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Dames de Chine

On demandait à un écrivain chinois pourquoi si peu de choses étaient écrites sur les femmes de Chine, il parut embarrassé d'abord, puis il dit : « Les femmes de Chine.,, on n*en entend jamais parler / Personne ne pense rien d'elles... excepté peut-être qu'elles sont les mères des Chinois... )»

// est très vrai que l'on connaît moins les femmes chinoises que n'importe quelles autres femmes des pays orientaux. Leur vie conjugale et familiale est un livre fermé à l'étranger qui visite leur pays. Les tou= ristes ne voient guère que la femme du peuple dans la rue, les batelières conduisant les sampans sur les canaux, les jeunes filles des maisons de thé habillées de couleurs bariolées ; ou encore entrevoient-ils en un fugitif coup d'œil dans un palanquin qui passe, le visage peinturluré d'une dame que ses porteurs entraînent rapidement en chantant... Mais en son âme secrète, la vraie femme chinoise, reste une mystérieuse inconnue.

Les lettres que nous publions ont été écrites par la femme d'un haut dignitaire chinois, fille d'un vice=roi.

Dans la demeure ancestrale de son époux, la jeune Kwei-li, attentive à ses devoirs domestiques, vit sous la férule de sa belle-mère. Et pendant que son mari chargé d'une mission de confiance fait le tour du monde, elle s'épanche et se livre dans cette correspon= dance loyale et franche qui nous renseigne admirablement sur l'intimité d'un foyer chinois, sur les senti= ments d'une femme appartenant à une race hermétique que les Occidentaux jugent trop sommairement.

Les pages qui suivent vont donc soulever un coin du voile. L'Européen, indifférent ou sceptique, en éprouvera sans doute de l'étonnement, puis se sentira pris irrésistiblement au charme des « dames de Chine :», le charme « céleste )>...

F6, gardien du foyer

Mon bien-aitnéf

La maison au sommet de la colline a perdu son âme : elle n*est plus rien qu'un palais avec des fenêtres vides. Je suis sur la terrasse, et je regarde vers la vallée où le soleil descend semblable à une boule d'or rouge jetant de longues ombres pourpres sur la plaine.

Alors je me souviens que tu ne reviens pas de la ville vers moi, et je me dis qu'il n*y a pas d'aurore, pas de coucher de soleil pour réjouir mes yeux, si je n*y participe avec toi.

Mais ne pense pas que je sois malheureuse, j'agis en tout comme si tu étais ici, et en chaque chose je dis : <c Ceci plairait-il à mon maître ? » Meh-ki voulait enlever la chaise-longue sous prétexte qu'elle était encombrante, mais je ne Tai pas permis. Elle doit rester là, où je puis la regarder et mlmaginer que je te vois étendu fumant ton narghilé, et la petite table

est toujours à portée de ta main, avec les journaux et les boissons que tu aimes. Meh-ki a également emporté le pin-nain et Ta mis sur la terrasse. Je me suis souvenue que tu le trouvais semblable à un vieil homme battu dans sa jeunesse et je le lui ai donné pour une des cours intérieures. Elle le trouve très beau ; je pensais ainsi autrefois, mais j'ai appris à voir avec tes yeux ; je sais à présent qu'un arbre fait droit, beau et grand par les dieux est plus appréciable qu'un arbre courbé et tordu par les hommes.

Quelle longue lettre je t'écris ! Je suis si heureuse que tu m'aies fait promettre de t'écrire tous les sept jours et de te conter tout ce qui se passe dans ma maison et dans mon cœur.

Ton Honorable Mère disait qu'il n'était pas bienséant de t'envoyer un écrit de ma propre main. Elle faisait cette observation que c'était une chose inconnue dans sa jeunesse, et que nous, génération plus jeune, nous dépassons les limites de toute modestie féminine. Elle désirait que je t'envoie les nouvelles de la maison par l'écrivain ou par ton frère, mais je ne veux pas le permettre. Mes lettres doivent venir de moi, ta femme. Chacun de mes coups de pinceau t'apportera mon message. Tu ne déchireras pas rudement l'enveloppe comme tu le fais pour les grandes lettres officielles, ou tu ne froisseras pas brusquement le

papier dans tes mains, parce que ce sont les paroles de Kwei-li qui envoie ainsi une partie d'ellemême.

Ta femme.

Ma première lettre était remplie de tristesse parce que tu venais de me quitter. Maintenant une semaine a passé Ja tristesse est encore dans mon cœur mais ensevelie profondément, et connue de moi seule. J'ai des devoirs, ma tâche quotidienne que je puis seule remplir depuis que ton Honorable Mère m*a remis les clés de la caisse à riz. Je comprends le grand honneur qu'elle me fait, qu'enfin elle a confiance en moi et ne me traite plus en enfant, comme à mon arrivée chez elle.

Pourrais-je jamais oublier le jour où j'entrai pour la première fois dans la maison de mon époux ! Grande consolation d'une fiancée : mes parents ne m'avaient pas envoyée les mains vides. Le cortège formait presque un « li » de longueur et je regardais avec fierté les dizaines de coolies portant mes meubles. De riches couvre -lits de soie sur des tables de laque rouge de grande valeur, des ustensiles de ménage de

toutes sortes, des légumiers, des corbeilles, des coffres en bois de camphre contenant mes vêtements, des dizaines et des dizaines. Lorsque tous ces biens passèrent près de moi, je dis dans mon cœur: « Devancez-moi dans ma nouvelle demeure, aidez -moi à y trouver une affectueuse bienvenue. » J'étais à la fin de la procession chantante, si étroitement enfermée dans mon palanquin rouge de mariage, que je pouvais difficilement respirer. Mes pieds chancelants avaient peine à me supporter, lorsqu'on me sortit de ma prison, et mes mains tremblaient de frayeur quand je pénétrai sous mon nouveau toit. Elle se tint bravement devant vous, la petite fille habillée de rouge et or, ses cheveux enlacés de perles et de jade, ses bras lourds de bracelets, et des bagues à chacun des délicats petits doigts ; mais avec toute sa bravoure, elle était effrayée, effrayée. Loin de ses parents pour la première fois, loin de tous ceux qui Taimaient, elle savait que si elle rencontrait de la déception dans son nouveau foyer, son bol de riz serait rempli d'amertume pendant plusieurs lunes à venir.

Lorsque nous eûmes fait nos dévotions à la tablette ancestrale, et ployé les genoux devant ton Honorable Mère, alors je vis pour la première fois le visage de mon époux. Te souviens -tu lorsque, à ce moment, tu soulevas mon voile, et regardas longuement dans mes yeux ? Je pensais : « Me trouvera-t-il belle ? »

— lO —

De peur, mes paupières se baissèrent et je n'osais plus les relever pour rencontrer ton regard. Mais à cet instant je vis que tu étais grand et beau, que tes yeux étaient de vraies amandes, que ton teint était clair, et tes dents comme des perles. Secrètement, j'étais heureuse dans mon cœur, parce que je connais des fiancées, qui, lorsqu'elles virent leur époux pour la première fois, poussèrent des cris de terreur, tant ils étaient vieux et laids. Je pensais en moi-même : « Que je serais heureuse avec ce beau jeune homme si je pouvais trouver faveur auprès de lui », et je dis une petite prière à Kwan-yin. Parce qu'elle a exaucé ma requête, je dépose chaque jour un cierge à ses pieds en signe de gratitude.

Je pense que ton Honorable Mère m'a passé la direction de la maison pour me distraire de ma peine. Elle dit qu'un cœur occupé ne peut pas s'attrister, et mes jours sont remplis de devoirs. Je me lève tôt le matin, et après avoir veillé à ce que mes cheveux soient en ordre, je porte une tasse de thé à ta vénérée Mère, et je la salue avec tout mon respect. Puis je place le riz et l'eau dans un plat devant le dieu de la Cuisine, et je brûle un peu d'encens à son autel afin que le jour commence sous un auspice favorable. Après le repas du matin, je confère avec la cuisinière et l'intendant. J'inspecte avec soin les poissons et les légumes, et je m'informe du prix des denrées, car souvent une

personne salariée est pressée et oublie qu'un marché ne se fait pas sans peine.

Je porte les grandes clés, et je me sens très fière lorsque j'ouvre la chambre des provisions. Pourquoi ? je ne le sais, mais je vois ainsi que Je suis le chef de cette grande maison. Si les servantes ou leurs enfants sont malades, elles viennent à moi au lieu d'aller comme autrefois vers ton Honorable Mère. Je résous toutes les difficultés à moins qu'elles ne soient trop exceptionnelles et lourdes pour quelqu'un de mon esprit et de mon expérience.

Puis je vais avec le jardinier sur la terrasse et je l'aide à arranger les fleurs pour la journée. J'aime la terrasse dallée avec sa balustrade de marbre qui s'appuie contre la montagne à laquelle elle semble s'attacher.

Je m'arrête toujours un moment, et je regarde dans la vallée, parce que c'est d'ici que je te suivais des yeux lorsque tu partais pour la ville le matin, et ici que j'attendais ton retour. A cause de mon amour pour ce décor, et de la chaîne de souvenirs qui m'y attachent, je maintiens belle la terrasse avec des tapis et des fleurs.

Elle me parle de bonheur, et me rappelle les jours d'été passés dans une tranquillité si paisible que nous pouvions entendre le murmure des bambous sur la

colline qui s'incline ; ou encore plus chers, les soirs passés près de toi à observer le tardif et doux rayon de lune qui illuminait de jade chaque porte et chaque voûte à son passage.

Je te voudrais près de moi, je t'aime, je suis

tienne.

Ta femme.

J'ai beaucoup de choses à te raconter.

Premièrement je t'annonce que ton frère Chihpeh se mariera bientôt. Tu sais qu'il est depuis longtemps fiancé avec la fille du Gouverneur de Chi-li, Li-ti ; elle arrive prochainement. Nous avons arrangé leur appartement. Nous ne savons combien elle amènera de servantes, et nous prions les dieux de limiter ses besoins, parce qu'entre servantes de différentes provinces, il y a sûrement de la jalousie et des bavardages qui détruisent l'harmonie d'une maison. On nous a beaucoup vanté sa grande beauté et sa parfaite instruction. Ton auguste Mère est très troublée à ce sujet. Elle prétend, et à juste titre, qu'un grand savoir n'est pas utile aux femmes. Il ne convient pas de leur donner des livres pour y amasser leurs broderies de

soie. Mais moi, je suis secrètement enchantée, et Mah-li ta sœur est transportée de joie. Je crois que dans nos cœurs (nous n'oserions le chuchoter au vent de la nuit), nous sommes heureuses dépenser que nous serons trois au lieu de deux à porter le fardeau des discours de ton Honorable Mère. Non qu'elle parle trop (comprends -tu ?), ni que ce qu'elle dit ne soit rempli de sagesse, mais « elle parle » et nous devons écouter.

Autre nouvelle : une jeune esclave est entrée dans la maison. Tu n'ignores pas qu'une grande famine a sévi dans le nord de notre pays ; les bateaux qui ont passé après le désastre ont été amarrés dans notre canal. Je ne sais pourquoi ta Très auguste Mère a augmenté le nombre de personnes qui prennent du riz sous notre toit ; mais elle est ici. On me l'a amenée : une petite paysanne habillée d'un pantalon bleu fané et d'une veste qui a été maintes fois à la lessive. Ses cheveux noirs étaient enroulés sur sa tête, à la manière des jeunes filles ; elle y avait piqué un bouton de fleur de courge. Elle était une jolie petite fleur des champs et semblait si malheureuse. Je la pris vers moi et la questionnai. Elle me dit que sa famille était nombreuse : grand'mère, père, mère, frères, sœurs, oncles et cousins. Il n'y avait plus de riz, les beaux vêtements et tous les objets de valeur étaient à la boutique du revendeur. La mort frappait partout au-

tour d*eux, et se rapprochait chaque jour. Alors vinrent les marchands d'esclaves. Leur argent aurait acheté du riz pour Thiver et apporterait la vie à chacun. Mais la mère ne voulait rien écouter ; on lui répétait tant et plus que le prix d'une seule les sauverait tous, elle ne voulait pas vendre sa fille. Elle passait ses nuits à pleurer et ses jours en inquiète surveillance. A la fin exténuée, désespérée, elle alla à un temple lointain demander à Kwan-yin, la Mère de Miséricorde, de l'aider dans sa grande détresse. Pendant son absence, Ho-taï fut conduite avec d'autres femmes au bateau vers la vanne d'écluse, et une grande somme d'argent fut payée au père. Lorsque l'estomac est vide, la fierté n'est pas grande, et beaucoup de petits êtres pleuraient pour avoir du riz, que seul pouvait acheter le sacrifice de l'un d'eux. Au crépuscule, lorsque le bateau descendait le canal, les passagers virent sur la berge une paysanne, les vêtements en désordre, les cheveux dénoués et flottants, les yeux gonflés et secs d'avoir trop pleuré, qui se lamentait et trébuchait dans l'obscurité à la recherche du bateau amarré près de l'écluse, mais il était parti ! Chère petite Ho-taï. Elle dit : « C'était ma mère », et en me parlant, son visage était inondé de larmes. Je la caressais et lui dis que je la rendrais heureuse, et je fis intérieurement le vœu de retrouver la pauvre femme et de rendre la paix à son cœur.

L'été décline, l'automne nous arrive avec ses brumes et ses ombres pourpres et grises. Le camphrier à distance ressemble à une grande boule de feu, et l'eucalyptus, dans sa parure jaune brillant, est une élégante dame de la cour. Si une rapide vision de toi venait égayer mon cœur, toute mon âme serait remplie de la beauté de cette saison, de ces jours rouges et or. Mais à présent je te cherche pendant toutes ces longues nuits, je me tourne pour faire de mon bras ton oreiller, mais tu es parti.

Je suis ta femme qui t'appelle.

Nous avons une belle-fille. Nous n'avons pas seulement une belle-fille, mais des servantes, des meubles et des vêtements, des vêtements, des vêtements. Je suis sûre que si ses robes pouvaient être étendues côte à côte, elles feraient le tour du monde. Li-ti est aussi fraîche que les fleurs du printemps et aussi peu utile. Une armée campée chez nous aurait moins troublé notre maison que l'arrivée de cette jeune fille. Elle a apporté des tapis pour couvrir les planchers, des broderies et des ornements pour les

murs, des sentences et des rouleaux de Confucius et de Mencius à accrocher au-dessus des sièges d'honneur (pour nous montrer qu'elle est une admiratrice des lettrés), des paravents pour la porte d'entrée, et même un immense lit tout sculpté et doré avec des tentures et des glands en soie voyante.

Ton Honorable Mère, après avoir vu tous ces biens amoncelés dans la cour, a appelé ses porteurs et nous a dit qu'elle allait au village de Sung-dong prendre le thé chez une amie. Elle a sans doute choisi cette amie parce qu'elle habite le plus loin de nos murs. Je fus laissée seule pour diriger l'arrangement du mobilier. Li-ti, comme un papillon, voltigeait çà et là, ne faisant rien, parlant beaucoup. Le lit doit être disposé de façon à ce que les Esprits du mal qui passent au-dessus, la nuit, ne puissent emporter les âmes des dormeurs. Les paravents doivent être dans un angle particulier pour préserver la porte d'entrée des Esprits qui, en volant droit dans les airs, tombent contre ces paravents au lieu d'entrer dans la maison. Elle m'expliquait gravement que lésâmes qui demeurent dans l'obscurité aiment à s'établir dans les maisons nouvellement arrangées, et qu'il faut prendre beaucoup de précautions contre ces âmes. Elle examina attentivement le toit pour voir si toutes les pointes avaient la courbe montante, afin que les Esprits qui s'y posent soient portés bien au-dessus des cours

intérieures. Je ne sais ce qu'il serait advenu de ton toit ancestral s'il n'avait eu son approbation. J'étais contente que ton auguste Mère prenne le thé dans un village lointain. Lorsque Li-ti, même dans la cuisine voulut installer un nouveau dieu, je ne le permis pas. Peux -tu imaginer la figure de ta mère si un dieu d'une famille étrangère s'était niché au-dessus du fourneau de la cuisine ? Heureusement tout était terminé lorsque revint ton Honorable Mère. Elle n'est pas du tout satisfaite de sa nouvelle belle -fille, et elle parle, parle, parle... Elle dit que les jours lui sembleront longs jusqu'à ce qu'elle voie le père de Li-ti. Elle désire ardemment lui dire qu'un homme sait comment dépenser un million de pièces de monnaie pour marier sa fille, mais ne sait pas en dépenser dix mille pour élever son enfant. Si ce grand gouverneur de Chi-li a beaucoup de sagesse, il restera longtemps dans sa province. Je viens d'entendre, pour la centième fois, un proverbe de Confucius : « La naissance n'est pas un commencement ni la mort une fin. » Dans mon désespoir, je dis au tréfonds de mon être : « Je suis sûre qu'il n'y aura pas de fin pour toi, ô belle -mère ! Tu iras vers la rivière des âmes en parlant, parlant, et toujours parlant. Mais les dieux seront bons pour moi. Tu me devanceras et je ne serai pas très pressée de te rejoindre en route. » Je te demande pardon, Bien-Aimé, je manque de respect

à ta Très Honorable Mère, mais mon âme est durement

éprouvée et je ne puis trouver de repos.

Je suis

Ta femme.

Les cinq pires infirmités qui affligent l'élément féminin sont : l'indocilité, le mécontentement, la médisance, la jalousie et la sottise. La pire de toutes, mère des quatre autres, est la sottise. Cela ne semble t-il pas familier à ton oreille ? La vie est une chose sérieuse ici dans ta demeure ancestrale depuis que nous avons acquis une belle -fille.

Cependant, après tout, Li-ti est une enfant. Ah ! je vois ton sourire. Tu dis qu'elle n'a que trois ans de moins que moi ; cependant, vois -tu, j'ai eu l'honneur de vivre une année auprès de ton auguste Mère, et j'ai acquis beaucoup de connaissances de ce puits de sagesse.

Peut-être Li-ti deviendra -t -elle sage si elle n'est pas ramenée à ses ancêtres avant le temps. Ceci dépend de la force qu'ils lui ont donnée.

Pour moi, elle est une lumière dans ce vieux palais. Elle est un réel esprit du rire et « quand

rheureuse rit, les dieux se réjouissent ». Elle est continuellement en disgrâce auprès de ton Honorable Mère, et à présent la Vénérable a décidé que toutes deux, Li-ti et Mah-li, ta sœur, doivent apprendre chaque jour en pénitence un texte du sage Confucius. Elles sont en ce moment, dans la cour intérieure, étudiant les six ombres qui accompagnent les six vertus. Je les entends dire et redire l'une à l'autre : « L'amour de la bonté sans la volonté d'apprendre jette l'ombre de la sottise » ; ici un rire, et elles recommencent : « L'amour du savoir sans la volonté d'apprendre jette l'ombre de l'instabilité. » Fou rire et bavardage. J'ai bien peur qu'elles n'arrivent jamais à l'ombre jetée par l'amour de la vérité, et lorsque j'aurai fini d'écrire, j'irai les rejoindre et les aiderai pour qu'elles ne soient pas réprimandées.

Li-ti envisage très sérieusement ses devoirs, lesquels consistent à se vêtir pour la journée. Le matin elle est assise devant son miroir, et deux femmes de chambre s'occupent d'elle ; l'une tient le grand bol de cuivre pour l'eau, l'autre lui tend ses objets de toilette. Pendant que sa figure est chaude, elle la recouvre de miel parfumé, et y applique de la poudre de riz jusqu'à ce que son visage soit aussi blanc que le riz même. Alors elle peint ses joues. Elle met un peu de rouge sur sa lèvre inférieure, les sourcils sont dessinés comme de vraies feuilles de saule, et ses

cheveux coiffés. Ses cheveux sont merveilleux (mais je dis à part moi : « ni si longs, ni si abondants que les miens »), et elle les orne de jade et de perles. Sur ses dessous de fin lin, elle enfile de riches robes brodées de soie et de satin. Puis ses joyaux : boucles d'oreilles, colliers, bracelets, bagues, le petit miroir dans son étui brodé, le sac de rouge et de poudre attaché à son côté par un long gland. Lorsque tout est en place, elle se lève glorieuse : une beauté, de ses cheveux lustrés à la pointe de ses délicats souliers brodés. Je la regarde avec un peu d'envie, parce que lorsque tu étais ici, je faisais de même... A présent que mon époux est parti, il n*est pas à propos que je me fasse trop belle pour d'autres yeux. La brosse à rouge et la poudre n'ont pas approché mon visage ; et j'ai cherché dans mion armoire des robes convenant à une femme qui est seule. Ta mère dit que la pauvre Li-ti est très vaine ! et lui répète cette sentence : « Un cœur vertueux est plus précieux à une femme qu'une grande beauté. » Mais je dis qu'elle est notre papillon et qu'elle apporte la joie de l'été. On ne peut pas attendre qu'un mouchoir de dentelle étanche des larmes, et elle remplit sa destinée de femme. Chih-peh ton frère est indicible ment heureux. Il adore cette jolie fleur. Il la contemple avec admiration, et quand elle est en disgrâce auprès de ton auguste Mère, il est désolé. Lorsqu'elle est renvoyée à ses appartements, il erre autour de la cour

jusqu'à ce que la Très Honorée soit hors de vue, alors il va vite vers sa bi^n-aimée. Peu après je les entends rire gaîment, et je vois que Torage est apaisé.

