand, il s’effectuait à l’établissement municipal d’Auteuil, soit sous un hangar, soit en plein vent dans la cour. Outre Dalou, qui y venait surveiller et conseiller ses hommes et y prenait part personnellement, il occupa quatre ou cinq hommes. L’ami Edouard Lindeneher, pour sa seule part, passa treize mois à la réfection de la partie ornementale. Le maître exigeait que tout cela, aussi bien dans les parties apparentes que dans celles qui pouvaient se trouver masquées, fût traité par Edouard, comme, jadis, l’était l’orfèvrerie de chez Bannière. Le travail lui semblait toujours trop lâché; il s’emportait contre un tel abandon. « Fais-moi ça sec! sec! sec! c’est trop épais! Ça doit être léger. Du zinc! du zinc ! du zinc ! » clamait-il, en appuyant chaque mot d’un geste nerveux. L'apparente inutilité d’un travail que personne ne verrait , et la valeur du temps qu’il payait de ses deniers, ne lui étaient de rien, car il savait que la sécheresse de certains groupes d’ornements devait donner plus de souplesse à la coloration de tout le l'este. Son idée, qui paraissait être d’un maniaque de perfection des détails, était d'un artiste, voyant largemenl les besoins supérieurs de l'ensemble. Ces détails qu’on ne peut voir sans traverser le bassin, au centre duquel s’élève le monument, sont d'un fini tel, qu’un bijoutier en pourrait reproduire, sans retouches, tous les rinceaux, toutes les passementeries, toutes les feuilles, toutes les fleurs.
Au fur et à mesure de la mise en état de perfection du modèle, la maison Thiébault en opérait la fonte au sable. Elle s’était donné à tâche de la rendre si parfaite qu’on ne pourrait la distinguer des parties fondues â cire perdue, et, en réalité, à la distance où le spectateur se trouve actuellement du groupe, il ne perçoit les différences que là où il en est préalablement averti. Est-il besoin
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d'ajouter que Dalou a surveillé de très près cette foute. Les ouvriers de l’atelier Thiébault ne le voyaient jamais arriver sans appréhension, car, ni là, ni ailleurs, il faut bien le reconnaître, il n’était, comme on dit vulgairement, très commode lorsqu’il s'agissait de son travail, et les contrariétés et les colères même que lui occasionnaient les fautes de ses ouvriers, fautes nées souvent du désir de trop bien faire, augmentaient encore sa fatigue et aggravaient son terrible état de santé.
Il faudrait suivre, au jour le jour, la lutte que Dalou soutint contre la maladie au cours des dix-huit mois durant lesquels il accomplit par pure conscience de grand artiste, et à travers tant d’autres travaux, cet énorme travail de réfection de son groupe. L’état de santé de l’année 189G fut relativement tolérable, celui de 1897 fut loin d’être satisfaisant et en voici un exemple :
« (30 janvier 1897). J’ai souffert assez fortement de la cuisse droite ; ce matin « je me trouve repris des mêmes symptômes, à peu près, que j’ai éprouvés « déjà en 1893 lors delà maladie que j'ai eue à cette date. Douleurs angoissantes « près du cœur, affaiblissement général; tout cela s’accentuant dans la marche « ainsi qu’au plus léger effort. Cela m’inquiète un peu, car j’ai peur de me « retrouver pris comme il y a quatre ans. Je suis dans l’impossibilité de travailler « assidûment. »
Enfin, le 20 juin 1899 la fonte du monument se trouvait achevée et de juin à août le montage s’en effectuait sur la Place de la Nation.
Mais, à cette heure même, après vingt ans de luttes et de travaux Dalou ne pouvait se sentir assuré que son Triomphe de la République resterait là oû on venait de le placer, ni même si son érection serait achevée.
En ces dernières années du xixe siècle en effet, la République elle-même, subissait un assaut des partis adverses, qui surpassait en habileté, en tactique, en audace et en violence le Seize Mai et le Boulangisme. Jamais, même à ces époques, elle n’avait été plus près de sombrer aux mains de ses adversaires. Les mêmes hommes, des mêmes partis, augmentés de nouvelles recrues, renforcés par une organisation habile et discrète, reprenaient parallèlement, pardes voies différentes mais analogues, la même attaque qu’en 1889 et d’analogues confusions se reproduisaient au sein du parti républicain.
