LES VASES DU LUXEMBOURG
Le seul ouvrage de Dalou qui ait été mis de son vivant dans un musée de l'État, est un vase décoratif en porcelaine blanche de la Manufacture nationale de Sèvres. 11 est placé au Luxembourg; il mesure un peu moins de 1 m ,50 de hauteur et est conçu dans le style Louis XIV. Le vase nu est de forme assez svelte et très sobre de ligne, il est entouré d'une guirlande en haut-relief, épaisse, d’un aspect de pesanteur voulue, qui le contourne en trois dents de feston. De toutes parts des enfants nus s’y ébattent, les uns debout le jarret tendu, les autres perchés dans les branchages, ceux-là jetés bas parle poids de la guirlande, tous luttant pour arrondir ou pour redresser le dentelé de ses plis montant et redescendant ; ils colorent de leurs lignes et de leurs gestes variés les flancs du vase. Les anses consistent en deux branches d’arbrisseau, munies de leur écorce et d’où partent, formant fourche, deux petites branches ornées de quelques feuilles, qui embrassent le sommet du vase. Au-dessous du haut-relief, et séparé de lui par un boudin uni, un motif de fruits, poires, raisins, grenades, ananas, pommes, citrons, méticuleusement exécutés, entoure la partie basse, disposée en fond de cuve et touchant au sol par un boudin, tout uni.
Sans médire de ce vase, qui est un ouvrage décoratif des plusbeaux, on est fondé ;i lui préférer le grand vase qui se trouve dans le jardin du président du Sénat. Ge vase est également en porcelaine de la Manufacture nationale de Sèvres. Sa
LES MONUMENTS APPARTENANT A L’ÉTAT
hauteur atteint près de 2 mètres, sa forme rappelle celle des jarres espagnoles. 11 est bordé, au sommet par une moulure à larges festons à la façon des plats à contour du temps de Louis XV, et la partie haute de son col est discrètement modelée en accord avec ces festons. La base, tout au contraire., conserve la forme ronde, tout unie et dépassant à peine la courbe générale qui y aboutit en se
Le grand vase de Sèvres (d’après l’exemplaire en grès).
rétrécissant. Entièrement nu, il serait déjà remarquable par la pureté de ses lignes générales. Mais il s’en faut de tout qu'il soit entièrement dénudé. Tout autour, hommes, femmes, enfants jouent en dansant la sarabande, autour des grands arbres dont les branches et les feuilles le brodent sobrement de sa base au sommet. Il y a là vingt-cinq ou trente figures, nues ou légèrement drapées, dont chacune mériterait une mention et une description particulière. Devant chacune, on se prend à parler de Clodion, de Marin, de Pajou, de Bouchardon et aussi de Carpeaux. Mais ce n’est là qu’une impression passagère, car, chacune isolément et toutes dans l’effet d’ensemble de la composition, sont de Dalou et
de nul autre que Dalou. La manufacture de Sèvres a exécuté des exemplaires des deux vases de Dalou en grès. 11 est inutile de dire que ce sont des chefsd’œuvre d’art céramique, et, aussi, des tours de force de fabrication, étant donné les dimensions exceptionnellement grandes de ces deux vases; mais il n'est pas inutile d’indiquer que dans cette matière, revêche aux mièvreries, la vigueur d’exécution des figures de Dalou s’y accentue, sans perdre nn atome de sa grâce et de sa souplesse. Ces exemplaires en grès, Dalou ne les a jamais vus. A l’origine, c’est lui qui avait demandé l’exécution en porcelaine ; il était alors hanté par la recherche des procédés anciens de la terre émaillée. Son rêve, était de pouvoir, de même que Carriès — (« qui a fait des merveilles » écrit-il quelque part) — avait reconstitué l’art des grès, de pouvoir, dis-je, à son tour, reconstituer une matière, analogue à la faïence vulgaire des poêles, établie par un procédé d'une courante application et qui permettrait aux moins fortunés d’avoir, à bon compte, de véritables objets d’art. 11 a fait en ce sens, avec le céramiste Chapelet, une série d’essais fort intéressants ; entre autres celui d’une petite baigneuse, qui a été acquise par l'État et est conservée à la Manufacture de Sèvres, parmi les échantillons destinés à l’étude ; mais, sauf pour un masque, fait d'après la tête de son Silène et qui est vraiment des plus beaux, la terre émaillée ne lui a donné que des résultats fort incomplets, l’émail bouchant les finesses du modelé. Le temps lui a manqué pour trouver le procédé de modelage qui garderait toute sa saveur, sous la couche d’émail. Ce résultat devait être possible, puisque le masque de Silène l’a atteint.