Les pluies sont venues et nous ne pouvons plus passer de longs jours sur la terrasse. Toute la vallée est ensevelie sous un brouillard gris, et les paysans ont quitté les champs. Le sentier au bas de la montagne est désert, excepté les hommes qui ont de grands parapluies, des chapeaux et des pèlerines de paille et qui portent les légumes au monastère en bas. Le vieux prêtre du monastère est très inquiet. Des hommes sont venus, et veulent ériger de grands poteaux avec des fils télégraphiques. Il est à craindre que cela n'interrompe le iengshui du temple. Les bons Esprits de l'air ne pourront plus passer, et resteront sur ces vilains poteaux au lieu de venir sur le toit du temple. L'abbé s'est lamenté et s'est adressé à la justice, mais elle n'interviendra pas, car les hommes ont des dizaines de milliers de sycées et naturellement arriveront à leurs fins.

Quelle stupide lettre je t'écris ! Elle est remplie de la petite vie qui se passe ici dans la cour des femmes. C'est la seule que je connaisse. Mon univers est limité à ces murs, et je ne demande rien de plus.

Je suis ta femme aimante.

aa —

Toute la gent féminine est allée en ville ! Un événement des plus inattendus pour nous ! Nous avons à remercier Li-ti de ce grand plaisir, parce que, sans elle, les vendeurs auraient apporté leurs marchandises dans la cour pour que nous puissions faire un choix. Li-ti s*y opposa formellement ; elle voulait voir la ville, et toucher de ses doigts les splendeurs des magasins. Elle savait exactement ce qu*elle désirait, et la vie nous fut inconfortable à tous, jusqu'à ce que ta mère commandât les palanquins qui nous menèrent en ville. Nous formions une longue procession. D*abord la Très Vénérée avec ses quatre porteurs, puis ta très humble épouse qui n'a jusqu'ici que deux porteurs, après Li-ti, suivie de Mah-li, et enfin les palanquins des servantes venues pour porter nos achats. Une grande joie pour nous toutes, car nous allons si rarement en ville ! C'était le jour du marché ; les paniers de poissons et de légumes qui bordaient la chaussée rendaient les rues plus étroites. Sur les pavés glissants, nos porteurs avaient peine à se frayer un passage à travers la foule des cavaliers et des âniers, des coolies avec leurs seaux

d'eau chaude, des confiseurs, des portefaix, et des femmes chargées de paniers.

Tous s'arrêtèrent d'un coup au son du Ab^yo de nos conducteurs, excepté une bande de coolies portant le tronc monstrueux d'un pin. Ils chantaient en balançant le mât entre eux et marchaient en cadence avec le chant. Cela semblait une solennelle litanie funèbre, comme si quelque grand géant était porté à son dernier repos.

Mais la tristesse ne pouvait nous atteindre, nos yeux curieux regardèrent longtemps les enseignes des magasins au-dessus des étalages. Il y avait de longs signes noirs en laque avec des lettres d'or en relief, ou rouges avec des caractères sculptés et dorés. Au-dessus d'une cordonnerie était une bottine faite pour le roi des montagnes, et devant un magasin de pipes, un narghilé destiné à sa compagne. Du magasin d'éventails, pendaient des éventails délicats et dorés. Encadrant les vitrines du magasin de soies, les chatoyantes étoffes de couleurs vives drapées en riches festons balayaient presque le chemin.

Nous achetâmes de la soie, du satin, du brocart, nous bavardâmes, nous marchandâmes, et nous fîmes des emplettes en quantité. Nous avons manié du jade, des perles, des ornements en or ciselé ; nous avons évalué des amulettes, des pots d'encens et des magots. Nous remplîmes nosyeux de luxe et les palan-

quins de paquets. Puis, trois femmes heureuses revinrent à la maison fatiguées et affamées, impatientes d'entendre le sifflet de la théière sur le brasier.

La ville encombrée, bruyante, menaçante, semble un autre univers que notre tranquille demeure entourée de remparts. Ici nous sommes gardées, protégées, soignées, le tumulte et la détresse de la vie passeront à côté de nous et ne nous toucheront pas. Cependant, nous aimons à tout voir, et nous savons que nous sommes une partie de cette grande merveille: le monde.

Je suis ta femme heureuse mais fatiguée.

Je porte le souci d'une autre et cela me cause une grande peine. Te souviens -tu de Ghen-peh qui est de ma province, et a épousé Ling-Peh-yu environ deux lunes après que je vins dans ta maison ? Hier elle m'est arrivée en terrible détresse. Elle est renvoyée chez elle par les parents de son mari. Tu sais que si une femme est divorcée, elle est couverte de honte jusqu'à sa dernière heure. Je suis inexprimablement triste, et je ne vois pas ce qui peut être fait. La discorde est entre elle et sa belle -mère, provoquée, je le

crains, par l'immense orgueil qu'elle a de ses origines. Elle ne peut oublier qu'elle vient d'une grande famille, elle est très fière au souvenir de sa demeure ancestrale. Je lui ai dit que les père et mère d'un époux devaient être honorés au-dessus des siens. Elle leur a manqué de respect, et pour cela, mérite condamnation. Nous avons tous appris, étant enfants, que le « respect» est le premier mot dans le livre de la sagesse. Je sais que c'est dur parfois de tenir sa langue, mais tous les sentiers qui mènent à la paix sont durs.

Elle restera deux nuits auprès de moi. La nuit dernière elle était les yeux grands ouverts, regardant fixement dans l'obscurité, et je ne sais quoi à l'intérieur de son âme. Je l'ai priée de réfléchir avec sagesse, d'obtenir un entretien de son époux et de sa mère, à qui elle doit obéissance. Il ne peut y avoir de fierté là où est l'amour. Il lui faut penser aux hivers de ses jours, lorsqu'elle sera seule, sans époux, sans enfant, mangeant le riz amer de la charité bien que donné par les siens. Je lui ai remis en mémoire les paroles du poète :

« Si déchiré que soit un manteau de coton, une main habile peut en joindre les bouts.

« Un collier de perles peut se rompre, toutefois le fil peut être renoué,

« Mais un mari et sa femme, une fois séparés, ne se rencontrent jamais plus. »

Je ne veux pas t'apporter les chagrins des autres» ô Bien- Aimé ; il n'y aura jamais entre toi et moi la plus petite rivière de méfiance. Je ne t'apporterai pas un cœur divisé et tu me chériras et tu m'aimeras toujours.

Je ne puis attendre jusqu'au septième jour pour t'écrire encore, parce que ma lettre d'hier était empreinte de tristesse et du grand vide que me fait ton absence. A présent j'ai dormi, et les soucis vus à distance ne me semblent plus si graves.

Ton Honorable Mère m'a fortement réprimandée, mais injustement je trouve, comme tu le sais ; je ne pouvais lui répondre, quoique ses paroles m'aient trans percée a comme des flèches aux ailes blanches lancées par un arc ». La pauvre Li-ti est aussi très affligée, mais cette fois -ci s'est attirée son tourment, et pourtant ne peut pas être blâmée. Moi comme chef de la maison, ainsi que m'avait désignée ton Honorable Mère, je devais la protéger. Je t'ai raconté qu'elle a amené des servantes de chez elle, et parmi elles, sa vieille nourrice, qui je suis sûre aime tendre-

ment Li-ti ; mais comme beaucoup de femmes oisives, elle s'assied volontiers dans la cour avec ses compagnes et bavarde. Si cela s'était arrêté à la cour des domestiques tout se serait bien passé ; mais pendant la toilette de Li-ti, tous les petits racontars amassés durant le jour furent vidés sur ses genoux par sa servante. Li-ti est trop jeune pour savoir que <{ ainsi qu'un poison qui pénètre dans le sang se répand à travers le corps, de même l'amour du bavardage se répand à travers l'âme d'une femme ». Je ne sais comment cela se fit, mais on compara les deux maisons : la sienne et celle de Mon époux, et la nouvelle en fut portée au quartier des domestiques, jusqu'à ce qu'à la fin notre maison fût dans un état d'agitation qui arrêta tout travail et rendit la vie impossible.

Gela semble peu de chose, mais ces petites calomnies détruisent l'harmonie entre parents et ruinent la paix d'une famille. Finalement, j'ai trouvé nécessaire de parler à la nourrice de Li-ti, et je lui ai dit plusieurs choses qu'il était bon qu'elle sût. Je l'avertis que si elle ne désirait pas rentrer dans sa province, elle devait tenir sa langue. Les choses allèrent mieux pour un temps, mais les potins recommencèrent. Je l'appelai dans mes appartements et lui dis : « Les gerbes de riz ont été battues pour la dernière fois ; vous devez partir. » Li-ti était incon-

solable, mais je fus ferme. Semblables querelles ne sont pas bienséantes lorsque nous sommes si nombreux sous le même toit.

La servante partit, mais elle fit valoir ses droits domestiques en nous insultant avant de franchir notre portail. Elle s'étendit sous notre voûte pendant trois longues heures, et appela la malédiction sur la famille Liu. L'énumération des fautes et des vices de tes illustres ancêtres parvint à nos oreilles, même à travers les portes fermées. J'ignorais, ô mon époux ! que l'histoire se réclamait de tant d'hommes d'action du nom de Liu. Il me plaît de penser que tu peux revendiquer un aussi long lignage, car la servante remonta jusqu'à la dynastie des Ming, et sortit de sa tombe chaque pauvre homme et chaque femme, et nous parla... « mais pas de ses vertus ». J'aurais dû peut-être ressentir plus d'indignation, si je n'avais su auparavant les merveilles de ton arbre généalogique. J'étais impressionnée par la somme des connaissances acquises par la famille de Li-ti... Ils ont cherché dans les chroniques, en enregistrant seulement les actes indignes commis par tes ancêtres.

J'espère oublier ce que j'ai entendu, parce que parfois, lorsque j'essaie d'échapper à l'ambiance familiale, ma langue pourrait s'agiter mal à propos.

Au bout des trois heures, la femme s'évanouit, très malade. Une domestique l'accompagna jusqu'au

bateau, et J'avais envoyé un homme avec elle, porteur d'une lettre, disant qu'elle avait la nostalgie des figures de son pays. Elle est vieille, et je ne veux pas qu'elle termine ses jours dans la disgrâce et la honte.

Mais ton Honorable Mère ! Ton Honorable Mère ! N'es -tu pas heureux d'être dans un pays éloigné ? Elle allait de cour en cour, et je crus un moment qu'elle ferait appeler les soldats du yamen ; elle comprit que la domestique usait de son droit, et elle se contint un peu. Elle faillit presque en mourir; tu sais que ton Honorable Mère n'a pas pratiqué depuis longtemps la vertu de se contenir, et spécialement de tenir sa langue. Finalement, elle s'écroula. On l'emporta dans sa chambre, où nous lui avons donné du thé et du vin chaud, et avons mis tout en œuvre pour lui faire oublier cette grande humiliation. Elle n'allait pas mieux ; nous fîmes chercher le médecin du portail de l'Est ; il voulut lui brûler les épaules pour apaiser sa fièvre avec un cash chauffé. Elle protesta si fortement qu'il ramassa en grande hâte ses instruments et partit en regardant craintivement par-dessus son épaule pendant qu'il descendait la colline à vive allure.

Alors je pensai à son prêtre favori du monastère en bas, et je le fis demander. Il vint avec un cierge et de l'encens, et je suppose quelque vin de rose pour lequel le monastère est si justement réputé. Il chantait des

prières et frappait de temps en temps sur un petit gong, jusqu'à ce que le calme fût rétabli et que le sommeil eût gagné ton Honorable Mère.

Le matin elle désira parler à Li-ti, mais j*eus peur pour celle-ci et j'ai objecté : « Vous ne pouvez décrire rOcéan à un crapaud. Elle ne comprendra pas. » La Vénérable répliqua que Li-ti n'avait aucune cervelle, et n'était qu'une chose déraisonnable, faite de peinture et de poudre.

J'ai répondu : « Nous la formerons. Nous en ferons un puits de sagesse avec le temps. »

Elle répliqua avec amertume : « Le bois vermoulu ne peut pas être sculpté, ni des murs de saleté replâtrés. »

Je ne pus répondre, mais j'envoyai Li-ti passer la journée avec Chih-peh au temple du Poisson d'Or, et lorsqu'elle revint, le temps était moins à l'orage.

Tout cela m'a rendue malheureuse, la charge de

cette grande maison pèse lourdement sur mes épaules.

Je t'en prie, ne pense pas que je la trouve trop forte, ni

que le travail me fasse peur. Je sais que tout travail a

pour but de nous donner le bonheur, que le bonheur

vienne ou non, et si je ne trouve pas le bonheur, je

trouve moins de temps pour rêver et pleurer et te

désirer, mon époux.

Ta femme.

Nous avons assisté à une grande fête au temple de la déesse à Mille Mains. Ton Honorable Mère avait décidé que nous irions en bateau une partie du chemin, et que les palanquins nous rencontreraient au relai du village de l'Ouest.

Nous louâmes à la ville un grand bateau de plaisance, mais il n'était pas trop grand pour nous tous. Il y avait la Très Auguste et quatre de ses amies, puis Li-ti, Mah-li et moi. Nous prîmes la cuisinière, le maître -d'hôtel et trois amahs, et ce fut un vrai jour de fête. C'est la première fois que j'allais sur le canal, il est si différent vu de la terrasse. En passant lentement sur ses bords, nous pûmes regarder vivre les riverains. Sur la berge étaient de grandes roues de moulins tournées par le buffle du village. Dans les districts déserts, les femmes récoltaient les roseaux pour faire leurs nattes et recouvrir leur barque. Le village avec ses maisons bleues et grises et ses toits couverts de chaume serrés contre le bosquet de bambous, ressemble à des petits poulets s'abritant sous les ailes étendues de la mère poule.

Notre chemin mouvant continuait à travers la ville et nous avons vu les hôtes des maisons de thé, les boutiquiers, les enfants qui se penchaient aux balcons. Sur les marches, entre les maisons de la rive, les femmes lavaient leurs vêtements et les artisans nettoyaient la teinture spéciale de cotonnade bleue qui habille tous les Chinois pauvres. Nous avons surpris au vol des petits bouts de bavardage, et entendu les rires de tous ces gens qui semblaient travailler avec joie.

A notre retour, le canal était couvert de bateaux. Je ne savais pas qu'il y avait tant de bateaux par le monde. Ils flottaient lentement à nos côtés : grands bateaux, petits bateaux, ceux qui allaient à voiles, et ceux qui allaient à rames. Les bateaux des mandarins et des marchands, ceux des passagers, et les lourds bateaux de riz. Nous avons vu les bateaux de pêche avec leurs cormorans affamés et les yeux féroces, attendant que le maître les envoie plonger dans l'eau et prendre le poisson qu'ils ne doivent pas manger.

Une foule encombrait les sentiers longeant le grand et vaste chemin mouvant du canal : voyageurs en pousse -pousse, hommes riches en palanquins, soldats, coolies qui balançaient la charge pendue au bambou posé sur leurs épaules ; les uns allaient à la grande cité de laquelle nous approchions à chaque coup de rame, tandis que les autres en venaient.

Nos porteurs nous attendaient au relai et nous ont menées le long de la rue pavée jusqu'au temple. Il semblait que le monde entier s'était mis en prière — c'est-à-dire, tout le monde des femmes. Elles étaient ici, riches et pauvres, paysannes et femmes officielles, mais dans le temple toutes étaient sœurs. Nous sommes descendues de nos palanquins dans la cour, et avons mis notre offrande dans le grand brûleur d'où elle monta en flammes minuscules, avec celle de la mendiante, vers le Très-Haut Dieu du Ciel. Nous sommes entrées dans le temple, et avons allumé nos cierges et brûlé notre encens. Nous fîmes nos dévotions à la Toute Puissante Déesse et lui demandâmes sa bénédiction sur notre maison pour l'année à venir. Ensuite je suis allée vers la Mère de Miséricorde Kwan-yin et je me suis humblement prosternée ; à cause d'elle mon cœur est rempli d'amour et de gratitude. Je respecte les autres dieux, et je les adore, mais ils sont loin de moi. Kwan-yin est la déesse des femmes, et je sens son amour pour moi. Elle dirige mon chemin, et si ma vie coule comme un fleuve paisible, je le lui dois, je sais qu'elle prend soin de moi, et me garde à présent que tu es loin et que je n'ai personne sur qui m'appuyer. Lorsque je suis devant elle, tout le feu de la passion est éteint dans mon cœur, mes ennuis disparaissent et me semblent petits et lointains, même si la lumière des étoiles du

matin pâlit et décline à l'arrivée du soleil. Mon cœur est plein d'amour pour elle, d'un amour que je ne puis exprimer. Elle a entendu mes prières, et y a répondu. Elle est ma Kwan-yin, ma Mère de Miséricorde, et chaque jour je fais quelque petite action pour elle, quelque petite chose pour lui montrer ma dévotion.

A notre sortie du temple, je regardai en arrière dans la grande salle sombre, et je vis le Dieu de Lumière, le Bouddha, assis calme sur son trône, la lumière de plusieurs cierges devant Lui. Un nuage d'encens flottait jusqu'au plafond. Je pensai : « Il est Tout-Puissant. Peut-être ne l'ai -je prié que des lèvres, et non avec mon cœur. » Et je retournai. Je priai le Puissant Dieu avec une humble prière de vite me ramener mon Bien-Aimé, et nous quittâmes le temple. Nous marchions lentement à travers la cour, regardant les grands arbres semblables à de hautes sentinelles farouches gardant le lieu de prière. Alors nos porteurs nous conduisirent au Monastère du Poisson d'Or sur la colline. Te souviens -tu ? Toi et moi y sommes allés autrefois au printemps.

Le prêtre nous vendit des petits gâteaux ronds pour nourrir les poissons. Ces voraces passaient à la nage à travers l'étang, se poussant, se bousculant, se battant les uns les autres pour attraper les miettes que nous leur lancions. Lassées de ce spectacle, nous prîmes le thé et des douceurs sur la terrasse, et après

avoir bavardé, nous avons regagné notre bateau, et sommes rentrées lentement à la maison. Ta mère et ses amies discutaient de la terre, de la lune, du soleil et des étoiles aussi bien que de sujets de moindre importance, tels qu'enfants, époux, domestiques, écoles — et à la fin ta mère devint des plus éloquentes — . Comme tu le sais, il y a pour elle un sujet éternel et inépuisable : celui de la nouvelle éducation. Je l'entendais dire : « Tous mes fils ont la science des livres. Quelle en est l'utilité après tout ? Le coq chante et le chien aboie. Nous savons cela, mais le plus savant de mes fils ne peut pas dire pourquoi l'un chante et l'autre aboie, ni du tout pourquoi ils ne chantent ou n'aboient. » Peux -tu l'entendre et la voir hocher la tête douloureusement sur le triste fait que tu as quitté l'étroit sentier de Confucius et des classiques ?

Nous arrivâmes au logis au soleil couchant. En regardant le vieux palais, une petite blessure vint à mon cœur de ce que tu n'étais pas à mes côtés. La maison était là si paisible et tranquille, les courbes du toit semblables à un vol de colombes qui s'est abattu sans qu'elles aient complètement replié leurs ailes. Mais pour moi ce n'était qu'un palais vide. Je ne verrai personne m'attendre — comme Li-ti — sous la porte d'entrée.

Ta femme qui t'aime.

J'ai reçu ta lettre et les photographies. Tu disais que c'est une « photo au magnésium » de la réception faite à ton Maître, le Prince. Je ne sais pas exactement ce que cela signifie, il me semble qu'il y a beaucoup de monde et beaucoup... de dames. J'ai caché les photographies à ton Honorable Mère ; elle aurait pu te prier de revenir au plus vite. Je suis loin de critiquer tes amis, et le Prince n'irait pas dans un endroit incompatible avec sa dignité, miais... à mon humble avis, ces dames étrangères me semblent bien légèrement vêtues.

Ici les journaux sont remplis de ta réception en pays étranger et de l'accueil qu'on fait à l'ambassade. Ton frère lit à tous dans la cour le récit des fêtes données en l'honneur de Son Altesse, et nous sommes remplis de fierté, sachant bien que tu es tout près de lui pendant ce temps. Tes lettres sont une joie pour moi. Nous les lisons plusieurs fois, puis je lis celles adressées à Ghih-peh qui parlent de choses que je ne comprends pas. Tu ne dois pas donner des idées déraisonnables à ce garçon, il bavarde avec volubilité

de « république » et de « gouvernement du peuple par

le peuple », après qu'il a reçu tes lettres.