A 1 automne 1899, pas plus qu’en septembre 1889, la bataille n’était gagnée par le parti républicain. Le Conseil municipal de 1899 résolut de faire comme celui de 1889, en pareille occurrence, une manifestation politique de première importance à l’occasion de l’inauguration du monument de la place de la Nation.
Déjà, à quelques semaines de là, le peuple de Paris, spontanément, s’était
soulevé pour imposer, même par la force, le respect dû au président de la République, représentant de la loi républicaine, à des gens qui l’avaient injurié et avaient tenté de le frapper. Cette fois le Conseil municipal de Paris l’inviterait à venir, en masses profondes, montrer sa force et affirmer sa résolution, de faire respecter la République et de la défendre coûte que coûte contre les imitateurs des Muscadins, fauteurs de la contre-révolution, de quelque surnom qu’ils voulussent bien se parer.
Les organisations ouvrières et syndicales de Paris, et celles aussi de plusieurs départements, les sociétés de libre pensée, les loges maçonniques, les diverses ligues républicaines de toutes nuances, soit de Paris, soit de province répondirent en foule à l’appel du Conseil. De même, les maires et adjoints de la plupart des grandes villes de France. Le gouvernement décida qu’il se joindrait au Conseil municipal et M. Loubet annonça qu’il présiderait la cérémonie.
Par suite de circonstances d’ordre divers, et notamment, d’ordre politique, la date de la fête fut reculée jusqu’au 19 novembre 1899.
Jamais journée ne ressembla autant aux grandes journées de la période révolutionnaire, seulement, cette fois, elle eut pour ceux qui y prenaient part, un aspect de joie et de réconfort civique; cette fois le Peuple était descendu dans la rue, non pour renverser le gouvernement, mais pour affirmer sa volonté de le défendre. Ce fut, avec toutes les apparences extérieures d’une insurrection, exactement le contraire d’une insurrection. Le Conseil municipal de Paris, accompagné des représentants de diverses municipalités de France et des représentants des deux Chambres était parti, en cortège, de l'Hôtel de Ville, montant le faubourg Saint-Antoine au milieu des acclamations de la foule.
Peu après l’installation du cortège, M. Brown, le visage tout heureux, vint et me dil : « Nous avons reçu hier soir la décision par laquelle Dalou va recevoir « la cravate de commandeur. 11 avait insisté pour qu’on ne la demandât pas, « disant que cela en priverait tout autre bien plus que lui... Mais il l'aura tout « de même. »
Dalou, qui se tenait au troisième ou quatrième rang des banquettes, derrière sa femme et sa fille, m’avait dit, un instant auparavant, comme je lui parlais de l’éventualité de cette promotion : « Oh ! pourvu qu’on me laisse tranquille avec ma femme et mon enfant, c’est tout ce que je demande ».
Mais, dès l’arrivée du Président de la République, accompagné des ministres, quelqu’un vint chercher Dalou, dans son petit coin, et le prier de se rendre auprès de M. I joubet. I! lui fallut bien s’exécuter.
La cérémonie débuta par un discours de M. de Selves, préfet de la Seine,
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qui rappela l’historique du monument et prononça l’éloge de la Révolution française, puis, M. Lucipia formula la pensée qui avait amené le Conseil à organiser la « Fête du Triomphe », ainsi fut surnommée dans le langage courant du jour cette grandiose manifestation. S’adressant à M. Loubet il le remercia d’avoir bien voulu présider la cérémonie. Puis, s’adressant à l'assistance, et après avoir rappelé à grands traits l’histoire de ce faubourg Saint-Antoine du haut duquel, pour ainsi dire, il parlait, il arriva rapidement à parler du monument et de son auteur.
« Que signifie le magnifique monument, le plus beau de ce siècle, que nous « inaugurons ?
« Qu'a voulu dire l’artiste qui l’a conçu et lui a donné sa forme définitive ?
« Son ardent amour de la République est trop connu, — il l'a prouvé par des œuvres « et par des actes, — pour que je puisse craindre d’être accusé de trahison en tra- « duisant sa pensée.
