INTRODUCTION
Les récents historiens des Borgia.— Grégorovïus. — Reumont. Capelletti. — Les variations Barométriques de l’histoire.
L’histoire sera surtout le fait de notre siècle, si grand, d’ailleurs, par les mouvements intellectuels qu’il a poussés de tous côtés. Dès le début, nous la voyons se mettre en campagne, escortée et suivie d’une théorie de muses, de génies, issus d’elle ou s'y rattachant : la poésie, la peinture, la musique, le roman et le drame, qui allègrement 1 environnent et partent pour s’associer à ses travaux. Dirai-je quelle part revient à la France dans ce mouvement ? citerai-je tant de noms partout populaires? C'est une joie de voir jaillir du sol national toute une floraison d’écrivains qui, de talents divers, différents de manière et de style, tendent au même but : reconstruire nos origines, rattacher le présent au passé et montrer 1 intime connexion do la France moderne avec =on his-
toire, travail surtout nécessaire au lendemain du xvm e siècle et de la Révolution.
Le moyen âge décernait à ses grands saints des sobriquets mystiques ; ainsi voudrait-on en user vis-à-vis de ces, illustres pères de la réformation historique ! l’un s’appellerait l’Intuition, l’autre la Profondeur celui-ci l’Universelle Intelligence, celui-là l’Objectivité!
tel autre enfin la Couleur et laYie même. Tandis que les Anglais ont Macaulay, les Allemands ont Ranke. 1 historien de la papauté, dont les disciples peuplent l'Italie : à Rome, à Florence, à Milan, à Ferrare, vous ne rencontrez qu’eux; ils scrutent les papiers d’État. déchiffrent les correspondances, fouillent les archives et leur font raconter tout ce qu’elles savent et souvent même beaucoup plus qu elles n’en savent; car chacun a sa thèse en poche, thèse parfois ingénieuse, mais toujours plus ou moins désagréable au doux pays où fleurit 1 oranger. Quand le Germain franchit les Alpes, soyez sûr que ce n’est jamais ni pour la gloire, ni pour le salut de 1 Italie, et ce que je ne me lasse pas d admirer, c est de voir les Italiens se montrer si pleins d accueil envers ces étrangers, ces barbares qui les dénigrent, et ne respirer que sympathie à l’endroit de ces bons gros professeurs de Gôttingue et dléna menant s’installer et s’attabler chez eux pour leur débiter tranquillement, entre la poire et le fromage, qu ils ne seront jamais une nation, que l’unité de 1 Italie est une idée contre laquelle tout son développement historique proteste; que Machiavel avait raison de rire au nez de Veltori célébrant leur courage et leur patriotisme, et que Dante disait des lorentins de son temps qu’une loi édictée en octobre « avait déjà plus de valeur à la mi-novembre!
L’ouvrage de Grégorovius sur Lucrèce Borgia se serait bien gardé de contredire à cette tendance, non que la haine de race ou de religion s’y affiche ouvertement; l’écrivain auquel nous avons affaire est un habile et ne démasque point son jeu: il se contente de narrer et place le vif de sa polémique dans les gestes et les mœurs de ses personnages. Ici, d’ailleurs, le choix du sujet en dit assez; « qu’il s’agisse du mythe ou de l’histoire, nous éprouvons, tous tant que nous sommes, je ne sais quel besoin de résumer toutes les vertus comme tous les vices dans certaines personnalités typiques 1 . »
D’accord, mais ces personnalités typiques, ne seraitce pas mieux de les oublier au fond du ténébreux abîme que de leur tendre la perche pour les aider à remonter vers la lumière? A quoi M. Grégorovius va nous répondre que ce qui constitue la vraie originalité des Borgia, ce qui motive l’espèce d’intérêt hystérique qu’ils excitent et leur succès à travers les âges, c’est justement ce fond de christianisme duquel ils se détachent avec violence, comme un singe noir velu sur un nimbe d’or. Supprimez l’horrible contraste, et le coté démoniaque disparaît, et les Borgia reprennent la file des coquins vulgaires. Or, comme il convient à sa thèse que les Borgia soient la satire et la représentation vivante de l’Église et qu'ils rendent indispensable la venue de Luther, notre Allemand se délecte à nous les peindre au naturel et volontiers nous les ferait plus noirs qu'ils ne sont, s’il y avait moyen de noircir le diable. Tout au plus, M. Grégo-
1. Lucrezia Bo^-gia nach Unkunden und Correspondenzen ihrer eigenen Zeit, von Ferdinand Grégorovius, Stuttgart. 4873»
rovius éprouve-t-il une velléité de réhabilitation au sujet de Lucrèce, qu’il appelle, non sans émotion. « une victime de l’histoire ».