C'est bon pour des hommes de sagesse comme toi,

mais pas pour des jeunes gens sots qui colportent

cela dans les maisons de thé.

Kwei-li.

C'est la saison des classes. J'entends toute la journée le bourdonnement des voix qui chantent, dans la cour des servantes, les sentences de Confucius. Je ne savais pas que nous avions autant de jeunes êtres dans notre entourage, jusqu'à ce que je les vis assis à leur pupitre. Je vais les visiter de temps en temps ; et je leur raconte des contes qu'ils préfèrent de beaucoup aux leçons, ce que ton Honorable Mère n'approuve pas. Je leur parlais l'autre jour de Pwanku. Te souviens -tu de lui ? Comment à l'origine des Temps le grand dieu Pwan-ku forma la terre avec un marteau et un ciseau. Il peina et travailla pendant dix-huit mille ans, sa stature augmentait chaque jour de six pieds, et pour lui faire place, les cieux s'élevèrent, et la terre devint de plus en plus large. Lorsque les cieux

furent ronds, et la terre unie, il mourut. Sa tête devint les montagnes, sa respiration le vent et les nuages, sa voix le tonnerre. Ses bras et ses jambes furent les quatre pôles, ses veines les rivières, ses muscles les collines, et sa chair les champs. Ses yeux devinrent les étoiles, sa peau et ses cheveux les herbes et les arbres, et les insectes qui étaient en contact avec lui devinrent des hommes. Cela ne te rappelle -t-il pas les jours de ton enfance ?

Les enfants se pressaient autour de moi, et disaient : «Raconte encore», ainsi que je faisais avec ma vieille amah, quand elle m'apaisait par ses récits des dieux. Hier, un petit garçon, le fils de l'intendant en chef, me demanda une histoire sur le soleil. J'ai dû lui dire que ma sagesse n'allait pas jusqu'au soleil, quoique dans mon cœur simple je pense qu'il est un grand dieu parce qu'il nous donne la chaleur, et que nous pouvons suivre ses rayons vivifiants. Je dis : « Tu as vu les coolies remorquer sur la berge avec leurs épais vêtements ouatés ruisselants de pluie. Si le soleil bienfaisant ne les séchait pas, comment pourraient-ils se fatiguer et peiner, et tirer les grands bateaux de riz sur le canal ? N'est-il pas un dieu pour eux ? »

Je leur parlai ensuite de Chang -ugo, la grande, grande beauté qui but à la coupe de vie éternelle. Elle alla dans la lune, où les dieux jaloux la miétamor-

phosèrent en un énorme crapaud noir. Elle est là pour toujours, pleurant sa beauté perdue, et lorsque nous voyons une légère brume voiler la lune, nous savons que Chang -ugo pleure et remplit l'espace de ses larmes.

J'ai peut-être tort de raconter ces simples histoires à ces enfants ; mais ils sont si fatigués de leurs bancs durs, et Chang -taï, le maître d'école, leur lance des regards terribles lorsqu'ils ne récitent pas assez vite à son gré.

Il y a eu de grands bavardages de la vallée à la montagne. Il paraît qu'un pont en fer a été jeté sur la rivière, et des hommes étrangers viennent, et examinent tout le pays avec des lunettes. Cela a fait que les bons Esprits de l'air se sont retirés de la vallée, et le bétail a péri, et le riz n'a pas mûri, et beaucoup d'ennuis ont été répandus de tous côtés. Les rivières ont débordé, parce qu'on a profané le dos du dragon en creusant dans une terre qui était sacrée. Je ne sais rien excepté ce qui est apporté du marché, et étant donné que cela ne nous concerne pas, nous, ici sur la montagne, j'écoute seulement avec mes oreilles, et non avec mon esprit.

Les nuits sont longues et froides. La lune lance ses rayons d'argent sur la vallée au-dessous. Nous ne pouvons plus rester longtemps sur la terrasse, mais nous sommes dans nos chambres fermées, près du

brasier. Le vent balaie le toit avec la lamentation d'une

voix de femme.

O âme de la mienne, d'un cœur las, je compte les

jours qui se traînent. „ ,

"* ^ Ta femme.

Ton Honorable Mère est obsédée du désir de mariage. Non, ne t'inquiète pas, elle ne pense pas à elle. Elle ira pleurer ton Honorable Père à la rivière des âmes, et un pallo sera dressé en son honneur. C'est à sa famille qu'elle pense. Elle prétend que notre toit est trop petit pour abriter quatre femmes dont trois d'entre elles ont de petites cervelles — cela inclus ton humble femme aimante — mais qu'elle désire échanger Mah-li, qu'elle connaît, contre une femme étrangère qu'elle ne connaît pas, cela passe ma compréhension. Elle semble n'être pas passionnée de ses belles-filles, si l'on en juge par les apparences.

Avant de parler de Mah-li, je dois t'entretenir de ton frère. Ton Honorable Mère a raison, il serait préférable qu'il se marie, et ait un réel lien qui le retienne à son foyer. Il est indisciplinable et passe un temps excessif à la maison de thé du Lotus d'Or. Il n'est ni

— ai

méchant, ni mauvais. Il ne vit que pour le présent, et le présent, c'est souvent du vin rouge. Il ne veut ni étudier ni travailler, et plusieurs fois la nuit j'ai renvoyé le gardien de la porte d'entrée et j'ai laissé mon amah au portail extérieur, afin que ta Mère ne sût pas l'heure de son retour. Il est jeune, et n'a pas choisi des amis de sa condition. Ils ont engagé ses pieds dans le sentier qui descend.

Il ne désire pas se marier. Nous lui avons dit que le mariage est la volonté des dieux qui doit être obéie : « L'homme ne doit pas monter seul, ni la femme, mais comme les oiseaux à une aile de nos contes d'enfants, ils doivent s'élever ensemble. » Il est inutile de lui parler. Une étincelle n'allumera pas le bois trop vert, et je crains qu'il ne soit amoureux de la vie, de la jeunesse et de la liberté.

Je ne doute pas de la sagesse de la Très Auguste, mais je pense qu'elle a commis une erreur en choisissant une fiancée pour Chih-mo. Elle avait élu Taï-lo, la fille du Préfet de Chi-li. Les arrangements étaient presque faits, la dot avait été discutée, mais quand l'astrologue fit leurs horoscopes pour savoir s'ils pouvaient passer leur vie ensemble, il se trouva que Chih-mo était né sous le signe du lion, et la fiancée sous celui de l'hirondelle, et il fut clairement démontré par là qu'ils ne pouvaient songer à fonder un foyer. Je crains (je ne voudrais pas que ceci revienne aux

oreilles de ton Honorable Mère) que quelque argent n'ait été laissé sur les marches de la porte de l'astrologue. Chih-mo m'a emprunté cent taels, et j'ai vu passer la femme du devin dans une robe neuve de brocart or et rouge.

Je pense que Chih-mo a aperçu Taï-lo. La chronique lui donne peu de beauté. Cependant, ainsi que dit la Vénérée : « On connaît le musc à son parfum, et non à l'étiquette du droguiste. » Elle aurait certainement fait une bonne femme — nous avons une beauté dans la maison — c'est assez.

Il y a beaucoup de lamentations dans la cour. Le jardinier, le porteur et le garde ont lié les pieds de leurs petites filles. Le proverbe ; « Pour chaque paire de lys d'or, il y a un kang de larmes » est exact. Je suis si peinée pour elles. Lorsqu'elles aimeraient courir et jouer, elles doivent s'asseoir tout le jour avec des pieds qui leur font mal. Mon amah voulait aussi mettre ces bandages serrés à sa fille, mais je ne l'ai pas permis. J'ai dit : « Voulez -vous que ces pauvres petits yeux se remplissent de larmes chaque fois qu'ils vous verront passer dans la cour ? Laissez quelque vieille femme du village faire une chose aussi cruelle. »

Les pluies heureuses du printemps sont ici. Cela n'est pas la froide et lugubre pluie d'automne, mais une pluie riante et dansante qui balaie la vallée, touche

avec amour les champs de riz, et fait croître les jeunes

feuilles des mûriers. Je l'entends, la nuit, qui fouette

le toit, et le matin la terre semble nettoyée et neuve :

de fraîches couleurs charment mes yeux, lorsque

j'ouvre mes fenêtres.

Quand reviendras -tu vers moi, toi, gardien de

mon cœur ?

Ta femme.

« Celui auquel on ne reproche jamais ses enfants se croit sans doute formé de la main des anges. » On ne peut dire cela de trois femmes de ta maison. C'est Mah-li, cette fois, sur qui le courroux descend. Elle et Li-ti s'occupaient à broder dans la chambre de l'ouest où elles pouvaient jouir des derniers rayons du soleil. Peut-être parlaient-elles de sujets défendus ? Je ne sais, mais ton Honorable Mère entra subrepticement et les gronda, et Mah-li (en écrivant j'en rougis pour elle) dit à ton Honorable Mère : « Il n*y a que les chats, les grues et les voleurs qui marchent silencieusement. » Ta mère était muette de colère et avec raison. A présent, il est décidé que Mah-li doit être mariée. Une main plus forte qu'une main

de femme doit la conduire. N*est-ce pas ridicule, la petite Mah-li demander une main -forte ?

Tout d'abord la Très Auguste pensa à Meng-weh, le préfet de Sungdong. Il est vieux et maussade, mais lorsque je représentai ceci, on me dit qu'il était riche. Ses nombreuses dizaines de milliers de sycées pèsent plus que la jeunesse et l'amour. Je dis : « Même s'il barricade avec de l'or sa porte d'argent », un homme ne peut pas retenir une femme qui ne l'aime pas. Ton Honorable Mère eut une idée encore plus sage, et après bien des jours de réflexion, entra en délibération avec la famille de Theng-Ta-jen au sujet de son fils. Ce mariage est pour bientôt. Mah-li ne sait si elle est heureuse ou triste. Elle est tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, semblable à la semence du cotonnier balayée par le vent. Aujourd'hui elle rit, demain elle pleure. Ta mère a perdu toute patience avec elle, et ainsi qu'elle le fait toujours lorsque ses propres paroles lui manquent, je l'entends citer le Sage : « De même qu'une jambe de canard, bien que courte, ne peut être allongée sans peine, ni la jambe d'une grue, bien que longue, raccourcie sans tourmenter toute la bête, la raison, le bon sens et l'esprit ne peuvent pas être introduits dans la tête d'une femme sotte. »

Je trouve ton Honorable Mère peu aimable pour Mah-li. Elle est une fleur, une fleur qui a la même

place dans la vie que la gloire du matin. Les dieux raiment autant que le pin qui s*élève majestueusement sur la colline. Elle est limpide, pure et délicate autant que le parfum de l'air ; je ne voudrais pas la voir entrer dans une famille qui ne comprenne pas sa jeunesse et sa gaîté.

Mah-li m'a demandé de l'argent et a acheté de grands cierges. Elle en fait déposer un chaque jour au bas de la montagne, devant Kwan-yin. Je lui ai demandé quelle supplique nécessitait une si grande offrande. La peu respectueuse enfant me confia sa prière : « Kwan-yin, envoie -moi un époux, mais débarrasse-moi de sa famille! »

Quelle quantité de petits bavardages je glisse

dans tes oreilles! Tu sauras ainsi ce qui se passe sous

ton toit. Ton frère te parle du monde extérieur, mon

univers est ici, dans ces murs.

Ta femme.

Ta maison est une maison d'intrigues, profondes, :

sombres intrigues et complots. Ta femme s'est prêtée i

à une chose indigne d'une femme, et sans doute tu le jj

lui diras, mais Mah-li m'en a priée si gentiment que ij

je ne pouvais lui refuser. Je t'ai raconté dans ma dernière lettre que ton Honorable Mère avait des vues sur le fils de la famille Theng-Ta-jen comme époux de Mah-li. C'est décidé, Mah-li nous quittera cet automne. Personne de nous, excepté Chih-peh, n'a vu le jeune homme, et Mah-li fit une chose des plus immodestes, l'autre jour. Elle vint à moi, et me pria de me renseigner auprès de Chih-peh s'il était beau, s'il était jeune, toutes les questions qui brûlent la langue d'une jeune fille, mais qu'elle doit tenir derrière ses lèvres closes si elle ne veut pas passer pour dévergondée. J'ai questionné ton frère, mais ses réponses n'avaient aucun rapport avec ce que Mah-li désirait savoir. Nous avons fait un plan, un plan qui m'a causé beaucoup de nuits sans sommeil. Il a été exécuté et le ciel est encore bleu, les étoiles brillent la nuit et la lune luit toujours aussi doucement sur la vallée.

La première partie du plan était l'affaire de Li-ti. Elle devait persuader Chih-peh d'inviter Shen-go à passer la journée avec lui au Monastère du Sapin. Quand il sut la cause de l'invitation, il refusa. Il fut choqué, et avec raison, c'était là une chose inouïe. Il n'admettait pas que Mah-li puisse ne pas être contente du choix de sa mère. Li-ti employa tous ses moyens, et Chih-peh ne peut rien lui refuser. A la fête de la lune, ton frère a invité trois amis à se

joindre à lui au monastère, et à se promener parmi les bosquets.

J'avais à mènera bien le reste du plan. Et moi, ta femme, je montre un certain talent pour la diplomatie. J'ai remarqué que les joues de notre Honorable Mère étaient pâles, qu'elle semblait peu bien, que sa démarche était empreinte de fatigue. Je dis que, sans doute, elle était excédée d'être enfermée à l'intérieur de ces murs avec trois stupides femmes à diriger, et j'ai proposé une fête ou un pèlerinage. J'ai mentionné l'Etang du Poisson d'Or, sachant qu'elle en était lasse; j'ai parlé de la Pagode sur la colline, connaissant parfaitement son inimitié pour le prêtre qui y est ; puis, comme par hasard, je fis lecture d'une histoire des deux rois de Hangshom et de Soochom, qui jadis se partagèrent notre vallée. Le roi de Hangshom était un vieillard, et la charge des Etats pesait lourdement sur ses épaules. Le roi de Soochom était un jeune homme dévoré de folles ambitions. H envahit le pays du vieux roi, prenant ici une ferme, là un village, et à la fin une ville, jusqu'à ce que le pauvre vieux roi fût refoulé dans ses propres murs par l'armée ennemie. Le jeune roi avait la force, mais le vieux roi avait l'astuce ; il fit une trêve d'un an avec son ennemi. Il lui envoya des présents, de la soie superbe, i du thé, des perles, du jade, du yinseng, et à la fin, mieux que tout, une belle esclave, la plus belle de la

province. Le jeune roi, charmé, oublia ses combats et passa tous ses jours parmi ses femmes.

Lorsque l'hiver déclina et que vint le printemps, la jeune esclave malade soupirait après les collines, elle montrait la montagne en dehors des murs de la ville. Le roi, peu sensé, lui construisit là -bas un palais où elle s'établit avec toutes ses suivantes. Le roi se sentit solitaire en ville, et il rejoignit la jeune femme dans son palais sur la montagne et ne la quitta plus. Pendant qu'il vivait là dans les plaisirs, loin de son armée restée en ville, le vieux roi de Hangshom envoya ses soldats, et bientôt il n'y eut plus de roi de Soochom, mais seulement une esclave couverte de joyaux, ramenée en triomphe à la ville du vieux roi.

Je lus tout ceci à ton Honorable Mère, et lui dis que nous pouvions voir les ruines de l'étang du palais et les marbres tombés de la maison de thé. Les palanquins furent commandés et nous partîmes. Nous avons erré dans les sentiers déserts, vu les étangs de lotus jadis remplis de poissons d'or, regardé à travers des cours abandonnées et gravi les marches écroulées des terrasses autrefois décorées de fleurs. Ce palais, construit pour le plaisir, tombait en ruines mélancoliques, et nous attrista. Nous nous assîmes sur le banc du roi qui dominait la plaine. De là je montrai le Monastère du Sapin dans le lointain. Je parlai de son thé réputé, séché au soleil avec des fleurs de jasmins,

je dis qu'il nous remonterait et chasserait la mélancolie causée par la vue des splendeurs évanouies. Nous fûmes portées rapidement le long des sentiers jusqu'au monastère qui est semblable à un joyau jaune enchâssé de sapins verts. Les prêtres nous firent le meilleur accueil ; nous bûmes leur thé qui n'a pas été surfait ; et nous nous sommes assises à une grande fenêtre ouverte sur la belle vallée et sur la cour où flânaient Ghih-peh et ses trois amis.

Mah-li ne leva pas un instant les yeux, elle se tint comme une jeune fille se tient en public, mais... elle avait vu !

Nous sommes rentrées par un autre sentier, pour voir le tombeau de Sheng-dong, l'homme qui pendant une famine nourrit les pauvres, et donna tous ses biens pour aider les nécessiteux. Les dieux l'ont tant aimé que lorsque son corps fut porté le long de la route au lieu du Repos de ses ancêtres, toutes les pierres se dressèrent pour le saluer. On peut les voir à présent s'élever raides et droites, comme si elles attendaient ses ordres pour s'abaisser de nouveau.

Es-tu mécontent de moi ? Ai-je eu tort ? Bien- Aimé, c'est si important pour Mah-li. Laissons-lui rêver des mois d'attente. Il est dur d'errer, de douter, de craindre on ne sait quoi, d'espérer comme les jeunes filles espèrent. A présent, elle l'a vu. Pour mol,

c'est juste le robuste jeune homme qu'il lui faut, d'une figure intelligente ; pour elle, c'est un dieu. Il n'y a pas de dents aussi blanches, de cheveux aussi noirs, et aucun homme ne marche avec une si noble allure. Gela fera passer l'été plus vite, et la vision du palanquin de mariage ne sera pas celle d'une porte de prison.

N'es-tu pas fatigué des contrées lointaines ? Chaque fois que je brise le cachet de ta lettre, je dis : « Peut-être, cette fois, contient -elle le bonheur pour moi. Elle dira : Je reviens vers toi. » Je désire tant ce

^"^"^^"- Ta femme.

J'ai reçu ta lettre me disant que tu ne seras pas ici avant que l'été ne vienne. Je dois donc continuer à te donner de mes nouvelles, car le printemps est ici, les fleurs sont en bourgeons, l'herbe est verte ; bientôt le prunier de la cour sera blanc.

Je suis jalouse de ce papier qui verra la joie et les délices de tes yeux. Le soir je regarde les bateaux de riz qui passent le long du canal, où l'eau est verte et argentée comme les nouvelles feuilles du saule, et je pense : « Peut-être, quand tu reviendras, serai -je la

mère d'un enfant ?» Ah ! je te Tai dit. Cela te rend-il

heureux, mon Seigneur ? Cela fait-il battre ton cœur ?

Ton pouls est-il accéléré à la pensée que, bientôt,

tu seras père ?

Tu ne sauras jamais ce que cela signifie pour moi.

Une créature vit dans mon âme, et tout mon être est

baigné de gloire. Tu ne sauras jamais combien de fois

j'ai descendu le sentier du temple, et j'ai demandé

ce grand don à Notre-Dame de Miséricorde. Elle me

l'a accordé, et ma vie est parfaite. Je suis une femme

qui remplit sa destinée de femme. Si une femme ne

donne pas d'enfant à son Seigneur, quelle valeur a sa

vie ? Ne savons -nous pas que c'est la première des

sept causes de répudiation d'une femme, si elle ne met

pas d'enfant au monde qui puisse adorer au tombeau

les ancêtres de son mari ? Mais moi, Kwei-li, cela ne

sera pas dit de moi. Quelquefois je pense : « Si

quelque chose arrivait ? Si les dieux étaient jaloux

de mon bonheur, et ne me permettaient plus de te

revoir ? » Alors, en cette angoisse, mon cœur de femme

palpite, et je me prosterne aux pieds de Kwan-yin,

et je demande la force. Elle me donne la paix et me

remet en mémoire que le lien de la destinée est scellé

à l'intérieur de la lune. Là il n'y a pas de place pour la

peur, mais rien que pour l'amour ; mon cœur en est

rempli.

Ta femme.

La cour est remplie du bavardage des femmes. J'ai fait chercher les couturières et les brodeuses ; les jours se passent à coudre. Nous sommes toutes très occupées : Li-ti, Mah-li et même ton Honorable Mère qui manie encore Taiguille et nous montre comment elle brodait tes vestes quand tu étais petit. Les piles de vêtements augmentent chaque jour, je les touche, je les caresse et j'imagine que je puis les voir enveloppant une petite forme. Il y a des vestes, des pantalons, des souliers, de minuscules calottes, de chaudes et épaisses couvertures.

J'ai fait venir le conteur aveugle Chun, et les heures passent rapides, avec ses récits des jours anciens. Les chanteurs et les devins ont aussi trouvé le chemin de notre demeure, sachant qu'ils y seraient les bienvenus.

Je suis ta femme heureuse.