« Dalou a voulu dire que le triomphe de la République assurera la glorification « éclatante du travail, qui n’est pas un châtiment, comme l’enseignent certaines « philosophies atrophiantes.
« Les travailleurs qui sont là, escortant le char de la République, disent que le « travail sera attrayant, fécondant, lorsque chacun aura la certitude de recevoir, sans « contestation, la part qui lui est équitablement due.
« Ne fallait-il pas, lorsque les ennemis de la République, jetant bas les masques, « faisaient appel à un roi ou à un césar du cadre de disponibilité, venir dire que le « peuple n’a oublié ni les 18 brumaire, ni les 2 décembre dont on le menace ? »
Lorsque le discours de M. Lucipia fut achevé, M. Loubet, se tournant vers Dalou, lui adressa les paroles suivantes :
« Mon cher maître,
« Il y a dix ans, M. Carnot, Président de la République, vous décernait, ici « même, la croix d'oflicier de la Légion d’honneur.
« Je suis heureux de vous conférer aujourd’hui le grade de commandeur et « de récompenser ainsi l'artiste de génie qui a conçu et exécuté le monument « que nous venons d’inaugurer pour la glorification de la République. »
Puis il lui donna l’accolade et se mit en quête de lui attacher au cou la cravate rouge.
A ce moment Dalou, — qui, pourtant, était un modèle de tact et de bienséance, — laissa échapper le fond de sa pensée : « Ah! non, pas ça, Monsieur le Président, je vous en prie, je vais être ridicule ! ».
Après avoir répondu d’un merci, aux félicitations qui l’entouraient, puis, s’être retiré à l’écart et fait enlever au plus vite sa cravate, il revint vers « sa femme et son enfant » et assista, confondu dans la fonle des spectateurs, au défilé des associations et des corporations, précédées de bannières pour la plupart rouges, où se trouvaient inscrits leurs noms et qui, se répétant par milliers flottaient dans l’interminable profondeur des larges avenues aboutissant à la place.
Tour à tour, passaient les ouvriers de tous les corps de métier, chacun présentant à l’observateur aux yeux affinés, la caractéristique de son humanité professionnelle ; quelques groupes avaient conservé les vêtements de leur travail ou portaient comme attribut les outils de leur labeur journalier.
En passant devant l’<estrade, tous saluaient le monument, du geste et de la bannière. Et il défila ainsi, peut-être, deux cent mille ouvriers et ouvrières. Dalou était profondément remué par ce spectacle. 11 voyait comme dans la « Grande Revue » de Raffet, passer, sans fin, devant ses yeux cette armée du travail dont il se sentait l’un des soldats passionnément dévoué. L’ouvrier, qui était tout son être moral, toute sa raison de vivre, frémissait devant cet océan de puissance ouvrière. 11 voyait s’agiter devant lui, dans la réalité vivante des hommes, le plus colossal rêve d’artiste qu’il eut jamais conçu. 11 sentait que ce rêve était l’expression d’une vérité et d’une réalité éternelles et qu’il allait pouvoir enfin réaliser ce monument sans équivalent, en aucun temps, qui depuis dix ans s’édifiait dans son esprit, et pour lequel depuis dix ans, il avait accumulé, sans trêve, étude sur étude, travaux sur travaux, son Monument aux ouvriers qui était, depuis plus de deux années, en bonne voie d’exécution.
Pendant près de trois heures, ayant perdu le sentiment de sa atigue et de sa faiblesse, il resta debout dans la foule, sans aucun souvenir, ni de son œuvre d’hier, ni de l’apothéose de l’instant présent, fouillant des yeux ces masses, sans cesse renouvelées, sans cesse, y cherchant le caractère typique de chaque sorte de travailleurs, apercevant sans cesse des hommes, devant lesquels il proférait des : a Est-il beau! celui-là » et qu’il eût voulu appeler à pleine voix pour les prier de lui servir de modèles.
Le jour baissant, et le froid gagnant, il lui fallut s’arracher à ce spectacle d’enthousiaste admiration; il descendit de l’estrade, tout voûté, soutenu par Mme Dalou, qui elle-même, était déjà gravement atteinte de la maladie qui ne devait plus lui laisser que quelques mois de vie.