D'un coup de poing bien appliqué, il renfonce dans sa boîte à surprise l’épouvantail traditionnel ; la virago-poignard-et-poison disparaît, et nous avons à sa place un second rôle de tragédie, une confidente, une complice même au besoin, mais l’élément virtuel, génial, ôté, on ne nous laisse qu’une cire molle que le crime pétrit à son effigie. La réhabilitation ne saurait d’ailleurs porter que sur certains points fort restreints. Par exemple, on essayera de nous prouver que Lucrèce ne fut jamais une grande empoisonneuse de facto, comme Locuste, la Tofana ou la marquise de Brinvilliers; mais prétendre la disculper quant à ses mœurs devient une tâche plus ingrate. A chaque intant le panégyriste trahit son embarras, et nous relèverions au passage des arguments bien précieux. Ainsi, dans les élancements d’estime qui le travaillent, il recueillera toutes les dédicaces rimées en l’honneur de la belle dame, et, lorsqu’il vous aura fait assister à cet unanime concert de louanges, il s’écriera d'un air triomphant : « A lire de pareilles choses, peut-on, je le demande, admettre que les poètes les eussent écrites, s’ils avaient jamais supposé que Lucrèce Borgia fût coupable des crimes dont on l’accuse? »
Or ces poètes qu’un historien appelle en témoignage, qui sont-ils?
Bembo, les deux Strozzi, des amoureux, Arioste, le plus plat, le plus effronté des courtisans et le plus corrompu des hommes. Ouvrez son Roland furieux et vous y apprendrez que Rome a donné le jour à deux Lucrèce, mais que, pour la beauté comme pour
la vertu, Rome préfère la moderne à l’antique. Et ce sont de telles raisons qu'on oppose, sans compter que l’auteur de ces jolis phébus était capable de pousser le cynisme jusqu’à chanter une églogue à la gloire de cet exécrable cardinal Hippolyte d’Este qu’il s’agissait, lui aussi, de réhabiliter d’un fratricide. Vrai chefd’œuvre de poésie et de moralité, cette églogue où l’assassin est peint de couleurs séduisantes et la victime barbouillée de suie, et qui renferme également une enthousiaste apologie de Lucrèce, louée non point simplement pour sa beauté, pour son esprit, pour ses bonnes œuvres, mais poursora incomparable chasteté, déjà célèbre dans le monde avant sa venue à Ferrare, c’est-à-dire sa chasteté au Vatican : objet rare !
Le livre de M. Grégorovius apporte en somme peu de chose à la discussion. Les faits qu il nous donne sont connus de tous les esprits familiers avec 1 histoire de la renaissance italienne. Je ne sais rien dans ce qu’il raconte qui ne soit dans les récents travaux publiés en Allemagne sur Florence et sur Rome, et particulièrement dans le troisième volume du grand ouvrage de M. de Reumont intitulé : Histoire de la ville de Rome. Pareille remarque peut se faire à 1 endroit d’un écrit apologétique de M. Cappelletti 1 , lequel à son tour ne contient rien qui ne soit dans Grégorovius. A vrai dire, ce serait même là moins un livre qu’une manière de conférence sur Lucrèce Borgia, inspirée par l’ouvrage dell illustre Grégoro\ iu-, et très agréablement assaisonnée d’une pointe de pit-
1. Lucrezia Borgia e la storia, per Lieurgo Capelletti, Pisa, 1876.
toresque. L'auteur parcourt toute l’Italie en évoquant sur sa route les souvenirs mélancoliques du passé. Arrivé à la station de Perrare, il visite l’hôpital de Sainte-Anne, donne un pleur à l'infortuné poète q D l'habita, puis se rend au palais des ducs d’Este, non sans avoir, chemin faisant, semé quelques lieux communs sur les misères du temps et la décadence d'une cité jadis si renommée entre les capitales des États italiens et désormais réduite au plus lamentable abandon.