Si tu pouvais voir la cour ! Elle semble tapissée de neige tant il y a de fleurs de cerisiers sur le sol. On dit que je n'ai pas d'ordre, parce que je ne permets pas qu'on les balaie. La cour est propre et immaculée toute l'année, sauf à la saison des fleurs de cerisiers, lorsque la terre est sans tache et n'a pas été foulée, ni balayée.

Je ne puis pas t'écrire, toute la maison s'agite et bavarde. Je suis remplie de bonheur, je ne puis que rêver et m'émerveiller. La joie bat de son aile sous ma fenêtre, et bientôt toutes les portes des cieux s'ouvriront grandes devant moi.

Ta femme.

Il est ici. Bien -Aimé, ton fils ! J'étends la main, et je le touche et la brise à travers les pins m'apporte la musique des dieux. Il est grand, et fort, et beau. Je vois dans ses yeux comme en un miroir le reflet

de ton cher visage, et je sais qu'il est toi et moi, et que nous trois sommes un. Il est ma joie, mon fils, mon premier-né.

Je suis fatiguée, mon Seigneur, le pinceau est lourd, mais c'est une heureuse, heureuse fatigue.

Ta femme.

Y a-t-il quelque chose de plus merveilleux que d'être la mère d'un fils ? Je ris, je chante, et je vis, oh ! comme je vis tout le long du jour. J'ai assez de bonheur pour le monde entier, et je voudrais en donner, en donner et en donner encore. Ta mère prétend que tous les mendiants de la province savent qu'il y a du riz sous notre porche, mais quand je regarde les yeux de mon fils, et que je sens ses petits doigts s'accrocher à mon cou, je sens que je dois donner de mon abondance à ceux qui n'ont pas de joie.

Oh ! mon époux, reviens, et vois ton fils

Sais -tu ce que c'est que l'amour ? Tu ne peux pas le savoir, jusqu'à ce que tu tiennes l'amour lui-même

dans tes bras. Je croyais que je t'aimais, je souris maintenant au souvenir de la flamme vacillante qui était au réel amour ce que le rayon faible, froid et défaillant d'une chandelle, est à l'éclat du glorieux soleil. A présent, tu es le père de mon fils. Tu as une nouvelle place dans mon cœur. Le lien qui unit nos deux âmes est plus fort qu'une corde de bambou tressé, c'est un nœud qu'on ne peut disjoindre. Je suis la mère de ton premier-né, tu m'as donné un garçon. Sois aimé, sois aimé, maintenant je sais.

Je suis à toi.

Je suis irritée contre ton frère Chih-peh. C'est un homme de peu de discernement. Il ne reconnaît pas les merveilles de ton fils. Il dit qu'il ne voit pas qu'il ait plus de beauté qu'un simple mortel. Je le regrette pour lui. Les dieux ont sûrement mis un voile devant ses yeux.

Mais je ne puis avoir de ressentiment contre personne. Il n'y a de place en moi pour quoi que ce soit, si ce n'est l'amour, et les jours sont beaucoup trop courts pour contenir mon bonheur. Je les passe auprès de mon bébé. Je lui chante de douces berceuses

desquelles les autres gens rient. Je lui dis : « Ne comprends -tu pas ? Certainement pas, c'est le langage des dieux », et quand il dort, j'épie sa petite figure, qui chaque jour ressemble davantage à la tienne. Je passe de longues heures à penser à son avenir. Il doit être un homme semblable à toi : fort, noble, aimable. Il portera avec honneur ton grand nom, afin que dans les années à venir on puisse dire : « Le fils aîné de Kwei-li était un homme digne et illustre. »

La nuit, je m'étends à ses côtés, et je jalouse le sommeil qui le dérobe à ma vue. Le matin vient, et fait battre mon cœur à la pensée qu'encore un jour doux et long est venu à moi pendant lequel je puis le garder, l'aimer et le chérir.

Ta femme heureuse.

Ce fut un jour merveilleux. Ton fils a eu sa première réception. Il y a juste un mois que je l'ai trouvé étendu à mes côtés, et à présent nous avons eu la cérémonie de la tonsure de la tête. Tous nos amis sont venus, et ont apporté de beaux présents. Chi-lo lui a offert une calotte ornée devant de tous les dieux,

et de chaque côté des oreilles de longs glands rouges qui pendent. Li-ti lui a donné des souliers sur lesquels elle a brodé une figure de chat avec les oreilles et les moustaches en saillie. Ils rendront ses pas prudents et agiles comme ceux du chat. Il a reçu de Mah-li une superbe boîte en argent à suspendre autour de son cou, et dans laquelle je mettrai ses amulettes. Encore beaucoup de présents que je n'ai pas le temps de t'énumérer. Je suis fâchée de dire que ton fils s'est très mal comporté. Il a crié et donné des coups de pied lorsque le coiffeur a rasé sa petite tête. J'étais très désolée, mais on me dit que cela signifie qu'il sera un vaillant homme.

J'ai donné une fête, et quelle fête ! On en reparlera pendant plusieurs lunes. Même ton Honorable Mère a dit que j'ai montré la connaissance de ce qui était dû à mes hôtes en une aussi grande circonstance. Nous lui avons aussi donné son nom de lait. Il s'appelle Tschéum (Dix Mille Printemps) car il est venu an moment des fleurs, mais je ne le nomme ainsi que dans mon cœur, car je ne voudrais pas que les dieux jaloux entendissent. Lorsque je parle de lui, je dis: « le stupide » ou « l'enfant tardif », afin qu'ils pensent que je ne me soucie pas de lui, et ne convoitent pas mon trésor.

Je suis fatiguée. Gela a été un beau jour. Les dieux sont bons pour Kwei-li.

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Un autre mariage a lieu dans nos murs. Te souviens-tu de la servante Cho-to qui vint à nous aussitôt après que Je fus ta fiancée. Elle se mariera bientôt à un homme du village de Soong-tong et elle est très heureuse. Elle ne Ta naturellement pas vu, mais sa mère dit qu'il est bon et honnête, et fera un très gentil mari. Je lui ai parlé très sérieusement, ainsi que mon âge et mes nombreuses lunes de mariage m'y autorisent. Je lui ai dit qu'elle ne marcherait en sûreté sur le sentier qui conduit à être la mère d'un fils qu'en pratiquant la modestie, l'humilité et la bonté.

Etre la mère d'un fils n'est pas toujours un bonheur. Ling-ti le cordonnier était ici ce matin dans une grande détresse. Son bébé âgé de trois mois est mort de la fièvre, et il n'avait pas d'argent pour payer les funérailles. Aujourd'hui il s'est levé de bonne heure, avant que la mère ne s'éveille, et l'a emporté à la tour des bébés, au dehors de la ville. A présent il est étendu là avec tous les autres petits enfants dont les parents sont trop pauvres pour les ensevelir convenablement. Cela m'a heurtée péniblement, et je suis vite allée retrouver mon bébé. Tu ne riras pas, mais j'ai percé

son oreille droite et j'y ai mis un anneau, afin que les

dieux le prennent pour une fille, et ne le convoitent pas.

J'entends ton fils.

Ta femme.

Il y a eu de nombreuses conversations sur le mauvais œil. Non que je croie les récits des serv^antes, mais ton Honorable Mère, Li-ti et ta femme sont allées vers le Saint Homme qui demeure sous le grand magnolia, près de la rue du Saule pleureur. Il vit seul dans une petite hutte de paille et a acquis un grand mérite par ses vertus. Il porte autour de ses cheveux détachés, un ruban de métal qui est le signe extérieur de sa sainteté. Dans sa grande sagesse il a appris que la paix est la fin et le but de la vie ; ni les triomphes, ni les succès, ni les richesses, mais que le plus grand don des dieux est la paix. Je lui ai acheté une amulette pour mon « Stupide », mon trésor, car quelqu'un pourrait pénétrer dans notre cour, et jeter un mauvais sort à notre enfant.

Viens vers moi, mon Epoux. Dis-moi que tu reviens. Tu me trouveras debout à notre porche avec ton fils dans mes bras. Je désire tant te voir.

Ta femme.

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Mes jours sont remplis de bonheur. Je vais sur la terrasse et je regarde au loin la vallée couverte d'azalées roses, oranges et mauves. Je porte mon fils, et je dis : Regarde, ton père viendra vers nous de la ville là -bas. Nos yeux d'amour le verront de très loin, près de la maison de thé du saule. Il viendra plus près, et plus près, et nous n'entendrons pas le battement des pieds de ses porteurs à cause du battement de notre cœur. Il me sourit, il comprend. Il est si merveilleux, ton fils ! Je voudrais lui faire un collier des rayons du soleil, ou descendre la lune avec des cordes pour recouvrir son lit.

Reviens et vois ton fils. ...

Kwei-li.

Ta lettre est venue disant que tu seras bientôt ici. Elle est arrivée le jour où j'étais allée porter mon offrande au temple et remercier pour le don de notre fils.

J'avais mis mon plus riche vêtement, le bleu brodé d'or ; j'avais orné mes cheveux de fleurs de jasmin et je portais tous les joyaux que tu m'as donnés. Mon flls était dans sa veste rouge» ses pantalons mauves, ses souliers pourpres et son bonnet à plusieurs dieux. Il était assis sur mes genoux dans mon palanquin et un homme fut envoyé en avant avec un cash à distribuer aux mendiants, car je désirais que tout le monde fût heureux en ce jour de réjouissance.

Mes porteurs m'ont conduite jusqu'aux marches du trône où Kwan-yin est assise. Je fis mes dévotions. J'ai allumé un grand cierge rouge, et je l'ai déposé devant la Déesse du Ciel. Ensuite j'ai porté notre fils à Bouddha, le Seigneur de Lumière, le Tout Puissant ; sa tête a touché trois fois le sol pour montrer qu'il sera un fidèle disciple, et apprendra à observer la loi.

Nous sommes rentrés par la route de la vallée, | mon cœur battait à l'unisson des pas des porteurs sur le sentier. Tout était si beau : les vignes grimpantes sur les montagnes, les fougères dans les pentes som- | bres, les riches feuilles vertes des mûriers, les fermes dans les champs marécageux, tout semblait rempli de la joie de vivre. Et moi, Kwei-li, avançant avec mon enfant sur les genoux, j'étais la plus heureuse de tous. Les dieux m'ont donné toutes choses, ils n'ont rien de

plus à m'accorder. Je suis heureuse d*être allée chaque jour à la montagne les remercier de leurs présents. Les dieux sont bons, mon Aimé, ils sont bons pour ta

Kwei-li.

Je suis seule au sommet de la montagne. Je suis allée sur le sentier pour la dernière fois déposer mon offrande aux pieds de Kwan-yin. Elle n'entend pas ma voix. Il n'y a pas de Déesse de Miséricorde. Elle est un objet de bois et d'or, elle s'est moquée de mon désespoir, elle a ri de mon cœur qui est à vif et rempli d'une angoisse telle qu'elle n'en a jamais connue.

Mon fils, mon enfant est mort. La vie est partie de son corps, le souffle de ses lèvres. Je l'ai tenu toute la nuit contre mon cœur, et cela ne l'a pas réchauffé.

On me l'a enlevé, on m'a dit qu'il est allé vers les dieux. Il n'y a pas de dieu. Il n'y a pas de dieu. Je suis seule.

Il avait tes yeux, il te ressemblait. Tu ne connaîtras jamais, jamais ton fils et le mien, mon Printemps. Pourquoi n'a-t-on pas laissé ton fils pour que tu le voies ? Il était si fort et beau, mon premier -né.

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On a mis un bébé dans mes bras ; un enfant trouvé sur le chemin du halage, un enfant de mendiant. Je sentais que je ne pouvais pas poser une autre tête où s*était blotti notre cher enfant, et j*étais assise raide et immobile, et j'ai voulu repousser le petit corps qui se pressait contre moi, mais au contact de la bouche et des doigts du bébé, je sentis sourdre à nouveau dans mon cœur des sources mortes. Je ne pus le supporter; j'appuyai sa petite figure contre moi et lui chantai doucement sa berceuse :

« Les dieux préservent du mal les pigeons sur le toit. « Et mon petit pigeon est à l'abri dans mes bras. »

Je ne puis te dire davantage. Mon cœur est brisé.

J'ai donné à cet enfant étranger, à l'enfant abandonné sur le sentier, les habits qui étaient ceux de notre fils. Il avait froid, et ta mère vint vers moi si doucement et me dit; « Kwei-li, n'as-tu pas des vête-

ments à donner à l'enfant trouvé par les servantes ? » Je vis sa pensée et répondis : « Voudrais -tu voir porter par cet enfant les habits sur lesquels j'ai tant pleuré et qui sont à présent soigneusement plies dans le coffre en bois de camphre ? » Elle objecta, et tu n'aurais pas reconnu la voix de ta mère, ses paroles acerbes sont seulement comme l'écorce rude de la noix qui recouvre le fruit savoureux caché à l'intérieur. — Elle objecta : « Pourquoi pas ? bien-aimée, cet enfant en a besoin, et les heures que tu consacres à ces objets sont remplies de souvenirs attristants. » — Je lui dis : « C'est une fille, une enfant de mendiant. Je ne veux pas lui donner les vêtements de mon fils. Chaque fois que je le regarderais, ce serait un couteau plongé dans mon cœur.» — « Kwei-li, dit-elle, tu n'es pas une enfant, tu es une femme. De quelle utilité sont ces vêtements dans ce coffre en bois de camphre ? Cela te ramène-t-il ton fils ? Un jour tu l'ouvriras, et il n'y aura qu'un peu de poussière qui te fera un reproche. Va et donne -les à l'enfant venu à nous des ténèbres. »

Je suis allée au coffre, je l'ai ouvert ; ils étaient là, les petits objets qu'avait touchés le délicat petit corps de mon enfant. Je les ai donnés, les pantalons pourpres, la veste rouge, les souliers brodés, la calotte avec tous les Bouddhas.

J'ai tout donné à l'enfant du mendiant.

Je suis ta femme.

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Je suis allongée sur ma terrasse, les yeux grands ouverts, fixant Tobscurité de tout mon être endolori qui souffre, privé des caresses des petites mains. Je suis mon rêve silencieux, je ne veux pas perdre le don du souvenir. Je veux me souvenir, mais je le veux sans chagrin. Les fleurs du cerisier ont fleuri, éphémères, elles ont hésité un moment dans l'espace et sont mortes comme mon rêve de printemps. Mais en passant, elles nous ont laissé la certitude que nous les reverrons. Il doit y avoir quelque chose, quelque part, pour parler aux mères désespérées, et leur dire : « Ne pleurez pas, vous reverrez encore ceux qui sont partis. »

Demain te verra franchir notre portail : un nuage sombre obscurcira ma joie. Mais tu le sais, mon Aimé, ta présence sera un baume plus précieux que le doux rayon de lune. Dans tes bras, je retrouverai le repos. Pour ne pas t'attrister, je chercherai cette sérénité compatissante qui naît dans Tâme lorsque toutes les souffrances ont été épuisées.

Ta femme.

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Lettres de Kwei-lî à sa belle -mère

VingUcinq ans après V époque où elle écrivait à soa époux les lettres précédentes — elle comptait alors dix* huit printemps — Kwei=li écrivit les suivantes à sa belle-mère.

Elle sont donc Vœuvre d*une dame chinoise d*au' jourd'hui qui appartient à son tour à ^ la vieille école » et la détend de son mieux contre les empiétements de Vesprit moderne, rongeant comme un acide la Chine contemporaine,

Ma Chère Mère i.

Ton fils a été nommé gouverneur de cette province. Enfin nous voici installés dans notre nouvelle et étrange résidence. Nous sommes très fiers du discours qu'a prononcé Son Excellence Yuan lors de rinvestiture de mon époux. Il a dit :

« Liu, votre patriotisme est un exemple rare- <{ ment rencontré dans la vie officielle. Ce qu'attend « de vous le pays, vous le savez. Vos collègues « l'oublient trop facilement, abusant de leur auto- « rite pour obtenir un avantage personnel ou obliger « leur clan. Vos états de service sont sans tache. « Vous avez accompli votre œuvre parmi les étran- « gers avec tact et discrétion. Vous sauvegarderez « toujours les intérêts de la Chine ; je vous confie <{ le plus délicat des postes de la République : « Shang-Haï. Tous les peuples étrangers ne s'y « heurtent -ils pas ? »

Ici, en effet, tout est difficile. Quinze nations sont représentées par leur consul ; toutes surveillent la

BeU«-mère.

Chine, s'espionnent réciproquement, craignant que l'une d'elles ne tire quelque avantage de notre désordre actuel. La ville est remplie d'aventuriers européens et chinois. Anxieux pour leurs affaires, ils attendent aux actes le nouveau gouverneur. Mon époux ne dit rien, et les laisse se perdre en conjectures. Cela vaut mieux : sans nuits inquiètes et rêves troublés, les intrigants seraient malheureux.

Nous avons trouvé le yamen insuffisant pour nous, impropre aux réceptions, aux nouvelles coutumes qu'exige la récente dignité de mon époux. Ton fils connaît les pays étrangers et leurs mœurs, il faut qu'il adopte en partie la vie d'un Européen. Mais laisse-moi te le dire : aussi loin que s'étendra mon influence, notre vie derrière les paravents sera toujours purement chinoise, et les mêmes vieilles coutumes aimées régleront ma maison. Je ne me laisserai pas envahir par le flot montant qui secoue notre Chine, et risque de briser ses amarres. Mais je m'étends sur ce thème et laisse mon cœur s'exprimer par ma plume. Tu désires avoir, je le sais, des détails sur cette maison qui paraîtrait si laide à tes yeux.

Il n'y a pas de cours tranquilles, pas de toits recourbés, pas de fenêtres doucement ombragées d'écaillés, comme dans notre province, pas d'arcades arrondies. Tout est rigide, étincelant, imposant ; de ses yeux de verre, la maison fixe l'étranger. Elle

dit clairement : « Je suis riche, ma laideur a coûté des millions de taëls. » Elle est pour moi une demeure étrangère. Mais je lui rends justice. Je te l'avoue tout bas, nous y pourrions copier beaucoup de choses, avec avantage. Plus de planchers rugueux, de boiseries fendues recouvertes de broderies et de tapis... tu sais comment. Mais par terre du bois poli et brillant comme les flancs des bateaux de la maison de thé, et les murs blanchis sont tendus de soieries. Les chaises et les divans du grand salon le sont de brocart aux couleurs harmonieuses. Vraiment je n'arrive pas à me familiariser avec ces portes rigides.

J'espère un jour être l'amie d'une femme étrangère. Je la prierai d'arranger la chambre de ses mains adroites, car maintenant les chaises regardent les tables avec hostilité.

Tous les instruments modernes facilitent le travail domestique et diminuent le personnel. Nous n'avons plus un homme uniquement occupé à allumer les lampes. Un bouton magique fixé au mur, et même touché par la main de l'ignorance, inonde la chambre d'une lumière de plusieurs soleils. Nous ne voyons plus le porteur d'eau avec ses deux grands seaux de bois, balancés sur un long bambou, lorsqu'il revient de la rivière et verse l'eau dans les larges « kangs » devant la cuisine. On ne jette plus de la poudre dans l'eau pour la clarifier ; des hommes invisibles nommés des

« sanitaires » font ce travail. Le cuisinier tourne simplement une poignée de cuivre, et Teau jaillit comme d'une source voisine. Cela me rappelle que mon père étant gouverneur de Wusech, un homme vint le trouver. Il désirait installer une machine absolument inconnue pour apporter à la ville Teau du lac sur la colline. Mon père écouta très respectueusement les longues et stupides explications, et regarda l'eau claire montrée par l'étranger. Puis, hochant la tête, il dit : « Peut-être avez-vous raison, cette eau est-elle plus salubre, mais à mon avis elle est trop claire et limpide, et n'a pas, je le crains, la vertu de l'eau de notre canal. »

Autre chose : Nous n'entendons plus le cliquetis du veilleur faisant sa ronde la nuit, et cela me manque. Dans le lointain Sezchuan, lorsque me fuyait le sommeil, j'étais étendue, écoutant le veilleur taper sur son bambou creux, annonçant que tout allait bien dans nos murs.

La ville est maintenant gardée par une police composée surtout d'hommes venus des Indes : noirs, grands, avec des barbes terribles, et des yeux de feu. Nos sujets les haïssent, et non sans motif. Ces gens, des plus cruels, maltraitent tous ceux qui tombent en leur pouvoir. Mais nous devons marcher à pas de chat avec eux, car ils sont à la solde des Anglais, leurs protecteurs en tout temps.

Quel procédé, pour maintenir Tordre et la sécurité ! Par milliers, nos villes et nos villages n'ont pas de police, ni de soldats. Shang-haï qui dépense tant d'argent pour conserver la paix, a plus de licence et de vice, qu'une douzaine de cités purement célestes. Même réduit à la famine et à la misère, le Chinois accepte les lois de son pays. Sa force morale est celle d'un peuple soumis et heureux.