Il traversa, inconnu, les rangs, sans trêve renouvelés, du peuple qui s’avançait en chantant et contournait, telle une houle, au flanc d'une falaise, le monument colossal. D’un pas traînant, il marchait courbé, rapetissé par la fatigue.
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A cet instant où je le voyais passer à côté de son œuvre de géant, j’eus la sensation de voir, très grand, très grand, ce tout petit homme, tout émacié et très frêle, qui avait enfanté cette prestigieuse montagne de bronze.
J’accompagnais, pour ma part, leur fille, qui eût difficilement pu aller seule à travers la foule, lorsque, tout à coup, au coin d’une avenue, nous vîmes déboucher un jeune homme qui courait en criant : Vive Déroulède ! Dalou se redresse, Mrae Dalou retrouve ses forces, et les voilà tous deux, comme une paire de gavroches, courant après le jeune homme, le harcelant, le poursuivant.
L’aventure tourna bien, le jeune homme ayant pris la fuite; mais j’ai toujours regretté qu’on n'eût pas eu l’occasion de les conduire tous deux au poste, lui avec sa croix de commandeur dans sa pelisse.
Mon Dieu ! qu’on se serait donc amusé chez le commissaire ! et quelle jolie leçon de simplicité, les vaniteux auraient trouvée le lendemain matin dans leur journal !
Dans le carnet de notes de Dalou la journée du 19 novembre ne porte que ces mots : « Fête place de la Nation ». Il a coupé avec des ciseaux le reste de la page. Il y avait là une quinzaine ou une vingtaine de petites lignes où, peutêtre, on eût trouvé son impression intime. Mais à la date du 3 novembre on trouve dans une note relative au Monument aux morts de Bartholoiné, la trace d’une inquiétude, que le caractère politique de son monument, ouvertement républicain, a dû faire, maintes fois, naître dans son esprit. La voici :
« Nous sommes allés ma femme et moi, voir le Monument aux morts par « Bartholomé. L’impression est grande et imposante. C’est très beau, complété, « amoureusement caressé ; cela restera comme une des plus belles choses qui « soient. D’ailleurs, à l’abri des passions humaines, des fluctuations politiques, « ce beau morceau a toutes les chances de durée. La stupidité seule saurait l’at- « teindre. »
J’allais oublier un détail. On a demandé à Dalou, quatre monstres qui devaient orner la grande vasque, au milieu de laquelle son monument est placé, presque au ras de l’eau. Il en a fait une ébauche ; qui tient de l’alligator et de la chimère japonaise, mais, à la suite de l’inauguration et sur son propre avis, le projet fut abandonné.
Tel est, dans son ensemble, l’historique du monument de la place de la Nation. Et, si quelqu’un pense qu’il a été, ici, trop longuement développé, que celui-là veuille bien se rappeler qu’il contient en soi toute la maturité de vie d’un homme de génie.
L’accomplissement de ce monument a occupé son auteur pendant plus de vingt années — de quarante à soixante ans. — Il a été, sans comparaison pos-
DA loi;, sa vie et son oeuvre
sible ave,c rien, le plus grand effort d'art de tout le xixe siècle; et peut-être d’aucune époque. Avec la fontaine de Carpeaux, — avant ou après selon les opinions de chacun, — le monument de la place de la Nation est la plus belle oeuvre de statuaire qui soit sur une place publique de Paris, el Pun des plus grandioses, en tous cas du monde entier. On peut même ajouter, incidemment, qu’il est le plus colossal échantillon existant de l’industrie du bronze d’art.
L’histoire de ce monument est donc un feuillet de l’histoire artistique de Paris. La grande ville y a sa part de gloire, pour la hauteur de vue et la persévérance avec lesquelles ses représentants l’ont compris, l’ont aimé, l’ont voulu et onl toujours largement consenti les sacrifices qu’il imposait à ses budgets.
En quittant la place de la Nation, le 19 novembre 1899, Dalou ne s’est pas même retourné pour revoir son ouvrage. Il est mort sans l’avoir jamais revu.