Cadono le eittà, cadono i regni,
Côpre i fasti e le pompe arena ed erba ;
comme chantait ce pauvre Tasse, dont il vient d’inventorier la prison. Après quelques moments consacrés à la description du Castello et des fresques qui le décorent, — les unes attribuées à Titien, les autres de Dosso Dossi, — 1 auteur se transporte au palazzo dit dei Diamanti, jadis la demeure ordinaire de ce cardinal Hippolvte, abominable par ses crimes, qui n’ont pour circonstances atténuantes que ses bons rapports avec l’Arioste.
« Arrivé à l’étage supérieur, je parcourus les salles qu’habitèrent l’Arioste et son Mécène, et ce fut alors comme si je les voyais assis là vis-à-vis l’un de l'autre, et comme si j’entendais le cardinal dire à son protégé . . Messe r Ludovico, e dove diavolo avete tro icite tutte queste corbell&rie 1 ? Ce palais renferme en
i. Un mot de simple observation à ce sujet • Arioste. le plus joyeux, le plus gaillard des poètes, naît à Ferrare l’endroit du monde le plus terne et le plus monotone, fiez-vous donc à la théorie des milieux ! Cest qu’il n’y a rien de plt»
outre une splendide galerie où. parmi des peintures de maîtres ferrarais, — des Garofalo, des Costa, des Dossi. des Lana, des Galassi, — se rencontrent des chefs-d’œuvre des écoles de Bologne et de Venise, — des Augustin Carrache, des Guerchin, des Carpaccio, etc. Enfin mon attention se fixa sur un certain cadre longuement décrit par le marquis Gherardo Bevilacqua Aldobrandini, et représentant l'arrivée à Ferrare de Lucrèce Borgia, épouse d’Alphonse I et , le o février 1502. »
Ce fameux cadre ayant mis en goût le touriste, l'ouvrage de M. Grégorovius fit le reste, et la littérature sur les Borgia, déjà si copieuse, s’enrichit d'un volume de plus. Des gros livres sortent les petits en attendant que les petits, à leur tour, fassent souche : ite et multiplie arnini. Voyez plutôt depuis vingt ans quelle progéniture : en 1857 se publie à Turin un ouvrage de Domenico Cerri, Borgia ossia Alessandro VI e i suoi contemporanei; deux ans plus tard paraissent à Milan les lettres de Lucrèce à Bembo. Cependant le marquis Giuseppe Campori di Modèna imprime en 1866, dans la Nuova Antologia, une étude sommaire intitulée : una Vittima délia storia; en 1867, monsignor Antonelli, de Ferrare, donne ses Memorie storiche, ou Lucrezxa Borgia in Ferrara, et le signor Giovanni Zucchetti, de Mantoue, écrit en 1869 sa Lucrezia Borgia, duchessa di Ferrara. Et l’ouvrage du chevalier Cittadella, que j'allais oublier, homme de tant d’érudition, guide sûr et diligent à travers l’histoire et les monuments de son pays : Saggio di albero
imprévu que le talent, et il ne serait pas le talent s’il n était imprévu.
genealogico e di inemorie sulla fcimiglia Borgia spécial mente in relazione a Ferrara. A ne parler que de l'Italie, le terrain était, on le voit, préparé à souhait et c'eût été bien belle aventure si, de tout cet humus historique un dotto Tedesco, aussi subtil et profond que Y illustrissimo Ferdinando Gregorovius che da tanti anni dïmora in Italia, n’eût pas tiré quelque important produit.
On s’imagine avoir tout fait quand on s’est écrié: Reportons-nous au temps où de telles choses s’accomplissaient, à ces temps où chaque pape marchait environné de ses concubines et de ses bâtards ; où Paul III absolvait, bénissait de sa main sacrée un Pier Luigi Farnèse, coupable de plus d’infamies que n’en concevrait à notre époque le dernier repris de justice ; où Léon X, li\ rant à des histrions le Vatican, se gaudissait au milieu d’un ramas de courtisans et de courtisanes, aux mille obscénités des comédies de Machiavel.
Comme si l’exemple de pareille mœurs, capables tout au plus de rendre la postérité moins sévère envers de graves défaillances, pouvait jamais aller jusqu’à diminuer l’horreur de certains crimes qui n’ont pas de nom, et dont la flétrissure reste empreinte au front de madame Lucrèce en dépit de toutes les eaux lustrales et de tous les parfums d’Arabie qu’on répand sur elle.