Dans notre jardin, pas de sentiers détournés, ni de petits ponts jetés sur les étangs fleuris de lotus. Pas non plus de rocaille avec çà et là un dieu, ou un temple minuscule au fond de quelque grotte cachée. Tout est plat ! de larges étendues vertes et nues coupées d'un filet. Là, mes enfants font un jeu appelé tennis. Ce jeu absolument fou consiste à beaucoup sauter en gaspillant ses forces. Les Anglais s'y passionnent et naturellement les garçons chinois d'aujourd'hui doivent les imiter. J'ai établi une règle : mes filles seront exclues du tennis. Je trouve honteux de voir une femme courir follement à grandes enjambées devant des hommes et des jeunes gens. Mes filles boudent, et disent que toutes les écolières jouant au tennis y développent forces et santé ; je reste ferme, j'ai concédé beaucoup de choses, mais cela me semble vulgaire et indécent.

Dois -je te dire, ma chère Mère, que je me sens étrangère dans cette grande ville, et que mon cœur

appelle les collines, les pentes des montagnes avec leurs fougères et leurs fleurs ? Hier, à l'heure du crépuscule, je me promenais à la campagne en automobile (un nouveau mode de palanquin que tu ne comprendrais pas) ; je m'arrêtai près d'un champ de moutarde en fleur. Le parfum a réveillé le souvenir dans mon cœur, les larmes jaillirent de dessous mes paupières. Les délicates fleurs jaunes semblaient me parler de leur petite gorge d'or ; j'aurais voulu, d'un grand élan de tendresse, tenir dans mes bras toute la beauté de cette terre fleurie sous mes pas. L'obscurité vint, et des champs s'éleva, dans la nuit bleue, « le doux chœur, le murmure, la voix de la terre même, le chant des grenouilles ». Lorsqu'en rentrant nous vîmes les maisons vulgaires aux toits rouges et droits, avec les cheminées perçant le ciel, je fermai les yeux ; dans un rêve apparurent les maisons bleues et grises, les toits recourbés et inclinés, nichés parmi les bosquets de bambous. Si par malheur je passais plusieurs années dans cette grande cité étrangère, mon cœur se briserait de nostalgie pour la belle demeure aimée.

Je sympathise avec Kang Tang-li, de la province de mon père, qui entendit parler d'un nouveau dieu à Anhui. Amère était sa détresse. Ses prières, disaitil, restaient sans réponse et les anciens dieux l'avaient oublié. Il voyagea deux longues journées pour trouver

ce dieu qui donne la joie et la paix à ceux qui viennent à lui. Il arriva le soir, le soleil s'enfonçait dans un lac d*or ; même toute sa splendeur ne pouvait changer la laide construction carrée du temple, qu'aucune courbe, aucune gracieuse ligne extérieure n'indiquait comme la demeure des dieux. Kang tourna lentement autour du temple, examina longuement les fenêtres brillantes, les hautes et vilaines flèches sur le toit qui semblaient pénétrer de force dans le doux ciel bleu. Alors, triste et malade, il retourna chez lui, disant au fond de son être qu'il ne pourrait adorer le dieu dont la demeure était à ce point dépourvue de toute beauté.

N'est-ce pas là une longue et ennuyeuse lettre, mon Honorable Mère ? Mais tu es loin de nous, à l'intérieur de tes murs abrités, tu languis d'apprendre ce qu'il advient de tes enfants dans cette vie nouvelle et étrangère, incompréhensible pour moi. On voudrait nous obliger à changer notre ancienne quiétude, notre paix contre la course précipitée et les tracas du monde occidental ; je suis, je le crains, trop vieille et enracinée pour des transformations aussi brusques.

Dis à la fille de Mah-li que je la tiendrai au courant de la dernière mode. La façon de se coiffer est autre. J'enverrai à Li-ti les nouvelles parures, moins jolies à mes yeux que les anciennes, la coupe des

robes moins gracieuses, mais elles recevront des modèles au choix.

Nous tous t'envoyons nos messages, et serrons ta main avec amour.

Kwei-li.

Je ne t'ai pas écrit depuis longtemps. Mes jours sont remplis de devoirs nouveaux bien bizarres. J'ai reçu les^ épouses des diplomates étrangers. Quelle inutile perte de temps ! Mais elles viennent, et je dois rendre la politesse. Pourquoi donc les consuls ne peuvent -ils avoir des relations d'affaires avec le gouverneur sans pénétrer dans son existence privée ? Chez nous la vie officielle d'un homme, et ce qui s'écoule dans la cour des femmes est aussi distinct que deux sentiers qui ne se rencontrent jamais.

La dame étrangère vient, s'assied inconfortablement et cherche en vain un lien commun. Je suis posée au bord d'une chaise beaucoup trop haute pour moi, mes pieds minuscules se balancent dans le vide. Tu rirais de nos efforts pour être agréables l'une à l'autre. Notre conversation est inutile et aussi ridicule

que remploi d'une lanterne en papier éclairant un moulin à riz. Désirant me montrer courtoise, la mettre à Taise, je mUnforme de ses enfants, de la santé de sa belle -mère et de Tétat de sa maison.

Je ne lui demande pas son âge, contrairement à nos habitudes ; cette question est déplacée, et amène souvent la rougeur d'un grand embarras aux joues de notre hôtesse. Ces dames me répondent parfois en une sorte d'anglais d'usage lorsqu'on s'adresse aux servantes. Les femmes étrangères ont rarement vu une dame chinoise, et sont surprises de m'entendre parler anglais. Je leur explique fréquemment que mon époux et mes enfants ayant la connaissance des langues occidentales, je n'ai pas voulu rester seule derrière mes portes closes, aussi ai -je appris le français et l'anglais. Je suis une curiosité. Il n'aurait autrefois pas été correct de fréquenter chez une dame chinoise. Ces étrangères, avec leur société, leurs visites, leurs dîners, leurs parties de cartes, nous considèrent nous, à l'intérieur de nos murs, comme des êtres d'un autre monde. A leurs yeux, les Chinoises sont et ont toujours été les esclaves étroitement prisonnières de leurs époux, paresseuses, ignorantes et sans âme. Seuls les mesquins soins domestiques, et les étranges dieux païens que nous adorons, remplissent notre pensée.

Naturellement, les dames étrangères ne formulent pas ces choses en paroles, mais leurs regards

sont expressifs, et je comprends... Je leur offre du thé et des gâteaux qu'elles goûtent du bout des lèvres. Lorsqu'il est enfin temps de prendre congé, elles se lèvent, heureuses de voir leur martyre terminé. Je les accompagne jusqu'à la porte, ou, s'il s'agit de la femme d'un haut personnage, jusqu'à la grille d'entrée. Je reviens alors dans mes appartements, parmi les choses que je comprends et je crains, ma Mère, je crains de me laisser entraîner avec les miens à une critique sévère des coutumes, des vêtements de ces étrangers étonnants.

On m'a offert de me joindre à une société de dames européennes et chinoises, mais je ne veux pas accepter. Je crois qu'il ne peut exister d'amitié profonde entre une femme d'Occident et une femme d'Orient. A l'intérieur de nos cœurs les pensées diffèrent comme tous nos points de vue : nous ne regardons pas le monde avec les mêmes yeux. Gomme moi la femme étrangère est mère, comme moi elle a un foyer et un époux ; mais dans mon cœur époux et foyer tiennent une place plus large que dans le sien.

Ces Occidentaux, vivant dans les hôtels et les restaurants, continuellement les uns chez les autres, ne peuvent comprendre le sens profond des mots mariage, amour, amitié, foyer. Ils n'ont pas de sanctuaires cachés, pas de paravents abritant le culte de leurs ancêtres. Je ne puis bien t'expliquer le quelque

chose d'intangible, l'épaisse brume grise toujours interposée entre la femme d'Occident et celle de sang oriental.

Oserais -je te demander une faveur ? Je voudrais que tu recherches dans mes chambres les vêtements inemployés par tes femmes ; ma maison est pleine à déborder de tous nos parents pauvres. Les parents pauvres de nos parents pauvres, et les cousins des cousins de nos cousins sont venus revendiquer leur lien de famille. Ton fils ne veut donner à personne une position officielle, ni accorder de subventions sur les fonds publics ; mais nos parents doivent avoir des habits et du riz ; j'y pourvois.

Lorsque parfois je trouve vide la caisse à riz, j'éprouve une vive sympathie pour Son Excellence Li-Hung-Ghang qui construisit ici une grande maison, loin de la province natale. Gomme on lui demandait pourquoi, contrairement à la coutume chinoise, il s'installait si loin de ses parents et amis, il répondit : « Vous avez a priori posé le doigt sur la plaie ; j'ai bâti en un lieu écarté espérant que tous les parents pauvres de mes parents pauvres ne trouveront pas l'argent pour acheter le billet du voyage, et ne viendront pas sous mon toit. » (Avec nous ils n'attendent pas d'acheter un billet, ils ont des pieds solides et de bonne volonté.) Son Excellence, bien que de ma vieille Ghine aimée, a été touché, je le crains, par le nouvel

esprit du pays : « Chacun pour soi. » Vouloir le bien d'un seul au lieu de tous, comme autrefois... On peut critiquer ces deux points de vue. La famille doit toujours soutenir les membres du clan, dans les grandes crises de leur vie, et prendre soin d*eux aux jours de pauvreté et de vieillesse. Un seul ne doit pas prospérer et laisser les siens avoir faim ; il est cependant injuste de nourrir les paresseux. Je regarde en arrière vers notre demeure, et j'y trouve, mangeant au bol de la charité, beaucoup de parents qui pourraient travailler et avoir le respect d'eux-mêmes : mais ils sont membres de la grande famille Liu et ont droit à son aide.

C'est l'heure de la promenade en voiture avec les enfants. Nous tous sommes à toi, et pensons à toi chaque jour.

Kwei-li.

La grande nouvelle que je t'annonce va bien t'étonner. Je ne sais comment te la dire... Ting-fang est à la maison ! Oui, je puis t'entendre répéter : « Hi yah ! » ainsi que je le fis plusieurs fois, lorsque

ton fils et les hommes de la maison ayant terminé leur repas, nous nous préparions, moi et les femmes, à manger notre riz. C'est alors que je vis une ombre passer sous la voûte... Et c'était mon fils.

Aucune de nous ne dit un mot, nous étions comme changées en pierres, nous le croyions dans la lointaine Amérique, étudiant au collège de Yale, et il était là, bien en vie, souriant de notre étonnement. Il nous regarda tous, alla à son père qu'il salua respectueusement, vint et s'inclina devant moi, me prit ensuite dans ses bras de manière fort irrespectueuse, et me serra si fort qu'il me brisa presque les os. Effrayée, heureuse, je ne pus que pleurer et m'accrocher à ce grand garçon éloigné de moi depuis six longues années. Je l'écartai, et contemplai son visage. Aujourd'hui c'est un homme de vingt-et-un printemps ; un homme superbe, plus fort et plus grand que son père. Je ne lui arrive pas à l'épaule ; il est svelte, élancé, presque un étranger sous ses habits exotiques, mais en regardant ses yeux, j'ai retrouvé mon enfant.

Personne ne sait combien tous mes rêves ont suivi cet oiseau envolé du nid. Personne ne sait combien longues me semblaient les nuits lorsque le sommeil me fuyait... Je pensais à mon fils, dans ce lointain et étrange pays, seul parmi des indifférents, gens insensibles, insoucieux de le remettre dans le droit

sentier lorsqu'il s'égarerait. Grande a été mon opposition quand ton fils voulut envoyer Ting -fang en Angleterre. Te souviens -tu ? « Pourquoi, disais -je, quatre ans d'Angleterre, quatre ans d'Amérique ? Un enfant me quitte, c'est un homme qui me reviendra, je vais perdre mon fils. » Mon époux fut inébranlable. Il voulait pour Ting -fang le code d'honneur et les principes séculaires de la Grande-Bretagne ; l'Amérique lui donnerait ensuite la science des Lettres. Notre fils ne devait pas être entier au succès du moment comme un Américain, ou tout à la tradition tel que l'Anglais. Les deux choses réunies produiraient un heureux résultat dans un esprit encore à former.

L'idée de toute cette science n'adoucissait pas l'angoisse de mon cœur de mère. J'avais entendu parler des cuisants chagrins arrivés en Occident à nos enfants. Ils reviennent souvent en Chine avec des femmes étrangères qui n'ont pas de place dans notre vie, et perdent leurs droits de naissance en épousant un Chinois.

Nous ne pouvons blâmer nos fils. Ils sont là seuls, souvent avec peu d'argent en un bien modeste logis et ne rencontrent pas les femmes de leur classe.

Jeunes gens, ils désirent la société féminine. Peut-être la fille de leur logeuse est-elle aimable pour eux, leur parle-t-elle, le soir, lorsqu'ils n'ont d'autre endroit où aller que leur solitaire et vilaine

chambre. Ou bien, dans la boutique où ils font leurs emplettes, la jeune vendeuse leur sourit-elle. Ces attentions en temps ordinaire passeraient inaperçues, mais prennent une grande importance en un cœur solitaire, affligé, aux prises avec une langue inconnue pour apprendre la science d'Occident. Insensiblement un filet se resserre autour du jeune homme loin d'une mère, d'une sœur, d'une fiancée, loin de son pays. Il franchit alors le pas fatal, et ramène à son foyer une femme de race étrangère.

En vérité cette jeune fille est à plaindre. Tout le vieux pays de Chine ne lui offre pas de place, elle ne pourra jamais devenir l'une des nôtres.

Tu te souviens certainement de Wang, le secrétaire de l'ambassade à Londres ? Il eut de brillants avancements jusqu'à ce qu'il épousât la fille d'un fonctionnaire anglais. Sa Majesté, irritée de ce mariage, rappela Wang et lui donna le petit poste de secrétaire au Taotaï de notre ville. La pauvre femme étrangère mourut seule en sa demeure chinoise, sans aucun ami auprès d'elle. On raconte qu'après plusieurs lunes d'isolement et de chagrin, elle noya sa peine dans la boisson forte de son pays. Etait-ce peut-être un pont qu'elle traversait pour aller en une contrée remplie de souvenirs du passé et trouvait -elle ainsi une consolation à son immense détresse ?

Mais j'ai vagabondé, ma Mère ; ma pensée m'a

emportée en Angleterre, en Amérique, auprès des hommes chinois et de leurs épouses étrangères. Je reviens ici et veux te parler du retour de mon fils. Lorsqu'enfin les dieux nous rendirent le souffle, nous l'assaillîmes de questions avec l'impétuosité d'une rivière qui déborde.

Ton fils, le père de Ting -fang, était plus que fâché, il était blanc de colère, et demanda à Ting-fang ce qu'il faisait ici alors que sa place était à l'Université. Celui-ci répondit (et j'admirai son courage): « Père, je lisais chaque jour les progrès de la révolution qui transforme notre pays ; il m'a été impossible d'étudier des livres alors qu'ici en Chine, je puis me rendre utile. -^ Tu ne devais pas venir sans mon ordre. — Père, tu n'aurais pu t'asseoir tranquillement à lire les anciens Grecs et Romains pendant que ton pays combattait pour sa vie » ; et il ajouta peu respectueusement : « J'ai remarqué que tu n'es plus à Sezchuan, mais ici à Shang-haï au centre des troubles. Je suis ton fils, je veux partager le danger avec toi. »

Mon époux lui fit d'amers reproches. Ting-fang était attristé, je vins silencieusement vers lui, et mis ma main dans la sienne. C'est tout ce que je pouvais faire pour le moment ; il n'eut pas été bienséant de prendre parti contre son père, mais j'ai parlé à ton fils, mon époux, lorsque nous fûmes seuls dans notre chambre.

L'orage a passé. Ton fils se refuse à nommer Ting -fang secrétaire, ne voulant pas remplir le yamen de ses parents et amis. Il réfléchira probablement en voyant les jours s'écouler : dans ces temps troublés, un haut dignitaire n'est pas sûr de la loyauté des hommes qui mangent son riz, mais il peut avoir confiance en son fils. On n'a jamais connu de Liu déloyal.

Ici les fonctionnaires feignent d'ignorer tous les troubles. « On clarifie l'eau boueuse en la laissant immobile. » Il faut toutefois agir rapidement, aussi vite que l'on saute lorsqu'un serpent vous enlace. Le serpent de la traîtrise et de l'ingratitude se trouve à présent sous chaque toit. Ces complots secrets sont semblables aux mauvaises herbes profondément enracinées dans les champs de riz, et qu'on ne peut arracher sans enlever quelques bonnes semences.

Notre peuple a changé, il a trop de connaissances. Des ambitions naissent ; un nouvel esprit se répand partout. A son contact, les antiques formes s'altèrent. La Chine évolue, et trop vite, pensons -nous. Elle fait un bond de la terne lueur d'une lampe à huile à l'éblouissant éclat de la lumière électrique ; de la brouette poussée avec une lenteur paresseuse par le coolie patient à la rapidité de l'automobile moderne; de la pratique du marchand d'herbes à la science du médecin. Tournant capital pour la Chine !

Elle est au point de départ d'un voyage qui peut durer plusieurs siècles, ou qui demain peut atteindre son but dans un combat final. Tout dépend de chefs tels que Yuan, Wu et ton fils mon époux. Ces hommes indiquent la route à ceux qui les suivent, comme les oiseaux migrateurs suivent leur chef de file. Les Chinois du peuple sont très désintéressés ; si les supérieurs montrent qu'ils veulent le bien de leurs sujets, on fera de bon travail. Sinon la Chine restera en grande partie immuable.

J'entends les enfants rentrer de l'école, je te dis au revoir. Ting -fang t'adresse son plus respectueux message, et toute la maison y joint ses meilleurs vœux.

Kvi^ei-li.

Te souviens -tu de Liang Tai-tai, la fille de la Princesse Tseng, ta vieille amie du Pan-chan ? Nous nous amusions, tu te le rappelles, de la fierté de Liang en parlant du clan de sa mère et de sa réserve au sujet de son père, petit fonctionnaire au Yamen du Gouver-

neur ? Ciomine la mule, disais -tu, lorsqu'on lui demandait le nom de son père, elle répondait : « Le cheval est mon oncle maternel. » Elle vient souvent me visiter, et m'ennuie avec sa piété. Elle est complètement folle au sujet des dieux. Je me reproche de manquer de sympathie pour ses sentiments religieux, mais je hais les extrêmes. « L'extrême vertu est aussi mauvaise que l'extrême perversité, et l'extrême habileté aussi mauvaise que l'extrême sottise. » Liang Tai-tai me demande toujours si je ne désire pas avant toutes choses « la vie de la plus haute route, où qu'elle soit. » Je n'en sais rien, je ne voudrais pas avoir la rareté du jade ou la vulgarité de la pierre, mais être dans le juste milieu. Mes jours sont beaucoup trop remplis pour songer à suivre toute autre route que celle donnée par les dieux, afin d'y accomplir ma tâche.

Les prières continues me semblent une familiarité irrévérencieuse envers les dieux. Il faut être plus humain, faire son travail quotidien le plus proche, et délaisser parfois la prière, sans crainte de s'aliéner les divinités. Il est dangereux de se surcharger de piété : l'épée polie à l'excès perd son fil.

Aujourd'hui, Liang m'est arrivée avec son bol de riz débordé de chagrin. La nouvelle éducation, dont elle espérait tant, n'a fait que donner à son fils la connaissance des vices occidentaux ajoutés à ceux des

Chinois. Malgré Téducation étrangère, le fils de Liang est resté un Oriental. Sa trop courte absence ne lui a pas permis de s*occidentaliser, mais bien de perdre contact avec les siens et les coutumes de sa race. Il revient à l'Orient, ne s'y trouve plus à l'aise, et ne peut adapter la Chine à sa mentalité mi-européenne. Il est devenu un agitateur, un orateur de maison de thé, voit tout en mal dans son pays, siège la nuit sur les places publiques, incitant de stupides jeunes gens à des actes de trahison et de violence. Autre chose : il boit le vin étranger î On ne mélange pas plus ce vin à du vin chinois qu'on ne peut fondre en une deux civilisations.

Pourquoi les dieux ont -ils fait de la première goutte de vin un fléau pour la race humaine, aveuglant la raison, transformant les anges en diables, et laissant une grande malédiction à tous ceux qui le goûtent. Cataracte qui emporte ses dégâts en une route de fange où celui qui tombe ne se relève plus! Quiconque boit le vin des deux contrées est enchaîné au pays du Néant, et finit comme le fils de mon amie avec la petite boule ronde dispensatrice de sommeil, faite du suc de pavot. A la lumière d'un matin, il regarda longuement son visage. La vie le quittait, il ne lui restait d'autre chemin que de franchir le pont de la mort, mais il n'y réussit pas.

Sa mère me l'a amené ; il m'a toujours témoigné

de la sympathie, étant un ami (ce que je déplore) de mon fils.

Je lui ai parlé seule dans une chambre intérieure, lui montrant Terreur de sa conduite. « Mon fils, lui ai -je dit, tu es pris dans les filets des chemins du monde sans t'inquiéter de savoir où te conduira le fleuve des jours à venir... ; en dédaignant les devoirs humains comme une sandale trouée jetée de côté, tu n'es pas un homme, mais un bloc de pierre perdu dans un égoïste et absurde orgueil. S'il t'était possible de monter au Ciel, ta propre volonté pourrait te guider, mais tu es ici sur la terre, tu dois y rester. Tourne toi donc vers les choses plus proches, accomplis ton devoir dans ta maison. Apprends à te dominer. Sous les portiques de l'Est, on ne peut échapper à la nécessité d'exercer la maîtrise de soi. »

Il pleura, me fit beaucoup de promesses ; je lui montrai que j'avais confiance en lui. Toutefois, nous pensons plus sage de l'éloigner des compagnons qui l'entraînent au mal. Ton fils lui remettra une lettre priant le Préfet de Canton de lui donner une position à nos frais.

J'ai préféré que la mère et le fils ne se voient pas de plusieurs heures. La langue de Liang Tai-tai est acide, le reproche vient facilement à ses lèvres fâchées. Je l'emmenai au jardin d'une amie en dehors des murs de la ville.

C'était la fête du Dragon des Bateaux. Tous les bateaux illuminés descendent la rivière, recherchant l'âme du grand poète noyé dans le vieux temps ; son corps dérobé par le jaloux dieu des Eaux ne fut jamais retrouvé. Nous avons raconté cette histoire aux enfants lorsque nous étions près de toi, t'en souviens tu ? Il me semble que tant de lunes ont passé depuis.

Le jardin de mon amie était merveilleux et comme un monde à part. Les sentiers traversent un bois épais, des fleurs de légende parsèment de grandes pelouses vertes et s'étendent autour de curieuses rocailles. Les arbres retiennent les Esprits de l'air de leurs ramures déchiquetées et allongées. Le pigeon appelait doucement sa compagne, et les tourterelles roucoulaient blotties les unes contre les autres. Nous avons montré aux enfants le filial corbeau nourrissant ses parents âgés en retour de leurs soins, lorsqu'il était petit ; et la tourterelle perchée sur l'arbre trois branches en dessous de ses parents, tant est grand son respect pour eux.

Lorsque le ciel d'Occident fut comme une nappe d'or, nous allâmes au canal. Les enfants mirent à l'eau leurs petits bateaux, chacun avec sa lanterne allumée. Le vent murmurait doucement à travers les bambous, et gonflait les voiles des minuscules embarcations. Sur l'onde mille scintillements, comme si les Esprits de la rivière riaient avec joie.

Nous rentrâmes à la maison, heureuses et fatiguées, mais avec un cœur nouveau pour affronter la tâche de demain.

Ta fille, Kwei-li.

Nous avons à résoudre un problème très embarrassant et difficile, parce que tout à fait nouveau. Mes enfants semblent avoir formé une alliance contre leurs parents pour tout ce qui concerne les coutumes et les traditions de la famille.

Nous avons fiancé mon fils dans sa jeunesse, tu t*en souviens, à la fille d*un ami, le Gouverneur de Ghi-li. Notre enfant est devenu un homme, il doit remplir cette solennelle obligation contractée par nous, ses parents, — et s'y refuse !...

Je te vois assise, consternée de ce manque d'esprit filial. Moi aussi je suis consternée, je ne puis comprendre ni cette génération, ni mes enfants. Mon fils persiste à vouloir choisir la jeune fille qu'il épousera.

Nous avons fait des remontrances, insisté, ordonné ; pour finir nous avons adopté un compromis.

Lorsque la fiancée arrivera chez nous, des professeurs lui enseigneront la science moderne. Elle regardera la vie nouvelle autour d'elle, et puisera tout ce qu'il est bon de connaître pour bien remplir ses devoirs.

Il désire que sa femme partage, autant que possible, la vie de son époux au delà des cours.

Je me souviens de ma tristesse lorsque mon époux revint des pays étrangers, imprégné de nouvelles pensées, d'horizons élargis dans lesquels je ne pouvais entrer. Silencieusement assise derrière une porte close, je n'avais pas de place dans cette nouvelle vision, je n'existais que d'un côté de sa vie. Mais j'ai étudié, j'ai appris, autant qu'il est permis à une femme chinoise, j'ai accordé mes pas à ceux de mon époux, et nous marchons côte à côte, étroitement unis.

Mon fils voudrait que sa femme suivît l'école où ma fille a passé ses examens, mais je refuse mon autorisation. Je désapprouve ces écoles pour nos filles. Elles ont fait de Wan-li une demi -Occidentale pour qui la musique du piano remplace celle du luth, qui cite Shelley et Wordsworth au lieu des Classiques Chinois ; la broderie lui paraît un ouvrage pour servantes, et la direction de la maison une chose inférieure à sa grande intellectualité.

Je voudrais marier Wan-li sans tarder. C'est à mes yeux le souhait le plus sacré d'une femme : se

marier et donner au monde des hommes; mais le mot mariage a ouvert la porte à des flots de paroles que j'écoute avec une stupeur silencieuse. J'ai vraiment eu l'honneur de porter des enfants pourvus de langues très éloquentes, je l'ignorais auparavant ; je comprends pleinement que j'appartiens au passé, un passé très ancien. Les Ming sont mes contemporains. Tous ces discours persuasifs sont répandus sur moi afin que je laisse Wan-li devenir docteur. Peux-tu imaginer cela ? Une fille de la maison de Liu, un docteur ! D'où a-t-elle reçu ces idées insensées, si ce n'est à l'école étrangère qui enseigne l'égalité des sexes, et à tel point que nos filles veulent rivaliser avec les hommes dans leurs professions.

J'appartiens moins au passé que ne le supposent mes filles, j'admets dans une certaine mesure la liberté sociale de la femme, mais pourquoi une liberté professionnelle ? Depuis des siècles sans nombre, les hommes ont été capables d'entretenir leurs femmes, pourquoi celles-ci se montreraient-elles sur la place publique ? N'est-ce point assez qu'elles dirigent la maison et élèvent les enfants ? Ma fille est très belle, et prétend ne pas se marier : « Lorsque tes yeux s'ouvriront au bien -aimé, lui ai -je dit, ils seront fermés à tout le reste du monde, et ce désir de te mêler au tumulte et au combat de la vie disparaîtra comme la rosée à l'aurore en été. » Je lui ai cité également ce

que j'avais dit à Chih-peh, il y a bien des lunes, lorsqu'il refusait d'épouser la femme de ton choix : « L'homme ne doit pas monter seul, ni la femme, mais comme les oiseaux à une aile de nos anciennes légendes, ils doivent s'élever ensemble. »

Ma fille hocha la tête et répondit que ces paroles sans doute étaient d'une grande sagesse, mais écrites par un homme depuis longtemps disparu ; d'ailleurs cela ne changerait en rien ses idées concernant son mariage.

Nous n'osons insister ; nous avons découvert, à notre grand effroi, qu'elle et d'autres jeunes filles ont formé une ligue, et fait un vœu, écrit de leur sang : elles traverseront la rivière de la mort, plutôt que d'épouser des hommes qu'elles n'auront pas choisis.

Nous les mères, nous sommes au désespoir. Que , pouvons -nous faire? Devons -nous les obliger à retour- j ner à l'ancien régime, à ne rien apprendre que leur broderie ? Pourquoi ne peuvent-elles pas, semblables à j l'abeille qui butine sur toutes les fleurs pour en faire \ son miel, choisir, dans la culture occidentale, ce qui i convient le mieux à une femme d'Orient ? Il faut des ^ siècles d'entraînement pour changer les pensées et jj les habitudes d'une nation. Nos filles ne possèdent pas p ces bases sur lesquelles on construit. Les Chinoises \\ ont toujours été habituées à obéir : enfants à leur père, )

épouses à leur mari, et à leurs fils, lorsque Tâge arrive.

Ce dernier devoir, nous le savons tous, reste lettre morte. Où trouver personne plus autoritaire dans son foyer qu'une mère chinoise ? Elle vit à l'intérieur de ses quatre murs, mais y exerce la suprématie. Ses fils lui obéissent, même lorsque leurs cheveux sont d'argent. Mon époux n'a-t-il pas demandé le consentement maternel avant d'accompagner Son Excellence dans les pays étrangers ? Il n'en fut que plus respecté ; on lui accorda la permission de revenir jusqu'à la maison afin de recevoir ta bénédiction. Et Yuan, nommé secrétaire à l'ambassade de Londres, ne déclina-t-il pas cet honneur parce que sa mère était âgée et ne voulait pas que son fils unique voyageât par delà les mers ? Plutôt que de peiner celle à qui il devait l'existence, il fit l'abandon volontaire et joyeux de la plus grande chance de sa vie.

Un cas analogue est arrivé à nos oreilles il y a peu de jours. Quelques prêtres étrangers prièrent le gouverneur mon époux d'ordonner au Taotaï de Soochom la vente d'un terrain pour y ériger un temple. Le Taotaï s'obstinait à refuser malgré sa promesse. Il expliqua alors que le temple où sa mère adorait les dieux était près de l'emplacement choisi par les étrangers. Sa mère craignait de voir élever une flèche sur le toit de la nouvelle maison de prière ; une flèche

qui détournerait les bons Esprits de l'air et les empêcherait d'apporter à la famille les bénédictions du

temple.

Mon époux essaya de lui persuader que les superstitions d'une femme avancée en âge ne comptaient pas, en présence d'une querelle éventuelle avec les hommes des puissances étrangères. Le Taotaï haussa les épaules et dit : « Que faire ? Elle est ma mère ; je ne puis aller contre son expresse volonté » ; et le temple du Dieu étranger ne fut pas

bâti.

Il est aussi inutile de parler à Wan-li que « d'emprunter un peigne à une nonne de Bouddha ». Elle n'écoute pas, ou si elle le fait, un sourire s'étend sur le lys ouvert de son visage, elle incline la tête en soumission moqueuse, et oppose immédiatement de nouveaux arguments que, dans mon ignorance, je ne puis

réfuter.

Avec mes enfants, je suis seule sur une mer étrangère. J'ai une peur mortelle de voir mes filles agir avec inconvenance, comme ces jeunes étudiantes de l'école de Foochom, qui, vêtues des habits de leurs frères, vinrent à Nanking demander l'autorisation de combattre pour la République. Le patriotisme est une vertu, mais le champ de bataille est la place des hommes. Laissez les femmes à la maison préparer les pansements des blessés et entretenir les bra-

siers allumés pour réchauffer les soldats à leur retour.

Je ne veux pas t' attrister davantage de mes soucis ; je veux te dire que le coffre de vêtements a été le très bienvenu ; de même l'huile qui donne à nos aliments la saveur des jours d'autrefois. Ma cuisinière n'accommode pas du tout les mets à notre convenance. Pourrais -tu m'envoyer Peng-yi ? elle connaît nos goûts. Ton fils n'a pas grand appétit, il est débordé de travail ; si son riz n'est pas bon et qu'il le mange sans plaisir, l'été le trouvera malade.

Ta fille et ta famille te serrent la main.

Kwei-li.

Je te remercie de ta lettre et de ton avis. Il m'est très difficile de m'y conformer. Je ne puis enfermer Wan-li dans une chambre haute, ni la priver de riz jusqu'à ce qu'elle montre une conduite plus sage. Les temps sont changés, nous, les mères d'à présent avons perdu toute autorité sur nos enfants, et ne pouvons comme aux jours d'autrefois les contraindre à l'obéissance. Ma fille rit de tout ce que je lui dis. Je lui ai

cité ces paroles sacrées pour une femme : « Réaliser le plus cher désir d'un homme en lui donnant un fils, y a-t-il une meilleure bénédiction ? Un fils qui fera vivre son nom après lui, qui sera une main pour arrêter sa chute, un bâton pour le soutenir. Dans la jeunesse et la force de son fils, il retrouvera sa jeunesse et sa force. » Etre la mère d'un homme !... La Chine, prétend -on, a trop d'enfants, trop nombreux sont les milliers de petits doigts qui s'accrochent, trop de petites bouches réclament leur pain quotidien. J'apprends par ma savante fille que la Chine n'a donné au monde aucune chose nouvelle depuis des dizaines de siècles. Elle n'a pas le temps d'écrire, ni de penser à rien inventer ; elle doit travailler pour gagner le riz du lendemain : « Comment avez-vous mangé ? » Ainsi s'abordent deux Chinois ; cette question est à la base de notre plus grand besoin. Nous sommes, dit ma fille, d'extrêmes-matérialistes, qui ne réclamons pas dans nos prières la bénédiction spirituelle, mais des biens terrestres. Les femmes comme moi, ruinent la Chine avec leurs cris : « Des fils, des fils. »

Mais, si nos filles refusent la maternité et prennent pour devise : « Chacun pour soi», qu'adviendrat-il de notre nation, dont l'unique pratique religieuse est l'adoration des ancêtres ? Le pouvoir de cette antique religion repose sur l'harmonie et l'unité de la

vie familiale. Repousser ces idées, c'est repousser la plus grande idée morale qu'il y ait encore en Chine aujourd'hui. De temps immémoriaux, la piété filiale, la vie de famille ont toujours été la pierre d'angle, la clef de voûte de notre empire.

J'ai lu il n'y a pas longtemps, dans le livre des Chrétiens, le commandement : « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours soient longs dans le pays que le Seigneur ton Dieu t'a donné. » Et j'ai pensé quela longévité de l'Empire chinois était due à l'observance de cette règle. Où trouver traditions comparables à celles de notre peuple ? Rien n'égale sa piété, son amour du prochain, sa vénération pour le chef, la fidélité du mari envers sa femme } Tout cela existe, n'en déplaise à la nouvelle génération. Les Chinois sont liés entre eux par cette force, comme par des cordes de bambous entrelacés.

Nos enfants ne veulent rien entendre ; nous ne pouvons que les protéger de notre mieux, l'expérience de la vie leur enseignera la prudence.

A présent, ma Mère, mes jours débordent de tristesses. Comme dans le temps passé, je viens à toi avec mon bol de riz rempli d'anxiété et je le répands sur tes genoux bienveillants. C'est ma seule consolation. Ton fils est aigri, et parlerait sans patience. Il serait peu bienséant d'ouvrir tout grand mon cœur aux étrangers ; tu m'aimes, je le sais, et tes nom-

breuses années de sagesse m'aideront à trouver le bon « sentier ».

Kwei-li.

Les temps sont des plus troublés ; ton fils est harassé au point de tomber malade. Presque un million de Chinois ont demandé ici asile aux étrangers, qui seuls sont assez puissants pour les défendre contre leur propre nation, et sauver leurs biens.

A quoi servent ces fortunes ? Elles apportent des peines sans fin, le tourment de les acquérir, de les garder, et la crainte de les perdre. Ceux qui travaillent pour devenir riches sont semblables au buffle de Teau : il tourne la roue du moulin, et n'a rien d'autre que sa pitance quotidienne et la hutte de chaume où il repose.

Ces Chinois des quartiers étrangers me semblent bien lointains. L'autre jour Yuan vint rendre visite à ton fils. Audace incroyable ! il demanda à me voir ! Je le regardai s'en aller, vêtu à l'européenne, et les cheveux courts. Plus de tresse le long du dos. Les plumes de paon, emblème de nos anciens dignitaires, sont chose du passé, et ornent à présent les chapeaux des dames étrangères. Ombres de Li Hung-chang et

de Chang-Chih Hung ! que diriez-vous de voir les insignes de votre grade servir de coiffures aux touristes qui nous examinent comme des bêtes curieuses!

Nos femmes copient également les coutumes et les vêtements étrangers. On les rencontre en public au bras de leur époux, ou à leur côté en voiture. J*ai même vu une dame chinoise conduisant de ses propres mains une « automobile »... Elle avait l'apparence d'une chose sans sexe, aussi peu féminine que son rapide véhicule.

J'ai promis d'envoyer à Tah-li des ornements nouveaux pour sa coiffure ; toutefois la mode n'est plus d'en porter. Les bijoux anciens, le jade, les perles sont mis de côté. Les cheveux sont noués de façon mal seyante. Ce n'est plus l'Orient, ni l'Occident, mais une chose de demi -caste, flétrissant celle qui le porte, comme une femme sans race.

Te souviens -tu de l'histoire dont tous les Chinois de l'Empire riaient sous cape ? Sa Majesté l'Impératrice douairière avait offert à la femme du Ministre des Etats-Unis une garniture de peignes dans une boîte en argent. La dame charmée ne vit pas la délicate ironie cachée dans ce présent. Nous aimons les cheveux brossés très lisses lustrés, parfumés à l'orme, mais ces étrangères éparpillent leur chevelure autour de leur longue et grave figure, si laide à nos yeux.

Tu t'informes de la dernière mode pour les vêtements. Quelques femmes portent une jaquette beaucoup trop courte, et des pantalons aussi serrés qu'une manche d'habit. Les plus modestes les recouvrent de jupes. L'ancien modèle à larges plis est remplacé par un long fourreau noir presque européen, dépourvu de grâce, mais préférable aux pantalons des femmes qui marchent si raides sur leurs « lis d'or ».

Ces petits pieds sont beaux, couverts de broderies bariolées et dépassant des jupes écarlates. Eux aussi sont chose du passé ; dans les cours, nous n'entendons plus pleurer les fillettes. La dame chinoise aux petits pieds a disparu...

Je suis trop vieille pour délier mes pieds. J'ai permis à toutes mes filles d'agir selon leur désir, et ma famille est un exemple de la Chine nouvelle. J'ai versé en secret tant de larmes amères à ce sujet, mais j'ai été forcée de céder à mon époux. Ses voyages en pays étranger lui ont appris à trouver de la beauté dans les vilains pieds naturels. Même à présent, lorsque je vois Wan-li courir à grandes enjambées dans l'herbe, je rougis pour elle ; je voudrais qu'elle pût marcher plus gracieusement. Mes pieds m'ont causé bien des lunes de souffrance, mais ils sont un des signes distinctifs de ma haute naissance. Lorsque j'entre dans une chambre avec le gracieux balancement du bambou dans la brise, je suis fière. Ma fille

me soutient, et fait un pas pour cinq des miens, mais peu importe ce qu'elle pense.

Je ne suis nullement incommodée, car je puis broder tout le long du jour, et si je voyage, c'est sur les épaules de mes porteurs. Mais quelle malédiction pour une jeune fille sans fortune. Ses parents lui font subir cette torture, espérant ainsi trouver un riche parti. Si le mariage échoue, on astreint la pauvre enfant aux besognes domestiques, aux pénibles travaux des champs pour nourrir toute une nichée de frères et sœurs. Ne fait-elle pas pitié ? Nous avons tous vu ces infortunées halant les lourds bateaux le long de la berge, ou dans les champs de coton, appuyées sur leur pioche, reposant leurs membres endoloris. Pour elles chaque jour est un jour de souffrance, et la nouvelle loi interdisant de lier les pieds des enfants sera accueillie comme une bénédiction du Ciel. Mais on ne l'appliquera pas de sitôt !

J'envoie chercher les enfants à l'école, de crainte que la pluie ne les surprenne.

Nous tous te saluons. Kwei-li.

La nuit dernière, j'entendis gémir, dans la cour de service, la servante de ta vieille amie Tang-tai-tai.

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Elle arrive de Nankin et n*a plus personne au monde. Elle a passé toute sa vie dans la famille Manchu de Tang, ville tartare de Nankin. Les armées assiégeantes ont complètement détruit cette ville. Il n*en reste que pierre sur pierre. La famille si fidèlement servie a été massacrée, et la vieille servante implore ma protection. Encore une bouche de plus à nourrir ! Mais il y a tant de malheureux. Je voudrais avoir des manches assez longues et assez larges pour abriter ces « sans asile ». Une natte pour dormir, quelques bols de riz sont les seules offrandes possibles à ma charité, et je n'ose pas les refuser.

Chaque heure nous apporte les nouvelles des armées en révolte. Liang-Tai-tai est en proie au plus amer chagrin. Son époux, son frère et vingt de leurs collègues officiers dans l'armée de Yuan ont été fusillés parce qu'ils refusaient de se joindre aux rebelles. Les pirates du Sud attaquent les bateaux et sont une perpétuelle menace. Le gouvernement prend heureusement des mesures rapides et justes, mais en apparence cruelles. Un bateau anglais amena à Canton dix détenus qui, aussitôt remis aux autorités chinoises, furent tous exécutés. Les Anglais, horrifiés, ont rempli les journaux de cet acte barbare. Ils ne comprennent pas qu'il faut tenir notre peuple par la frayeur en un temps aussi troublé que celui-ci.

Lorsque mon père était préfet de Canton, on

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amena au yamen une bande de pirates. Un anneau de fer leur encerclait le cou ; par une chaîne rivée à cet anneau, on conduisait le prisonnier. Cela rendait toute évasion impossible à ces désespérés, morts à l'humanité. Le détenu jeûnait quarante -huit heures, et si personne ne consentait à le nourrir, on lui accordait chaque jour un bol de riz et de Teau.