Qu’ils expliquent donc, ces virtuoses d’une bien tardive réhabilitation, qu’ils expliquent la répugnance et le dégoût qui firent tressaillir l’antique et loyale maison d’Este aux approches du jour où la fi Je incestueuse desBorgia en devait franchir le seuil. ^ Ie duc Hercule, ni son fils Alfonse ne voulaient consentir à cette dégradante alliance. Ils refusèrent
d'abord et bataillèrent ; puis l’avarice, aidée de la raison d'État, finit par l’emporter. On accepta, mais en rougissant et la conscience pleine et résonnante des atroces dénonciations de Jean Sforza, seigneur de Pesaro, l’époux sortant! Soyons justes et rendons à ces avocats d’une cause détestable la part de succès qui leur revient. A quoi tant d’efforts ont réussi, je vais le dire : Lucrèce Borgia reste aujourd'hui ce qu’elle était jadis. Cette instruction nouvelle ne nous a rien appris et ne nous fera rien oublier. Ce qu’on peut affirmer toutefois, c’est qu’aux yeux des poètes
et des artistes, Lucrèce Borgia y perdra tout, comme type, sans y gagner quoi que ce soit en considération aux yeux des honnêtes gens.
L’atmosphère de l’histoire a ses variations barométriques: tantôt c’est le vent d’accusation qui souffle, et tantôt c’est le vent contraire. Pour Lucrèce Borgia, les courants du jour sont à la réhabilitation; unebrise de vertu, d’innocence et de pureté souffle sur toute la ligne, et cette mode, JL Grégorovius n a même pas le mérite de l’avoir inventée ; car, avant que. 1 idée lui vînt d’écrire son livre, les panégyristes italiens en avaient donné partout la note. Rien de plus facile à jouer que ces airs de flûte fort improprement appe es des thèses historiques. Les documents pour et contre s’équilibrant presque toujours en semblable sujet, 1 s’agit de ne mettre en lumière que ceux qui n0lK agréent et de laisser habilement les auti e? <. ans cm bre, où, soit dit en passant, un avocat ad\ er e ne man quera pas de les relever en temps et lieu peau ren^ verser toutes vos batteries, et ainsi de suite a traders les âges! Et la vérité, que deviendra-t-e e : a et ri e. peut-être en saurait-on à la fin quelque c o-e, ma ‘-
DAMES DE LA RENAISSANCE il faudrait alors s’adresser à la psychologie. M. Grégorovius nous peint une Lucrèce au dehors toute svmpathique; quant à ce qui se passe dans cette âme assurément beaucoup plus compliquée et plus mystérieuse qu il n a l’air de croire, le savant allemand ne prend pas la peine de le découvrir. J’admets q Ue Lucrèce, fille et sœur de deux scélérats, ait été cruellement jugée, et que, sur la mémoire de cette femme « légère, aimable, infortunée », ait réagi l’universelle exécration qui s’attache aux noms d’Alexandre YI et du duc de Valentinois; ce qu’on est forcé pourtant de reconnaître, c’est que cette douce, élégante et dévote personne assista sa vie durant en spectatrice imperturbable à ces crimes de famille, et qu’elle en profita quand elle ne les partagea pas.
Le plan serait ici d'évoquer ce monde énormément surfait et de réduire à leur proportion, à leur taille de scélérats vulgaires, ces demi-dieux dont les romantiques du latinisme de ce temps nous ont dressé l’apothéose. Un disciple de Pomponius-Lœtus, Michel Fernus, nous représente Alexandre YI sous les traits d’un olympien :
« Il monte un cheval blanc comme neige; son front est rayonnant, l’éclair de sa dignité vous foudroie. Ainsi son peuple qu’il bénit le salue et l'acclame ; ainsi sa présence réjouit chacun et s'annonce a tous comme un présage de bonheur. Quelle mansuétude dans son geste, que de noblesse sur son visage, de libéralité dans son regard! et combien cette taille auguste et cette attitude augmentent encore la \énération quil vous inspire! »
Admirons la mythologie dans Homère et dans Hésiode; mais, quand l’histoire se mêle d’imiter ses
crimes et ses turpitudes, prenons les personnages pour ce qu’ils sont, et ne nous laissons abuser ni par notre imagination ni par la distance. Ce sujet, nous ne l’eussions point choisi, cependant il ne nous effraye pas, et, puisqu’il s’offre à notre élaboration si bien préparé et mis à point, lançons-nous tout de suite in médias res.