Mais quel sujet pour une lettre ! Fais -toi servir une tasse de thé parfumé aux fleurs de jasmin pour chasser cette atmosphère de mort, de mal et de méchanceté qui règne hors de tes murs. Elle ne t'atteindra jamais, ma Mère, les dieux te tiennent en sûreté dans leurs mains aimantes.

Ta fille, Kv^rei-li.

Mes jours ont passé comme tourne une roue de moulin. Je ne trouve pas le temps de remplir mes devoirs domestiques. Ce soir, tout sommeille dans la maison paisible, je viens bavarder avec toi sans craindre de nombreuses interruptions.

L'Ambassadrice du Japon vint aujourd'hui me voir avec ses deux enfants. Deux brillants papillons

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rouges sous leurs kimonos de soie éclatante. Ces délicats petits elfes, au visage encadré de cheveux noirs tout droits, sont beaucoup plus jolis que les enfants étrangers avec leurs cheveux pâles, leurs yeux bleus et toujours vêtus de blanc. Le blanc ! notre couleur de deuil !

Lorsque je parlai à mon époux de ces délicats papillons du gai Nippon, il prit un air de grande aversion, et répondit que ces délicats papillons éclosent beaucoup trop vite, par dizaine de milliers chaque année et que le Japon est trop petit pour les nourrir, les habiller et les loger. Ces jolis bébés deviennent un grand danger pour la Chine. Le Japon s'approvisionne ici chaque année en riz, en coton et en soie.

Ces fourbes marchands japonais se répandent partout chez nous... Aucune ville chinoise, si petite soit-elle, où vous ne trouviez un Japonais. Shang-haï en compte huit mille. La lutte commerciale est opiniâtre entre les Nippons et les Britanniques. Ceux-ci ont été contraints de battre en retraite en maints endroits.

Dans cette âpre lutte, le marchand britannique est honnête ; tandis qu'on peut maintenir un Japonais à son contrat, aussi aisément qu'un poisson sur une citrouille. L'avenir du Japon est dans son commerce avec la Chine ; sa raison d'Etat, sa diplomatie, sa politique et tous ses actes en dépendent. Son ambition est

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aussi grande que son écrasante confiance en soi, l'ambition d'être à l'Orient ce que l'Angleterre est à l'Occident, et dans ce but, le Japon travaille patiemment, calmement, secondé par son armée et sa redoutable marine. Nous le craignons, et nous sommes sans ressources. J'entends les hommes se plaindre amèrement : la Chine ne doit pas devenir une autre Corée, mais que faire ?

Nous comptons sur l'Amérique. Ce pays plaît à notre imagination, il est grand et prospère.

L'Américain rempli d'humour, aux manières aisées, est très populaire parmi nous, bien que sa parole soit parfois sujette à caution. Le glacial fils d'Albion méprise et n'aime pas les races de couleur, mais nous devons admettre qu'il agit toujours avec une certaine droiture. L'Amérique nous témoigne un dédain bienveillant, et ne convoite pas notre pays. Pas de Shangtung, pas de Wei-haï-Wei pour elle.

Le Japon n'a que deux castes : le marchand aux mains avides et le guerrier.

Sans respect pour les dieux, les Japonais sont incapables d'invention, ils ont emprunté l'art et l'écriture des autres peuples. Leur vie est grossière, sordide, leur courtoisie semblable à une mince plaque de laque, recouvrant le bois vermoulu. « Même un singe peut tomber » et l'Occident, qui pense tant de

bien du Japon, verra s'écrouler la grande pagode sans fondation, construite comme une maison de sable.

Enlevez aux Japonais leurs beaux kimonos gracieusement enroulés autour d'eux, et vous les verrez dans toute leur laideur : grossiers, lourds, sensuels, dépourvus dévie spirituelle.

Suis -je trop sévère, ma Mère ? Depuis le discours de mon époux, je partage sa haine. Les Japonais aident les armées rebelles de leurs conseils, de leur argent, beaucoup d'entre eux combattent à leur côté, et nous sommes dans le deuil et l'angoisse. Je ne devrais pas parler si franchement, mais à toi seule, je dis ce dont mon cœur est rempli. Avec tous, toi excepté, j'applique sur mes lèvres le bandeau du silence. Toute la rumeur du monde vient mourir à mes pieds.

L'horloge sonne une heure, tout dort excepté

Kwei-li.

Elle est ici, ma nouvelle belle -fille ! Je puis à mon tour éprouver ton sentiment lorsque je vins pour la première fois dans ta demeure. Tu étais prête, je sais, à me donner le même amour et la même tendresse

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que mon cœur lui réserve, à elle, la femme de mon fiU aîné. Je sais aussi tout ce qu'elle ressent dans cette maison étrangère, loin des visages aimés, avec la crainte peut-être de trouver son nouveau foyer pareil à une prison dont le gardien jaloux sera Tépoux, invisible jusqu'au jour du mariage. Je lui ai souhaité la bienvenue, lui montrant qu'elle est le cœur de notre cœur, une partie de nous-mêmes.

Combien différente des jeunes filles actuelles ! Différente de mes filles, je le dis à toi, ma Mère, plus douce et sensible. Elle a reçu dans les cours l'éducation antique, qui donne la simplicité du cœur, la grâce des attitudes, l'obéissance, le respect des personnes âgées ; elle a les délicates manières d'une haute éducation jugée superflue par mes filles dans la hâte des temps actuels. Elle m'a fait revivre des années en arrière, en un rêve. Je sens encore le balancement du palanquin me portant sur la colline ombragée de grands bois ; j'entends le chant des cascades et des ruisseaux dégringolant de la montagne ; je perçois le son plaintif des flûtes me souhaitant la bienvenue en mon nouveau foyer.

Dans ses légers costumes, ses souliers minuscules avec ses lisses cheveux noirs, c'est un souffle d'une autre planète, un papillon égaré chassé par une brise trop forte pour ses ailes délicates. Elle est aussi gracieuse que le saule élancé ; le charme de sa jeunesse

est pareil au cerisier en fleur ; les douces pensées naïves du printemps de la vie, coulent de son cœur, aussi pures que les bourgeons neigeux de l'arbre à prunes. Elle n'appartient pas à ce monde moderne ; elle doit s'incliner avec la grâce de l'iris sur les poissons d'or de l'étang ; ou bien errer le long des lacs, où sous les fleurs de lotus l'eau scintillante lui murmurera des paroles d'amour.

Lorsque agenouillée devant nous, elle demanda notre bénédiction, je pensai: « Heureux l'amour et la jeunesse ! Les rois dans leur palais vieillissent, mais la jeunesse demeure éternelle.» Ma belle -flUe n'a pas été amenée dans le palanquin rouge de mariage, mais en automobile tendue de rouge (la couleur de joie) à ma requête. De grandes roses en ruban ornaient les angles de la voiture. Les préparatifs du festin m'ont donné beaucoup de tracas. Les convives étrangers se servirent en abondance de vins et de mets expressément préparés à leur intention. Ces Européens mangèrent et burent ensemble avec une liberté à mon avis insensée. Je ne puis comprendre que les femmes soient assez immodestes pour paraître à table en compagnie masculine.

Derrière nos paravents, nous, dames chinoises de la vieille école (comme nous appellent nos filles), nous avons festoyé et ri, très heureuses de ne point étaler nos robes neuves aux yeux des messieurs étrangers.

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Je suis ravie de la venue de Li-ti sous notre toit. Je redoutais qu'elle ne me plaise pas, qu'elle soit une Chinoise moderne, encore une, ô ma Mère, pour remplir à déborder mon bol de petites vexations.

La maison est imprégnée de son parfum de santal qui évoque ma Chine aimée. Les fleurs, les jasmins, les jacinthes pourpres et les muguets parlent de jeunesse, de printemps, d'amour et d'espoir.

Ta fille te transmet le message de toute la famille, et presse ta main avec un profond respect.

Kwei-li.

Ici la situation est très mauvaise. Le peuple fuit les villes de l'intérieur et arrive à Shang-haï par milliers. La ville est remplie à suffoquer.

Nous envoyons notre fils au bureau du gouverneur de Canton. Heureux sommes -nous de l'éloigner de Shang-haï, véritable nid de vipères et de serpents conspirant dans l'ombre. Les félons sont partout.

Nous n'avons pas autorisé Li-ti sa femme à l'accompagner, parce qu'elle est souffrante ; elle a pleuré un jour entier. Nous lui avons expliqué qu'elle ne serait pas réellement séparée de son époux.

Les poètes le disent. Deux êtres qui s'aiment, bien que distants l'un de l'autre, sont comme deux luths accordés en harmonie, posés dans deux chambres contiguës. « Si la note kung de l'un vibre, la note kung de l'autre répondra. »

L'autre soir, j'ai pris mon fils à part, et lui ai fait entendre ces paroles adressées cœur à cœur : « Tu as la joie de travailler, pense à cette noble devise : « A moi seul la tâche. » A cette époque surtout, il est préférable de ne pas attirer l'attention, ni de rechercher les honneurs, la gloire, les louanges, car celui qui s'élève sur la pointe des pieds ne peut pas se tenir, et celui qui écarte trop les jambes ne peut pas marcher. »

Pourquoi, ma Mère, as -tu envoyé ici ton vieux prêtre du temple d'en bas ? Il reste dans la cour, accroupi sur ses talons, ne servant ni les Esprits des Cieux ni ceux de la Terre, il parle, il parle, il parle... avec les servantes.

Je voudrais les expédier, ces femmes, dans une lointaine province, surtout Tang-Taï, la mère de notre portier : « Une femme avec une longue langue est un escalier qui conduit à la calamité. » Elle et ton prêtre se sont querellés au sujet du fils de Wong-Taï, accusé d'avoir des amis parmi les rebelles. « Qui ne veut pas être soupçonné ne change pas sa coiffure sous un abricotier, ni ses chaussons sur une tranche de melon. » Cette simple remarque émise par le prêtre

attira sur sa tête le courroux de toute la gent féminine. S'il a autant de sagesse qu'il a d'années, il ira passer la nuit pour le moins au monastère en dehors de la ville.

Hier, pour calmer l'agitation des cours, je le fis travailler et le priai d'écrire les paroles du Sage sur un rouleau de satin destiné à mon fils. Ce prêtre est un véritable artiste du pinceau : voici ce que dit le rouleau :

<ill y a trois choses dont un homme doit se garder :

« Les plaisirs de la chair dans les jeunes années,

« Vesprit combatif dans l'âge moyen,

« L'ambition à mesure que passent les ans, »

« Trois choses commandent votre respect :

« La loi des deux,

« Les grands hommes,

« Les paroles des Sages, »

€ll y a trois fois trois choses dont il faut se souvenir :

« Etre clair en ses visions, « Rapide en son entendement, « Aimable en son expression, « Respectueux dans ses manières, « Vrai dans sa parole, « Sérieux dans son devoir, « Scrupuleux dans le doute, « Maître de soi dans la colère,

ajuste et bon lorsque la chaise du succès est devant votre porte, »

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J'ai déposé le rouleau sur le bureau de mon fils. En rouvrant, il trouva, à l'intérieur, un rouleau identique écrit par ses peu respectueuses sœurs. On y lit :

il (a Souviens-toi que tu es jeune,

j i « £t que ce que tu sais n'est pas à

\\ « comparer avec ce que tu ne sais pas. »

Il se fâcha tout d'abord, mais peut-être le plus petit écrit contient-il la plus grande sagesse.

Je suis anxieuse de voir mon enfant s'embarquer pour traverser la rivière de la Vie dans ces temps périlleux. Il est assez fort pour tout conquérir, mais j'ai allumé des cierges, brûlé de l'encens et j'ai prié les dieux d'apaiser les vents sur sa route.

Chère Mère, penche-toi sur la balustrade fleurie et embaumée. Bois à grands traits le vin du printemps, la vendange du sage accordée libéralement par les dieux. Laisse les mains plus jeunes se débattre avec la vie. Demeure dans ta maison de campagne, ne nous écris plus que tu voudrais être parmi nous. Nous t'aimons tendrement, nous voulons te chérir et t'éviter tout souci. Kwei-li.

J'ai reçu ta lettre remplie des plus injustes reproches. Je n'ai pas manqué à la parole queje t'ai donnée.

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J'ai assisté à Tinauguration de l'orphelinat non parce qu'il appartient à une mission étrangère, mais parce qu'il représente une noble idée.

Notre grande ville a beaucoup de petits êtres sans foyer. Les missionnaires étrangers leur donnent de la nourriture, des vêtements et des soins affectueux. Parce qu'ils agissent au nom d'un dieu qu'on ne trouve pas dans nos temples, faut-il pour cela leur retirer notre appui } Tu as rendu mon cœur des plus lourds... Lorsqu'il y a vingt- cinq ans mon fils premier-né me fut repris, je me détournais des dieux qui ne m'avaient pas consolée au temps de ma peine. J'étais toute seule sur ma terrasse, mon cœur de mère rongé d'amertume. Mes jours étaient sans espoir ; mes nuits remplies d'affliction, le sommeil passait lentement à côté de moi, me laissant la douleur du souvenir. Angoissée, j'appelai Kwan-yin, elle n'entendit pas ma prière. Le sourire de ses lèvres peintes se moquait de moi. Désespérée, je dis: « Il n'y a pas de dieu. » J'étais une épave à la dérive presque engloutie dans la mer inconnue.

Les servantes, tu t'en souviens, m'apportèrent de la place du marché, le livre du Dieu étranger. En lisant ses pages, je me réveillai à la vie. Je regardai par la fenêtre : l'aube rose remplaçait les crépuscules gris des jours sans espoir. Je revins au monde vivant qui m'entourait. Lorsque je fus complètement réta-

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blie, tu m'enlevas le livre qui m'avait guérie. Tu me dis en larmes que si je délaissais les dieux de nos ancêtres pour l'enseignement d'un dieu étranger, cela conduirait ta tête affligée à son lieu de repos sur la colline. Je t'ai promis de ne pas te faire cette peine, et j'ai tenu ma parole. J'ai observé les fêtes et les jeûnes. J'apprête le riz et le thé en offrande quotidienne au dieu du Foyer. Le dieu de la Cuisine, au printemps s'est envolé, portant nos louanges à l'Esprit d'En-Haut. J'ai allumé les cierges et brûlé l'encens, pour que nous soient favorables le dieu de Lumière, le Seigneur Bouddha et la déesse Kwan-yin. Mes enfants répètent les prières et les préceptes sacrés. Je ne suis pas responsable, et tu ne dois m'en blâmer, si les rites et les symboles ont perdu leur valeur, si les dieux de la Chine n'ont plus la force de retenir notre jeunesse.

Tu exiges à nouveau ma promesse de ne pas troubler tes dernières années par des pensées qui te semblent un sacrilège et une désertion à tes dieux. Tu es la Mère de mon Epoux, je te dois loyauté et obéissance. Je te l'ai promis, mais ce qui est profondément dans mon cœur est à moi.

Ta fille,

Kwei-li.

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Moi, la femme de ton fils, je me suis rendue coupable de grande colère.

Ting -fang a introduit à la maison le fils de Wong -haï -hïa. Ce jeune homme, élevé à l'étranger, me paraît antipathique, vaniteux, bavard et prétentieux. Il a osé demander pour femme ma fille, ma Luh-meh, ma fleur î S'il avait désiré épouser Wan-li qui veut devenir docteur, j'aurais pu adoucir mon courroux ; mais non, il veut la beauté de notre maison.

J'étais muette de colère ! Enfin j'exprimai ma pensée et ne m'arrêtai qu'à bout de souffle. Mon fils, indigné, prétend que j'ai insulté son cher ami. Son cher ami est si enveloppé dans sa vanité, qu'on ne parvient pas à l'insulter. Les maisons de thé le connaissent mieux que son propre toit. Il est très érudit, se donne des titres à la fin de son nom, a étudié toutes les philosophies des temps présents. Je n'aime pas la philosophie marquée du sceau de l'irréligion et de l'infidélité. Discuter avec mes enfants, serait comme une pluie torrentielle voulant submerger une grenouille. « Un homme avec des paroles sur les lèvres est un

sage», disent-ils. Je réplique: «Un chien n*est pas un bon chien parce qu'il aboie bien. » La Chine, très exclusive et rétrograde, s'est isolée du reste du monde pendant des siècles. Quelle tristesse pour nous, les parents, de voir nos enfants, au retour de l'étranger, railler nos coutumes et méconnaître les nobles exploits des temps passés.

Pendant cinq mille ans, les Chinois ont cultivé la littérature, qui seule, guide notre conduite. Pour nous, tout écrit est chose sacrée. Les plumes, les papiers, employés à faire des livres, deviennent objets de vénération. Tout papier recouvert de paroles écrites, est brûlé avec respect, même dans notre plus modeste hameau.

Les méthodes des études ont changé, nos enfants n'apprennent plus par cœur. Peut-être, le travail de la mémoire était-il autrefois exclusif et exagéré; mais il rendit service un jour, si l'histoire est exacte :

« Il y a quelques cents ans, l'homme orgueilleux qui s'intitula le « I^^ Empereur de la dynastie chinoise» fit détruire toute la littérature précédant son règne. Il voulait être regardé par la postérité comme le fondateur de l'Empire. Aucun livre ne fut épargné. Le souverain condamna à être enterrés vivants cinq cents des plus brillants lettrés du pays, afin qu'aucun survivant ne puisse écrire l'histoire de sa cruelle stupidité. Mais les Classiques, trop bien appris, furent

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transmis oralement pendant des dizaines d'années, par des milliers de jeunes gens, développant ainsi leur merveilleuse mémoire. »

Seuls les hommes cultivés transformeront la Chine. Rien ne se fera sans eux ; la foule respecte l'érudition et suivra aveuglément le guide qu'elle aura reconnu lettré.

Je t'ai écrit un sermon, mais nous, les mères, songeons beaucoup à ce sujet journellement discuté par nos enfants.

Je dois aller arrêter les bavardages au quartier des femmes.

O Mère, pourquoi as -tu envoyé ton prêtre ici ?

Kwei-li.

Je viens te présenter ta nouvelle belle -fille. Ouï, je vois ta stupeur. Ton fils n'a pas pris une autre femme, mais moi Kwei-li, je dois me faire connaître à toi sous un jour nouveau. Kwei-li, l'épouse du gouverneur de Kiang-si, a changé à tel point que son Honorable Belle-Mère ne la reconnaîtrait pas.

Tang-si mon fils cadet est amoureux, et moi, sa

mère, je Tencourage, je Taide à voir sa bien-aimée selon la mode étrangère. Tu rougiras, je le sais, en lisant cela, mais je suis un instrument dans la main des dieux. En vain je parlai à mon fils de bienséances, de convenances, il rit, me câlina, disant que j'étais « sa petite mère chérie ». Je savais cela depuis de longues années... Mais cette raison était insuffisante pour aller contre toutes les coutumes et les traditions de ma race.

On m'a appris, lui dis -je, que des hommes et des femmes ne devaient jamais paraître dans la même chambre, ni suspendre leurs vêtements au même portemanteau, ni laver leurs habits ensemble. On m'a enseigné à observer une réserve modeste, à maintenir une certaine distance même entre mon époux et mes frères, à ne jamais leur tendre un objet de la main à la main.

Mais l'influence de la raison sur l'amour est comme celle d'une goutte de pluie sur l'Océan : une petite ride à la surface de l'eau, puis elle disparaît.

Donc, Tang-si vint un jour me trouver et dit : « Mère, voudrais -tu inviter Kah-li, la fille de Wu-Taïtaï, à prendre le thé ici ? — Pourquoi ? Est-elle une amie de tes sœurs ? » Il baissa les yeux : « Je ne sais pas, mais elle est une de mes amies. » Je le regardai stupéfaite : « Tu l'as vue ? — Oui, plusieurs fois ; veux -tu la prier de venir à la maison où j'aurai l'occasion de

parler avec elle ? » Je reculai. Tang-si se rapprocha, mit sa main dans la mienne. « Mère ne t*agite pas, ne me regarde pas comme si les Cieux allaient tomber. Je... Je... désire épouser Kah-li, je voudrais la rencontrer comme les hommes étrangers rencontrent leur femme avant de se marier. » Je répondis, il me semble, très calmement : « Tu penses choisir ta compagne au lieu de laisser ce soin à tes parents ? — Oui, je dois vivre avec elle, il importe qu'elle me plaise. » A quoi bon répliquer ? Mes hommes ont des volontés tenaces, certainement héritées de ton honorable famille, ô Mère ! Il fut convenu que si la mère de Kah-li approuvait cette inconvenante manière, j'agirais selon son désir. Sans attendre, je me rendis à la maison de Wu-Taï-taï. Nous discutâmes la chose entre plusieurs tasses de thé ; mais nous, les parents, sommes semblables aux nuages balayés par le vent, et nous avons à obéir.

Kah-li vint prendre le thé ici : elle est charmante, modeste, respectueuse, aussi jolie qu'un joyau de pur jade. Je ne blâme pas mon fils. Un rire paraît dans ses yeux mobiles, elle semble chanter la vie, et la voir à travers les rayons d'or des jours heureux. Kah-li fait partie de la famille, je l'ai conviée à toutes nos fêtes. Elle était avec nous lorsque nous brûlâmes le dieu de la Cuisine. Notre jeunesse ne croit plus guère en ce petit dieu du Foyer, qui, paisiblement assis sur son

étagère au-dessus du fourneau de la cuisine douze mois par an, surveille nos allées et venues, et porte son message à l'Esprit Supérieur.

Nos enfants sont trop déférents pour se permettre une critique (en ma présence). Ils doivent respecter les anciens dieux.

Kah-li et mon fils errent au jardin ; nous, les mères, nous bavardons sur le balcon. Leur amour est aussi pur que le riz immaculé. « Aussi longtemps que la couleur est couleur, et la vie la vie, la jeunesse avec sa sublime folie attend la rencontre de son bienaimé. »

Qu'importent les jours d'hiver où le jardin aura son manteau de neige. « C'est aujourd'hui le printemps et la jeunesse est heureuse. »

Kvi^ei-li.

Je t'écris de Nankin où mon époux préside un Conseil. Les dignitaires cherchent un compromis qui puisse arrêter cette épouvantable révolte sans perdre davantage de vies humaines.

Ton fils juge également ces pillards destructeurs

d'innocents foyers. Comment s'ériger en justicier, sans parti -pris, et ne point évoquer le souvenir de nombreux amis disparus dans la mêlée ? Mais ton fils s'adonne tout entier à la tâche. Tous ont confiance en lui, et savent que les sentiments personnels de mon époux cèdent le pas aux intérêts de la nouvelle Chine.

Nous habitons le y amen qui me vit jeune fille ; mais la vieille garde d'honneur, avec ses coiffures aux larges ailes, ses vestes bariolées, ses bottes de velours recouvrant des pantalons serrés, n'y est plus. Et les banderoles ne clapotent plus accrochées aux lances, tandis que les petits chevaux piaffaient et galopaient précédant le carrosse de gala. Un peloton de soldats vêtus à la mode étrangère nous escorta, avec une précision militaire bien différente de l'indiscipline et de l'élan d'autrefois.

L'intérieur du yamen a changé également. Tout fonctionne avec méthode et régularité. Ce n'est plus la démocratie d'antan. Le coolie, sa charge sur les épaules, ne nous suivit pas dans la cour pour voir ce qui se passait ; et non plus le petit groupe d'oisifs curieux examinant les visiteurs de leur ville.

Le régime actuel est tout militaire. Le gouverneur avait, il est vrai, droit de vie et de mort sur ses sujets, mais encore était -il obligé de les diriger avec douceur. Le peuple, s'il était mécontent, fomentait une émeute

et obtenait le déplacement du gouverneur. Celui-ci voyait son yamen en flammes» ou bien il payait de sa vie une taxe d'impôts trop élevés, une injustice criante.

Mon époux a inspecté les régiments qui stationnent ici. De la véranda du yamen, où nous, les femmes, étions invisibles, je regardais ce défilé de quinze mille soldats. Tous jeunes, robustes ; aucun n*avait dépassé vingt-cinq ans. Mon cœur débordait de fierté et d'espoir. C'est composée d'hommes semblables, fils de paysans, de travailleurs, que l'armée japonaise vainquit une des plus puissantes nations occidentales. Pourquoi, avec notre nombre illimité de sujets, ne créons-nous pas une armée qui impose à tous le respect de la Chine, et lui donne une place grande, parmi les grandes puissances du monde ? Habitués aux privations, nos hommes peuvent se nourrir un jour entier d'un bol de riz, d'un poisson séché et combattre jusqu'à la nuit close. Notre armée ne s'encombre pas de bagage inutile, luxe réservé aux étrangers.

On répète que le soldat chinois n'a ni valeur, ni courage. Voici pourquoi : dans la guerre russo-japonaise, nos troupes furent envoyées sans armes, sans fusils, contre un ennemi pourvu d'engins meurtriers du dernier perfectionnement. Nos soldats ne purent que battre en retraite. Mais qu'ils soient payés, nourris, armés, donnez -leur des chefs qui combattent à

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leur tête, au lieu de surveiller de loin l'issue de la bataille, vous verrez alors la meilleure armée du monde que rien ne fait reculer.

Que sortira-t-il de tout cela ? La Chine changera-t-elle ? Je ne le pense pas. Le Chinois sera toujours le même travailleur passif, à la pensée lente, insoucieux de savoir s'il est en république, ou s'il est gouverné par le Fils du Ciel. Peu lui importe que son chef s'appelle un futaï ou un gouverneur, pourvu que le travail soit abondant et le riz bon marché.

Confucius disait: « Je vis une portée de jeunes pourceaux blottis auprès de leur mère défunte. Ils la regardèrent, puis abandonnant le corps privé de vie, ils partirent. Ce qu'ils aimaient était leur mère, et non pas son corps mortel. »

De même, la Chine peut perdre les formes de son ancien régime, mais elle restera fidèle à l'esprit de sa religion.

Je parle trop de politique, et des yeux étrangers avides fixés sur nos terres. On ne peut vivre à Shanghaï sans entendre nuit et jour ces choses qui remuent si profondément notre pays. Jusqu'à mes petits enfants qui jouent à la guerre, fusillent les rebelles, construisent des forteresses et chassent les étrangers de leurs montagnes de sable.

Je crie vers toi, ô Mère, il faut qu'un cœur exprime sa détresse ; ici nos lèvres à tous sont scellées. Je ne

puis même pas raconter à ton fils mon époux ce qui se

passe en moi lorsque, de ma fenêtre, je contemple cette

foule houleuse qui lutte et combat.

Nous somimes très anxieux au sujet de notre fils.

Ta fille,

Kwei-li.

Je t'envoie de la bourre de soie, une zibeline destinée à faire une cravate à Su -Su et une caisse de vêtements pour son fils nouveau -né. Chacun des enfants lui a écrit ; nous avons brûlé des cierges à Kwan-yin en signe de joie.

Le vieux général Wang est notre hôte. Il appartient à Tancienne école ; les troubles de son pays rémeuvent douloureusement ; il doute fort du succès de la République.

Mon époux se lamentait en sa présence de trouver le coffre -fort vide. Wang lui dit : « Faites donc ce que je fis étant au pouvoir. Lorsque l'argent devenait rare, je retenais tout simplement un dollar par mois sur la paie de chaque soldat. J'étais obligé d'agir ainsi, mon traitement de général égalait celui d'un serviteur mal payé, et j'avais des charges considérables.

Je trouvais heureusement d*autres moyens pour remplir mes poches vides. Un grand dignitaire venaitil inspecter mes troupes ? Vite les laboureurs abandonnaient leur charrue, les coolies déposaient leur fardeau, les mendiants laissaient leur sébille, tous, pendant la revue, se tenaient au port d'arme, raides comme des soldats. Le dignitaire parti, chacun s'en retournait chez soi, emportant un modeste présent. Et le gouvernement, effrayé, était contraint de balayer les grandes routes et les chemins écartés pour trouver le nombre d'hommes inscrits à la solde de l'Etat. »

Il nous parla de Chung -taï, autrefois le taotaï de notre ville. Te souviens -tu de lui ? Il gagna des millions en exportant du riz au temps de la famine. On voulait lui donner une belle situation à Pékin. En guise de réponse, il envoya l'histoire de Chung -Tyn. Ce philosophe péchait dans l'étang Pin, lorsque le Prince de Ch'u lui fit offrir par ses dignitaires la charge de l'Etat. Chung continua sa pêche, et dit sans tourner la tête : « J'ai entendu parler d'une tortue sacrée, morte depuis trois mille ans, que le Prince enferme soigneusement dans un coffre sur l'autel du temple de Ch'u. Que préférerait cette tortue ? Etre morte et rester vénérée, ou vivre et remuer sa queue dans la vase ? — Elle préférerait vivre et agiter sa queue dans la vase, répartirent les dignitaires. — Allez dire à Chung que la tortue est le symbole de

longévité et de grande sagesse. Il ne me convient pas d'aspirer à plus de sagesse que la tortue; moi aussi, je préfère la vase. »

Chung fut courageux d'envoyer cette réponse à Pékin, mais aussitôt après, il rassembla sa famille et partit pour Shang-haï où la protection étrangère lui offrait plus de sécurité que les aimables intentions de Son Excellence Yuan.

Les enfants rentrent de l'école et réclament leur dîner. Ils deviennent chaque jour plus turbulents, passent de longues heures dans la cour des servantes où ils entendent des choses malséantes. Je doute qu'une divinité même, puisse apaiser toutes les nombreuses langues qui m'entourent.

Nous t'envoyons notre affection et nos souhaits de bienvenue à ton arrière-petit-fils nouveau-né.

Kwei-li.

J'ai accompagné mon amie Ang-Ti-ti en pèlerinage au temple de Wu-seh où sont les tombes de ses parents.

Nous passâmes trois jours heureux sur la col-

line. Tandis que le bateau descendait lentement le long du canal, nous regardions la vallée drapée des rares couleurs d'automne. Plus de verdure dans les champs. Les gaies parures des arbres seront mortes bientôt, et tombées en poussière. Les feuilles, flétries, traînent éparpillées sur le sol, comme de mélancoliques papillons bruns, las de voler, ou bien ici et là, emportées à la dérive, font une tache jaune sur Teau du canal. L*érable est rouge et or ; au soleil couchant tous les arbres sont en flammes.

Nous avons passé la première nuit auprès d'un banc marécageux entouré de bambous rabougris. De notre cabine bien close, nous entendions les rafales de la pluie balayant la vallée. Dehors, perçant les nuages d'encre, des éclairs illuminaient chaque branche, chaque tige, chaque feuille, puis l'obscurité recouvrit le tout de son épais manteau.

Le second jour nous avons brûlé de l'encens au sanctuaire Ang-Ti-ti. Nous aimons ces pèlerinages aux autels de nos ancêtres. Nous croyons avoir beaucoup à apprendre du passé. Un étranger, Lafcadio Hearn, le dit: « Le passé est un sentier que parcourent les Esprits, le rendant lumineux. » Nos ancêtres sont les créateurs de nos âmes, ils ont leur dire silencieux dans toutes nos pensées. Nos disparus nous ayant fait le mystérieux don de la vie n'ont -ils pas formé nos impulsions, nos tendances, nos facultés,

nos faiblesses, nos héroïsmes ? Qu'est-ce que notre conscience, sinon la somme de toutes les expériences bonnes ou mauvaises héritées de ceux qui sont partis ?

Dans notre Chine, jamais les morts ne sont trop vite oubliés ; vivants parmi leurs bien -aimés, leur place au foyer reste sacrée. Tous les soirs, nous le savons, lorsque nous passons au pays des ombres, des lèvres aimantes nous invoquent devant les tablettes ancestrales, nous implorant dans leurs peines, nous bénissant dans leurs joies. Nous ne serons pas abandonnés ; sur la colline du repos, des mains pieuses disposent les fleurs et les fruits consacrés et nous offrent le thé parfumé ou le vin de riz ambré. Pour nous, comme pour nos mères, la lampe du foyer brûlera à travers les générations ; nous voyons en imagination, ceux qui sont encore à naître, les enfants de nos enfants incliner leur petite tête en signe de respect filial au pied de nos autels. En nous cramponnant très fort aux vieilles traditions aimées, nous maintenons le culte de la famille. D'instinct, le changement nous effraye. Cependant, les nouvelles pensées se répandent dans nos retraites, battent à nos portes closes, arrachent de nos bras nos enfants et nos époux.

La lune gravissait son chemin dans le ciel paisible lorsque nous rentrâmes à la maison.

Ta fille, ^ , „

Kwei-li.

Depuis de nombreux jours je ne t'ai pas écrit. Au retour de mon heureuse excursion, je trouvai les nuages de Tangoisse enveloppant notre demeure d'une étreinte serrée. Ting-fang est, paraît-il, extrêmement inquiet, nous ne comprenons pourquoi. On Taccuse de s'être ligué avec les forces du Sud. Nous réfutons cela, mon fils n'est pas un traître, mais de noirs pressentiments se glissent en mon cœur.

Je n'ai pas à rêver seulement à mes craintes ; le monde est rempli de tristesses. A l'instant j'interromps ma lettre pour voir une femme amenée au yamen. A bout de ressources, n'ayant plus un grain de riz à donner à son enfant en pleurs, elle l'a endormi du plus profond sommeil. On ne saurait la blâmer. Mère, envoie -moi tout ce que tu peux de ton superflu. Je voudrais pouvoir donner plus encore, être une lampe pour ceux qui ont besoin d'une lampe, un abri pour ceux qui désirent un abri, et mes ressources s'épuisent.

Que les dieux daignent entendre l'appel des mères désespérées !

Tafllle. Kwei-li.

Le bruit court, tu Tas appris, je le sais, tous les

Journaux le disent : Ting -fang est accusé d'avoir lancé

une bombe homicide contre le général Chang. Je

t'écris pour te rassurer ; cela ne peut être ! Je connais

mon fils. Tu connais ta famille. Aucun Liu n*a pu

commettre un acte aussi insensé. Ne t'alarme pas,

nous t'enverrons toutes les nouvelles. Celles de demain

matin seront bonnes, j'espère ; ainsi demeure en

paix.

Kwei-li.

De tout cœur merci des dix mille taëls envoyés télégraphiquement pour sauver Ting-fang. Mon père a donné cinquante mille taëls afin d'obtenir sa liberté. Peine inutile, j'en suis sûre, car notre fils n'est pas coupable. Et s'il l'était, nous sommes loin du temps d'autrefois, où plusieurs milliers d'onces

d'argent pouvaient acheter une vie humaine, quel que soit son crime.

Nous ne voulons pas corrompre la Cour de Justice, même en faveur de notre enfant.

Cette nuit de ténèbres passera, j*en suis certaine, tout cela n'est qu'un cauchemar dont nous nous éveillerons.

Je sais, mon cœur de mère me l'assure, mon fils est innocent.

Ne parle pas de venir, n'y songe pas. Nous te ferons savoir les nouvelles au plus vite.

Kwei-li.

Télégramme.

Nous partons ce soir pour Canton.

Nous entrons à Canton. La nuit me refuse tout sommeil, mon cerveau bat comme les navettes infatigables sur un métier de tisserand. Je ne puis me reposer, je parcours le pont, la lune s'évanouit dans le ciel pâle, le soleil rose émerge de la grisaille du matin. Je compte les heures qui se traînent jusqu'à ce que je retrouve mon fils.

Ting -fang a été jugé et reconnu coupable. Le courrier m'a apporté les nouvelles, heure par heure. Mon époux, son père même, ne sait pas comment prouver son innocence. Notre fils avoue s'être trouvé auprès des auteurs du soulèvement, peu d'heures avant que la bombe n'éclatât, mais il persiste à dire qu'il ignorait ce projet. Sa culpabilité est de toute évidence. En prononçant le verdict, le juge, un de nos anciens amis, déclara sa peine amère de condamner un homme portant le grand nom de Liu. Mais à une époque comme celle-ci, où chacun est aux écoutes, il fallait donner un exemple.

Je t'écrirai et je te télégraphierai les prochaines

nouvelles. Je ne puis t'en dire plus, mon cœur est

brisé. .

Kwei-li.

Un homme est venu nous trouver secrètement la nuit dernière, nous offrant la liberté de mon fils

moyennant cinquante mille taëls. Cet homme pouvait le faire évader — et nous avons refusé. Nous ne lui avons pas donné de réponse définitive avant le matin ; toute la longue nuit j'ai essayé de trouver le juste sentier. Nous ne pouvons accepter cela ! La Chine est sur le point de se diviser ; si nous, les plus hauts dignitaires qui représentons la justice et Thonneur, nous ne demeurons pas fermes, à l'heure de la grande tentation, quelle leçon pourrons -nous donner à ceux que nous conduisons ? Il ne sera pas dit que nos premiers actes furent ceux de la corruption et la trahison. Si mon fils est un traître, il doit payer, et donner sa vie sur l'autel de la nouvelle Chine. Nous n'avons pas le droit de racheter son existence. Nous sommes de la maison de Liu. Notre nom, à travers les années à venir, doit inspirer à ceux qui nous suivent le désir de vivre et de mourir pour notre Chine bien -aimée.

Depuis l'aurore pourpre, jusqu'à la tombée de la nuit, pendant toutes ces heures de ténèbres, mes pieds lassés ont trébuché en agonie désespérée. J'attendais le coup de canon... signal de la mort de mon fils. Au

soleil couchant un message d*espoir chuchoté fut apporté, aussitôt évanoui. J'errai tout le long de la grande cour regardant mourir les lanternes, une à une. Au loin, dans les champs de riz, les mouettes tournoient toujours plus haut, vers le bleu, elles volent à la vie, à la joie dans le grand au-delà.

Seul bruit nocturne : la longue note basse de la flûte en bambou lorsque passait le marchand. Le vent hurlait, se lamentait, il semblait qu'en lui les esprits d'une autre planète me reprochaient amèrement de n'avoir pas sauvé mon fils. Ah ! pourquoi, pourquoi ne l'ai-je pas sauvé ? Qu'est-ce que l'honneur du pays ? Qu'est-ce que cette guerre, ces querelles, cette province en démence ? Qu'est-ce que notre gloire à côté de sa chère existence ? Pourquoi avons -nous refusé cette offre d'évasion ? C'était à nous de donner ou de prendre ; nous avons donné, et je me repens, ô Dieu, combien je me repens ! Mon enfant ! mon enfant ! Je regarderai son visage dans tous mes rêves, et je trouverai le désespoir.

Mes manches sont mouillées de larmes amères ; les larmes ne peuvent effacer les visions que le souvenir éveille, et les années écoulées répondent à mon appel. Je revois mon enfant, ce don des dieux. Lorsque j'ouvris les yeux sur mon fils, je les fermai au reste de l'univers ; mon âme paisible reposait à côté de mon précieux joyau en son écrin. L'unique vœu de mon

cœur : Tavoir sans cesse sous mes yeux émerveillés. La lumière du soleil était plus belle, qui l'effleurait...

Grandissant, il posait des questions auxquelles personne, hormis les dieux, ne pouvait répondre ; je lui parlais comme seules font les mères. S'il voulait s'amuser, je déposais mon ouvrage pour jouer avec lui. Je lui racontais les histoires du passé. Sous la lampe, je lui apprenais la prière du soir.

Parfois il souriait en rêve ; je savais alors que Kwan-yin la Divine jouait avec lui le jeu des ombres, et je murmurais une silencieuse prière à la Mère de Toute Miséricorde pour qu'elle protège mon trésor et le préserve de tout mal.

Je revois le lointain Sez-chuan, ma cour et, dans ma chambre, le coffre qui renferme tous ses vêtements de bébé.

O mon fils, mon fils ! Comment pourrai -je me relever et recommencer le labeur amer de la vie à travers les aurores à venir ?

Comment t'exprimer, ma Mère, tout le bonheur dont mon âme déborde ! Ce cauchemar est passé. Il est

ici mon Ting -fang, sa main dans la mienne, sa joue contre ma joue ; il est à moi de nouveau mon homme enfant, mon fils.

On a trouvé le coupable, et à la lumière d*or matinale mon fils était devant nous, libéré. Je ne puis t'en écrire davantage à présent, la joie m'inonde. Qu'importe si les rayons du soleil éclairent mes rides et mes cheveux blancs, stigmates de mon immense chagrin ; j'ai de nouveau mon enfant bien-aimé.

Nous sommes à la maison depuis longtemps. Je ne t'ai pas écrit, mais télégraphié deux fois par jour pour t'assurer que tout allait bien.

Nous avons trouvé notre Li-ti bien-aimée inclinée sur son bébé, le berçant, lui murmurant les douces paroles de l'amour maternel.

Le bonheur jaillira de toute cette peine ; l'enfant, arrivé à l'heure du trouble et du désespoir, en est un gage certain.

A présent qu'il est père, mon fils marchera avec prudence et attention.

O Mère de toute bonté ! Nous venons à toi. Nous partirons lorsque les collines seront blanches de fleurs. Nos cœurs impatients et nos âmes n'ont qu'un désir : te voir debout sous ton portail, scrutant la route de regards ardents, écoutant le bruit des pas des porteurs, tandis que nous gravirons la colline.

Nous abandonnons ce lieu de tumulte et d'épreuves. Je désire mettre les enfants à l'abri de tes murs. Ce sera seulement lorsque mes bien -aimés seront loin d'ici que mion âme obtiendra la paix qu'elle implore, et perdra le souvenir détestable des luttes, des complots de ce monde étranger dont elle a peur.

Nous venons à toi, ô Mère de mon époux ; j'ai

appris, dans cette grande et amère école de la vie, que

la joie de mes jours sera désormais de rester dans la

maison tranquille, entourée de ma famille, et le fils

de mon fils entre les bras.

Kwei-li.

MARGUERITE BURNAT-PROVINS

LE

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